Opération
Rémission
Capa boucla son sac. À peine commencée, et alors qu’il s’apprêtait à
monter sur le Vercors pour une semaine de randonnée hivernale, sa permission avortait. Dans quelques heures, il s’envolerait pour une mission qui demandait un interprète maîtrisant parfaitement le portugais, ce qui n’était pas si fréquent dans les commandos. Élevé par sa grand-mère maternelle, Capa lui devait de belles vacances en Algarve. Être commando Marine n’était pas sa vocation première. Ce fut d’abord une passion pour les philosophies d’Extrême-Orient qui le poussa à les étudier durant trois ans en Chine et au Tibet. Imprégné d’un syncrétisme tenant du confucianisme, du taoïsme et du bouddhisme, il s’était résigné à rentrer en Provence afin d’aider Isabel, sa mère, désemparée par la mort de son mari lors d’un carambolage sur l’autoroute entre Marseille et Aubagne.
Après une année de purgatoire dans un restaurant des Embiez, l’aventure
revint pour Capa comme un boomerang. Saint-Ex, un de ses camarades de lycée, choisit de se marier dans la chapelle Notre-Dame de la Pépiole. L’édifice roman possédait-il un réel pouvoir sur le choix d’une vie ? Sans doute puisque Capa, qui croyait en Dieu sans se revendiquer d’une quelconque religion s’était intéressé à l’homélie du prêtre. Écoutant pour une fois attentivement ce que l’aumônier de Marine disait de la vie professionnelle de son ami, il découvrit que le garçon timide du fond de la classe rentrait d’une mission à haut risque en Afghanistan. Jamais Capa n’aurait pensé qu’il pût entrer dans les fusiliers marins, s’y distinguer par sa force de caractère et son endurance et réussir brillamment à décrocher le fameux béret vert des commandos Marine. En sortant de la messe, la décision de Capa fut de le rejoindre et aujourd’hui il ne le regrettait pas.
Conscient de ce que son engagement impliquait, il ne tuait qu’en
connaissance de cause, avec discernement, pour protéger et sauver d’autres vies. Cette fois encore, il le ferait si nécessaire. Spécialiste des reconnaissances au sein de la section D du commando Hubert, il combattait dans l’ombre au contact de l’ennemi, ne devant sa vie qu’à la capacité de son groupe à se fondre dans le milieu ambiant et à l’esprit de corps de ses camarades de combat.
Il enfourcha sa moto, une bonne routière de 800 cm3 avec laquelle il
aimait parcourir la France. Avant de prendre la route pour Saint-Mandrier, il devait impérativement retrouver sa mère, qui endossait depuis des semaines le gilet jaune de la contestation au péage de Bandol.
Il avait plu le matin et la route brillait sous la lueur du soleil filtrant à
travers la fine pellicule de nuages. Bien équipé, discret, Capa ne ressentait aucune nécessité de frimer pour vivre. Il connaissait trop les dangers de son métier pour prendre des risques inutiles dans la vie quotidienne. Rester en vie lui permettait aussi de veiller sur ceux qu’il aimait.
Lorsqu’il arriva en vue du péage, il comprit que la confusion devait
régner en remontant le long serpent de voitures jusqu’à un important contingent de gendarmes mobiles qui bloquait la circulation. La situation semblait tendue et Capa traversa le « no man’s land » sous les regards des deux camps opposés. Isabel le serra dans ses bras. — C’est bien que tu sois là. Je croyais que tu partais pour le Vercors ? — Non, je n’irai pas sur le plateau et je ne vais pas pouvoir rester
longtemps.
Il accepta un verre de jus de fruits et avala difficilement, conscient de ce
qu’allait ressentir Isabel.
— Je repars en mission.
— Déjà !? Ils ne vont donc pas te laisser le temps de te reposer. Et où vas-tu
donc risquer ta vie ?
— Je ne sais pas. J’ai bien une petite idée puisque je suis le seul de chez
Hubert à parler couramment le portugais des rues. — Ce qui veut dire ?
— Une ancienne colonie portugaise, peut-être dans le golfe de Guinée. Les
prises d’otages s’y exercent en permanence, tous les trafics s’y croisent
et la situation y est explosive.
— Sois prudent ! Je ne voudrais pas te perdre. — Je ferai équipe avec Saint-Ex et je reste dans mon cœur de métier qui est
de reconnaître, d’observer et de transmettre à la section de combat. — Tu dis cela pour me rassurer. Tu vois, avant que tu ne reviennes en
France, je me morfondais dans mon appartement et la vie me semblait
devoir se terminer sans but ; sauf que tu as choisi de servir notre pays et
je désespère toujours de devenir grand-mère. Quand prendras-tu une
jolie petite femme ?
— J’y pense sérieusement. Ce n’est qu’une question de mois.
Isabel se mit à pleurer de joie et le serra dans ses bras.
— Tu ne peux pas savoir le bonheur que tu viens de me faire. — Et grand-père, comment va-t-il ? — Sa mémoire s’efface toujours plus vite et à présent il refuse de se nourrir.
Ce n’est qu’une question de semaines. Va le voir et donne-lui quelques
minutes de ta vie ; même s’il ne te reconnaît pas, il est possible que ta
voix lui rappelle de beaux moments ; qui sait ce qui se passe à présent
dans son cerveau,
— D’accord. J’y passe en partant.
Lorsqu’il quitta le péage, Capa prit la route de l’EHPAD où son grand-
père terminait ses jours dans le brouillard de sa mémoire. Il se remémora les vacances passées avec lui au Portugal, les longues soirées à rire en mangeant des sardines grillées sur le seuil de la petite maison de pêcheur tournée vers l’Atlantique. Dans sa chambrette, tapissée de photographies rappelant toute une vie de soudeur aux chantiers navals de La Ciotat, le vieil homme se recroquevillait dans un fauteuil, le regard fixé sur les arbres agités par le vent d’autan. Capa s’assit près de lui. — Papy, je pars en opération et je ne reviendrai peut-être pas assez vite
pour t’accompagner dans tes derniers jours. Je sais que tu ne comprends
plus ce que nous pouvons dire en bien ou en mal. Ton univers, c’est
peut-être celui de notre refuge de Sagres, là où tu disais que Henry le
navigateur, avait réuni les meilleurs géographes, pilotes et érudits de la
mer ; là où Christophe Colomb s’était formé et informé sur les routes
conduisant à cette côte lointaine et nouvelle avant de se vendre aux
Espagnols. Tu te souviens de ces longues nuits à regarder ensemble les
étoiles filantes, de ces chants des îles du Cap-Vert que nous écoutions, et
de cette incroyable histoire d’une poignée de marins d’Afrique du Nord
perdus dans une île oubliée ?
— Je me souviens de tout cela, mon garçon.
La voix enrouée de son grand-père fit sursauter le jeune homme.
— Tu te souviens ? Et tu me reconnais ? — Il y a dans ma mémoire des ombres et des lumières qui me traversent.
Une petite fenêtre vient de s’ouvrir. Je souffre de la maladie d’Alzheimer
et dans un instant je retournerai m’enfermer dans mon autre monde. Ne
gaspillons pas cette éclaircie. Prends ma boite à tabac et fouille-la. Tu
trouveras au fond une toute petite amulette de verre. Emporte là avec toi
là où tu vas aller demain.
Le grand-père ne fumait plus depuis des mois et pourtant sa boite à tabac
restait le dernier objet de toute sa vie. Capa en caressa le couvercle d’argent ciselé. L’odeur de tabac raviva ses souvenirs d’enfance. Lorsqu’il trouva l’objet, il remarqua que l’amulette en pâte de verre représentait un beau visage barbu, bouclé, teinté de bleu et qu’un anneau devait permettre de porter en collier.
— Je ne t’ai pas dit où je vais, Papy. — Parce que tu n’en sais rien alors que moi lorsque je vole, je te vois fouler
le sol de l’île d’où provient ce visage de verre coloré. — Cette amulette vient de l’île de ces marins perdus ? — Oui. C’est tout ce qu’il reste du seul homme revenu après des années
d’errance. C’est le secret de ma vie. Je te le transmets avant de repartir
me noyer dans la brume de mon âme. Elle te protègera. Et moi je n’en ai
plus besoin. Ta mère attend que tu donnes à ton tour la vie. Va
maintenant, mon petit soldat de l’ombre, car je sens que la fenêtre se
referme. Emporte aussi cette tabatière… Le vieil homme s’agenouilla et
se mit à prier : « Mon Dieu, merci de m’avoir donné de vivre ce beau
moment et vous Marie, faites-moi entrer à présent dans l’antichambre du
Paradis de notre Père… »
Capa embrassa son grand-père dont les yeux ne disaient déjà plus rien. La
pluie se mêla à ses larmes lorsqu’il quitta l’EHPAD et jamais il ne roula si lentement vers Saint-Mandrier où son commandant l’attendait. L’amulette reposait dans le fond de la tabatière et les propos de son grand-père résonnaient encore. Que voulait-il dire ? Les délires d’une fin de vie se mêlaient à la réalité. Capa savait qu’il ne le reverrait pas vivant et il se promit de trouver l’amour de sa vie… s’il existait vraiment.
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