Opération
Traces
Gabriel venait de recevoir une série de photographies aériennes prises en
1947 par l’armée portugaise et un portulan sur lequel un point indiquait un village du nom de Porta do Inferno à l’embouchure du fleuve. Ainsi, les conquistadores considéraient que la jungle représentait l’enfer. Il passa beaucoup de temps à étudier les photographies sur lesquelles rien n’apparaissait de ce village. Seule exception à cette végétation envahissante : une petite zone adossée à la montagne, bien loin de la côte, tout en étant au début du fleuve dont la dépression apparaissait. Il y avait eu quelque chose, bien que ce soit trop loin de la mer pour abriter la base marine d’un GAT. Le seul moyen d’en être sûr serait de remonter le fleuve comme dans le film d’Herzog : « Aguirre ou la colère de Dieu », cette hallucinante tragédie vécue par un groupe de conquistadores que la jungle et que les eaux engloutissaient irrémédiablement. Gabriel se rendit à la salle de sport et prit plaisir à effectuer de longues séries de pompes avant de ramer tout en imaginant son embarcation peinant face au courant intrépide… Il se souvenait du visage ravagé de l’acteur coiffé d’un casque espagnol, de sa cuirasse trempée, rouillant peu à peu. L’aventure de cet homme se perdant dans les méandres d’un fleuve conduisant à l’Eldorado imaginé déjà comme une future légende, ses mangroves pleines de pièges, les eaux boueuses cachant des dangers redoutables. Comment s’appelait-il déjà ?... Klaus Kinski, oui ! Grandiose dans son rôle enfiévré, se dégradant lentement et entraînant ses compagnons d’infortune dans l’abîme de sa folie. La fièvre de l’or et la recherche de cette cité dont le nom se transmettait de bouche à oreille. Comme la jungle de cette partie de l’île devait ressembler à sa sœur d’outre-Atlantique !… Les deux continents s’étaient un jour séparés, taillés par la violence de ces terres encore neuves qui rêvaient elles aussi de conquêtes… Il se promit de revoir le film à son retour à Toulon. Les muscles rassasiés d’efforts, la sueur inondant son corps, il prit une douche froide et se sentit en harmonie : un esprit sain dans un corps sain.
Il était 17 heures lorsque le réseau de communication indiqua le retour de
l’embarcation du commandant. Gabriel se rendit au radier avec le second afin de l’accueillir.
— Le toubib est resté à terre, commandant ? — Il visite le dispensaire afin de cibler les besoins en matériel et
médicaments. Agnès et son équipe le rejoindront et, lorsqu’ils seront sur
le quai, nous enverrons une embarcation les récupérer. — Du grain à moudre en ce qui concerne les pirates, capitaine ?
Cécile quitta son gilet de sauvetage avant de répondre.
— Beaucoup d’impossibles prononcés. Je soupçonne pourtant que parmi les
criques évoquées par le gouverneur il en existe au moins une où des
pirates ont pu s’installer. Lui-même ne dit pas nécessairement toute la
vérité car son fils les aurait explorées.
— Tu attires le mystère, Cécile. Celui qui t’épousera ne va pas s’ennuyer. — Ce n’est pas à l’ordre du jour et je désirerais au moins cinq enfants pour
que nos soirées ne soient pas ennuyeuses.
— Des enfants ? Ces pleurnicheurs qui ne font même pas de sport ? Euh…
très peu pour moi et… j’ai du nouveau. On en parle au carré,
commandant, ou nous le faisons après le briefing quotidien ? — Des vues à projeter ?
— Des photos anciennes et un portulan qu’il sera intéressant d’analyser
ensemble.
— Alors, ce sera à l’issue du briefing quotidien de 18 heures. Nous
dînerons à 20 heures puis nous nous retrouverons au Co lorsque tu auras
la réception des images satellitaires.
Cécile intervint.
— Qui, je l’espère nous donneront aussi des nouvelles de nos « amis »
chinois et du Cabral.
— Vous avez raison d’insister pour le Cabral. C’est aussi un objectif,
capitaine.
— Pour autant, il se pourrait tout simplement que son armateur l’ait d’abord
envoyé ravitailler les flottilles de pêche et qu’il empoche l’argent de
l’assurance à la place des pirates.
— Ce n’est pas vraiment à exclure, même si c’est un peu machiavélique. — Nous verrons lorsque nous l’aurons repéré. Dans l’immédiat je
souhaiterais pouvoir me reposer un peu et rédiger un premier rapport. — Faites, capitaine, et si vous n’êtes pas présente au briefing quotidien ce
ne sera pas un crime puisque nous sommes en escale. Retrouvons-nous
au carré à 19 heures.
Cécile ne se le fit pas répéter.
Elle fit un mail à l’ambassade de Libreville et à la DRM reprenant point
par point le parcours supposé du commandant. Il partait de la roça Porto Real pour ses explorations et Katia n’ignorait rien de ses recherches. Même en l’absence de précision, son intuition lui disait que c’est quelque part le long du fleuve et non loin du rivage que se trouvaient les pirates. Les photos et le portulan révèleraient peut-être enfin quelque chose ?
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