Nous sommes les sorcières
Chapitre 12
12
Ajoutons-y l’autorité,
la conscience de son rôle, le regard,
le ton, l’assurance… et une ardeur
intense au service de sa cause.
Georges Rocal,
Vieilles coutumes dévotieuses et magiques du Périgord
— Salut, Syb !
— À demain, je file…
En sortant du centre de secours, Syb se dépêche de rejoindre sa grand-mère. Le dernier jour du mois d’octobre se tient la fête patronale de Salibourne-et-Bayac. Avec brocante, stands des associations, buvette et barbecue.
« Quelle chance que tu sois là cette année, juste au bon moment ! »
Depuis des années, les Vergne animent l’équipe de préparation du dîner des anciens, prenant la suite de la vieille Colette. La petite Syb, autrefois, donnait un coup de main avec ferveur.
Moumoune lui a demandé de s’y coller de nouveau.
Sur la route du retour vers Salibourne, l’automne est magnifique, roux, jaune, doré, mordoré… Quand elle débarque dans la salle des fêtes, où tout le monde est en train de s’attabler, sa grand-mère lui confie aussitôt sa première mission :
— Je suis débordée, comme d’habitude. Tu veux bien distribuer les corbeilles de pain ? Avec un petit mot gentil à ceux que tu reconnais, ou qui te reconnaissent ?
Cela fait du monde, avec quatre grands-parents et deux parents nés dans le canton.
— Ah, quel plaisir de te voir ici ! Il n’y a pas tant de jeunes que cela dans la commune, et encore moins qui reviennent pour la fête !
On sert le tourin. Une soupe à l’ail qui vous emporte la bouche, mais spécialité périgourdine incontournable.
Au fil de ses déplacements entre les tables, Sybille essuie les mêmes questions attendues, sur ses études, la santé de ses parents, sa nouvelle vocation de pompier. Pour en arriver à celle-ci, que la tablée entière écoute :
— Il paraît que tu es allée à Prends-Toi-Garde ? Et donc, tu lui as parlé, à la sorcière ? Elle t’a répondu ?
Tout le monde ici a l’air au courant de sa rencontre avec « la sorcière », comme ils l’appellent.
— Mme Labrousse, vous voulez dire ?
La conversation avec son arrière-grand-mère, trois mois auparavant, semblait s’être transmise, amplifiée, démultipliée, dans les maisons de Salibourne, Bayac et autres hameaux. Riche des détails distillés par la vieille dame et additionnés de beaucoup d’autres, encore plus croustillants.
— Les sorcières, c’est héréditaire, hein !
Ils en parlent comme s’il s’agissait d’une maladie, songe Sybille en jonglant avec ses panières.
Les convives, abreuvés de télévision, d’histoires de sorcellerie, de superpouvoirs, de revenants de l’au-delà et de witches américaines, mélangent tout cela dans une excitation malsaine. Ils reprochent surtout à cette femme de se tenir à l’écart du village, sans donner prise aux commérages, et de vivre autrement qu’eux.
Exactement comme son père à elle, dont on doit aussi dire du mal derrière son dos.
Sybille, agacée, décide de ne plus répondre. Elle sert les cafés, un sourire, et hop, passe à quelqu’un d’autre, à autre chose. Mais on ne la laisse pas tranquille :
— Et puis il y a eu l’ouverture de la chasse !
Mme Mazeyrolle, cousine par alliance de son défunt grand-père paternel, qu’elle a à peine connu, l’agrippe par le poignet, avec le privilège de la parenté.
— Tiens, voilà Pierrot, il pourra te raconter, il était aux premières loges !
Pierrot, qui fumait dehors, avec les autres jeunes, a été sommé d’entrer dans la grande salle. On lui tend aussitôt un verre. Monique, qui a l’œil sur tout, essaie en vain de s’interposer. Avec lui, il y a toujours un risque de bagarre…
Mais Pierrot, son kir déjà en main, ne demande qu’à parler. Et les anciens ne demandent qu’à commenter cette énième version de l’incident à l’ouverture de la chasse.
Sybille ne peut éviter d’entendre.
Comme toujours – enfin, au moins depuis très longtemps – les chasseurs de Salibourne s’étaient garés sur le chemin désaffecté de Prends-Toi-Garde, pour couper ensuite à travers Combenègre, et retrouver ceux qui arrivaient de Bayac.
Cette fois-là, Pierrot et ses copains, descendant tranquillement de voiture avec leurs chiens, étaient tombés sur une femme, devant l’ancienne ferme.
— Complètement ahurie ! Un regard de folle, avec sa mèche blanche, comme Cruella. Ma grand-mère aurait dit que c’était la mèche du diable ! Elle n’avait même pas l’air de savoir que c’était le jour de l’ouverture, ne comprenait rien, voulait à toute force nous faire partir… On l’a draguée gentiment, Jordan lui a fait son numéro, vous le connaissez… Eh bien, c’est tout juste si elle ne nous a pas craché au visage ! Elle est possédée par le démon, cette femme-là : une vraie sorcière ! J’ai dû empêcher mon chien de lui arracher la main…
Le garçon, sûr de son bon droit et de son auditoire, multiplie les détails et les adjectifs, sincèrement choqué par ces mauvaises manières. En parlant bien fort pour être entendu de tous, et surtout de Sybille.
Il a déjà raconté plusieurs fois l’histoire, aussi souvent qu’on le lui demandait : au café, à la palombière, à un élu du conseil municipal, et déjà une première fois tout à l’heure, à l’extérieur de la salle des fêtes.
— Une folle, je vous dis, et agressive avec ça ! Quand on s’est approchés d’elle, elle a hurlé « Bas les pattes ! ». Et c’est pas aux chiens qu’elle parlait, je vous assure ! D’ailleurs, les cabots, ils n’arrêtaient pas d’aboyer, ils comprennent vite à qui ils ont affaire…
Un habitant de Salibourne lui donne la réplique :
— C’est la fille à la bagnole orange, immatriculée dans le 60 ? Bé, je la connais, moi ! Elle a bien failli m’écraser. Oui, elle est folle, pas même capable de répondre quand on lui parle, c’est la petite vendeuse de la boulangerie qui me l’a dit. Une sauvage ! Va savoir comment elle vit, toute seule, et de quoi, hein ?
— À un moment elle avait une copine avec elle, qui avait des cheveux rouges…
— D’ailleurs, il y a toujours eu des sorcières par là-bas…
Le maire sans étiquette de Salibourne-et-Bayac, venu serrer les mains de ses électeurs les plus anciens et vénérables, intervient en posant la main sur l’épaule de la jeune fille :
— Arrête-toi un peu, Syb ! Décidément, tu ressembles à ta grand-mère, à toujours t’activer. Regarde, l’apéro n’attend que toi !
Joyeusement, il lui désigne un verre de kir rempli, à côté du sien. Sybille, qui en a assez entendu comme ça, accepte l’invitation.
Serge est un bon copain de son grand-père, et Sybille, en trinquant, plante ses yeux dans les siens.
— Pourquoi ils s’excitent comme ça sur la dame de Prends-Toi-Garde ? Elle a des problèmes, c’est sûr. Mais plutôt que de la traiter de folle, il faudrait voir ce dont elle a besoin.
Le maire s’est déjà fait son idée sur l’affaire qui agite le bourg.
— Oh, ne t’inquiète pas, va ! Quand les gens ont besoin de quelque chose, ils savent venir le demander à la mairie ! Je te rassure, cette femme n’est pas du tout une clocharde. Après la prise de bec avec le Pierrot, la secrétaire de mairie a consulté l’administration, au cas où elle aurait squatté la ferme abandonnée, ça peut arriver, hein ? Eh bien pas du tout, elle en est la propriétaire légitime, avec presque dix hectares de bois autour. Dont une chênaie avec des sujets magnifiques, je peux te le dire ! Aucun problème d’impayé sur ses impôts, pas d’affaires en cours. Rien sur les réseaux sociaux, un profil LinkedIn qui date un peu. Ta copine, elle est bilingue, diplômée d’une école de commerce, et elle a été directrice commerciale dans un groupe pharmaceutique parisien. C’est juste une baba cool qui a décidé de se la couler douce… Mais faut pas pour autant qu’elle embête nos chasseurs : tout le monde a le droit de vivre.
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