Opération

Jean-Marc Bourdet · Chapitre 3 sur 33

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Opération

Mission Corymbe 143

 

Depuis la passerelle du Mistral, Matthieu observait l’Alouette III encore

immobile sur le pont d’envol. Les pilotes faisaient le tour de leur machine, inspectant soigneusement chaque élément vital de l’appareil dont le moindre défaut pouvait signifier la mort. L’océan étendait mollement sa longue houle en un balancement régulier, perceptible quoique sans conséquence pour la mission de l’hélicoptère.

Matthieu se souvenait de la fierté de son père, pilote de la flottille 35F à

Lanvéoc, embarquant tous les deux ans pour une campagne d’application à bord de la Jeanne ; la fierté des marins descendant la coupée après un accueil triomphal à Brest, et la sienne lorsqu’il visitait dans les bras de son père ce porte-hélicoptères mythique attendu avec impatience dans les ports du monde où chaque escale avait alors un parfum d’aventure. Tout jeune, Matthieu guettait le passage de Pascal, le facteur aussi excentrique que celui

de « Jour de fête » 7, virevoltant aussi magistralement que les goélands lorsqu’il embouquait la passe de la ruelle conduisant à la seule vieille maison d’un quartier laminé par les bombes de la seconde guerre mondiale et reconstruit sans humanité. Pascal, syndicaliste bon enfant, pourtant de toutes les grèves et ennemi juré des bourgeois de province, chantant la « Carmagnole » avec son accent pointu de Provençal exilé dans une Bretagne dont il vantait sans vergogne les mérites lorsqu’il retrouvait son village perché au milieu des oliviers. Le messager acceptait alors la tasse de café offerte par sa mère, racontait sa vie d’enfant aventurier des collines d’Aubagne tout en lui remettant solennellement, et en mains propres, les cartes postales multicolores qui tapissaient la porte du placard de sa chambre. Les timbres racontaient à leur tour des histoires de ports inconnus : Dakar, Abidjan, Libreville, Le Cap, Rio, Valparaiso, Tahiti, Köbe, Singapour, Djibouti… Chaque image portait des rêves en bandoulière ; des rêves de conquérants du Nouveau Monde affrontant les tempêtes de mers inconnues, cherchant à tâtons les passages vers les Indes ; des rêves d’enfant puis de jeune homme, amplifiés par la grâce des plumes d’écrivains navigateurs et explorateurs : ces Conrad, Kessel, Monfreid, London…

Le rotor de l’appareil tournait à présent, répondant aux ordres du chien

jaune, maître de cérémonie des décollages et appontages. Les gestes du marin s’avéraient aussi précis que gracieux. La chorégraphie de signaux énigmatiques suppléait à la parole, impossible dans le vacarme de la turbine. L’appareil dansa un instant à quelques centimètres au-dessus du

pont avant de s’élever tel un oiseau et d’éviter8 par bâbord en une belle

courbe. Matthieu appréciait la danse et fredonna la valse de « Gisèle 9», un ballet admiré à l’opéra de Toulon lors de ses quarante ans…

Être le pacha du Mistral sonnait néanmoins la fin de sa vie en mer,

troisième et dernier commandement avant de retrouver la terre et de devenir le mari, le père et bientôt le grand-père présent à chaque grande étape de la vie de famille. Doublerait-il habilement ce cap ? La mer était une amante exigeante, quasi exclusive, double vie des marins embarqués, appelant de ses chants de sirène et accaparant les pensées de ceux dont le sang avait été salé au fil des décennies.

L’ordonnancement des actes du chef de quart lui rappelait son début de

carrière lorsque le pacha, trônant dans son fauteuil, lançait parfois des regards réprobateurs, interrogateurs ou lançait de petits commentaires sarcastiques, voire des conseils qu’il ne fallait pas manquer de suivre à la lettre.

Xavier, son pacha du De Grasse, était une statue de marbre que personne

n’osait regarder et sa passerelle avait des airs de temple antique. L’équipe de quart pratiquait un rituel savamment orchestré destiné à plaire à ce saint homme au regard fixé sur le phare de la Vieille. Matthieu sortait à peine de sa campagne d’application à bord de la Jeanne. La mer était forte ; l’exercice de remorquage prévu eût été trop dangereux pour les manœuvriers. L’aviso qui les suivait était branlé à marcher sur les cloisons et pourtant le commandant ne renonça pas au passage du Raz de Sein. Devenu un officier supérieur expérimenté et à son tour oracle du Seigneur, Matthieu se souvenait de sa frayeur lorsque, chef de quart novice, il dut donner ses ordres de barre pour le passage mythique de ce chaudron du Diable où les courants atteignaient plus de 8 nœuds. La lourde frégate

dansait un ballet violent comme extrait du « Corsaire 10» et, malgré le froid qui régnait à bord, renforcé par le courant d’air créé par les portes ouvertes des ailerons, le jeune homme suait à grosses gouttes. Les navigateurs proposaient deux routes et il hésitait tout en jetant discrètement un œil sur l’oracle et en priant pour qu’il dise une parole… Sa prière fut exaucée ; l’oracle perdit son aspect pétrifié et sortit de sa léthargie : « Je serais vous, je prendrais la route ouest… » Et ce furent les seules paroles que Dieu lui souffla, dans son infinie bonté. Matthieu n’aurait pu s’y tromper et officia pour le plus grand plaisir de ce pacha taciturne et habituellement aussi fermé qu’une huître sauvage. Le soir même, délivré de son fardeau et fier comme un cadet de Gascogne, il avait été invité à la table de cet officier à l’humour noir et au verbe haut, descendant d’un corsaire malouin et commandant d’un vaisseau de la Royale comme tous ses ancêtres l’avaient été. Le bâtiment blanchissait la sortie du goulet de

Brest jusqu’à la dilution d’un SNLE11 dans la « mer jolie », plongeant dans la plume et chavirant les cœurs des marins débutants.

Le De Grasse devait son nom au prestigieux chevalier de l’ordre de

Malte, vainqueur de la bataille de Chesapeake qui donna l’indépendance à l’Amérique et le commandant d’une frégate portant ce nom se devait d’être à sa hauteur. Xavier s’en montrait digne, n’hésitant pas lorsqu’une soucoupe chargée de cacahuète vola dans les airs à se lever pour aboyer dans le téléphone : « Le commandant ! Mettez-nous le cul à la mer ! » Et de raccrocher sans attendre de réponse avant que le navire ne vire de bord, donnant une dernière chance aux cacahuètes d’échapper aux morsures des hommes en roulant sur le tapis du carré… Puis ce fut le calme d’une route surfant sur la vague et d’un repas durant lequel l’atmosphère fut de joyeuses ripailles. La statue qui trônait en passerelle s’avérait alors un bon vivant et ses qualités de marin s’exprimaient aussi puissamment qu’un Cyrano de Bergerac s’offrant une tirade des nez…

La voix grave du pilote de l’hélicoptère chassa ses souvenirs : « Mistral

de Victor III – fusée de détresse à une heure ; distance approximative 2 nautiques, mais la visibilité est réduite et je ne vois rien pour le moment – je

me dirige vers le point d’alerte. » Venant du CO12, la voix de Gabriel, le

COMOPS13, précisa : « L’Alouette en azimut 30 à 32 nautiques, altitude 1200 pieds et fait cap au 220. »

Le chef de quart le regarda, attendant ses ordres. Matthieu se leva,

regarda la route qu’ils suivaient et la carte sur laquelle le timonier pointait la position du pêcheur avant de glisser malicieusement, en prenant le même ton que son ancien pacha :

— Je serais vous, je ferais immédiatement route au 166 en montant ma — Ce n’est pas logique, commandant, un marin qui possède des fusées de

vitesse à 16 nœuds.

— Bien, commandant !

— À droite 10. Venir au 166.

Le barreur confirma l’ordre et le navire vira lentement de bord. Lorsque

le cap fut au 166 et la barre à 0, le jeune chef de quart donna l’ordre de monter en puissance. Matthieu approuva du regard et prit le micro de la diffusion générale :

— Le commandant ! Nous avons une détresse à 32 nautiques et nous

faisons route vers le contact. Notre Alouette ne devrait pas tarder à nous

donner des informations et je demande au toubib de monter me retrouver

en passerelle.

« Du CO : Aucun navire en AIS14 dans le secteur et je n’ai encore rien au

radar. Il doit s’agir d’un petit bateau en résine ou en bois, peut-être un plaisancier ou un pêcheur. Rien non plus sur les ondes : pas de SOS et rien en phonie. J’ai questionné São Tomé et aucun secours possible à en attendre. Nous sommes les seuls à pouvoir agir. »

Aucun May Day !? Alors il pouvait s’agir d’un naufragé. Bien que la mer

fût calme et la température de l’eau voisine de 25°, il ne fallait pas traîner à porter secours à un navigateur en détresse. Son poste téléphonique sonna : Christophe, le toubib, terminait une consultation et serait là dans une poignée de minutes. Le point de détresse se trouvait à deux heures de route et le temps semblait trop long. Le ciel et la mer se confondaient, aussi blancs l’un que l’autre. La météo avait annoncé un train de dépressions. Il jeta un coup d’œil à son écran. La route était bonne et le Mistral fendait les creux de deux mètres sans trop de mouvement. Il se leva et observa le ciel. La nouvelle dépression ne se hâtait pas et permettrait d’atteindre le navire en détresse sans difficulté.

Le toubib venait d’entrer discrètement dans la passerelle, semblant flotter

dans sa TPB15, plus sec que Matthieu, amoureux de Djibouti où il résidait entre deux missions et qui lui valait cette minceur propre aux habitants de la corne de l’Afrique. Il se dirigea droit sur Matthieu qui ne perdit pas de temps en palabres et commenta :

— Tu as dû entendre au général : l’hélico a repéré une fusée de détresse et

pour le moment nous ne savons rien de ce qui se passe. Il est possible

qu’il ne s’agisse que d’une avarie à bord d’un navire non équipé de

VHF, ce qui s’avère courant dans le secteur.

détresse est probablement en possession d’une radio. — À moins qu’il ne s’agisse d’un naufragé. Nous n’allons pas tarder à le

savoir.

— Nous sommes le seul hôpital digne de ce nom à moins de 160 nautiques

et s’il y a un blessé, chaque minute compte. J’ai demandé à mes

infirmiers de rejoindre l’hôpital où Amandine fait préparer la salle de

soins ainsi que le scanner, à toutes fins utiles.

Les observations de l’équipage de l’Alouette confirmèrent qu’un drame

venait d’avoir lieu : « Il s’agit d’une embarcation d’une dizaine de mètres, probablement un ligneur car il y a des paniers et quelques poissons sur le pont. Sa timonerie est en partie incendiée et il tient encore bien la mer. D’après nos premières constatations, un homme est étendu près de son accès. Il nous a fait signe et est conscient bien que mal en point. Trois corps ensanglantés baignent dans le sang. Le bateau est visiblement criblé d’impacts de balles et se nomme Soleil de Jade ; il est immatriculé à São Tomé. »

Matthieu réfréna sa colère. C’est cependant d’une voix rageuse qu’il

réagit.

— Bon sang ! Cette zone était pacifique et voilà que cette gangrène de

piraterie gagne du terrain… Christophe, je crois que tu vas avoir du

boulot… Chef de quart ! nous passons au stade « alerte piraterie ».

Le toubib n’exprimait jamais ses sentiments de manière ostentatoire. Il

eut tout de même une légère crispation de la mâchoire qui trahit sa tension. Il commenta d’un ton neutre.

— Dès que nous aurons réalisé les premiers soins, nous devrons sans doute

évacuer le ou les blessés vers Libreville.

— Ta réputation de chirurgien de l’impossible serait-elle surfaite ?

Douterais-tu de ton talent ?

— Pas le moins du monde. Je n’opère cependant qu’en cas de nécessité

absolue. Un corps est une mécanique dont le créateur n’a pas donné

toutes les clés. Je vais me connecter avec le Val-de-Grâce. Ils me

guideront si une opération délicate doit-être effectuée. — Toujours prudent, Christophe. En attendant, nous devons les récupérer à

bord et tu feras tes petits miracles pendant que l’Alouette sera ravitaillée.

Le toubib décrocha le téléphone et entra en communication avec

l’infirmière-chef :

— Amandine, tu vas être treuillée à bord d’un ligneur piraté afin de

consolider les blessures de ceux qui sont encore vivants. Tu peux

rejoindre immédiatement la salle de briefing Avia16. Je vais descendre et

m’occuper de la préparation de la salle d’opération.

Lorsque le jeune chef de quart eut appelé aux postes de combat, rameuté

les équipes du pont d’envol et les aéros 17, sa voix trahissait le désir d’en découdre. Le garçon rappelait à Matthieu sa fougue d’enseigne de vaisseau. Loin de démobiliser l’équipage, les deux jours d’escale à Lomé avaient ravivé sa motivation. Tous rapportaient leurs gris-gris achetés au marché des féticheurs. Le sens de l’engagement n’excluait pas ces périodes de pause salutaire. Matthieu le mesurait pleinement en observant attentivement l’activité de la passerelle. Les mugs furent décrochés et l’odeur du café, remonté comme par enchantement des cuisines, acheva de réveiller les derniers neurones assoupis.

Les yeux du jeune quartier-maître concentré sur la barre brillaient et tout

son visage souriait. Il y a parfois des moments tragiques qui soufflent la magie et Olivier, le second, surgit dans la passerelle. Lui aussi avait rechargé ses batteries et le navire alangui retrouvait son énergie. — J’ai entendu que nous passions en alerte piraterie. Quelles sont les

dernières nouvelles de l’Alouette ?

— Un ligneur criblé de balles ; des corps couchés sur le pont et un blessé

conscient.

 

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