Opération

Jean-Marc Bourdet · Chapitre 10 sur 33

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Opération

La Morna

 

En mettant pied à terre à Santo Antonio, Matthieu apprécia la douceur du

climat de l’île et les odeurs fraîches de terre mouillée, d’épices et de fruits sucrés. Le PHA Mistral, avec sa climatisation et sa ventilation, empêchait de vraiment percevoir la réalité de la saison des pluies touchant à sa fin. En arrivant dans cette baie, après le « Terminé pour la manœuvre barre et machines », il s’était attardé sur le pont d’envol dans le jour naissant et avait respiré les odeurs de cette terre épicée. De loin, aux jumelles, il avait longtemps observé le jeu de la brume s’accrochant aux pentes des montagnes et là, il pouvait la toucher en frôlant de sa main les palmiers bordant les rues. Le soleil blanc, filtré, franchisait une légère couche de nuages d’altitude, irisant la ville sous une lumière argentée. Après des semaines à être balayée par les grains, les couleurs des maisons détrempées attendaient une nouvelle couche de peinture pour redonner de l’allégresse à la ville. Des enfants, vêtus de tee-shirts et shorts colorés et usés, le plus souvent pieds nus ou parfois chaussés de tennis, couraient après un ballon de plastique jaune au milieu des rues, à peine troublés par le passage de quelques mobylettes pétaradantes et d’hommes à vélo dont les chemises grandes ouvertes flottaient au vent. Ils croisèrent un minibus d’un autre temps à bord duquel une foule bigarrée s’entassait en retenant les portières lorsque les nids de poules déformaient sa carrosserie mille fois rafistolée. La jeep se faufilait dans les rues brillantes de pluie, évitant non sans peine de renverser quelques piétons nonchalants encore étourdis par ce réveil de la nature.

Les femmes en tenues chamarrées, noires de peaux ou métissées,

s’interpelaient depuis le pas de leurs portes dans un langage criard et chantant. Elles avaient sorti des bancs, tabourets et chaises et profitaient de ces premiers rayons chaleureux faisant fumer leurs seuils. Les bassines sur la tête, d’autres se rendaient au fleuve pour laver leur linge. La bonne humeur s’épanouissait comme les coroles des fleurs, libre, insouciante et nonchalante. Comme ce pays respirait la douceur et la joie de vivre ! Il se sentait loin des immenses métropoles du continent africain, sales et grouillantes d’une pauvreté mêlée de violence latente.

La ville possédait un charme suranné typiquement portugais, une sorte

d’image arrêtée dans un siècle fleurant encore une indépendance nouvellement acquise grâce à la révolution des œillets, de ce 25 avril 1974, exemple inédit d’un coup d’État militaire offrant au peuple la démocratie au lieu de l’enfermer dans une dictature succédant à une autre dictature. Combien de temps ce petit pays résisterait-il encore à la pression d’une économie mondiale assoiffée de matières premières ? Les fourmis affamées, dévorant tout sur leur passage, détruiraient sans état d’âme cette terre si belle, changeraient ce bonheur paisible, pauvre et bon enfant en une misère sordide où l’argent serait la nouvelle valeur déshumanisante.

La jeep quitta très vite les rues empierrées pour s’engager sur une route

de terre creusée d’ornières profondes et boueuses. Les passagers du véhicule oscillaient et sautaient au rythme des nids de poules franchis pourtant assez lentement pour ne pas risquer un jet de cette boue rouge pouvant éclabousser et tacher durablement leurs tenues blanches resplendissantes. Sur leur passage, les îliens se retournaient et contemplaient en riant ces marins étrangers, cessant quelques instants leur cueillette ou leur marche et les saluant d’un signe de la main ou d’un appel joyeux.

Les hommes récoltaient déjà les fèves de cacao dont les plantations en

broussailles débridées se mêlaient aux caféiers ; ici et là émergeaient les hauts troncs des palmiers à huile et des bananiers couvraient les plantes basses de leur ombre salutaire. Pour un peu, Matthieu se serait cru dans un vieux film colonialiste. À ses côtés, Cécile et le toubib se taisaient aussi, les regards attirés par le caractère grandiose du paysage et par cette vie bouillonnante d’où ne semblait émaner aucune violence. Comme ils se sentaient loin des campagnes vides de nos pays industrialisés et des regards, souvent méfiants, voire hostiles, portés sur l’étranger accusé de tous les maux par une société imprégnée de jalousie et de convoitise.

Ils passèrent devant une étrange demeure dont le style rappelait les

châteaux médiévaux. Une croix rouge peinte à même une antique porte de bois indiquait un centre de soins dont l’activité ne dénotait aucune urgence ni fébrilité. Christophe avait souri devant le calme impressionnant entourant l’immense demeure alors qu’une jeune femme en sortait, arborant sur son crâne un magnifique bandage.

— Je suppose que dans ces îles perdues il vaut mieux ne pas être blessé ou

gravement malade.

Son commentaire éveilla une vague crainte dans l’esprit du commandant.

— 48 Au pire nous pourrons effectuer une EVASAN, même si nos moyens

aériens restent limités.

— Mon hôpital devrait suffire.

— À ce propos, quand vas-tu débarquer notre blessé ? — Ce sera possible de le faire cet après-midi, cependant j’examinerai les

moyens locaux et les rendrai aptes à ses soins postopératoires avant de

prendre cette décision.

— C’est si rapide que ça ?

— Son métabolisme est étonnant : ses cellules se régénèrent 20 fois plus

vite que la normale. Si elles s’avéraient malignes, je dirais qu’il

développe un cancer foudroyant.

— Comme celui du commandant Robert ? — Non, le Val-de-Grâce vient de m’alerter, pour le commandant c’est le

résultat d’un gaz radioactif qu’il aurait inhalé. Ses poumons en étaient

envahis et l’ensemble de son système digestif aussi… J’ai alerté le COS

sur le danger potentiel d’une exposition de nos commandos. Ils auront

des dosimètres individuels.

— Ça me semble, en effet, plus prudent. — D’ailleurs, si quelqu’un doit se rendre dans la jungle, je lui conseillerai

d’en emporter un.

— Crois-tu que la radioactivité soit à l’origine de cette évolution

d’Amado ?

— Je ne suis pas spécialiste de cette question mais je dois dire que la

corrélation entre les deux cas ne serait pas totalement fortuite.

L’exposition maîtrisée à du rayonnement peut en effet influer sur le

métabolisme d’un individu.

— Maîtrisé ? Tu voudrais dire que quelqu’un sur cette île sait utiliser la

radioactivité à des fins médicales ?

— C’est juste une réflexion personnelle. Seulement, lorsque je vois le

dispensaire que nous venons de dépasser, il doit à peine pouvoir soigner

des blessures de travail sans gravité. Il peut dispenser de bons soins

élémentaires s’il a suffisamment de médicaments essentiels. C’est plus

sur les possibilités de diagnostic et la capacité des urgences que je vais

me polariser durant notre mission humanitaire… — Nous possédons à bord le meilleur hôpital du golfe de Guinée, un

médecin chirurgien urgentiste rompu à toutes les situations et les

infirmiers les plus compétents de la Marine.

— N’en jette plus, la cour est pleine et mes mollets risquent de se sentir à

l’étroit dans mon pantalon pourtant trop grand !

La jeep pénétra dans l’enceinte de la roça du gouverneur, adossée à l’orée

de la forêt tropicale. La grande et magnifique demeure de bois aux longues et profondes vérandas semblait se réveiller. Les fenêtres bâillaient et un coq, sans doute surpris et ragaillardi par le soleil, chantait fièrement, entouré de son harem de poules caquetantes. La grande cour, encore encombrée par des branchettes et des feuilles de toutes natures, rappelait qu’une violente tempête avait traversé le golfe quelques jours auparavant. Des ouvriers nettoyaient celle-ci et les jardiniers s’affairaient à remettre de l’ordre dans les plates-bandes fleuries.

Santos, élégamment vêtu d’un antique costume trois-pièces gris

anthracite ouvert sur une chemise imprimée de fleurs multicolores, supervisait le travail et se tourna vers eux lorsque le véhicule stoppa en bas du perron. Le vieux médecin portait des bottines noires et se tenait sur la pelouse dont l’herbe haute mouillait le bas de son pantalon. Il claudiqua légèrement vers eux, appuyé sur sa canne, et les salua joyeusement. — Quel plaisir de vous recevoir. Soyez les bienvenus mes amis français. Ce

qui m’appartient est à votre disposition durant votre escale à Príncipe.

Le commandant descendit le premier de la voiture, sans faire grand cas

de la terre qui déjà maculait ses chaussures blanches. — Bonjour, Monsieur le Gouverneur. Je suis Matthieu, le commandant du

Mistral. Je vous présente Christophe, notre médecin-chef, un as de la

chirurgie qui vient d’extraire une balle du corps d’Amado, le patron-

pêcheur du Soleil de Jade. Nous mesurons notre chance de pouvoir

servir votre pays afin de tenter d’en éradiquer la piraterie. — Le drame du Soleil de Jade touche directement ma famille et j’irai

demain honorer nos morts dans leur village. Ici, le deuil n’est pas

sombre car les esprits des ancêtres veillent sur les vivants et je ne veux

garder d’eux que cette image positive... D’après ce que nous avons

constaté, votre jeune capitanos et moi, ces banditos opèreraient sans

doute depuis la côte sud-ouest qui est pratiquement inaccessible. Nous

en parlerons en déjeunant mais je voudrais tout d’abord excuser

Florbela, ma femme, qui est alitée depuis quelques jours et ne peut se

joindre à nous.

Le toubib réagit d’instinct :

— Puis-je mettre mon hôpital à votre disposition ? — Non, docteur, la médecine ne peut rien contre la vieillesse et l’usure.

Vous savez, le privilège de mon grand âge c’est de perdre ceux avec

lesquels j’ai grandi, été heureux, amoureux, passionné ; ceux avec

lesquels j’ai tout partagé lorsque le monde s’écroulait sous mes pieds ;

ceux qui ne m’ont jamais tourné le dos dans la détresse… Même mes

ennemis disparaissent et les jeunes ne peuvent comprendre le monde

dans lequel j’ai vécu. Ma femme adorait Zinga et Bola. Elle refuse

aujourd’hui de continuer à vivre et part en paix pour les rejoindre. Notre

science ne pourrait que déranger son désir de le faire. — J’en suis désolé.

— Naître, vivre et mourir sont des étapes de notre parcours terrestre à tous.

Le destin placé sur notre chemin décide des joies et des embûches, du

bonheur et du malheur. Dieu nous observe et je doute qu’il soit toujours

satisfait de nos actes. Il l’attend et nous ne sommes pas malheureux de la

voir partir pour ce dernier voyage, juste un peu tristes de ne plus

l’entendre rire comme autrefois de tout et de rien. Mais assez

d’apitoiements. Comment va notre blessé, docteur ?

Christophe apprécia que le gouverneur l’interroge sur ce point.

— Il se porte mieux que moi si je venais de subir la même opération. Sa

faculté de récupération est impressionnante et il débarquera ce soir. — C’est une très bonne nouvelle et mon dispensaire prendra le relais,

docteur. Et vous capitão, avez-vous progressé dans vos hypothèses ? — Nous en avons longuement parlé à bord du Mistral et nous travaillons

sur deux options pour le repaire des pirates : un bateau mère en plus de

cette base à terre que nous avions évoquée, docteur. — Très bien, capitão. Entrons afin que vous preniez des rafraîchissements

avant le déjeuner.

Ils découvrirent la sobre mais délicate décoration de meubles, tableaux,

miroirs et objets usuels anciens. Les couleurs et les souvenirs d’un lointain passé trahissaient la nostalgie du Portugal que tout rappelait. Un chant mélodieux et plaintif au rythme chaloupé et tendre venait d’un renfoncement au fond de l’immense salle de réception ouvrant largement sur la forêt. La voix fraîche et harmonieuse d’une femme ne pouvait que chasser la tristesse tout en rappelant que l’exil avait marqué la vie de bien des habitants de ces îles du bout du monde. Elle se mêlait au son d’une guitare en un fado tendre et sensuel. Christophe connaissait bien le Portugal dont il appréciait l’âme et l’accueil des Lisboètes à chacune de ses escales dans le port magnifique de l’estuaire du Tage. Il évoqua alors « l’electrico », ce vieux tramway qui escaladait gaillardement les sept collines de la ville dans un vacarme de ferraille s’entrechoquant et les couinements suraigus de l’acier lorsqu’il prenait les courbes serrées des voies. Santos buvait ses paroles comme du petit lait, appréciant ce jeune confrère qui parlait si bien de sa ville natale. La musique et le chant cessèrent et Christophe récita quelques vers :

 

Ô mer salée, dans ton sel

Combien de larmes du Portugal !

Pour te franchir, combien de mères pleurèrent,

Combien de fils prièrent sans succès !

Combien de fiancées ne purent se marier

Pour que tu fusses nôtre, ô mer !... 49

 

Le gouverneur sembla alors devenir l’un de ces marins formés par l’école

de Sagres50 ; l’un de ces pilotes avides de connaissances nouvelles, de terres inconnues, d’attente de cette eau douce qui régénérait les corps brûlés par le feu du soleil et le sel de la mer… Cécile découvrait Santos sous les traits d’un capitaine foulant les sables blancs, porteur d’un immense pavillon et offrant ces nouvelles contrées à son épouse restée dans l’attente du retour des nefs fragiles parties pour des conquêtes éphémères à l’échelle du temps. Sa voix, transmutée par le poème s’éleva soudain, rauque, puissante, enfiévrée par les images qu’il tirait du plus profond de son âme. Santos revivait les millénaires d’un peuple de marins…

 

Cela en valait-il la peine ?

Si l’âme est pleine, tout en vaut la peine.

Qui veut passer le Bojador,

Doit passer la douleur d’abord.

Dieu à la mer donna le péril et l’abîme,

Mais il en fit le miroir du ciel. 51

Tout en récitant, le vieil homme promenait son regard sur un grand

tableau occupant tout un mur et montrant un fleuve parcouru par des voiliers, un rivage de sable doré protégé par des brisants où des familles attendaient elles aussi sans doute la barque d’un pêcheur avec, au loin, de l’autre côté du fleuve, une ville estompée par la chaleur de l’été… Lorsqu’il eut refermé le rideau de la scène imaginaire, Santos exprimait encore une émotion violente qui donnait à son visage comme cette exaltation irradiant les grands mystiques. Christophe n’aurait osé penser faire autant plaisir au gouverneur qui lui fit une accolade avant de le remercier de connaître ainsi Fernando Passoa, le plus grand poète portugais. Leur amitié fut scellée lorsque Christophe hocha la tête gravement tout en appréciant le tableau. — C’est Lisbonne et le Tage, n’est-ce pas ? — Oui, je retrouve mon pays dans le sang salé de son peuple exprimé par la

poésie de Passoa et ce tableau d’Alfredo Keil 52. La morna touche tous

ceux qui vivent en exil, même s’ils aiment passionnément comme moi

cette terre de Príncipe, son dépouillement et la grâce d’une vie pauvre et

joyeuse. Je n’envie pas ceux dont les âmes ont été lessivées par le

progrès et qui souffrent l’enfer d’un monde ultralibéral détruisant leur

personnalité. Ici, je donne le jour à des enfants, j’efface les blessures des

corps et je soigne les maux qui jalonnent les vies sans toutefois éteindre

en moi le désir secret de retourner à Lisbonne pour y être enseveli.

La table, dressée comme pour un banquet, s’avérait somptueuse. Les

assiettes semblaient sortir tout droit d’un mur d’azulejos, ressortant sur le blanc immaculé d’une nappe de dentelle posée sur un fond noir, et les verres de cristal étincelaient en renvoyant la lumière des candélabres portant de multiples bougies dont les flammes dansaient sous l’effet d’un doux courant d’air. Matthieu avança dans la pièce et découvrit une frêle jeune femme blonde d’une trentaine d’années qui jouait un air mélancolique sur une magnifique guitare Coimbra. Ses cheveux longs et bouclés formaient une frange épaisse sur son visage baissé sur l’instrument. Elle releva la tête et allait reprendre son chant lorsque le gouverneur l’interrompit :

— Ma chère enfant, vous nous avez charmés et je vous en remercie. Pour

l’heure, je vous présente nos hôtes. Tout d’abord le capitaine de vaisseau

Matthieu, commandant du Mistral, amarré dans la rade ; ensuite le

docteur Christophe qui a opéré Amado avec succès et le capitão Cécile,

adjointe de l’attaché militaire de l’ambassadeur de France au Gabon.

La jeune femme vêtue d’une robe longue rouge et noire posa sa guitare

avec précaution, se leva, écarta sa frange, leur sourit et s’inclina gracieusement. Le gouverneur continua :

— Cette merveilleuse chanteuse n’est autre que Katia, ma petite fille qui a

repris la tradition du Fado alors qu’elle vient de terminer des études de

médecine. La musique et la chanson ont envahi ses rêves, ses nuits mais

aussi ses jours. Je pense que vous, Christophe, mon estimable confrère

de la marine française, connaissez certainement bien mieux que moi les

pentes de Lisbonne puisque je n’y suis jamais retourné depuis 1944. — Vous me flattez, je ne suis qu’un voyageur qui ne fréquente aucun des

restaurants de Fado envahis de touristes. Mes pas me conduisent

toujours dans des ruelles désertes et j’entre au hasard dans un café

lorsque j’entends chanter un Fado qui parle vraiment à mon cœur de

marin.

— C’est tout à votre honneur, Christophe, car le tourisme de masse détruit

ce qu’il prétend faire découvrir de plus beau en le rendant insipide à

force de dilution mercantile et d’effacement de l’âme.

Les yeux gris-vert de Katia brillaient d’un éclat sauvage et son beau

visage au menton volontaire, sculpté par un artiste de la vie, évoquait une lointaine déesse. Ses lèvres rouges s’ouvraient sur une dentition de louve dont la force semblait à même de déchiqueter ses adversaires. Cécile la jugea cependant timide tout en étant redoutable et se souvint des deux strophes tristes de sa chanson qu’elle murmura :

 

Quando as pedras do caminho

Vão chorando de mansinho

Por te ver já de partida

E a cidade estende os braços,

Com saudade dos teus passos,

Ao fundo de uma avenida

Fica tudo tão diferente,

Para o tempo e de repente,

Toda a cidade é só minha

Presa na margem do rio,

Sou como um barco vazio,

Rumo ao futuro, sozinha.53

 

Katia détaillait les galons dorés de Cécile et fit une moue exprimant un

compliment avant de commenter :

— Vous avez de l’oreille et une excellente mémoire. Moi, je suis toujours

partagée entre mon amour du Fado et mon travail de médecin. — Médecin et chanteuse ? Incroyable ! — Je soigne les corps et les âmes ; deux passions qui me permettent de

rendre vie à mes patients. Comment traduiriez-vous ce poème, capitão ?

Katia lui tendit une feuille sur laquelle les paroles de la chanson étaient

écrites à la main. Cécile prit le temps de déchiffrer le poème avant de répondre.

— Ce qu’il dit dans ma langue c’est :

 

Quand les pierres du chemin

Versent doucement des larmes

De te voir déjà partir

Et que la ville avec nostalgie

Tends les bras vers toi qui t’en vas

Au bout de l’avenue,

Tout devient si différent,

Soudain et pour longtemps,

La ville n’est plus la mienne,

Prise entre les rives du fleuve,

Je suis comme une barque vide,

Qui s’en va seule vers son destin.

 

— Et son titre est « À Cidade Saudade » — « La cité en mon âme ».

— Tout à fait. Ce Fado est aussi beau en français et j’espère que mon chant

d’amour ne vous a pas troublée, capitão.

— J’en ai apprécié l’harmonie autant que la force du thème qui disent si

bien nos peines lorsque l’être cher part pour un voyage, qu’il soit de

courte durée ou pour l’éternité.

— Comme vous exprimez bien ce qui ronge le cœur. Mon amant m’a

quittée lorsque j’ai exprimé le désir de venir ici. Auriez-vous aussi

souffert d’un chagrin d’amour ?

— Je… Oui. Celui que j’ai aimé vit loin d’ici, dans le Chouf du Liban. — Et en a épousé une autre, n’est-ce pas ? — Tout à fait.

Cécile réalisa qu’elle venait ainsi d’exprimer tout haut ce qui la hantait

encore. Elle rougit et se tut. Katia l’embrassa et la prit par l’épaule. — Pardon pour mon indiscrétion, Cécile, si je peux me permettre de vous

appeler ainsi. Nous allons trinquer à votre vie.

Elle la précéda jusqu’à la table où un serveur leur versa un verre de vin

de palme. Le gouverneur porta un toast à la réussite de leur mission et Katia fit tinter le verre de Cécile :

— Que Dieu, qui veille sur ce pauvre pays où règne le « leve leve », vous

aide à trouver cet amour qui est l’essentiel de la vie. — Merci, Katia. Lorsque je me souviendrai des paroles de votre chanson, je

verrai votre beau visage grave. Mais qu’est-ce que le « leve leve » ? — Je sens au son de votre voix que je vous ai froissée et pourtant vous

souriez. Comment vous dire ? Oubliez la tristesse, prenez la vie du bon

côté, ne vous prenez pas au sérieux, riez de vos malheurs et pratiquez

l’autodérision qui seule nous sauve de la mort à petit feu des jours

maussades. C’est cela le « leve leve ».

Cécile caressa la guitare d’une excellente facture.

— Elle est belle, douce et sensuelle. Puis-je ? — Faites, Cécile.

La jeune officier s’assit sur le tabouret tressé et joua une longue

introduction avant de parler.

— Chez nous, en France, un Arménien qui savait ce qu’est l’exil avait créé

cette chanson qui, curieusement, dit aussi qu’il est loin de Lisbonne. Je

vous la chante en français :

 

Ma ville en bord de mer tu t’accroches à mes basques

Quand je dois m’en aller vers d’autres horizons

J’ai, en ta compagnie, fait un peu trop de frasques

Le moment est venu de payer l’addition.

Terre de mes amours de jeunesse immature

À vingt ans je croyais que tout m’était permis

Je ne fus pas toujours blanc bleu en aventures

Quand on est jeune et fou, on veut brûler ses nuits.

 

Le vin de palme, laiteux, pétillant, légèrement sucré, fort tout en étant

rafraîchissant, lui faisant tourner la tête. Dehors, Matthieu, Christophe et le gouverneur se taisaient, goûtant la douceur du climat tout en l’écoutant chanter. Katia applaudit et s’exclama :

— 54 Oficial e músico marítimo ? Inacreditável ! — Nous sommes deux sœurs par-delà les mers. Je suis musicienne et, bien

qu’officier de Marine, la poésie a toujours bercé mon enfance.

Un instant, Cécile crut pouvoir oublier son uniforme. En rythmant la

chanson d’Aznavour comme un Fado, la jeune officier amarrait Lisbonne dans cette île du bout du monde. Elle continua :

 

Lisboa je pars

Sans but, au loin et au hasard

De port en port, de gare en gare

Pour effacer les cris stridents de ma mémoire

Et tenter un nouveau départ,

Je pars.

 

Dans la pénombre du couloir, une vieille femme écoutait, tenant une

petite fille par la main et n’osant approcher. Elle fit signe à Katia qui comprit et l’interrompit avant qu’elle n’entame le couplet suivant. — Venez, Cécile, je crois que Madalena souhaite vous présenter Yoli, la

fille d’Amado.

— Yoli, quel beau prénom.

— Il vient d’Angola par ses ancêtres.

Cécile embrassa la petite fille au teint sombre, aux grands yeux noirs

écarquillés et coiffée de petites tresses serrées à la manière africaine. Madalena, une femme âgée au visage doux, aux cheveux gris et aux yeux gris-vert comme ceux de Katia, serra Cécile dans ses bras et lui dit quelque chose qu’elle ne comprit pas. Katia traduisit :

— Elle vous remercie de ramener Amado et elle dit aussi que le

commandant lui a laissé quelque chose de précieux. — Comment !...

Katia parla à Madalena et hocha la tête en signe d’approbation.

— Elle dit que lorsque la mort approche, les esprits des ancêtres parlent à

ceux qui savent écouter. Le commandant dialoguait avec ceux de sa

famille et ne voulait pas que ce qu’il comprenait de nos coutumes et du

passé de notre île soit divulgué. Pour elle, tu es un ange blanc qui peut le

comprendre.

— J’ai compris au fil de mes missions que ce qui est invisible doit le rester.

Katia traduisit et Madalena lui sourit en lui prenant sa main gauche dont

elle caressa lentement les lignes qui racontent le destin. Elle ferma les yeux puis les rouvrit, contempla la paume ouverte tout en murmurant des paroles inintelligibles et en touchant délicatement les points sensibles marquant les évènements majeurs devant survenir dans le futur. Soudain, elle pâlit lorsqu’elle croisa la dernière ligne brisée et referma brutalement la main de Cécile avant de se signer trois fois.

— Elle dit que ton âme est bonne et que tu rencontreras un homme avec

lequel tu auras deux enfants. Le premier sera une fille qui composera de

la musique comme tu le fais. Le second sera un garçon. Il partira loin de

toi vivre ses aventures à l’écart de la société des hommes. Et, Oh mon

Dieu !... Puisse-t-elle se tromper… Que le démon te tuera et t’entraînera

dans les enfers… Visiblement ce qu’elle a vu lui a fait très peur, Cécile. — L’avenir est écrit dans les lignes de la main. C’est une science tellement

ancienne que personne ne sait d’où elle vient. Remercie-la et dis-lui que

je saurai me souvenir de ce qu’elle a prédit. Le démon a déjà croisé la

route de mes ancêtres et nous n’en avons pas terminé avec lui. S’il

revient, je me battrai et je gagnerai.

Madalena la regarda intensément. Dans ses yeux étrangement clairs se

lisaient les étoiles. Cécile se remémora le combat de son père et sa victoire contre les ténèbres. Se pourrait-il que quelque chose soit encore enfoui dans le tréfonds de son âme ? Elle embrassa Yoli et Madalena décrocha de son cou le lacet de cuir retenant un visage de verre légèrement coloré qui émettait une fluorescence jaune-vert, avant de le passer autour de celui de Cécile.

Le gouverneur venait vers eux et Katia se tourna vers lui.

— Madalena voulait remercier les Français d’avoir sauvé Amado et leur

présenter sa fille Yoli.

Santos jeta un rapide coup d’œil au pendentif, bien visible sur la poitrine

de Cécile et resta un moment dubitatif. Sans faire de commentaire sur le bijou, il s’adressa à Madalena en lunguyé, la langue locale. — C’est bien, Madalena. Vous avez fait toutes les deux beaucoup de

chemin pour venir ici. Katia va vous installer dans une chambre et vous

trouverez à la cuisine de quoi vous restaurer. Maintenant, laisse-nous car

je dois honorer les Français qui vont nous libérer de ceux qui dérangent

ton peuple.

Le téléphone de Cécile émit une petite vibration. Elle s’écarta du groupe

et lut le message de Gabriel qui s’affichait sur l’écran : « La piste d’une base terrestre pourrait bien se confirmer. Nos amis portugais viennent de faire passer au plateau Afrique une sorte de cadastre daté de 1832. Il relève les plantations de l’île. Je viens de le recevoir et, même s’il n’y a rien d’apparent aujourd’hui, il y avait une roça à l’embouchure du petit fleuve. Le COS a confirmé l’envoi d’un groupe de renseignement et de

reconnaissance de chez Hubert 55 qui sera parachuté cette nuit depuis un

A400M56 57 . La TF Sabre est en alerte. Les autres groupes de combat

débarqueront demain après-midi en provenance de Ouaga58 à bord d’un

Caracal59. » Elle transmit l’information au commandant dont les yeux se mirent à briller.

— C’est une excellente nouvelle. Monsieur le Gouverneur, existe-t-il un

village sur la côte sud-ouest ?

— Non. Les quelques fous qui ont essayé de s’y installer dans les siècles

passés ont été digérés par la jungle… corps et biens. — Vraiment ?

— Le climat de cette partie de l’île est trop difficile. Les pluies s’y

déversent largement car les montagnes bloquent les nuages et, si là où

nous sommes il est aisé de vivre, là-bas c’est impossible sans une

robuste condition physique et une résistance tenace aux maladies

tropicales propagées par les moustiques.

— Le rivage est-il si inhospitalier ? — Il y a de rares petites criques protégées par des brisants et peu de navires

se risquent dans leurs parages.

— Amado le faisait-il ?

— Je le suppose, même si, comme les pilotes antiques, il ne divulgue rien

de son savoir. Sa science de la mer est inégalée.

Christophe imaginait l’homme cherchant sa route dans une mer

dangereuse, relevant ses amers, cherchant la passe pour aborder sur une plage et s’y reposer en grillant des sardines. En observant les habitants de l’île, il avait constaté que les noirs en formaient la plus forte communauté, ce qui confirmait les informations des guides touristiques. Après des siècles d’esclavage, les Cap-Verdiens et les Angolais, embauchés en travailleurs « libres » par les derniers colons portugais s’étaient retrouvés majoritaires. Le métissage gagnait cependant du terrain au fur et à mesure que les barrières ethniques tombaient. Était-ce le cas d’Amado ? — De quelle origine est-il ?

— Je m’attendais à ce qu’un médecin me pose cette question. Amado

descend par son père des premiers marins ayant abordé l’île en 1471. — Il ne correspond pourtant pas à l’image que l’on peut se faire d’un

Portugais.

— Bien observé, docteur. Je présume que ses gènes contiennent en effet la

mémoire de l’un des pilotes maures recrutés sur la côte marocaine pour

guider les navires de Sa Majesté.

— C’est votre petit-fils d’après ce que m’a dit notre capitão ? — Par ma fille, Amalia qui m’a donné aussi le bonheur de voir grandir

Katia.

— Mon grand-père exagère. J’étais surtout une chipie qui ne lui laissait pas

de répit. J’ai gribouillé ses livres de médecine avant de comprendre

qu’ils seraient mes compagnons de route.

— Et tu es là pour redonner de la vie à cette roça vieillissante. — Je ne sais pas si je pourrai rester ou si j’irai me spécialiser à mon tour

dans les maladies tropicales.

— C’est ton destin que tu dois suivre et s’il te conduit ailleurs, il ne

m’appartiendra pas de te le reprocher.

— Pour le moment nous sommes ensemble et je dois retrouver José car

sans honorer son esprit, Madalena dit qu’il est impossible de libérer son

âme.

— Ce sont des croyances populaires, Katia, et tu sais bien que la jungle ne

rendra pas José.

— Elle compte sur moi, grand-père. — Et je ne peux lutter contre ta volonté mais sache que pas un homme

n’osera t’accompagner.

Katia plissa les yeux dont la couleur sembla un instant changer. Cécile

voyait en elle une louve prête à tout risquer pour sa meute. Le défi qu’elle lançait à la peur montrait son désir de se battre jusqu’au bout pour ceux qu’elle aimait, quitte à tout perdre, y compris la vie. Santos céda le premier et baissa les yeux. Une force indomptable possédait la jeune femme. Cécile ressentait comme elle le désir de ne pas laisser la lâcheté l’envahir. — Votre grand-père n’a pas tort, Katia, le combat ne peut être mené en

solitaire tant il comporte de dangers. Le commandant a été brûlé par des

radiations naturelles d’une puissance inconnue jusque-là et… José s’est

sans doute dissout dans le végétal avant de rejoindre l’esprit de ses

ancêtres.

— Je sais tout cela, Cécile, et, si personne n’ose franchir le col qui conduit

dans cette région interdite, je le ferai seule… quoi qu’il m’en coûte.

 

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