Nous sommes les sorcières
Chapitre 33
33
Rien n’irrite plus un homme
qu’une femme qui danse.
Paracelse,
Œuvres médicales
Entre les séquences de beau temps, des orages somptueux éclataient. Celui-là s’annonçait, au zénith de la journée, par des zébrures bleues sur le ciel gris fer, presque noir. Arrivé au galop de la combe, tandis qu’à l’est les couleurs demeuraient d’un calme bleu de layette. Précédé de tourbillons de vent, qui fouettaient la nature exubérante du printemps, faisaient craquer les arbres alentour, déplaçaient même les vieilles tuiles dans un chuintement inquiétant. Ensuite la pluie, à l’horizontale. Des crépitements secs sur les feuilles, avant que l’eau salvatrice ne vienne mouiller les herbes assoiffées, vernir et raviver les couleurs.
Sylvia était restée dehors, simplement pour regarder. Plus elle vivait à Prends-Toi-Garde, mieux elle s’y trouvait, moins elle avait peur des orages. Plus elle aimait ressentir autour d’elle la force des éléments déchaînés, sentir l’eau tiède ruisseler sur son visage, ses épaules.
Les chats, qui anticipaient toujours finement la météo, s’étaient rassemblés dès la première goutte dans les interstices des toits, d’où ils observaient les fureurs de la nature. En réalité, ils étaient six, plus trois chatons de l’année qu’elle pouvait compter et reconnaître aux infimes taches blanches qui les différenciaient ; ainsi avait-elle compris que ce n’était pas toujours le même animal qui lui tenait compagnie sur la couette.
Morgane et Mélusine, elles aussi, détestaient la pluie. Surprises sous l’auvent, elles tournaient furieusement, refusant obstinément de traverser la cour pour se réfugier dans le poulailler.
— Allez, les poulettes, au sec !
Elles grattent le sol de toutes leurs forces, resserrant les ronds autour de leur maîtresse, la repoussant vers le fond de l’auvent.
— Bon, d’accord, on attend un peu…
Un coup de vent ronfle plus fort que les autres, des craquements sinistres, en trois temps successifs. La branche basse du tilleul, aussi épaisse qu’un tronc, vient s’affaler en travers de la cour. Griffant et écrasant sur son passage une aile de carrosserie orange, le grillage du poulailler, le banc et les buissons de sauge, le pilier écroulé du portail…
Sylvia n’a pas eu le temps d’avoir peur. Mais elle ressent une douleur à l’estomac, comme si c’était à elle que l’on avait arraché un bras. Regarde longuement la plaie rosée, béante, sur l’écorce et le paysage transformé autour d’elle. Surtout, suppute ce qui aurait pu arriver si elle était restée au milieu.
— Vous aviez raison…
Quel est ce sixième sens qui a alerté tous les animaux de l’imminence du danger, et l’a fait obéir à des volailles excitées ?
L’orage s’en va déjà vers le nord, comme il est arrivé, poussé par le vent, violent et rapide, avec sa traîne de pluie.
— Maintenant, au poulailler ! Allez, les filles…
— Oui, allez, les filles ! répond un écho rieur.
Une voix que Sylvia reconnaît immédiatement, avant même d’apercevoir sa propriétaire. Une voix capable d’ameuter tout le voisinage, s’il y en avait eu un : même seule sous un orage monstrueux, Yseult n’arrête pas de parler, entraîne en se déplaçant un sillage de rires, d’admonestations, de cliquètements de bijoux. Ses cheveux rouges, son sac à dos, ses jupons tout dégoulinants de pluie ne semblent pas la déranger.
Avant même d’avoir franchi le porche, Yseult a tout vu, tout approuvé. Mais enjambe la branche affalée du tilleul sans paraître le remarquer.
— C’est bien ! C’est bien…
Bien pour le cabanon retapé du carrefour, scanné au passage ; elle a même ouvert la porte, et la pluie s’y est engouffrée par rafales.
— Tes coussins sont un peu mouillés… l’informe-t-elle.
Bien pour la cour propre, bien pour le poulailler retapé et bien aussi pour les herbes qui sèchent au fond de l’auvent, accrochées tête en bas sur leurs fils de chanvre.
À l’arrivée de cet ouragan d’un nouveau genre, les chats soulèvent une paupière. S’étirent et disparaissent.
Sylvia, tout aussi trempée, se jette dans les bras d’Yseult. L’amie est revenue !
— Magnifique ! Sylvia, tu as une mine magnifique !
Et avec admiration :
— Cette mèche blanche, du plus bel effet, Marie-Antoinette !!
— Euh, pourquoi Marie-Antoinette ?
— Le syndrome de Marie-Antoinette, bien sûr ! Soumise à un choc ou un grand stress, l’adrénaline épuise les cellules responsables de la pigmentation des cheveux : ils blanchissent d’un coup.
Sylvia éclate de rire en secouant ses cheveux. Que c’est bon de retrouver une « grande sœur », qui sait tout de vous, aussi imprévisible soit-elle.
— Entre vite au sec !
Yseult remue de l’eau, de l’air et des paroles sous les poutres basses.
Extirpe de son sac à dos une belle tourte à la croûte brûlée, qui craque en atterrissant sur la table.
— J’ai pris du pain en passant, au cas où. Dis donc, ils sont toujours aussi malaimables, dans ce bled ! La vendeuse m’a traitée comme une pestiférée… Comment tu supportes ça, quand tu achètes ton pain ? Tu aurais vu, comment je te l’ai remise à sa place… !
— Tu me fais tellement plaisir !
Sylvia parle autant de la tourte que de la visite surprise.
Et joignant le geste au remerciement se sert aussitôt d’un énorme quignon de pain.
Yseult insiste, pendant qu’elle y plante ses dents :
— Allez, raconte-moi tout !
— Miam !
Sa langue prend le temps de détailler le goût de la farine bise, la fluidité de la mie, avec ses petites bulles d’air, l’âpreté de la croûte, l’arrière-goût de quoi, voyons… vanille ou châtaigne ?
— Pourquoi n’as-tu jamais répondu à mes messages ? Je ne m’inquiétais pas, je savais que tu t’en sortirais, mais tout de même !
— Un peu compliqué… D’ailleurs, il y a très peu de réseau, ici.
Sylvia mastique avec application. Ce n’est pas une excuse, mais elle n’a guère envie d’en dire plus.
— Ça va ?
— Mais oui, ça va !
Elle sait comment détourner l’attention d’Yseult.
— Regarde, j’ai quelque chose à te montrer…
Sylvia ouvre avec cérémonie la porte du cagibi, au fond de la pièce.
— Tadaam…
Elle fait visiter son antre minuscule comme un palais, explique le lit, l’édredon, le chauffage intégré dans le montant de la cheminée.
— Et encore tadaam…
Dévoile l’étagère à livres, derrière son rideau de lin.
Présente l’Encyclopédie, tome par tome, les carnets de la sage-femme, dessin par dessin ou presque, et le livre de raison :
— Il est très ancien, relié de peau, touche…
Déroule avec soin le cadastre :
— La ferme est là, dans la clairière centrale, avec des bois tout autour, qui s’étendent d’un côté jusqu’à la falaise de Bayac, de l’autre jusqu’à l’Estaubière et la route…
Présente enfin les cahiers manuscrits de Sylvia l’ancienne, en pesant ses mots. Yseult a cessé de bouger dans tous les sens, et de toute façon le cagibi les contient à peine toutes les deux.
— Ma grand-mère avait la réputation d’être une sorcière, descendante d’autres sorcières. J’ai même trouvé une lettre d’avant ma naissance, glissée dans un livre, où elle supplie ma mère de me donner à moi, Sylvia, son prénom à elle. Pour continuer la lignée… Parce que maman s’appelait aussi Sylvia Labrousse ; mais elle trouvait plus chic, ou moins lourd à porter, de se faire appeler Hélène !
Comme prévu, tout cela passionne Yseult. Elle a même une théorie toute prête à propos des cahiers, et se lance dans un discours :
— Étymologiquement, « sorcier » vient de weik, un mot germanique qui signifie courber, plier. C’est cela, le pouvoir magique d’un sorcier : utiliser sa volonté pour modeler l’univers, agir sur l’harmonie du monde. À l’écoute d’une énergie universelle que les autres ignorent ! Les sorciers révèlent un univers rempli d’esprits, ils sont des médiateurs de l’invisible dans notre monde cartésien, rationaliste, et qui a bien montré ses limites, hélas !
Sylvia, en l’écoutant – elle sait d’expérience qu’il est inutile d’interrompre son amie –, observe par la petite fenêtre tout ce que la chute du tilleul a modifié dans le paysage familier : une lumière différente, un point de vue élargi sur le toit de l’atelier, en face. Et à l’horizon, le rideau noir de pluie qui s’éloigne, fonçant toujours droit devant lui.
— Viens, il ne pleut presque plus, il va y avoir un arc-en-ciel !
Sur le seuil, elles respirent à pleins poumons les parfums exhalés par la pluie, les herbes couchées sous le vent, et la terre, où se sont fichées les branches de bois.
Sylvia s’approche de l’arbre blessé, comme pour le consoler, ou se consoler. Caresse lentement ses nœuds verruqueux, et la déchirure, qui ressemble à des muscles mis à nu.
Yseult parle toujours :
— … dans l’aubier, entre l’écorce et le cœur du tronc, c’est là où circule la sève que se concentrent les principes actifs, aux vertus médicinales…
— Oh, tu t’y connais en arbres, toi aussi ?
— Absolument pas, je l’ai lu. Je suis une sorcière des villes, moi. J’achète tout sur Internet : mes élixirs, mes pierres, mes huiles essentielles…
Sylvia la prend par le coude, pas seulement pour lui couper le sifflet, mais par affection.
— Viens voir, cela aussi devrait te plaire…
Elle l’entraîne vers l’atelier, décoince la porte, rafistolée du mieux possible au début de l’hiver, et la fait passer devant elle.
Yseult s’arrête, éblouie.
Les yeux écarquillés, détaille les flacons, les pots, la balance, avance un doigt, une paume, caresse, hume… Puis finit par murmurer :
— Un vrai rêve de sorcière…
La méditation ne dure qu’un instant. Elle fonce tout d’un coup sur l’étagère, devant la petite exposition qui continue à prendre la poussière, parce que Sylvia n’en a jamais vu l’utilité.
Des cailloux, beaucoup de cailloux, à côté de plumes d’oiseaux, de coquillages fossilisés, de bouts de bois tordus, auxquels elle n’a jamais touché.
— C’est un véritable trésor, regarde ! Chacune de ces pierres a ses bienfaits : l’améthyste renforce la volonté, aide à lutter contre les addictions, apaise les migraines, change le négatif en positif… Le quartz, c’est la pierre de l’amour : il l’attire et le soutient, adoucit les chagrins amoureux et, en plus, il apaise les douleurs de l’arthrite…
Du bout du doigt, Yseult caresse une pierre violette, un bloc rose.
— Ce sont des morceaux d’énergie terrestre ! Il faut toujours en avoir sur soi. Tu vois, moi je les porte en bijoux…
Au milieu de l’atelier, Yseult se rattrape de son silence en faisant tintinnabuler ses colliers et bracelets multicolores. Elle en a même autour des chevilles.
Gling, gling, gling.
Un bonheur pour Sylvia de voir cette pièce poussiéreuse où elle a tant travaillé seule devenir un trésor :
— Alors, j’ai ici de quoi soigner tous les malheurs du monde ?
Yseult, s’arrêtant de danser, devient doctorale, comme lorsqu’elle veut absolument convaincre :
— Mais oui ! Ces pierres incarnent l’énergie de la lumière, la connexion qui nous permet d’élever notre esprit : elles canalisent des rayons de lune pour éclairer notre chemin vers l’harmonie, la santé !…
Gling, gling, gling, ses mains se sont remises à s’agiter.
— Tu sais qu’il faut les recharger à la lumière lunaire ? Dommage que je n’aie pas le temps. Je voulais absolument te voir, mais il faut que je reparte vite…
— Oh, tu as encore un sabbat ?
— Exactement ! Tu peux appeler ça un sabbat, si tu veux : un colloque sur la « sororité » à Salem, dans le Massachusetts. Et j’ai faim, moi ! Qu’est-ce que tu me proposes comme potion magique pour la route ?
Sylvia, qui n’a pas beaucoup d’occasions de rire, se met à glousser – c’est tellement bon ! – et répond sur le même ton :
— Omelette des fées Morgane et Mélusine aux herbes de sorcière, et baies de forêt miraculeuses en dessert. Cela te va ? Je m’en occupe !
Yseult, tendre et moelleuse, serre l’amie dans ses bras, une fois de plus.
— Ah, j’avais lu dans mes cartes que tu serais merveilleusement bien ici. Eh bien, c’est le cas !
Pendant qu’en enjambant en tous sens la grande branche de tilleul Sylvia s’active au feu, à l’eau, au poulailler, au chaudron, à gestes efficaces, les bracelets d’Yseult continuent à tintinnabuler dans la cour, pour un éblouissant salut au soleil, ou plutôt à l’arc-en-ciel.
— À table !
— Ma chérie, commence l’amie aussitôt assise, tu as donc bien conscience que par ta grand-mère tu es sorcière de naissance ?
— Oh, je ne suis pas sûre.
Clin d’œil appuyé d’Yseult.
— Moi, je l’ai toujours su ! Encore faut-il que tu travailles tes dons, pour pouvoir agir sur le monde invisible ! Tu le sens bien, n’est-ce pas, que tu es connectée à quelque chose de plus grand que toi, à l’univers tout entier ? C’est ton intuition qui guide ta vie. Cette décision que tu as prise, de garder cette maison d’abord, puis d’y venir quand tu allais si mal, n’obéit pas à la logique. Il y a des signes qui ne trompent pas : ton corps, celui des autres, tout est antenne pour toi. C’est la raison pour laquelle tu as tant souffert l’an dernier. Puis…
Et de reprendre sur un ton doctoral :
— Tu te sens infiniment plus en paix ici, dans tes bois, n’est-ce pas ? Tu éprouves le besoin de te purifier dans l’eau, de marcher dans l’herbe, d’écouter les oiseaux, d’apprécier le bruit du vent dans les arbres ? Se sentir chez soi dans la nature est une bonne indication que l’on a un potentiel de sorcière. C’est même l’un des signes les plus révélateurs. Les sorcières travaillent avec l’énergie de la terre et de la nature ; en immersion dans le monde naturel, les sens sont radicalement renforcés.
Sylvia a rempli les assiettes et s’est assise, pragmatique, pressentant une longue tirade.
— Rien n’est plus excitant que de ressentir le mouvement de l’énergie universelle, n’est-ce pas ? De vibrer à la vue de la foudre, au bruit du tonnerre ou de la ruée des vents violents ? Surtout le tonnerre ! La forme d’énergie naturelle la plus noble, qui ne peut être apprivoisée. C’est également une forte indication d’un potentiel sorcier, et je t’ai bien vue dehors sous l’orage…
— Mais…
— As-tu remarqué que les oiseaux volent en rond autour de ta maison ? Tous les animaux perçoivent des vibrations, et ta force énergétique est considérable pour les attirer ainsi. Ils te font confiance, recherchent ta compagnie, car ils se sentent en sécurité avec toi ; nous parlons la même langue, celle des émotions pures. Regarde ces chats, qui ne te lâchent pas des yeux… Est-ce qu’il t’est déjà arrivé de ressentir le besoin d’effectuer un rituel à la pleine lune ? Les sorcières synchronisent nombre de leurs pratiques avec les phases lunaires et solaires.
Yseult a haussé le ton pour mieux convaincre :
— Je suppose que tu as aussi des prémonitions ? Par exemple, le téléphone sonne et tu sais qui appelle, même si c’est tout à fait inattendu.
— J’entends rarement le son du téléphone, ici… et alors je saurais tout de suite que c’est toi !
L’amie ne se laisse pas démonter.
— Tu es connectée aux pensées et aux émotions, celles des personnes, des animaux, des plantes et des esprits. Est-ce qu’il t’arrive, pendant une journée entière, d’éprouver un sentiment de tristesse inexpliqué, l’impression que quelque chose va se passer ou bien de faire un rêve… et quelque temps après tu découvres qu’un malheur est survenu : celui que tu avais pressenti, ou rêvé ? Comme chez tous les sorciers, l’énergie vivante qui circule à l’intérieur de notre corps, le tien comme le mien, est plus intense. Et tu es capable de puiser dedans, de les utiliser pour les plier à ce que tu souhaites.
— Si seulement…
Elle pense au jeune homme, à qui elle voudrait tellement transmettre la force de la vie.
— Mais oui ! Notre regard, quand il est concentré et bienveillant, peut émouvoir aux larmes, faire trembler les plus durs, encourager, apporter la guérison ; une influence apaisante, qui redirige les autres vers leur bien-être. Mais nous pouvons aussi abattre une personne malveillante à la force de notre seule colère. Quand l’énergie devient incontrôlable, elle peut être dangereuse…
— Tais-toi !
Sylvia a parlé d’une voix rauque, sèche, et le regard qu’elle lance à son amie pourrait l’abattre, en effet.
Yseult, aucunement impressionnée, choisit avec soin quatre de ses innombrables bracelets, qu’elle fait glisser de son poignet à celui de Sylvia.
— Maintenant que tu comprends mieux, voilà ! Ils te transmettront des vibrations apaisantes pour l’esprit. Le quartz, tu sais pourquoi, et puis du lapis-lazuli pour le courage et la paix, de la tourmaline pour l’équilibre. Ainsi qu’une pierre de lune pour stabiliser les émotions. Sois heureuse, ma chérie !
Sylvia demeure silencieuse. L’amie a tout compris… et rien compris.
— Allez, il faut que j’y aille ! Tellement de choses à faire… Oh zut, mon sac à dos est encore trempé !
— Merci d’être venue, Yseult, merci de tout mon cœur…
Elles se serrent dans les bras, s’embrassent, encore et encore. Et Sylvia, une nouvelle fois, regarde, dans un mélange assez équilibré de soulagement et de regret, son amie s’éloigner vers la route.
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