Opération
Vol de nuit
Capa et ses camarades avaient vérifié soigneusement leurs équipements,
chacun s’attardant longuement à rectifier ceux de son voisin. Rien ne devait-être laissé au hasard lors d’un saut de cette nature. Devant eux, l’ECUME reposait sur son socle de largage. Elle serait la première à entrer en contact avec les eaux du golfe de Guinée. Équipée en version « Raid Kayak », elle les approcherait au plus près de la bulle de silence nécessaire à la discrétion de l’approche d’une base supposée des pirates. Dans leurs tenues sombres, invisibles et silencieux, les hommes quitteraient ce bateau solide pour s’enfoncer dans la nuit, pagayant avec précaution vers l’objectif. La petite flottille de kayaks noirs rasant les flots formerait une force redoutable. Les images de la côte de l’île restaient imprimées dans sa mémoire. Jamais perdu, il devait son surnom de « Capa » à cette capacité innée de tomber pile sur les bonnes images. Sans chercher à égaler le grand reporter de guerre, Capa pratiquait la photographie de reconnaissance pour l’usage technique et non pour son esthétique. Pourtant, contre son gré, ses angles de vues apportaient en même temps une touche sensible d’où la beauté n’était pas exclue. Il avait fait sienne la remarque du Hongrois : « Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près ! » Son autre trait caractéristique résidait dans sa capacité à s’orienter partout. À longue distance il possédait l’instinct des oiseaux migrateurs et un plan mal gribouillé, à peine entrevu, suffisait à son GPS interne : une carte devenait un véritable relief, un trait de côte prenait vie sous la forme d’une plage, d’une ligne de brisants sur lesquels Capa imaginait le choc des vagues. Palmant sous la surface des eaux, il savait d’instinct où il se trouvait et son ami Saint-Ex disait qu’il était la réincarnation d’un nomade du désert guidant les caravanes. Aucune ville ne lui restait étrangère après quelques minutes à observer un plan qu’il n’ouvrait plus une fois fixé dans sa mémoire.
Le ronronnement de l’A400M l’engourdissait. Tous s’étaient assoupis et
engrangeaient ainsi des forces qui seraient nécessaires lors de la mission. Les fauteuils faits de sangles tirées entre des montants d’aluminium, s’alignaient le long de la carlingue. Il tira l’amulette du col de son treillis et la caressa, tout en priant pour que son grand-père ne souffre pas et qu’il parte rejoindre ses ancêtres sereinement. L’étrange visage de pâte de verre lui souriait. Ce petit portrait aux cheveux bouclés était le plus beau cadeau du vieil homme perdu dans un monde parallèle. La maladie d’Alzheimer restait un mystère sans guérison possible.
Capa pria pour sa mère, si proche et si fragile, cachant ses peurs sous un
masque de rires et de chansons. Combien de fois l’avait-il entendue pleurer lorsque la fatigue et la solitude lui pesaient.
La vie ne faisait pas de cadeau et, pour une fois, Capa songea à son
propre avenir. Se marier, avoir des enfants ? Son métier le lui permettrait-il ? Bien sûr la plupart des hommes de son groupe portaient une alliance, qu’ils laissaient sur la table de nuit avant de partir en mission, et ils emportaient dans leur cœur les images de leurs enfants ; les souvenirs des heurts lorsque ceux-ci bâclaient un devoir, jouaient trop avec leurs smartphones ou refusaient de manger autre chose que des pâtes et des frites. La difficulté pour lui c’était qu’il avait peur… Oui, donner sa vie n’était finalement pas un problème mais entraîner une famille dans le drame de la mort le retenait chaque fois qu’une femme l’approchait un peu trop. La mort ne l’effrayait pas, alors que l’amour l’épouvantait.
Lors des combats auxquels il avait participé pleinement, son seul souci
concernait ses hommes sur lesquels il veillait comme un grand frère sur les plus petits. Leur entraînement et leur esprit fraternel en faisaient une arme plus redoutable encore qu’un char d’assaut, fût-il performant. Aucun d’eux ne combattait en solitaire, ils formaient un seul corps démultipliant leurs forces. Il reprit ses prières et demanda que tous rentrent vivants, rien d’autre ne comptait et la réussite de cette mission ne serait pleine et entière que lorsqu’il pourrait franchir le seuil de chaque maison, chaque appartement de ses compagnons avec un petit présent et de trinquer joyeusement à l’éternité de l’amitié, entouré de tous lors du banquet qu’il organiserait au retour.
Sa mère rêvait d’être entourée de petits enfants. Elle n’en pouvait plus de
regarder le bonheur des autres et de ne faire de gâteaux que pour eux deux. Le commandant lui-même n’avait-il pas un peu forcé le trait en présentant celle qui dirigerait cette mission de reconnaissance et de renseignement avant de passer la main pour l’action d’assaut ? Dans quelques heures, il saurait si Cécile de Milly pouvait faire partie de son avenir. Il imaginait ses boucles blondes posées sur sa peau burinée, tannée par le vent d’harmattan soufflant sur le désert du Mali. Aurait-il le courage de franchir le pas ?
Capa n’osa pas prier pour qu’il en soit ainsi. Deux crocodiles pouvaient-
ils engendrer une famille paisible dans le marigot d’une maison amarrée dans l’Anse Méjean au-dessus de la mer ? L’un et l’autre bravant les dangers des combats sur une terre assoiffée de sang ? Fonder une famille serait pourtant sortir de sa bulle personnelle et offrir à sa mère la perspective d’une retraite joyeuse et épanouie. Son cœur endurci sentait que ce serait aussi transmettre l’amour des autres et peupler la maison qu’il venait d’acheter en secret d’autre chose que de souvenirs. Cécile ou non, il se promit de ne plus réfréner les élans de son cœur. Dans une demi-conscience, il entrevit le sourire de Marie accueillant avec confiance l’annonce de sa maternité. Un parfum envahit son cerveau et Capa s’endormit, enfin apaisé.
La main posée sur son épaule le réveilla. Il ne lui fallut pas plus d’une
demi-seconde pour se sentir parfaitement lucide. — C’est l’heure, premier maître.
— Alors, vérifications et préparation pour le saut.
L’adjoint « cargo » sourit et lui tendit un gobelet de café. Le jeune
aviateur n’avait pas dormi. Son visage, noirci par une barbe naissante, exprimait le plaisir de l’aventure et la fatigue propre à chaque mission. Capa le remercia et se détacha du siège.
— C’est ta première mission, caporal ? — Oui et je suis fier que ce soit pour vous. — Merci. Tu peux les réveiller et ils apprécieront comme moi le café chaud
avant d’être happés par la nuit.
— Vous allez sauter en pleine mer. Je n’aimerais pas le faire car ce doit être
dur ?
— Il n’y a que les inconscients qui imaginent que c’est facile. Tu sais,
même si nous sommes habitués, rien n’est jamais pareil. Le vent, le
froid, l’eau glacée ou tempérée, la houle de l’Atlantique ou les vagues
cassantes de Méditerranée, le sable du désert ou les cailloux des pentes
d’une montagne d’Afghanistan… Un saut c’est un mystère durant lequel
la vie et la mort dansent ensemble avant que la mission soit réussie et
que nous rentrions tous à la maison.
— Moi, je reste en sécurité loin au-dessus d’une île où vous allez vous
battre.
— Chacun son rôle, caporal. C’est prêt pour l’ECUME ? — J’ai tout revérifié et nous serons au point de largage dans… Il regarda sa
montre dont les aiguilles brillaient… 24 minutes. — Alors pas de temps à perdre, petit. Si tu veux bavarder, ce sera lors du
banquet au retour de mission. Comment c’est ton nom ? — Ludovic.
— Eh, bien, Ludovic, tu pourras appeler chez nous, te présenter et dire que
Capa t’invite.
— Capa, comme le reporter de guerre ? — C’est mon surnom en tant que chef de groupe.
Le jeune caporal rit doucement et alla libérer le troupeau. Entre
barrissements, grognements et soupirs de cette grande famille d’ours, il y eut tout de même quelques sourires. Le café vite avalé, les hommes parachevèrent leur mise en place sous le contrôle de l’adjudant de largage. La rampe arrière s’ouvrit et celui-ci écoutait dans son casque les indications du commandant de bord. Enfin, il dit quelques mots et pour la première fois Capa entendit sa voix ferme et rauque :
— L’ECUME dans vingt secondes.
Capa regarda la nuit et pensa à sa mère. L’adjudant tira la sangle
déclenchant la libération du plateau que le petit parachute entraîna d’un seul coup. L’ECUME s’enfonça dans la nuit avant que les trois immenses coroles ne s’ouvrent et que le plateau ne disparaisse, laissant le bateau se bercer seul vers la mer. L’appareil effectua un long virage et revint sur la drop zone. L’adjudant tapa sur l’épaule de Capa. — Merde à vous tous.
— Merci, adjudant.
Un à un, les commandos furent happés par l’immensité noire. Le froid
cingla le visage du premier maître. Il ajusta ses JVN71 et repéra ses hommes dont les sommets des casques portaient des minuscules balises infrarouges.
Il apprécia l’odeur de terre apportée par le vent. L’île se trouvait trop loin
pour la distinguer. Il sentit le choc lorsqu’il toucha la mer et se dégagea très vite du parachute. Porté par le gilet il entendit les moteurs des canots des fusiliers marins de Mistral qui se hâtaient de repêcher ses gars. Enfin, ce fut son tour et il sentit les bras puissants le happer. — Salut, Capa !
— Émile ! Sale plante verte, tu bourgeonnes à bord ?
— Je suis même le capitaine d’armes du Mistral. — Ils n’ont peur de rien les matafs. — Elle est bonne ?
— Qui, ta femme ?
— Imbécile moyen, tu mériterais que je te rejette à la baille. Je reformule
pour éveiller le petit pois qui te sert de cerveau : l’eau est bonne ? — Un peu trop salée et si tu y tiens je peux t’aider à plonger pour le
vérifier.
— Merde ! Maître-nageur de piscine pour gamins. Ça fait vraiment plaisir
de retrouver ta sale tronche.
— Moi aussi. Tu as récupéré tout mon petit monde ? — Comme tu peux le voir, vous avez juste trempé le temps d’une infusion
et non pour une marinade.
— Je ne savais pas que tu pouvais compter jusqu’à 10 sans te tromper. — C’est rapport à mon nombre de doigts, si vous aviez été douze je ne
garantissais pas. Tu embarques le dernier, foutu touriste grincheux et ton
paquebot est en remorque. La croisière peut continuer. — Je suis là pour l’animer et tu verras que ça va danser.
À bord du Mistral, réunis au CO, Gabriel, Matthieu et Cécile écoutaient
le capitaine d’armes qui avait « oublié » de couper son micro. Cécile s’amusait du dialogue des deux hommes.
— Si je comprends bien, je crois que ça s’est bien passé ? — Oui, le capitaine d’armes est un vieux routier. Il a quitté les commandos
après une mauvaise chute qui lui a esquinté un pied. Comme tu
l’entends, ils se connaissent.
— Dis-moi, Gabriel, Capa ce n’est pas seulement un nom de code pour le
groupe c’est le nom de son chef ?
— Exact. Chacun d’eux porte un surnom qui évite de divulguer son
identité. Tu hérites d’un excellent photographe qui à l’exemple de
Franck Capa est une icône et il sait tirer le meilleur parti de ses hommes.
J’ai déjà travaillé avec lui alors qu’il était encore second-maître lors de
l’opération Harmattan. Ils ne t’ont pas refilé du second choix. — Je me demande si cela existe au sein d’Hubert… Capa, c’est celui qui est
mort en Indochine ?
— Oui, le 25 mai 1954. Mon grand-père dirigeait le convoi qui se dirigeait
vers Thai Binh lorsqu’ils ont été pris dans une embuscade. Les hommes
se sont lancés à l’attaque à travers la rizière de Doai Thanh et Franck
Capa au-devant d’eux, bien évidemment… et il a sauté sur une mine
antipersonnel. Capa restera une légende dans la lignée de tous ces
reporters morts sous les balles, les obus ou les bombes. — Nous lui devons aussi les reportages sur la guerre d’Espagne et la
Seconde Guerre mondiale.
Le pacha s’en mêla :
— Le monde embrasé lui chauffait les orteils. Celui d’Hubert est aussi une
légende que Gabriel t’a vantée comme la fleur de sel de l’œillet du
marais salant de son enfance.
— Joli, Matthieu ! Tu deviens poète au contact du capitaine et du toubib. — La poésie exprime bien les états d’âme. Pour le moment nous attendons
leur embarquement. Olivier a vérifié avec le commissaire le poste qu’ils
vont occuper et fait aménager le planning de la salle de sport pour qu’ils
puissent continuer à s’entraîner. Je suppose qu’il doit les attendre dans le
radier.
Ils n’eurent pas longtemps à attendre. La voix du bosco résonna dans la
diffusion : « EDAR embarqué et porte du radier bouclée. Vous pouvez faire route, commandant ».
— Reçu, bosco. Chef de quart, nous allons faire des ronds dans l’eau sur
zone jusqu’à l’appontage du Caracal.
— Bien, commandant. En avant trois, faire route au 220.
OceanofPDF.com