Opération
Le collier de perles chinois
La torpeur du début d’après-midi plongeait les occupants de la roça dans
le sommeil. Yin venait de faire l’amour avec Ismaël alors que Fernando ronflait dans la chambre d’à côté et elle hésitait à rester allongée sous la moustiquaire. Elle n’aimait pas ces hommes, l’un brutal et sanguinaire, prêt à tout pour sa mouvance islamique, et l’autre prêt à tout pour gagner de quoi assurer son standing d’artiste new-yorkais. Obéissant aux ordres de sa hiérarchie, Yin servait son pays avec zèle, au mépris de sa liberté. Parmi ses formations, celle concernant la science érotique tenait une grande place et son jeune et beau corps musclé savait attirer les hommes. Officier du
MSS 60, son rôle consistait à surveiller les activités liées au trafic d’armes et de munitions destinées aux Groupes Armés Terroristes agissant dans cette zone de l’Afrique et susceptibles d’appuyer à terme une prise de contrôle des états possédant de riches ressources naturelles indispensables à l’industrie de son pays.
Yin comprenait l’intérêt de son travail pour les autorités chinoises.
L’énergie, les matières premières et les denrées alimentaires s’épuisaient face au pillage systématique de la terre au service d’une population en croissance rapide. Dans les décennies à venir, le contrôle de l’approvisionnement serait crucial et il importait d’avoir anticipé cette paupérisation des ressources terrestres. Prendre discrètement le contrôle des pays producteurs en utilisant des réseaux corrompus existants s’avérait une stratégie efficace. Parallèlement à cette pénétration profonde, des millions de ses concitoyens créaient des commerces et formaient de puissantes communautés d’expatriés rapportant des myriades d’informations et colonisant de manière rampante et tentaculaire les pays hôtes, assez innocents pour n’en voir que le bon côté immédiat. Leur présence, leur intégration et leur sens patriotique paieraient lorsque le moment serait venu de contrôler directement des pays inattentifs.
Pour le moment, Yin favorisait les trafics illicites de Fernando et Ismaël,
tout en protégeant les flottilles de chalutiers engagées dans la pêche intensive des ressources halieutiques de ce golfe au profit de la Chine. La concurrence des Russes et la guerre économique avec les États-Unis formaient encore les principaux obstacles à cette politique, sans toutefois la menacer suffisamment pour la rendre inopérante. Un jour viendrait aussi où son pays serait assez puissant pour les éliminer.
La jeune femme pensa à ses parents restés à Canton, à leur opposition
lorsqu’elle commença ses études pour entrer dans les services de sécurité extérieurs. Petits commerçants de maigres denrées alimentaires attachés au quartier où ils avaient grandi, le monde extérieur à la Chine leur faisait peur et le parti communiste peut-être plus encore. Pour elle, la vieille cité avait représenté l’immobilisme. Elle rêvait de conquêtes, d’aventure, d’amour aussi et, si les deux premiers points l’exaltaient, sa vie sentimentale n’existait toujours pas. Son corps s’usait lentement sans que son cœur s’exalte. Comment dans ces conditions songer à fonder une famille ? L’amertume s’insinuait sournoisement en elle et la jeune femme, refoulant ses larmes et rassemblant toute sa volonté, se leva pour rédiger son rapport hebdomadaire à son supérieur de l’ambassade de Chine à São Tomé.
Malgré une rapide remise en ordre et l’installation d’un minimum de
confort, la roça antédiluvienne suintait d’humidité et constituait un maigre rempart contre la jungle envahissante. Yin écrasa sur sa joue un moustique indésirable, se faufila jusqu’à la salle de bain, s’y enferma et, récupérant son matériel de communication, tapa fébrilement sur le clavier de l’ordinateur connecté au satellite militaire de son pays, en orbite stationnaire au-dessus du golfe. Au moment d’envoyer le rapport, un message attira son attention : « Le navire Mistral, porte-hélicoptères amphibie de la Marine française mouille dans la baie de Santo Antonio. Nos informations font état d’une escale humanitaire tant médicale que scolaire. Un hélicoptère s’est aussi posé à l’aérodrome de Santo Antonio où il a déposé un officier venant de Libreville et l’ambassadeur de France au Gabon est actuellement reçu par le Président de São Tomé. »
Yin accusa réception. Les Français s’intéresseraient-ils de près aux
ressources pétrolières du pays ? Quoi qu’il en soit, il faudrait tenir compte de leur présence et inciter Ismaël à agir avec plus de discrétion afin de ne pas attirer leur attention. Mais comment l’avertir alors qu’elle n’était qu’une amante innocente ?
Le jeune djihadiste s’était laissé séduire sans peine et lui racontait par le
détail les faits importants de ses journées et de ses nuits passées, le plus souvent en mer ou au Nigéria afin de gérer les trafics qui faisaient sa fortune. L’islamiste se servait du refuge de Fernando et de ses relations avec les Russes. Un jour, elle suivrait le sculpteur à Manhattan afin de jeter ses filets dans les eaux de l’Hudson et de pénétrer dans les milieux branchés des bourgeois américains. La pluie avait cessé et Yin enfila une veste de treillis afin de se rendre au bord du fleuve. Il faisait doux, presque trop, et derrière elle, la jungle recelait bien des mystères insondables. Lorsqu’elle se pencha sur l’eau boueuse, elle ne vit rien que des petits tourbillons qui lui firent penser à un animal monstrueux se déplaçant lentement sous la surface… Un feulement la fit frissonner. Elle avait lu qu’il n’existait pas de grands fauves sur l’île et pourtant elle prit peur. Fernando disait que ce lieu portait le nom d’Inferno et que s’en éloigner exposait à un danger redoutable. Elle rentra précipitamment, se doucha et alla s’allonger près de Fernando, éveillant subrepticement ses désirs d’une main experte. Au moins prendre du bon temps et oublier cette jungle épaisse au sein de laquelle glissaient dans la nuit les redoutables cobras noirs.
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