Opération

Jean-Marc Bourdet · Chapitre 20 sur 33

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Opération

Le Cobra noir

 

Katia terminait ses préparatifs. Son équipement ressemblait à celui

emporté pour une survie tout en étant léger. Le froid n’était pas un obstacle sur Príncipe ; seule la pluie, dont l’intensité diminuait sur ce versant de la montagne, serait encore un souci pour durer dans l’exploration de la jungle. Négligeant les règles de sécurité, elle savait qu’elle serait seule à entrer dans cette zone considérée par les habitants comme maudite. Les dangers, elle les connaissait pour avoir déjà fait du trekking en zone équatoriale lors de sa dernière année au lycée français de Libreville. Ici, pas de fauves, pas d’araignées dangereuses, pas de crocodiles dans les fleuves… un seul reptile pouvait clore ses recherches : le cobra noir dont le venin, qu’il crachait le plus souvent, pouvait provoquer la cécité. Fuyant l’homme, son agressivité s’exacerbait lorsque sa femelle entre en gestation et le mois de décembre s’avérait l’un de plus important pour celle-ci. Une morsure serait mortelle.

L’autre danger se révélait par l’état du commandant Robert, lorsqu’il

avait été retrouvé à la lisière de la jungle. Consécutif au fait qu’il ait enfreint le principal tabou de l’île : pénétrer dans la vallée interdite dont la localisation restait mystérieuse. Le commandant venait de décéder suite à l’inhalation de produits fortement radioactifs. Cette donnée, elle l’avait vérifiée par internet. La nature géologique de l’île la rendait plausible. Le mythe devenait réalité et les propos du capitaine de Milly le confirmaient.

Se blesser, tomber dans une crevasse, rien de cela ne l’effrayait. Bien

chaussée, prudente dans sa progression, elle ne prendrait aucun risque et devrait pouvoir s’en tirer.

Afin de ne pas inquiéter son grand-père, elle attendit que celui-ci quitte la

roça pour ses consultations. Lorsque la jeep disparut, elle enfila son treillis, fixa son sac solidement sur ses épaules et, coiffée d’un chapeau de brousse, elle rejoignit Madalena, qui la guida jusqu’au pied de la montagne, là où le commandant avait été retrouvé. Le chemin qu’il avait emprunté restait invisible. Madalena se faufila dans une faille entre deux falaises, dissimulée par la végétation et accompagna Katia jusqu’à la lisière de la jungle. Lorsqu’elles se tinrent devant l’enfer vert, sa tante lui confia la carte du commandant.

— Comme tu le vois, le chemin est à peine visible. Il le marquait, et à part

toi, personne ne doit le connaître alors sois attentive et tu parviendras

jusqu’au fleuve. Là, suis-le vers l’aval.

— L’aval ?

— Il n’y a rien à voir en amont.

— Comment le sais-tu ?

— Va ! et tu comprendras.

Katia frissonna en se glissant entre les arbres et les lianes, la machette à

la main. Jamais elle n’aurait imaginé entrer dans cette partie sauvage et mystérieuse de l’île. Très vite, elle remarqua que le commandant et son guide avaient indiqué le chemin à coups de machettes bien visibles sur les troncs des palmiers. Deux traits profonds donnaient la direction à suivre, une précaution qui s’avéra vite essentielle lorsque, dans un moment d’inattention, elle se perdit. En retournant sur ses pas, elle ne retrouva aucune des marques précédentes. Sans doute s’était-elle fourvoyée à suivre un sentier tracé par les cochons sauvages qui pullulaient. Elle s’arrêta et marqua sa position sur son GPS. La carte lui révéla qu’elle était trop à l’ouest. Elle regarda la jungle et prit la décision de remonter vers le col afin de retrouver l’itinéraire du commandant.

— Quelle gourde je fais. Si je voulais disparaître à mon tour je ne ferais pas

mieux.

Autour d’elle, le silence n’existait pas ; la cacophonie des oiseaux se

mêlait aux grognements des cochons qu’elle entendait fouiner et aux cris des singes qu’elle devinait au milieu des feuillages. Concentrée sur le sol et attentive aux branches basses sur lesquelles des cobras pouvaient s’enrouler pour dormir, elle dut aussi maîtriser la peur qui s’insinuait sournoisement dans son cerveau. Un bruit de machette tranchant la végétation la fit sursauter. Elle recula et se dissimula derrière un large tronc de palmier. L’intrus se rapprochait. Elle regarda autour d’elle, ne vit rien et reprit confiance. Peut-être était-ce José et devait-elle appeler ? Non, le vieil homme avait disparu depuis trop longtemps et cela venait du col.

Lorsqu’elle vit Madalena, la jeune femme sortit de sa cachette et se mit à

rire, évacuant le stress.

— Tu n’aurais pas dû me suivre Madalena. — Et te laisser te perdre ? J’ai bien réfléchi, tu ne sais pas grand-chose de

ces lieux alors que moi j’accompagnais José qui venait y chercher ses

remèdes.

— Tu ne crains pas les esprits ?

— Je leur ai demandé de me protéger. — Celui de José aussi ?

— Rien à faire pour entrer en contact avec lui. Il doit encore errer dans les

ténèbres.

Soudain, Madalena se figea.

— Ne bouge plus et tais-toi, Katia. Tu as un cobra noir à quelques

centimètres de ton visage. Il s’inquiète de ta présence car nous venons de

frôler le nid où sa femelle couve ses œufs. Tu vas le voir et ne cries pas.

Je vais lui parler et il se calmera.

Katia ne put retenir un long frisson lorsque l’ombre du grand reptile

passa devant ses yeux. Madalena avança lentement sa main en parlant dans une langue que la jeune femme ne comprenait pas. La douceur du ton et les petits mouvements de la main de la vieille dame attirèrent l’attention du serpent qui se détourna de Katia pour avancer vers Madalena. Comment pouvait-elle oser prendre un tel risque ? Le cobra hésitait, sa tête se balançait d’avant en arrière comme s’il voulait frapper sans que rien ne se passe. Madalena le toucha et celui-ci s’enroula lentement autour de son bras. Katia, tétanisée, avala péniblement sa salive tout en priant pour que le serpent ne la morde pas. Madalena sourit et caressa l’animal avant de sortir une éponge de sa besace et de la placer devant la gueule du cobra qui la mordit, libérant une grande quantité de venin avant de reculer et de se glisser au sol.

— Merci, mon frère, ce que tu viens de m’offrir va sauver beaucoup de

vies. Pars en paix, mon amie ne vient pas en ennemi. Que l’esprit qui vit

en toi guide nos pas dans la forêt.

Le serpent darda son regard sur celui de Katia, rampa vers elle et passa

entre ses jambes. La jeune femme crut s’évanouir de peur. Derrière elle, le petit bruit dans les fourrés s’éloigna. Madalena attrapa la main glacée de Katia.

— Tu avais raison d’avoir peur. Jamais il ne t’aurait laissée passer. Tu peux

bouger à présent.

Katia serra la vieille dame dans ses bras et se mit à pleurer.

— Calme-toi, petite fille. Le cobra va communiquer avec les esprits et nous

ne craignons plus rien d’eux. J’avais entendu son appel et je savais

combien tu te trouvais vulnérable sans l’entremise d’une vieille sorcière

comme moi.

— Comment as-tu fait ? Tu parles au serpent et il te donne du venin. Non,

tu n’es pas une sorcière, tu es une fée.

— Le monde que tu vois en cache un autre qui ne se révèle qu’à ceux qui

l’écoutent et le respectent.

— Mais j’aime la nature et je protège les animaux. — Alors, tu dois le leur dire par ta voix autant que par l’esprit qui attend

que tu le réveilles.

— Je ne sais pas faire ça. Toi, tu parles une langue qu’un serpent peut

comprendre et tu communiques avec les esprits, moi je suis une

scientifique qui analyse…

— Et qui, de ce fait, étouffe ce qu’elle devrait écouter. Laisse ton cœur te

parler, tes pensées rencontrer l’invisible… Sens comme les arbres

t’aiment et t’acceptent alors que tu tranches leurs branches de ta

machette… Je leur ai demandé pardon pour toi et pour moi, Katia. — Tu m’apprendras et je serai ainsi plus attentive à l’appel de la terre. — Chaque chose en son temps. Rappelle-toi ce que disait l’apôtre Paul au

sujet de l’Esprit et des langues !

Madalena se remit en marche, précédant Katia qui réfléchissait à ce

qu’elle venait de voir et d’entendre.

— Saint Paul ? Je croyais que tu possédais un savoir magique. — Petite fille, ce qu’enseigne ton église t’apparaît superficiel car tu dois

d’abord écouter ce que dit l’Esprit qui est en tout. Paul parlait la langue

que je viens d’utiliser, et non celle que nous utilisons pour communiquer

dans le monde profane. Les traditions de nos ancêtres, celles qui te

semblent venir de la magie, ont été transmises par les prophètes et les

apôtres… Lorsque je vais à l’église, je ne le fais pas pour obéir à une

habitude mais pour entrer en communication avec l’Esprit. — Moi, je ne vais pas à l’église et je ne crois pas en Dieu. — C’est parce que tu vois des hommes et des femmes de peu de foi aller à

la messe par convention. Ils le font pour se montrer et être acceptés dans

la société. Aucune religion n’y échappe, pas plus le judaïsme que le

christianisme et les religions musulmanes. Et la philosophie bouddhiste

possède également ses mystificateurs.

Les couleurs de la robe de Madalena tranchaient autant que sa machette

sur les tons verts de la forêt. Katia ne regardait plus la carte, elle suivait sans se poser de question car elle venait de comprendre que Madalena savait où se trouvait la vallée interdite. En la guidant, elle l’initiait à des mystères bien antérieurs à ceux des religions du Livre.

Lorsqu’il fallut se faufiler à travers un dédale d’aiguilles de lave noire

acérées comme des rasoirs, Madalena passa son pouce sur une de ces lames d’obsidienne et son sang goutta sur la surface de verre sombre. — Mon sang lui dit qui je suis et tu dois en faire autant si tu veux toi aussi

trouver le chemin. Vois aussi ces symboles taillés dans la roche. Ils te

disent que tu vas entrer là où la terre entre en contact avec l’enfer. — Je n’aime pas cette idée.

— Le commandant, guidé par José devait l’avoir accompli. Tu as peur de

donner une goutte de sang ?

— Madalena, cette roche est juste un minéral ; comment pourrait-elle

comprendre qui je suis ?

— Le souffle de l’Esprit est en toute matière. Lorsque les hommes sont

venus, ils ont franchi cette barrière et ont trouvé la vallée où ils ont

enseveli leur reine. Beaucoup n’en sont pas revenus et seuls les initiés

peuvent approcher le tombeau sans crainte. Laisse-toi guider ; ne résiste

pas par ton intelligence et viens.

— Alors, cette vallée interdite cache un tombeau de Reine ? Mais laquelle ? — Elle venait d’une ville détruite et suivait la voie tracée par un navigateur

en des temps plus anciens encore : la carte qu’elle possédait avait été

dessinée sur un papyrus par le pilote d’Hannon. — Carthage ! Ces amulettes comme la tienne avec ses cheveux et à sa barbe

bouclés, oui, je me souviens d’en avoir vu lors d’un voyage à Tunis.

C’est le signe qui vous relie à ce passé.

— Cesse d’analyser ; laisse ton esprit s’éveiller et entrons dans la vallée.

Katia se le tint pour dit. Elle entailla son pouce sur une lame d’obsidienne

et posa la goutte de sang sur la surface brisée d’une aiguille noire.

 

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