Opération
Jour J
Capa observait l’approche du Caracal depuis la passerelle Avia. Le pont
restait dans le noir, seul le spot 4 affichait un léger éclairage. Le chien
jaune81 82 83 et ses « bleus » étaient invisibles, seuls les WARMS indiquaient leurs présences. Très loin, les quelques lucioles lumineuses de Santo Antonio ponctuaient la nuit d’étoiles terrestres alors que celles du ciel restaient masquées par la forte nébulosité. Les grains lessivaient le pont et les hommes.
L’obscurité masquait les activités et le lourd appareil brassait la pluie,
propulsant celle-ci sur les vitres de la passerelle. — Je descends accueillir les copains. — Tu les salues de notre part, Capa, et tu leur dis qu’ils sont invités au
carré des OMS pour le verre de l’amitié après le dîner. — Tu es génial, Alexandre.
— C’est pour nous l’occasion de parler de notre travail commun et de
gommer les imperfections. Et puis, ils doivent attendre tes informations
pour passer à l’action, ça leur laisse quelques bonnes heures de paix. — C’est certain. En attendant, nous devons faire un briefing commun afin
qu’ils puissent s’insérer dans notre dispositif de reconnaissance sans
nous marcher sur les pieds.
— Maintenant ?
— Oui. Je te rappelle que nous prenons le large à 22 heures et que nous
aurons besoin d’un petit temps de repos avant de nous diluer dans la
nuit.
— Vous ne faites que dormir chez les cousins Hub. — Ce qui est pris est pris. Nous n’aurons pas de repos durant les 48 heures
qui viennent, alors nous emportons du stock. Il est… 19h10. L’idéal
serait qu’ils dînent à 21h00 chez les OMS.
— Le commissaire les avait annoncés pour le deuxième service de 20
heures. OK, je vais prévenir la cuisine qu’elle doit s’attendre à une 3 ème
mi-temps…
— C’est bien. Au fait, tu te promènes toujours avec ton chat noir ? — Ah, tu le sais aussi. Oui, j’ai cassé un miroir il y a 6 ans, 11 mois et 28
jours. D’après la fée Carabosse, je serai libéré de la merde qui me colle
aux godasses quand vous reviendrez de votre excursion. — Je te ramènerai un petit cadeau souvenir. — J’y compte bien. Mais pense à un truc pas difficile à entretenir ; ma
femme refuse tout objet susceptible de devenir un nid à poussière. — Je ne fais pas dans le style tour Eiffel en plastique moulé à Shanghai et
vendu par des Africains sur le pont d’Iéna. Kenavo, caboche de Breton ! — Salut, Capa ! Je croise les doigts pour toi et ton groupe. — Merci, Alexandre.
Capa dégagea de la passerelle, enfila la coursive et descendit les
échappées à toute vitesse. Il sentait l’adrénaline progresser dans ses veines à mesure que le moment d’entrer dans l’action approchait. En même temps, il souriait, heureux de mener cette reco. Dans quelques heures ses hommes et lui se fondraient dans la nuit, quittant la climatisation du bord pour la chaleur moite des îles. Chaque mission lui apportait ce plaisir de l’aventure et d’affronter le danger. La peur maîtrisée affûtait les sens, les démultipliait. Il redevenait ce chasseur des temps immémoriaux, jouant simultanément de l’instinct primaire et de la raison. Un mélange subtil, véritable gaz explosif en limite de stabilité.
Coutard et ses deux groupes ne tardèrent pas à faire irruption dans la salle
de briefing Avia que Didier mettait à leur disposition pour ce calage. Capa les connaissait tous, des hommes sans esprits tourmentés, incisifs, tranchants comme l’obsidienne. Quand tous se furent salués, il se plaça devant l’écran à côté de Matthieu, Gabriel, Coutard, de Milly, Kessel et Péraud. Le silence se fit sans besoin d’un ordre. Chacun savait que la moindre information allait avoir son importance. En pleine action, l’hésitation et la désorientation mêlées à un instant d’inattention risquaient de compromettre la vie des camarades de combat. Triés parmi les meilleurs, ces commandos formaient une famille unie. Les brouilles éphémères se dissolvaient en opération. Les yeux fixés sur eux ne cillaient pas. Matthieu prit la parole le premier.
— Au nom de l’ensemble de l’équipage, je vous souhaite à tous la
bienvenue à bord. Je suis toujours impressionné par votre valeur au
combat et nous ferons tout pour que cette opération soit couronnée de
succès. Le lieutenant de vaisseau De Milly et votre camarade Capa ont
travaillé toute la journée à recueillir et à peaufiner nos informations.
Nous sommes au taquet pour ce qu’il nous était possible de recueillir
sans reconnaissance. Ce sera chose faite dans les heures qui viennent et
l’assaut est programmé par le COS pour la nuit prochaine. Le Cabral, un
tanker piraté, sera libéré dans la matinée de demain puisqu’une rançon
vient d’être payée par sa compagnie d’assurance. Nous surveillons
l’activité autour de celui-ci car nous avons deux flottilles de pêche
chinoises qui terminent leur ravitaillement en se servant dans ses soutes
et nous ferons mouvement après l’assaut de leur base pour nous en
approcher afin d’en effectuer les contrôles. Votre objectif prioritaire c’est
la base de ce GAT qui peut totalement déstabiliser la paix de São Tomé
et Príncipe. Suite aux écoutes réalisées par les moyens de la DRM, son
chef est aujourd’hui identifié. Il s’agit d’Ismaël Askia, un Malien de Gao
qui agit pour le compte des GAT opérant dans son pays, dans le nord du
Burkina, à l’est du Niger et pour Boko Haram. Cela confirme que les
djihadistes déplacent le point central de leurs livraisons d’armes et de
munitions dans l’île de Principe et vont tenter d’infiltrer des groupes en
milieu équatorial. Contrairement à ce que nous pensions, ce sont des
professionnels, ce que vont vous expliquer de Milly et Capa dans
quelques instants. Notre objectif, en termes de renseignement, c’est de
capturer leurs cadres et de récupérer un maximum d’informations lors du
Sensitive Site Exploitation84. Les prochaines quarante-huit heures ne
nous laisseront pas de repos alors « Merde à vous tous ! » À toi, Cécile ! — Ici, nous sommes dans l’œil du cyclone mais autour de nous, là où vous
allez agir, cela va « branler » sérieux, comme disent les marins. Vous
voyez derrière nous le travail réalisé à bord pour déterminer avec
précision le périmètre d’action. C’est une configuration qui n’a rien
d’exceptionnel si ce n’est que le relief est tourmenté car il s’agit là de
pics basaltiques malaisés à franchir si vous deviez le faire. Capa vous
expliquera comment il compte disposer ses hommes afin que vous
puissiez vous coordonner parfaitement pour la prise d’assaut de ce camp
qui n’a plus rien d’hypothétique.
Coutard la coupa :
— Sur la photo il y a quatre barques assez bien motorisées tirées sur la
plage au sud du camp, c’est avec ça qu’ils opèrent en haute mer ? — Pas du tout. Ce sont peut-être des moyens de transport utilisés par les
pirates pour du cabotage mais il y a tout lieu de penser qu’ils ont autre
chose de plus puissant. Le pêcheur qu’ils ont attaqué et que le toubib a
soigné à bord parlait d’un grand semi-rigide. Je lui ai montré des photos
de différents types de bateaux et il penche pour le 1400 Rafale de
Sillinger.
— Une capacité d’emport de près de 5 tonnes et une tenue en pleine mer
parfaite. C’est ce semi-rigide-là que Capa cherchera sur le fleuve ? — Affirmatif, je pense qu’il y a un quai sous la mangrove. — S’il s’avère que c’est ce type de bateau, il confirme la présence de gros
gibier. Il a vu leur armement ?
— Tout à fait. Les hommes qui sont montés à bord de son bateau étaient
armés de A-91 russes chambrés en 5,56 OTAN. Le résultat de l’étude
balistique de la balle extraite du corps de ce pêcheur est pourtant
différent : les rayures sont celles d’un IMBEL MD97 de fabrication
brésilienne et le fournisseur de la munition est clairement la Companhia
Brasileira de Cartuchos.
— Du matériel de pro. L’A-91 reste une arme de combat rapproché qui peut
te balancer des grenades de 40 mm tandis que l’IMBEL s’avère un fusil
d’assaut de grande précision. Rien de plus gros ? — Il n’a pas remarqué d’armement sur le canot alors qu’il est conçu pour
en porter.
— Le camp lui-même c’est ce que tu as matérialisé en rouge ? — Oui. Tu distingues comme moi les arêtes des toits malgré le fait qu’ils
soient quasiment sous la végétation ou recouverts de palmes afin de les
masquer.
— J’avais compris ça. D’après toi, combien aurions-nous de bâtiments ? — Trois, un grand rectangulaire au sud, un quasi carré au nord et l’autre en
longueur à l’ouest.
— Cohérent à l’image. Rien de l’autre côté du fleuve ? — A priori, non. Ce sera à confirmer par Capa auquel je laisse le micro. — Salut à ceux que j’aurais pu oublier. Je sais que vous aspirez à un bon
dîner comme seuls les cuistots de la Royale savent les préparer et ce sera
bien le cas dans quelques dizaines de minutes. Nous allons quitter le
bord à 22 heures pour contourner l’île par l’ouest. Durée de navigation :
2 heures à vitesse lente afin de faire le moins de bruit possible. Nous
laisserons l’ECUME armée de deux hommes dans cette crique séparée
de la grande plage par une barrière rocheuse et qui se trouve à 2,30
nautiques du camp. Nos hiboux ont en effet détecté un radar de nav
émettant depuis le haut du camp, assez près d’un gros groupe
électrogène que nous neutraliserons en temps utile. En principe nous ne — Un petit Ouest-Sud-Ouest, parfait pour aborder la côte. De la houle ? — Hauteur 0,3 avec des périodes de vagues de 10,7 secondes. — Température de l’eau ?
signons pas mais pas la peine de prendre le moindre risque. L’ECUME
viendra nous récupérer à la volée en cas de pépin et nous comptons sur
le Caracal pour nous exfiltrer par le nord à ce point que vous voyez là.
C’est identifié comme une clairière naturelle au sol rocheux.
Coutard approuva du chef et pointa celle-ci du doigt.
— C’est quoi comme dimensions ? — C’est clair sur 40 mètres.
— D’accord ! Elle sera utile pour la phase action et pour venir t’appuyer si
nécessaire. Nous passerons en alerte 5 à partir de ton ton heure
d’accostage et le resterons jusqu’à ce que vous nous donniez le vert de
votre position de reco. Si la fourmilière se réveille, nous passerons
directement en mode action. Tu regroupes ton monde et tu tiens l’ouest.
Le Caracal nous lâchera dans la clairière et nous foncerons par le nord.
Le Tigre fermera la plage au sud.
— Je peux continuer, ma poule ?
— Euh, oui. Excuse-moi d’avoir rebondi sur ta clairière. Tu peux continuer
à nous expliquer la progression de ton groupe, Capa. — Depuis la crique, nous ne tenterons pas de franchir la barrière rocheuse,
trop risqué et trop de temps perdu. Je scinde alors mon groupe en deux
afin d’aborder le périmètre par deux voies différentes : le premier
s’infiltrera en kayaks par cette petite passe jusqu’à ce point ouest de la
plage, adossé à la barrière, afin de ne pas offrir une silhouette noire sur
le fond blanc du sable et de ne pas laisser d’empreintes. La jungle nous
couvrira. Nous progresserons en lisière et nous infiltrerons au plus
profond du périmètre. ; le second palmera par la grande passe et
remontera jusqu’à l’embouchure du fleuve. Nous devons savoir ce qu’ils
possèdent comme moyens nautiques et comment ça se présente de ce
côté-là. Ce sont eux que le Caracal pourra récupérer dans la clairière. — Je vois pour ta progression et la position de tes hommes. — On est d’accord. C’est quoi la météo ? — La température est de 26° et demeure constante même au cœur de la
nuit. La nébulosité est de 81 % et c’est la nouvelle lune… Nuit absolue. — De la pluie ?
— Toute la journée de demain à partir du lever du jour à 5h14. — Et pour toi, cette nuit ?
— Quelques averses mais dans l’ensemble ça devrait tenir avec un vent de
8 km/h venant du 242.
— 28° constante.
— Piscine chauffée et petits remous, juste pour une belle baignade. Tu
aborderas à quelle heure ?
— Une heure du matin. Nous serons portés par le flot et ce sera plus facile
pour palmer avec le courant de marée qui poussera pour entrer dans le
fleuve.
— Tu as 24 heures pour nous livrer une bonne moisson de renseignements
sur leurs forces, leurs sentinelles, les points chauds et vérifier les accès
aux points de repli. Pour l’assaut, l’idée, pour le moment, serait que
Péraud palme pour les prendre par le fleuve et que, sauf contrordre de ta
part, Kessel déboule directo sur la plage. L’ECUME fera mouvement dès
le début de l’attaque afin de récupérer Kessel et ses garçons en cas de
pépin. Le Tigre sera en appui feu. Je serai à bord du Caracal pour
coordonner l’assaut et vous récupérer ainsi que le groupe Péraud en
rescue terre.
— Ça me va.
Cécile fit projeter une vue infrarouge, suivie d’une autre réalisée en
thermiques.
— En détection de mouvement depuis le Reaper de Sabre qui nous a réalisé
une bonne imagerie il y a maintenant 3 heures, nous avons aperçu 14
silhouettes et ne devrions pas nous trouver en mauvaise posture. Il est
cependant possible que d’autres hommes se trouvent dans les bâtiments
et nous pouvons tabler sur le double de combattants dont nous ne
connaissons pas le degré de combativité. Capa nous dira si nous avons
vu juste et l’effet de surprise jouera en notre faveur. Quoi qu’il en soit et
compte tenu de la mauvaise visibilité au sol du fait de la mangrove et de
la jungle, nous avons fait quadriller le périmètre afin de donner au Tigre
des ordres de tir précis en fonction de vos positions durant l’attaque. Les
chefs de groupe auront ce quadrillage et pourront demander l’appui à
Coutard selon leurs difficultés ou besoins.
— Nous n’avons jamais utilisé ce principe de quadrillage qui me semble
bien réalisé avec les positions GPS de chacun de tes carrés. Mes gars
auront tout de même leurs balises actives lors de ces appuis feu. C’est
une précaution supplémentaire mais je dois avouer que ton idée n’est pas
mauvaise, capitaine. Avec toi et Capa, j’ai l’impression d’un voyage
organisé où tout est compris.
— C’est mon côté « Club Med » qui ressort.
Gabriel sourit et compléta :
— Pour la croisière, le Mistral fera mouvement demain en début de nuit
pour se placer derrière la pointe du cap le plus à l’Est et restera ainsi
hors de détection de leur radar. Dès que l’assaut sera lancé, et que Capa
aura bousillé leur groupe électrogène, il nous faudra 40 minutes pour
rallier le débouché de la grande passe, exactement comme indiqué sur
l’image. Tu comptes utiliser les Futura du Mistral, Coutard ? — Non, avec une mer comme ça les kayaks sont parfaits ; nous n’aurons
que 5 nautiques pour nous échauffer et pas la peine d’éveiller une
sentinelle que Capa n’aurait pas repérée.
Celui-ci réagit aussitôt :
— Je ne suis pas le type à laisser un mégot de cigarette échapper à l’analyse
de la situation. De plus, je neutraliserai le groupe électrogène lorsque tu
me donneras le top et le radar sera hors circuit ; cela permettra au
Mistral d’approcher et de leur bloquer une éventuelle sortie avec un
gunner et du 14.5 dans l’Alouette III. Ce serait couillon qu’ils puissent
utiliser leur 1400 pour nous filer entre les doigts.
Gabriel et Cécile se regardèrent et c’est elle qui conclut :
— Ce sera tout pour le moment et nous vous souhaitons bon appétit à tous.
Les hommes récupérèrent leurs sacs et quittèrent la salle en silence. Le
capitaine d’armes, qui avait assisté au briefing les précéda dans la coursive. — Le repas se fera aux OMS où notre traditionnel Virgin Mojito vous
attend.
Coutard rit.
— 85 Il est loin le temps du cambusard de nos anciens ! — Oui, Coutard, le vin faisait partie des attributs du combattant. Je me
souviens de ce que l’on m’a raconté de la mort de mon grand-oncle en
1943, fusillé par les Allemands. Lui, il cultivait la vigne dans l’arrière-
pays varois et, avant de mourir, il a obtenu du curé qu’il lui donne un
dernier verre de vin pour se donner le courage de crier « Vive la
France ». Comme pour les poilus de la Première Guerre mondiale qui
buvait leur pinard et un coup de gnôle avant de finir ensevelis dans la
boue dont ils ne pouvaient se tirer lorsqu’ils glissaient dans un trou
d’obus. Je ne crache pas sur un bon canon, mais il reste à terre où il
m’attend pour fêter avec ma femme le retour à la maison. — Pas de champagne ?
— Non, je reste un fils de paysans et j’aime un bon rosé de Provence, un
vrai, sans ces traitements qui tuent les parasites mais aussi les abeilles et
tous les insectes dont pouvaient se nourrir les oiseaux qui désertent l’air
de nos campagnes et sont chassés de nos villes. — Tu deviens écolo.
— Non, adulte.
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