Nous sommes les sorcières

Guillemette de La Borie · Chapitre 5 sur 39

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Nous sommes les sorcières

Chapitre 4

4

 

L’automne est un andante mélancolique

et gracieux qui prépare admirablement

le solennel adagio de l’hiver.

George Sand, François le Champi

 

— Rassemblement, tout le monde en salle de réunion ! Jonathan, Amanda, Christophe, Sébastien… Toi aussi, Syb, bien sûr !

Bernard, chef du centre de secours de Salles-sur-Vézère, réunit tout son monde pour le débriefing de la semaine. Y compris la jeune stagiaire.

À la fin de la semaine, Sybille Mazeyrolle, étudiante en école d’infirmières, aura validé sa formation « Secours aux personnes » chez les pompiers.

C’est une fille du pays. Même si elle vit à Bordeaux avec sa mère, elle revient très souvent chez ses grands-parents, à Salibourne. Et c’est son père, vieux copain de Bernard à l’école primaire, qui a confié « Syb » à celui-ci.

— Nombre d’interventions ?

Sorties de véhicules, matériel manquant, prochaines astreintes… Tout y passe. C’est l’occasion de rappeler les bonnes procédures, les bons gestes. Et de souder l’équipe, avec les biscuits d’apéro qui circulent.

— Jonathan ?

Le chef d’équipe lit sa fiche bilan :

— Le régulateur nous a bipés à 7 h 12, pour un départ de feu dans la grange Verteilhac. Toujours la même, c’est la troisième fois. À force, on connaît le chemin, et on est arrivés très vite. Quasiment pas de dégâts. Mais il faudrait quand même se demander ce qui se passe.

— Oui, ça vaut le coup de prévenir la gendarmerie, je m’en occupe. Sébastien ?

— Un appel à 15 h 50, rerouté par Périgueux : brûlures sur un jeune enfant. Un Anglais paniqué, qui ne parlait pas français…

Rires autour de la table, et bourrades à Jonathan, parce qu’il se débrouille mal en anglais. Or, en Périgord, c’est très utile, surtout l’été.

— … à l’Estaubière, sur la commune de Salibourne-et-Bayac ; mais assez loin du bourg, du côté de la falaise et de l’ancien donjon. On a eu du mal à trouver : pas d’indication routière, et le coin est complètement désert. Bref, on a perdu du temps, arrivée à 16 h 35 seulement…

— Alors ?

— Ben, il n’y avait plus rien à faire. On n’a même pas utilisé de Brul’stop. Le gamin avait juste les mains et les avant-bras touchés : brûlures au second degré, mais rien aux yeux ni à la bouche. Et puis surtout, une coupeuse de feu était arrivée avant nous.

— Ah, il y a une coupeuse de feu par là-bas ? Qui l’a appelée ?

— Justement, personne ! Et personne ne connaissait cette femme. Elle était déjà repartie à notre arrivée.

— Il faudrait la retrouver, et lui demander son 06… L’hôpital de Périgueux en cherche tout le temps, des gens comme elle…

Les regards se tournent vers André, dit Dédé. Depuis le temps qu’il est là, rien ne lui échappe de l’actualité du pays.

Mais Dédé fait non de la tête.

— Connais pas ! Tu dis qu’elle est venue à pied ?

— Oui. D’après les Anglais, c’est une voisine, qui a entendu l’enfant crier et a traversé par la combe et les bois…

— Hein ? Mais personne n’habite, par là-bas ?

Sybille croise le regard interrogateur de Bernard. Voilà une occasion de se montrer une stagiaire modèle.

— À Salibourne, je n’en ai jamais entendu parler.

— Eh bien, justement, si tu pouvais te renseigner ?

— D’autant que les Anglais voudraient la remercier, précise Jonathan. C’était la première fois que leur petit-fils venait en vacances chez eux, ils étaient bouleversés !

Le chef reprend, à l’intention de Sybille :

— Nom et adresse, références, tarifs, numéro de téléphone portable, disponibilité, tout ce que tu peux ramasser comme infos, OK ?

— OK !

— Bon, ensuite : il paraît qu’il y a eu un problème pendant l’intervention incendie, hier ?

— Sur le véhicule 2, mécanisme de déroulage des tuyaux grippés, grogne un moustachu, en regardant le groupe des jeunes.

— On vérifie demain matin, avant le sport. Messieurs, bonne soirée !

La réunion se termine, les rangers raclent le carrelage.

— Et mesdames, alors ? s’insurge comme d’habitude Amanda, avec un clin d’œil à Sybille.

Mais celle-ci est occupée à remplir soigneusement son carnet de notes :

Voir Mamie pour coupeuse de feu

Parce qu’une coupeuse de feu, c’est forcément une vieille femme. Et que son arrière-grand-mère, Colette Vergne, née Cheyrou, sait tout de la vie d’autrefois à Salibourne. Et à Bayac aussi sans doute, même avant que les deux communes se marient. Elle est née, a grandi, s’est mariée dans le bourg, et a toujours vécu dans la même maison de la grand’rue, presque face à l’église.

Colette a quatre-vingt-dix-sept ans, toute sa tête, mais plus de jambes du tout. Après plusieurs chutes, Michel Vergne, son fils, l’a installée à l’Ehpad des Eyzies. La vieille dame a eu bien du mal à abandonner la demeure familiale. « Quatre générations de Cheyrou doivent se retourner dans leur tombe, disait-elle, de voir cette maison abandonnée ! »

Sybille ira voir son arrière-grand-mère dimanche prochain, juste avant son retour à Bordeaux. D’une pierre trois coups, elle fera plaisir à tout le monde : à Mamie bien sûr ; mais aussi à Moumoune, sa grand-mère, qui se trouve parfois un peu seule dans l’accompagnement de sa terrible belle-mère. Et peut-être à Fabienne, sa mère, qui revient le moins souvent possible à Salibourne.

Être une femme divorcée est plus facile à Bordeaux que dans un petit bourg ; d’autant que les propres parents de Fabienne n’ont pas compris ce qui arrivait, et que beaucoup dans le pays ont pris fait et cause pour Sylvestre Mazeyrolle, le mari abandonné.

Au moment de la séparation du couple, les commentaires étaient allés bon train : « C’est malheureux tout de même ! », « D’ailleurs, ses parents à lui en sont morts de chagrin : pensez, deux cancers à moins de soixante ans… », « Des jeunes qui ont grandi ici, ils avaient tout pour être heureux ! »…

Sybille Mazeyrolle, qui heureusement était trop petite pour entendre tout cela, sert de lien entre tout le monde. Comme souvent les enfants de divorcés, mais peut-être elle plus encore, tant elle a besoin de faire plaisir à tout le monde, toujours et partout. L’arrière-grand-mère a tout de même lâché devant elle :

« Si tes parents étaient encore ensemble, ils auraient pu s’installer dans ma maison ! C’est affreux, ces volets fermés au milieu du bourg, ce jardin que personne n’entretient… »

Donc Sybille fera son enquête, en passant par Les Eyzies.

Commencer par en savoir plus sur les Anglais, d’abord. Pas difficile, tout le monde les connaît, au moins de vue. Et Corinne Cazes en particulier, qui tient ce samedi-là le guichet de la poste. Elle était en classe avec Fabienne, et accueille volontiers sa fille.

— C’est super que tu sois volontaire chez les pompiers, on a besoin de jeunes ! Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?… Ah, les Craig ! Oui, ils habitent à l’Estaubière : leur boîte aux lettres angliche n’est pas normalisée, et difficile à trouver, quand c’est un remplaçant qui fait la tournée. Ce sont des originaux, hein !

Mme Cazes peut fournir une fiche complète.

Les Craig étaient un couple âgé, heureux d’avoir trouvé en Périgord la beauté et le calme qu’ils recherchaient. Et des prix plus abordables que dans la campagne britannique. Aimables avec le facteur, et les artisans qui travaillaient pour eux. Mais bon, comme tous les Anglais, ils ne faisaient aucun effort pour parler français, et ne se fréquentaient qu’entre étrangers. Passant leur temps à jardiner, visiter des châteaux et assister à des concerts ; ils chantaient dans la chorale anglicane de Limeuil. De temps en temps, leurs petits-enfants, ou peut-être arrière-petits-enfants, venaient en vacances.

En revanche, la guichetière ne connaît pas de coupeuse de feu dans le voisinage des Craig. Elle sait d’ailleurs à peine ce que le terme désigne.

— Un genre de guérisseuse ?

Sybille essaie d’être méthodique, en posant des questions précises, en observant et notant tout.

— Quand le facteur va à l’Estaubière, il ne dessert pas une autre maison dans le coin ?

Mme Cazes se rappelle tout d’un coup son devoir de discrétion :

— Confidentiel ! Imagine que des terroristes soient au courant ? Mais ce que je peux te dire, c’est qu’aujourd’hui personne ne peut s’installer quelque part sans qu’on le sache. Entre les courriers administratifs, les paquets, les livraisons, l’énergie, tout le monde est connecté, c’est comme ça… Il n’y a personne au-delà de l’Estaubière : les Craig disent bien qu’ils ont justement choisi leur maison pour cela, à l’écart et sans voisins. Je le saurais, tout de même, si le facteur passait par les bois de Prends-Toi-Garde ! Surtout étant donné le mauvais état des chemins, et la communauté de communes qui n’entretient plus rien…

— Alors merci beaucoup, et bonne journée !

Sybille avait rangé son carnet de notes. Et repris le volant pour rentrer à la Borderie, chez ses grands-parents.

Les Vergne tenaient une grande exploitation sur la route de Sainte-Alvère, en dehors du bourg. Il y a longtemps déjà, ils avaient fait le choix d’agrandir leurs terres en s’endettant, travaillaient énormément et produisaient des fraises vendues dans la France entière.

Monique et Michel Vergne souffraient de voir Fabienne s’éloigner : leur fille devenue bordelaise ne reprendrait jamais l’exploitation. La fille unique de leur fille unique était donc leur consolation, leur fierté, leur joie. Ils l’accueillaient comme une princesse. Syb, en plus d’être si jolie, joyeuse et généreuse, avait toujours bien réussi à l’école, et s’était choisi un beau métier ; dans un an elle serait infirmière diplômée d’État. Et elle revenait très souvent à la Borderie, en ce moment en particulier, grâce à ses stages de pompier volontaire au centre de secours local.

La jeune fille glisse sa voiture dans le hangar, toute petite à côté des tracteurs. Trompette et Clairon, les chiens de la maison, accourent en la reconnaissant. La vieille Clio de l’exploitation, presque entièrement à sa disposition, lui donne la liberté d’aller et venir. Au fond, la Borderie est sa vraie maison, celle des vacances, des fêtes et des animaux. Elle a repeint elle-même l’ancienne chambre de sa mère, et entretient de tendres relations avec les chiens.

Syb s’est arrêtée à côté d’un break qui, lui, s’apprête à démarrer.

— Allez, bon retour et à bientôt !

Michel Vergne est là, lui aussi. Un homme massif et chaleureux, avec des petits yeux plissés qui semblent toujours sourire sous la casquette.

Il fait un signe d’adieu au conducteur.

Un jeune homme, venu en renfort pour la saison au centre technique du Bugue, qui loue à la semaine une dépendance de la ferme aménagée en gîte. Il rentre maintenant chez lui, à Limoges.

— Oh je reviendrai vite, si vous voulez toujours de moi ! En ce moment, les modes de vie changent, il y a plus de branchements électriques à faire en campagne qu’en ville. Et pas assez de techniciens par ici.

Sybille, après avoir offert un délicieux sourire, reste concentrée sur sa mission.

— Du côté de l’Estaubière, à Bayac, ça vous est arrivé d’intervenir ?

Le garçon ne réfléchit qu’une seconde :

— Une seule fois, mais je ne risque pas de l’oublier ! Au lieu dit Prends-Toi-Garde : jamais vu une installation aussi vétuste, avec des gaines de coton sur les fils électriques, et des interrupteurs en porcelaine… Le compteur datait de 1963, hors service depuis plus de vingt ans. Je n’imaginais pas que cela puisse encore exister !

Sybille ne lâche pas le morceau, malgré le moteur qui ronfle déjà. C’était son jour de chance, ou bien la preuve que personne ne peut passer inaperçu dans le pays, comme l’affirmait Mme Cazes.

— Vous vous rappelez qui étaient les propriétaires ?

— Des bobos, genre new age : une vieille avec des cheveux rouges, qui voulait tout, tout de suite. Et une autre plus jeune, jolie femme avec des yeux incroyables, mais pas causante. Elles n’ont rien voulu savoir pour changer de contrat, d’autant qu’il n’y avait pas de transfert de propriétaire. Dans ce cas-là, qu’est-ce que vous voulez faire ? Je les ai bien prévenues, avec la puissance minimale, même un seul radiateur électrique risque de faire sauter l’installation !

— Et vous savez aussi leurs noms ?

Le garçon lance un clin d’œil au grand-père et se laisse faire :

— Oh, mais c’est un vrai interrogatoire ! Vous avez de la chance, je viens juste de terminer mon rapport d’activité, et de copier/coller mes tableaux…

Il sort un ordinateur de sa pochette, clique et reclique.

— Voilà ! Sylvia Labrousse.

— Ah oui, des Labrousse, il y en a eu beaucoup par ici ! constate Michel Vergne, placide.

— Elle est où, exactement, cette maison ?

— Au bout du chemin de Prends-Toi-Garde. Mais c’est pas vraiment un chemin, et pas vraiment une maison non plus, plutôt des bâtiments en ruine…

— Tu connais, toi, Papounet ?

Michel Vergne, conseiller municipal en charge du développement agricole, maîtrise parfaitement le cadastre de la commune.

Mais il a un instant d’hésitation : pas envie que sa petite-fille aille se balader dans ce coin-là, qui a toujours eu mauvaise réputation, avec la falaise à pic au bout.

— C’est une propriété abandonnée. On dit qu’elle a été construite avec les pierres de l’ancien château de Bayac. Pas de terres, mais une belle forêt autour et beaucoup de gibier ; les chasseurs y passent souvent. Je ne savais même pas qu’on pouvait encore y habiter !

— Voilà, vous savez tout ! plaisante le garçon. Allez, maintenant, il faut que j’y aille.

— Merci beaucoup et bonne route !

Sybille se précipite sur son carnet de notes.

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