Nous sommes les sorcières
Chapitre 36
36
Mais un jour il murmura en riant de plaisir :
Quand une sorcière est belle,
eh bien ça s’appelle une fée !
Marcel Pagnol,
Manon des sources
Quand elle les a aperçus, Sylvia remplissait une brouette de pommes, sa première récolte ! S’apprêtant à les stocker dans la cave fraîche sous la maison, pour l’hiver prochain.
Le père et la fille du même pas, arrivant de la combe. Et Shelby bondissant sur leurs talons. Celle-là, prête à suivre n’importe quel promeneur de rencontre !
Sylvia se redresse pour les regarder, avec une tendresse qui l’étonne elle-même : même démarche, même sac à dos. Mais une voussure dans la silhouette du père, comme s’il portait tous les malheurs du monde, contrastant avec son regard toujours haut perché. Versus la cambrure de Sybille, cette manière bien à elle d’avancer les épaules, et tout le corps, vers la vie, et ses interlocuteurs. Elle avait compris maintenant l’autre différence : les silences du père, contre la confiance d’emblée de la fille, sa simplicité à dire les choses comme elle les ressentait. Aujourd’hui, ils sourient.
C’est la première fois qu’elle les voit ensemble.
Elle chasse donc tout ce qui lui encombre l’esprit, surplombé par le chagrin de la mort du grand jeune homme. S’avance vers eux, pieds nus sur le chemin.
Comme une plaisanterie, Sylvestre a commencé par frapper des mains.
— Il paraît que cela remplace très bien le téléphone ? Quand je pense à tous mes efforts pour remettre le tien en service ! Pas très utile…
— Oh, que si !
Sylvia n’en dit pas plus, ce n’est pas le moment.
Mais depuis qu’elle a pris ses habitudes dans le cabanon, pour naviguer dans sa messagerie et sur différents sites d’informations, elle sait ce qui s’est passé depuis son départ, il y a un an…
Tous les journaux en avaient parlé, cela ne lui avait pas été difficile de reconstituer l’affaire, en descendant un peu dans les arborescences de leurs archives.
Tant de choses. Qu’elle préfère apprendre seulement maintenant ; sans avoir vu à temps les messages qui l’appelaient à venir témoigner. Il y a peu encore, elle n’aurait pas supporté.
Dans son ancienne entreprise, qui n’était jamais nommée – il était question d’un « groupe leader sur le marché paramédical » –, l’enquête de police menée après la mort subite de son agresseur avait établi assez rapidement les faits : quelques mois avant le décès, l’homme avait été déplacé d’urgence par la direction du groupe, de son poste de Genève pour un autre à Paris, en bousculant l’organigramme. Il s’agissait de le mettre à l’abri de la prison, une plainte pour viol ayant été déposée contre lui auprès des autorités cantonales en Suisse. La victime s’était suicidée peu après, sans avoir pu être entendue.
À Paris, profitant de l’omerta de sa hiérarchie, le prédateur avait aussitôt recommencé, tous les témoignages des membres de son service concordaient. Hélas, ils avaient attendu sa disparition pour parler, dénoncer : c’était un professionnel brillant, et certain de son impunité. Mais la principale victime de cette récidive avait disparu, après avoir posé plusieurs arrêts de travail successifs. Faute de pouvoir recueillir son témoignage direct, le médecin signataire de ses ITT (interruptions temporaires de travail) avait témoigné de ce qu’elle savait, de la femme traumatisée qu’elle avait reçue.
Un communiqué de l’entreprise mise en cause affirmait qu’elle versait toujours son salaire à la victime. Mais un autre article parlait d’une disparition très préoccupante, laissant entendre que la nouvelle victime avait aussi mis fin à ses jours, étant donné la violence de ce qu’elle avait subi.
Une association de victimes avait donc déposé plainte « au nom de toutes celles qui ne sont plus là ». Le procès aurait donc lieu, et d’éventuelles indemnités seraient versées. Un magazine d’investigation avait aussi tenté en vain de retrouver la trace de la victime ; construisant son enquête sur le dévoilement d’un « indice » : un chemisier féminin de bonne marque, retrouvé déchiré dans le bureau du défunt, et versé au dossier comme pièce à conviction. Cold case, titrait-il, saura-t-on un jour la vérité ? Le journaliste concluait qu’en France, aujourd’hui, personne ne peut passer inaperçu très longtemps, et que c’était sans doute à l’étranger qu’il fallait chercher la victime, si elle était encore vivante. En contrepoint, la libre tribune d’une féministe s’exclamait : Quand protégera-t-on mieux les femmes, au lieu de les traiter de sorcières quand elles se défendent ?
Tout cela, Sylvia l’a lu, médité. Mais elle ne veut pas se laisser voler la beauté de l’été revenu à Prends-Toi-Garde, ni sa sérénité. Elle a compris ainsi d’où provenait la somme faramineuse déposée sur son compte : en plus de l’année entière de salaires, primes et bonus compris, il y a eu après le procès ces fameuses indemnités, versées sur son compte bancaire toujours actif.
Cela ne lui a pas donné envie pour autant de se précipiter dans un supermarché, au moment où Prends-Toi-Garde regorge de fruits et de légumes, en plus des précieux cadeaux rangés sur son étagère. Mais, munie d’un tel pactole, plus jamais elle n’aura peur de manquer !
Sybille, encore sous le porche, regarde son père, étonnée. De cette plaisanterie qui ne lui ressemble pas ; de tous ces mots alignés, chez lui qui en prononce si peu ? Ou bien du tutoiement entre eux, de cette complicité qu’elle n’avait pas devinée ?
Mais lui continue, sur le même ton léger :
— Syb a quelque chose à te raconter !
La jeune fille se ressaisit, explique :
— Alors voilà, je voulais te raconter… Parce que c’est beaucoup grâce à toi que j’ai pris ma décision !
Il n’y avait rien de surprenant dans cette décision. Sylvia en avait eu l’exacte prémonition en écoutant la jeune fille, quelque temps auparavant. Elle l’avait plus ou moins formulée, sans le savoir elle-même.
Mais ses grands-parents étaient d’accord, qui ne savaient rien refuser à leur petite Syb. Bientôt, elle s’installerait dans la maison de son arrière-grand-mère, celle du bourg, aux volets toujours fermés.
— Papa est d’accord pour m’aider à la rénover. Je vais refaire un stage à Salles, pour postuler ensuite comme professionnelle, dans un centre de secours plus important. En gardant du temps pour m’occuper du jardin…
Pendant qu’elle parle, Sylvia la regarde de ses grands yeux gris. Voilà exactement ce qu’elle espérait entendre, de la part de celle qui pourrait bien devenir la prochaine sorcière de Prends-Toi-Garde… Si elle le veut bien.
Mais elle se tait, élargissant encore son sourire. Félicite, fait des vœux, participe aux plans du père et de la fille pour les semaines à venir. Confirme volontiers qu’elle aussi est prête à aider, à échanger des boutures et des secrets de plantes.
— Oh là là, il faut que j’y aille, Moumoune m’attend à la Borderie…
— Déjà ?
Les visites de Sybille ne sont jamais longues, elle devrait le savoir.
Et Shelby, suivant la jeune fille, les abandonne aussi.
— Ah les jeunes ! Je peux rester encore un peu ? demande Sylvestre.
Elle sourit, encore une fois. N’arrête pas de sourire, décidément, aujourd’hui. Tous deux sont d’accord pour ne surtout rien dire de plus, seulement laisser le temps passer, et le soleil descendre à l’horizon. Ne rien forcer, ne rien anticiper non plus. Elle sait ce qu’il ressent, ce qu’elle ressent. Et aussi que ce sera toujours à elle de prendre le risque, dire le premier mot, faire le premier pas.
Alors, c’est elle qui approche sa main tout près de la sienne. Qui est immense, chaude, où elle peut s’abandonner. Elle encore qui plonge ses yeux dans les siens, et dépose doucement leurs mains emmêlées sur sa poitrine. Pour qu’il entende battre son cœur, si fort.
Mais c’est ensemble qu’ils s’allongent dans l’herbe encore tiède, tandis que monte la lune, pleine et blanche, compréhensive. Ensemble, peau contre peau, silencieux toujours, qu’ils se débarrassent de leurs vêtements. Sous les regards attentifs des chats qui font la ronde.
— Ils nous protègent…
Sensations oubliées depuis si longtemps, pour l’un comme pour l’autre. Les chaleurs conjuguées, qui s’attirent, les fameux papillons dans le ventre, toujours là après tout ce temps, la houle qui monte, et peu à peu les corps entiers en feu.
Il roule contre elle, comme une vague puissante qui pourrait la submerger, mais qui se retient, parcourt avec délicatesse la carte du Tendre, un lobe d’oreille, la naissance des seins. Elle se tend vers lui comme un arc, l’appelle de sa bouche ouverte, de tout son corps, de tout son désir décuplé d’avoir été oublié si longtemps. S’émerveille d’en être émerveillée, et du feulement sourd que lui, le silencieux, laisse aller. Enfin…
Pourtant, il chuchote :
— Attends, juste le temps de vérifier…
Et elle rit en le voyant se dresser au-dessus d’elle, si grand, si nu sur fond de lune et d’étoiles, ses amies. Tout est dressé chez lui, d’ailleurs, en cet instant triomphant.
Ses yeux font un vaste tour d’horizon en l’air, à sa manière inimitable, des buissons alentour aux cimiers des arbres.
Rien de suspect, apparemment, car le voilà de nouveau contre elle. Une force qui va ; qui va et vient. Chaque instant compte, appelle le suivant. Ils ont une longue nuit devant eux, et le savent.
— Ma magicienne, dit-il.
Lovée contre lui, c’est une autre joie qui monte en elle. Au-delà du plaisir reçu et donné, celle d’avoir vaincu à son côté les démons, les cauchemars, les peurs.
Mais c’est lui qui dit, encore plus bas :
— Il semblerait que tu m’as hypnotisé, et guéri…
Beaucoup de mots pour un taiseux. À elle de se taire à son tour, en accrochant le regard de l’homme, de toute la force de ses yeux transparents cerclés de noir.
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