Opération
Reconnaissance
Il était presque une heure du matin et, à quelques nautiques plus à l’ouest,
derrière le cap de basalte qui crevait la terre, les commandos attendaient le flot pour entrer dans la crique. Capa vérifia l’heure à sa montre. — Il est l’heure de nous mettre à l’eau. Lorsque vous émergerez le long du
fleuve, envoyez-moi un signal qui me donnera votre position. Bonne
chance les garçons.
— Bonne chance à toi et à vous tous, Capa. — Saint-Ex, lorsque nous aurons quitté le bord, monte ton drone et envoie-
le faire un repérage en avant de notre progression. Tu me signales la
moindre anomalie et tu me repères les sentinelles. — Bien pris, Capa.
Le flot venait enfin et il était temps de se séparer. Les ombres des kayaks
s’éloignèrent, en longeant le rivage sans trop s’approcher des brisants, et les quatre nageurs de combat disparurent sous les eaux noires. Rien ne permettait plus de savoir où ils se situaient. Le patron de l’ECUME plaça l’embarcation en limite du cap et, avec Saint-Ex, le spécialiste des vols de nuit qui en assurerait la commande, ils montèrent rapidement le Spy-Ranger et sa rampe de lancement. Son absence de signature radar en faisait un engin de reconnaissance appréciable pour éviter au maximum les mauvaises surprises. Une douzaine de minutes plus tard, le mini-drone survolait silencieusement les kayaks et se dirigeait vers la plage de sable clair. Penché sur ses écrans qui montraient le rivage, les arbres et les infrarouges, Saint-Ex scrutait la nuit. Le long des palmiers, il détecta une horde de cochons sauvages qu’il signala à Capa et approcha son appareil à la limite du périmètre des GAT. En en faisant le tour, il repéra six sentinelles peu mobiles dont la plupart somnolaient et donna leurs positions. En survolant le groupe électrogène, il remarqua la réserve de gas-oil et le poste éclairé dans lequel un homme regardait un écran qui devait-être celui du radar de navigation dont il évita le radôme.
Une à une, chacune des superstructures décelées par le Reaper serait
survolée par le Spy-Ranger et scrutée dans les moindres détails. La difficulté résidait dans la végétation que les hommes de ce GAT n’avaient pas supprimée. Sous les hautes futaies des palmiers à huile poussaient en désordre des bananiers, cacaotiers et poivriers. Saint-Ex se concentrait sur sa navigation tout en vérifiant sans cesse la qualité de réception des images. Il ne devait en aucun cas perdre le signal qui signifierait la perte du drone.
La première bâtisse s’avérait être une habitation visiblement bien remise
à neuf. Il en fit le tour, regardant par les fenêtres, tel un rôdeur, découvrant une chambre vide jouxtant celle d’un homme faisant l’amour à une asiatique, la cuisine et la salle de séjour vide d’occupants.
La seconde, donnant directement sur un quai aménagé récemment, ne
comportait pas de fenêtres. Ce devait-être un entrepôt. Le 1400, chargé de petits conteneurs, était à l’amarre. Un homme dormait à bord, son fusil d’assaut posé près de lui.
Assis en lisière de forêt, à près de 1000 mètres de l’objectif, Capa notait
chaque information avec soin. Ses hommes veillaient autour de lui. Tous portaient leurs tenues de camouflage qui en faisaient des sortes de yétis à très longs poils aux différents tons de verts et de brun. Leurs visages disparaissaient sous le maquillage et les jumelles infrarouges rabattues sur les yeux formaient un écran qui les dissimulait. Les balises de leurs casques ressortaient nettement en luminosité dans les JVN, ainsi que leurs bandes d’identification. Le groupe possédait une puissance de feu lui offrant une supériorité majeure. Le choix de ses armes ne devait rien au hasard. Chaque acquisition venait de l’expérience. Endurcis mais restant des hommes vulnérables, les commandos ne pouvaient se permettre un matériel inadapté et de mauvaise qualité. Les silencieux équipaient tous les fusils d’assaut. Dans les premières minutes, cet avantage opérationnel serait essentiel.
Depuis le COS, conscient de cette nécessité et issu des nageurs de combat
d’Hubert, Laurent ressentait chacun de leurs mouvements dans son propre corps. Il pouvait deviner leurs pensées et rien n’aurait pu le détourner de cette présence physique depuis le commandement des opérations spéciales. L’action, c’était là-bas, très loin de ce pc confortable niché en plein cœur de la capitale. Pour autant, grâce aux images retransmises par satellite, il se sentait à leur contact et se tenait prêt à donner ses ordres.
Installés au Co du Mistral, Coutard, de Milly, Kessel et Péraud recevaient
aussi les images du mini-drone. Les vues aériennes et satellitaires se couvraient d’indications au fur et à mesure des informations recueillies. À bord du Caracal, les commandos se tenaient prêts à être cordés afin d’appuyer Capa si nécessaire. Avec l’équipage de l’appareil, ces hommes aguerris savaient rester à poste de longues heures. Tant que leurs camarades de reco ne donneraient pas le vert, ils restaient prêts à décoller pour leur prêter main-forte. Le Tigre en faisait autant. Il ne s’agissait pas de perdre un seul homme au combat.
Depuis le COM de Brest, Ceclant86 suivait lui aussi le déroulement de
cette phase cruciale de l’opération. Lorsque les plongeurs signalèrent qu’ils émergeaient près d’un quai où se tenait le 1400 des terroristes, tous ne purent retenir un sourire. Les informations sur la passe confirmèrent la possibilité de faire passer l’EDAR et les CTM. Le seul hic venait de la présence de tortues de mer qui venaient pondre là et couver dans le sable. Il ne pouvait-être question de saboter la nature, même pour une bonne cause. Laurent insista auprès de Coutard pour qu’il renonce à foncer dans cette « maternité » où se reproduisait une espèce menacée. La crique ouest où se trouvait encore l’ECUME, vierge de toute tortue, fut pressentie pour
aborder la plage. L’hydrographe du SHOM87, après avoir analysé les images prises à pleine et basse mer, les longueurs de houle et les profondeurs estimées, confirma les données de courants, de fonds, et
d’approche. L’ERP88 chargée de vérifier la conformité de la plage embarqua à bord d’un Futura et se dirigea vers elle en longeant la côte ouest.
Capa retenait son souffle alors qu’ils n’étaient plus qu’à une dizaine de
mètres d’un grand bâtiment rectangulaire fenêtres fermées de volets de bois cloués. Le drone venait de lui en envoyer les images et la présence de deux gardiens à la porte de celui-ci suggéra des prisonniers. Il importait de le vérifier et de ne pas mettre leurs vies en danger si cela s’avérait exact. Placé derrière le bâtiment, il fit un trou minuscule et y enfila un endoscope. L’image qu’il découvrit le stupéfia : une douzaine de jeunes filles nues dormaient sur des paillasses. Il comprit qu’il s’agissait d’une partie de celles enlevées par Boko Haram. Que faisaient-elles ici ? Les terroristes n’avaient pas besoin d’un nombre aussi important de femmes pour rassasier leurs appétits sexuels. La plupart des bordels de campagne n’en possédaient pas autant pour des besoins autrement importants. Au fond de la salle commune, un homme et une jeune femme blanche étaient enlacés sans qu’ils ne soient, du moins pour le moment, disposés à faire l’amour. Des prostituées et un couple étrange… Que faisaient-ils dans cet univers carcéral ? Capa retira doucement l’endoscope et souffla dans son micro :
— Coutard, il y a là-dedans des jeunes filles à poil. Notre rôle va être de les
protéger durant l’assaut.
— Reçu, Capa. J’ai les images et Laurent me confirme ce que tu viens de
dire. Pour ta gouverne, nous avons identifié Ismaël dans l’habitation au
côté d’une jeune femme asiatique que nous cherchons à identifier
également. Tu peux confier ces colis à tes nageurs afin qu’ils ne
cherchent pas à fuir. Les pirates du Cabral vont débouler demain en
début de matinée et pour le moment nous en sommes à 23 terroristes en
comptant ceux qui devraient relever les sentinelles et que nous ne
parvenons pas encore à localiser.
— Bien pris, Coutard.
Capa et ses hommes se déplacèrent du côté de l’entrée où deux hommes
de garde baillaient aux corneilles. Ils ne craignaient pas que des gamines osent s’enfuir dans la forêt. Lors de l’assaut, il serait aisé de les neutraliser rapidement. Lorsqu’ils eurent dégagé du camp, Capa reprit la liaison avec le Mistral.
— Coutard de Capa.
— Coutard écoute.
— Nous allons élargir le périmètre mais avant je préconise que les
plongeurs vérifient le bâtiment considéré comme un entrepôt car il se
peut que ce soit un dortoir.
— Fais vite, Capa. Les groupes Kessel et Péraud sont prêts et l’Élysée nous
demande de programmer l’assaut pour cette nuit. Il aura lieu à 3h30,
avant la relève probable des sentinelles.
— Quoi ! Mais c’est trop rapide ! En devant précipiter l’action, nous avons
perdu deux hommes lors de la libération des otages au Burkina en mai
dernier. Ils veulent remettre le couvert ?
— Le président attend des résultats immédiats. C’est un ordre. — Bien pris… je booste l’affaire… puisque je n’ai pas le choix.
Le ton de Capa ne laissait aucun doute sur ses sentiments. Une voix grave
s’invita dans le court débat.
— Salut à toi, Capa, ici Laurent depuis le COS. Je partage ton point de vue
mais je confirme : le président a besoin de rassurer nos partenaires lors
du discours qu’il doit prononcer cet après-midi au sommet du G5 Sahel
auquel il est invité. Après les attaques réussies des islamistes au Mali et
au Burkina c’est une partie diplomatique qui se joue dans l’urgence.
Bien sûr nous risquons d’y laisser des camarades et je souhaite que tu
fasses tout pour nous l’éviter.
— Laurent, tu as été comme nous un nageur de combat et nous apprécions
que tu commandes les Forces spéciales car tu sais de quoi tu parles et je
ne doute pas que tu aies bataillé pour défendre le beefsteak. Nous allons
te donner cette victoire qui sera aussi celle de tous les commandos.
Compte sur nous comme nous comptons sur toi ! — Merci, Capa. Bonne chance ! Terminé pour le COS.
Capa prit le temps de respirer un grand coup et se leva.
— Camarades, il est déjà 2h15 et nous n’avons que peu de temps pour
préparer le terrain. Saint-Ex, est-ce que tu m’entends ? — Oui, Capa.
— Nous serons en phase d’assaut à 3h30. Je voudrais que tu vérifies
l’intérieur du hangar et clarifies le quai pour Péraud et ses nageurs. Dès
que tu as fait ton repérage, tu montes côté nord afin d’empêcher une
fuite par la forêt. Moi, je neutralise les sentinelles ouest et je sécurise les
prisonnières. Kessel et ses hommes bloqueront la plage et me
renforceront à l’ouest.
— Yes, Capa. Ça sent la poudre et j’accélère en discrétion. — Capa de Coutard. Pas d’opposition à tes ordres. Nous faisons route vers
vous depuis la préannonce de l’amiral. Le pitch nous place sur zone à
2h25 et Kessel fera mouvement immédiatement avec ses kayaks.
Contrairement à nos prévisions, nous approcherons les plongeurs avec
les Futura sans pénétrer dans la bulle de silence du périmètre. Il ne leur
restera qu’un bon nautique à palmer et ils ne seront pas encore gênés par
le courant de jusant. À vous de jouer. Bonne chance à tous ! Terminé
pour le Mistral.
OceanofPDF.com