Opération

Jean-Marc Bourdet · Chapitre 7 sur 33

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Opération

Le survivant

 

Amado écouta son cœur et sut qu’il était le seul survivant de l’attaque

violente ayant frappé sa famille et son meilleur ami. Le plafond jaune de la chambre, dans laquelle il était étendu sur un lit médicalisé, l’avait d’abord surpris avant qu’il ne retrouve ses esprits. La mer n’avait aucun secret pour lui et le lent roulis trahissait qu’il se trouvait à bord d’un navire médicalement mille fois mieux équipé que le dispensaire de l’île. En tournant doucement la tête, il découvrit une jeune femme vêtue de bleu ciel, la tête coiffée d’un étrange bonnet et chaussée de chaussons légers de même couleur, occupée à préparer des pansements. Elle le regarda en souriant et lui parla sans qu’il comprenne sa langue. Amado débita ce qui s’était passé avec verve. La fille s’approcha, lui posa une main gantée sur la bouche et chuchota quelque chose. Dès qu’il se tut, elle se dirigea vers un téléphone mural qu’elle décrocha. Quelques mots et minutes plus tard, un homme vêtu d’une blouse et coiffé du même étrange bonnet, s’assit près de lui. — Je sais que tu parles le créole et je suppose que tu comprends le

portugais que m’a appris ma grand-mère. Tes blessures sont graves sans

que ton pronostic vital soit engagé. Seule une balle coincée tout près

d’une artère qui s’appelle l’aorte pourrait te tuer. Le toubib est en

conférence avec Paris à ton sujet et il va probablement tenter de te

l’extraire. Je m’appelle Alexandre et je suis le bosco 36 du Mistral, un

gros bâtiment de guerre de la Marine française. Tu dois d’être là à notre

hélicoptère qui a repéré ta fusée de détresse.

— Des Français !? Nous parlons parfois de vous le soir en grillant nos

poissons sur la plage. Plus que votre manière d’avoir colonisé

brutalement l’Afrique, c’est la poésie de Jacques Prévert et de Louis

Aragon que nous aimons.

— C’est vrai, la France n’a pas toujours su respecter les peuples de ce

continent. Pourtant aujourd’hui nous tentons de les aider à sauvegarder

leur indépendance.

— Le chemin est long vers la liberté et il suffit d’un simple grain de sable

pour nous faire revenir des siècles en arrière.

— La liberté doit être protégée. Mon pays reste défenseur des droits de

l’homme et aujourd’hui c’est notre rôle en tant que militaires de

continuer à les faire respecter lorsqu’il les estime menacés. Tu lis donc

le français ?

— Non, j’ai appris quelques-uns de leurs poèmes en portugais et mon

grand-père m’en récite aussi parfois ; car lui parle le français. — Tu es de Príncipe ?

— Oui. Je m’appelle Amado et je réside sur la Praia Seca. — Où est-ce ?

— Sur la côte sud-est de l’île.

— Et tu vas pêcher si loin de chez toi ? — Je pêche là où il reste encore du poisson. — D’accord, Amado. Ce que tu pourras me dire des pirates nous permettra

peut-être de les traquer et de les éliminer. Raconte si tu le peux et sans

t’énerver, ce qui t’est arrivé.

Amado se sentit rassuré de trouver quelqu’un qui pouvait le comprendre.

Il lui fit part de l’attaque sans omettre le moindre détail de la brutalité des pirates ni de la voix de l’homme qui dirigeait le groupe et jurait en arabe. Il s’arrêta lorsque sa tête lui sembla sur le point d’exploser et découvrit alors le pansement qui enserrait son crâne.

— Ne t’inquiète pas Amado, un bout de ton oreille gauche a été arraché par

une balle ainsi qu’une partie de ton cuir chevelu et c’est ce qui t’a

sauvé ; comme tu avais du sang partout et que c’est spectaculaire, les

pirates ont négligé de t’achever.

— Ma femme, mon fils, et Pedro sont morts, n’est-ce pas ? — Oui.

Le bosco avait détourné les yeux et son visage trahissait son émotion.

Amado pleura en silence avant de retrouver son calme. — Merci de votre aide, bien que je ne sois pas certain de vouloir vivre à

présent que ma famille a disparu.

— Tu n’as personne d’autre ?

— Si, ma fille Yoli, elle a 4 ans et nous l’avions laissée à sa grand-mère. — Alors, la vie est là et la tienne a toujours du sens. Ceux qui vous ont

attaqués doivent travailler pour un groupe dont le but principal n’est

certainement pas d’extorquer de l’argent à des pauvres. Qu’est-ce que tu

aurais pu voir qu’il ne fallait pas ?

— Nous avons d’abord croisé des chalutiers chinois pêchant illégalement

autour des Pedras Tinhosas ; puis j’ai aperçu un tanker, pas un gros, un

petit comme celui qui nous livre le carburant à Santo Antonio. Les autres

ne viennent jamais si près de nos côtes.

— Et que faisait-il alors, ce tanker ? — Il ravitaillait les Chinois.

— Nous avons localisé la semaine dernière deux autres navires faisant route

vers São Tomé : un gros chalutier russe du nom de Dniepr et le

Damanzaihao un navire-usine chinois. Ce ne serait pas l’un d’eux ? — Non, je sais faire la différence entre un tanker et un chalutier.

La fatigue se faisait sentir pour Amado qui ferma les yeux. Il était un

homme de paix, un marin dans l’âme. Ses aïeux - Portugais ? Africains ? Carthaginois peut-être ? - avaient créé des comptoirs le long des côtes africaines dans un lointain passé. Originaire d’un peuple animiste, la foi de ce métis embrassait les millénaires et flirtait avec les principes bibliques sans pouvoir décider à quel port elle s’amarrait. Ses ancêtres communiquaient toujours avec lui lors du rituel très secret de Jumbi, à peine évoqué et seulement après de multiples précautions, dans les conversations privées. Les Portugais n’en avaient jamais rien su et Amado vivait en harmonie avec ces esprits dédaignés par le présent et bientôt anéantis par le futur. L’île de Príncipe où il vivait en était le seul et dernier sanctuaire, loin de l’agitation relative de São Tomé que le gouvernement ouvrait malgré lui aux grandes puissances mondiales. Les dollars, les euros, les yens, yuans, roubles et dobras avaient remplacé les idoles et les statues religieuses ; le triste son des espèces sonnantes comme celui du froissement des billets couvraient celui des rituels murmurés et les sages paroles de ses ancêtres.

Amado sentit son corps s’alléger et aussitôt il vit dans un songe le visage

de son père, mort depuis plus de dix ans ; celui-ci le mit en garde : — Le malheur vient de la mer et brouille la paix de la mangrove qui

serpente jusqu’à la vallée interdite. Tu devras la protéger et aussi venger

nos morts.

— Ce siècle fouille partout et voit tout depuis l’espace. Notre sanctuaire est

menacé et pourtant il ne doit pas livrer ses secrets à ceux qui ne parlent

pas la langue de l’Esprit.

— Oui, Amado, même si ceux qui l’ont trouvé n’en sont jamais revenus. — Alors, que dois-je faire ?

— Suis ton instinct et marche dans la vie en écoutant l’Esprit.

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