Opération

Jean-Marc Bourdet · Chapitre 27 sur 33

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Opération

Jour J

 

Capa observait l’approche du Caracal depuis la passerelle Avia. Le pont

restait dans le noir, seul le spot 4 affichait un léger éclairage. Le chien

jaune81 82 83 et ses « bleus » étaient invisibles, seuls les WARMS indiquaient leurs présences. Très loin, les quelques lucioles lumineuses de Santo Antonio ponctuaient la nuit d’étoiles terrestres alors que celles du ciel restaient masquées par la forte nébulosité. Les grains lessivaient le pont et les hommes.

L’obscurité masquait les activités et le lourd appareil brassait la pluie,

propulsant celle-ci sur les vitres de la passerelle. — Je descends accueillir les copains. — Tu les salues de notre part, Capa, et tu leur dis qu’ils sont invités au

carré des OMS pour le verre de l’amitié après le dîner. — Tu es génial, Alexandre.

— C’est pour nous l’occasion de parler de notre travail commun et de

gommer les imperfections. Et puis, ils doivent attendre tes informations

pour passer à l’action, ça leur laisse quelques bonnes heures de paix. — C’est certain. En attendant, nous devons faire un briefing commun afin

qu’ils puissent s’insérer dans notre dispositif de reconnaissance sans

nous marcher sur les pieds.

— Maintenant ?

— Oui. Je te rappelle que nous prenons le large à 22 heures et que nous

aurons besoin d’un petit temps de repos avant de nous diluer dans la

nuit.

— Vous ne faites que dormir chez les cousins Hub. — Ce qui est pris est pris. Nous n’aurons pas de repos durant les 48 heures

qui viennent, alors nous emportons du stock. Il est… 19h10. L’idéal

serait qu’ils dînent à 21h00 chez les OMS.

— Le commissaire les avait annoncés pour le deuxième service de 20

heures. OK, je vais prévenir la cuisine qu’elle doit s’attendre à une 3 ème

mi-temps…

— C’est bien. Au fait, tu te promènes toujours avec ton chat noir ? — Ah, tu le sais aussi. Oui, j’ai cassé un miroir il y a 6 ans, 11 mois et 28

jours. D’après la fée Carabosse, je serai libéré de la merde qui me colle

aux godasses quand vous reviendrez de votre excursion. — Je te ramènerai un petit cadeau souvenir. — J’y compte bien. Mais pense à un truc pas difficile à entretenir ; ma

femme refuse tout objet susceptible de devenir un nid à poussière. — Je ne fais pas dans le style tour Eiffel en plastique moulé à Shanghai et

vendu par des Africains sur le pont d’Iéna. Kenavo, caboche de Breton ! — Salut, Capa ! Je croise les doigts pour toi et ton groupe. — Merci, Alexandre.

Capa dégagea de la passerelle, enfila la coursive et descendit les

échappées à toute vitesse. Il sentait l’adrénaline progresser dans ses veines à mesure que le moment d’entrer dans l’action approchait. En même temps, il souriait, heureux de mener cette reco. Dans quelques heures ses hommes et lui se fondraient dans la nuit, quittant la climatisation du bord pour la chaleur moite des îles. Chaque mission lui apportait ce plaisir de l’aventure et d’affronter le danger. La peur maîtrisée affûtait les sens, les démultipliait. Il redevenait ce chasseur des temps immémoriaux, jouant simultanément de l’instinct primaire et de la raison. Un mélange subtil, véritable gaz explosif en limite de stabilité.

Coutard et ses deux groupes ne tardèrent pas à faire irruption dans la salle

de briefing Avia que Didier mettait à leur disposition pour ce calage. Capa les connaissait tous, des hommes sans esprits tourmentés, incisifs, tranchants comme l’obsidienne. Quand tous se furent salués, il se plaça devant l’écran à côté de Matthieu, Gabriel, Coutard, de Milly, Kessel et Péraud. Le silence se fit sans besoin d’un ordre. Chacun savait que la moindre information allait avoir son importance. En pleine action, l’hésitation et la désorientation mêlées à un instant d’inattention risquaient de compromettre la vie des camarades de combat. Triés parmi les meilleurs, ces commandos formaient une famille unie. Les brouilles éphémères se dissolvaient en opération. Les yeux fixés sur eux ne cillaient pas. Matthieu prit la parole le premier.

— Au nom de l’ensemble de l’équipage, je vous souhaite à tous la

bienvenue à bord. Je suis toujours impressionné par votre valeur au

combat et nous ferons tout pour que cette opération soit couronnée de

succès. Le lieutenant de vaisseau De Milly et votre camarade Capa ont

travaillé toute la journée à recueillir et à peaufiner nos informations.

Nous sommes au taquet pour ce qu’il nous était possible de recueillir

sans reconnaissance. Ce sera chose faite dans les heures qui viennent et

l’assaut est programmé par le COS pour la nuit prochaine. Le Cabral, un

tanker piraté, sera libéré dans la matinée de demain puisqu’une rançon

vient d’être payée par sa compagnie d’assurance. Nous surveillons

l’activité autour de celui-ci car nous avons deux flottilles de pêche

chinoises qui terminent leur ravitaillement en se servant dans ses soutes

et nous ferons mouvement après l’assaut de leur base pour nous en

approcher afin d’en effectuer les contrôles. Votre objectif prioritaire c’est

la base de ce GAT qui peut totalement déstabiliser la paix de São Tomé

et Príncipe. Suite aux écoutes réalisées par les moyens de la DRM, son

chef est aujourd’hui identifié. Il s’agit d’Ismaël Askia, un Malien de Gao

qui agit pour le compte des GAT opérant dans son pays, dans le nord du

Burkina, à l’est du Niger et pour Boko Haram. Cela confirme que les

djihadistes déplacent le point central de leurs livraisons d’armes et de

munitions dans l’île de Principe et vont tenter d’infiltrer des groupes en

milieu équatorial. Contrairement à ce que nous pensions, ce sont des

professionnels, ce que vont vous expliquer de Milly et Capa dans

quelques instants. Notre objectif, en termes de renseignement, c’est de

capturer leurs cadres et de récupérer un maximum d’informations lors du

Sensitive Site Exploitation84. Les prochaines quarante-huit heures ne

nous laisseront pas de repos alors « Merde à vous tous ! » À toi, Cécile ! — Ici, nous sommes dans l’œil du cyclone mais autour de nous, là où vous

allez agir, cela va « branler » sérieux, comme disent les marins. Vous

voyez derrière nous le travail réalisé à bord pour déterminer avec

précision le périmètre d’action. C’est une configuration qui n’a rien

d’exceptionnel si ce n’est que le relief est tourmenté car il s’agit là de

pics basaltiques malaisés à franchir si vous deviez le faire. Capa vous

expliquera comment il compte disposer ses hommes afin que vous

puissiez vous coordonner parfaitement pour la prise d’assaut de ce camp

qui n’a plus rien d’hypothétique.

Coutard la coupa :

— Sur la photo il y a quatre barques assez bien motorisées tirées sur la

plage au sud du camp, c’est avec ça qu’ils opèrent en haute mer ? — Pas du tout. Ce sont peut-être des moyens de transport utilisés par les

pirates pour du cabotage mais il y a tout lieu de penser qu’ils ont autre

chose de plus puissant. Le pêcheur qu’ils ont attaqué et que le toubib a

soigné à bord parlait d’un grand semi-rigide. Je lui ai montré des photos

de différents types de bateaux et il penche pour le 1400 Rafale de

Sillinger.

— Une capacité d’emport de près de 5 tonnes et une tenue en pleine mer

parfaite. C’est ce semi-rigide-là que Capa cherchera sur le fleuve ? — Affirmatif, je pense qu’il y a un quai sous la mangrove. — S’il s’avère que c’est ce type de bateau, il confirme la présence de gros

gibier. Il a vu leur armement ?

— Tout à fait. Les hommes qui sont montés à bord de son bateau étaient

armés de A-91 russes chambrés en 5,56 OTAN. Le résultat de l’étude

balistique de la balle extraite du corps de ce pêcheur est pourtant

différent : les rayures sont celles d’un IMBEL MD97 de fabrication

brésilienne et le fournisseur de la munition est clairement la Companhia

Brasileira de Cartuchos.

— Du matériel de pro. L’A-91 reste une arme de combat rapproché qui peut

te balancer des grenades de 40 mm tandis que l’IMBEL s’avère un fusil

d’assaut de grande précision. Rien de plus gros ? — Il n’a pas remarqué d’armement sur le canot alors qu’il est conçu pour

en porter.

— Le camp lui-même c’est ce que tu as matérialisé en rouge ? — Oui. Tu distingues comme moi les arêtes des toits malgré le fait qu’ils

soient quasiment sous la végétation ou recouverts de palmes afin de les

masquer.

— J’avais compris ça. D’après toi, combien aurions-nous de bâtiments ? — Trois, un grand rectangulaire au sud, un quasi carré au nord et l’autre en

longueur à l’ouest.

— Cohérent à l’image. Rien de l’autre côté du fleuve ? — A priori, non. Ce sera à confirmer par Capa auquel je laisse le micro. — Salut à ceux que j’aurais pu oublier. Je sais que vous aspirez à un bon

dîner comme seuls les cuistots de la Royale savent les préparer et ce sera

bien le cas dans quelques dizaines de minutes. Nous allons quitter le

bord à 22 heures pour contourner l’île par l’ouest. Durée de navigation :

2 heures à vitesse lente afin de faire le moins de bruit possible. Nous

laisserons l’ECUME armée de deux hommes dans cette crique séparée

de la grande plage par une barrière rocheuse et qui se trouve à 2,30

nautiques du camp. Nos hiboux ont en effet détecté un radar de nav

émettant depuis le haut du camp, assez près d’un gros groupe

électrogène que nous neutraliserons en temps utile. En principe nous ne — Un petit Ouest-Sud-Ouest, parfait pour aborder la côte. De la houle ? — Hauteur 0,3 avec des périodes de vagues de 10,7 secondes. — Température de l’eau ?

signons pas mais pas la peine de prendre le moindre risque. L’ECUME

viendra nous récupérer à la volée en cas de pépin et nous comptons sur

le Caracal pour nous exfiltrer par le nord à ce point que vous voyez là.

C’est identifié comme une clairière naturelle au sol rocheux.

Coutard approuva du chef et pointa celle-ci du doigt.

— C’est quoi comme dimensions ? — C’est clair sur 40 mètres.

— D’accord ! Elle sera utile pour la phase action et pour venir t’appuyer si

nécessaire. Nous passerons en alerte 5 à partir de ton ton heure

d’accostage et le resterons jusqu’à ce que vous nous donniez le vert de

votre position de reco. Si la fourmilière se réveille, nous passerons

directement en mode action. Tu regroupes ton monde et tu tiens l’ouest.

Le Caracal nous lâchera dans la clairière et nous foncerons par le nord.

Le Tigre fermera la plage au sud.

— Je peux continuer, ma poule ?

— Euh, oui. Excuse-moi d’avoir rebondi sur ta clairière. Tu peux continuer

à nous expliquer la progression de ton groupe, Capa. — Depuis la crique, nous ne tenterons pas de franchir la barrière rocheuse,

trop risqué et trop de temps perdu. Je scinde alors mon groupe en deux

afin d’aborder le périmètre par deux voies différentes : le premier

s’infiltrera en kayaks par cette petite passe jusqu’à ce point ouest de la

plage, adossé à la barrière, afin de ne pas offrir une silhouette noire sur

le fond blanc du sable et de ne pas laisser d’empreintes. La jungle nous

couvrira. Nous progresserons en lisière et nous infiltrerons au plus

profond du périmètre. ; le second palmera par la grande passe et

remontera jusqu’à l’embouchure du fleuve. Nous devons savoir ce qu’ils

possèdent comme moyens nautiques et comment ça se présente de ce

côté-là. Ce sont eux que le Caracal pourra récupérer dans la clairière. — Je vois pour ta progression et la position de tes hommes. — On est d’accord. C’est quoi la météo ? — La température est de 26° et demeure constante même au cœur de la

nuit. La nébulosité est de 81 % et c’est la nouvelle lune… Nuit absolue. — De la pluie ?

— Toute la journée de demain à partir du lever du jour à 5h14. — Et pour toi, cette nuit ?

— Quelques averses mais dans l’ensemble ça devrait tenir avec un vent de

8 km/h venant du 242.

— 28° constante.

— Piscine chauffée et petits remous, juste pour une belle baignade. Tu

aborderas à quelle heure ?

— Une heure du matin. Nous serons portés par le flot et ce sera plus facile

pour palmer avec le courant de marée qui poussera pour entrer dans le

fleuve.

— Tu as 24 heures pour nous livrer une bonne moisson de renseignements

sur leurs forces, leurs sentinelles, les points chauds et vérifier les accès

aux points de repli. Pour l’assaut, l’idée, pour le moment, serait que

Péraud palme pour les prendre par le fleuve et que, sauf contrordre de ta

part, Kessel déboule directo sur la plage. L’ECUME fera mouvement dès

le début de l’attaque afin de récupérer Kessel et ses garçons en cas de

pépin. Le Tigre sera en appui feu. Je serai à bord du Caracal pour

coordonner l’assaut et vous récupérer ainsi que le groupe Péraud en

rescue terre.

— Ça me va.

Cécile fit projeter une vue infrarouge, suivie d’une autre réalisée en

thermiques.

— En détection de mouvement depuis le Reaper de Sabre qui nous a réalisé

une bonne imagerie il y a maintenant 3 heures, nous avons aperçu 14

silhouettes et ne devrions pas nous trouver en mauvaise posture. Il est

cependant possible que d’autres hommes se trouvent dans les bâtiments

et nous pouvons tabler sur le double de combattants dont nous ne

connaissons pas le degré de combativité. Capa nous dira si nous avons

vu juste et l’effet de surprise jouera en notre faveur. Quoi qu’il en soit et

compte tenu de la mauvaise visibilité au sol du fait de la mangrove et de

la jungle, nous avons fait quadriller le périmètre afin de donner au Tigre

des ordres de tir précis en fonction de vos positions durant l’attaque. Les

chefs de groupe auront ce quadrillage et pourront demander l’appui à

Coutard selon leurs difficultés ou besoins.

— Nous n’avons jamais utilisé ce principe de quadrillage qui me semble

bien réalisé avec les positions GPS de chacun de tes carrés. Mes gars

auront tout de même leurs balises actives lors de ces appuis feu. C’est

une précaution supplémentaire mais je dois avouer que ton idée n’est pas

mauvaise, capitaine. Avec toi et Capa, j’ai l’impression d’un voyage

organisé où tout est compris.

— C’est mon côté « Club Med » qui ressort.

Gabriel sourit et compléta :

— Pour la croisière, le Mistral fera mouvement demain en début de nuit

pour se placer derrière la pointe du cap le plus à l’Est et restera ainsi

hors de détection de leur radar. Dès que l’assaut sera lancé, et que Capa

aura bousillé leur groupe électrogène, il nous faudra 40 minutes pour

rallier le débouché de la grande passe, exactement comme indiqué sur

l’image. Tu comptes utiliser les Futura du Mistral, Coutard ? — Non, avec une mer comme ça les kayaks sont parfaits ; nous n’aurons

que 5 nautiques pour nous échauffer et pas la peine d’éveiller une

sentinelle que Capa n’aurait pas repérée.

Celui-ci réagit aussitôt :

— Je ne suis pas le type à laisser un mégot de cigarette échapper à l’analyse

de la situation. De plus, je neutraliserai le groupe électrogène lorsque tu

me donneras le top et le radar sera hors circuit ; cela permettra au

Mistral d’approcher et de leur bloquer une éventuelle sortie avec un

gunner et du 14.5 dans l’Alouette III. Ce serait couillon qu’ils puissent

utiliser leur 1400 pour nous filer entre les doigts.

Gabriel et Cécile se regardèrent et c’est elle qui conclut :

— Ce sera tout pour le moment et nous vous souhaitons bon appétit à tous.

Les hommes récupérèrent leurs sacs et quittèrent la salle en silence. Le

capitaine d’armes, qui avait assisté au briefing les précéda dans la coursive. — Le repas se fera aux OMS où notre traditionnel Virgin Mojito vous

attend.

Coutard rit.

— 85 Il est loin le temps du cambusard de nos anciens ! — Oui, Coutard, le vin faisait partie des attributs du combattant. Je me

souviens de ce que l’on m’a raconté de la mort de mon grand-oncle en

1943, fusillé par les Allemands. Lui, il cultivait la vigne dans l’arrière-

pays varois et, avant de mourir, il a obtenu du curé qu’il lui donne un

dernier verre de vin pour se donner le courage de crier « Vive la

France ». Comme pour les poilus de la Première Guerre mondiale qui

buvait leur pinard et un coup de gnôle avant de finir ensevelis dans la

boue dont ils ne pouvaient se tirer lorsqu’ils glissaient dans un trou

d’obus. Je ne crache pas sur un bon canon, mais il reste à terre où il

m’attend pour fêter avec ma femme le retour à la maison. — Pas de champagne ?

— Non, je reste un fils de paysans et j’aime un bon rosé de Provence, un

vrai, sans ces traitements qui tuent les parasites mais aussi les abeilles et

tous les insectes dont pouvaient se nourrir les oiseaux qui désertent l’air

de nos campagnes et sont chassés de nos villes. — Tu deviens écolo.

— Non, adulte.

 

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