Opération

Jean-Marc Bourdet · Chapitre 19 sur 33

Pages du PDF

Opération

L’Esprit

 

Katia aimait se lever tôt, sensible à la première lumière de l’aube qui

réveillait les oiseaux au fur et à mesure que le soleil montait, colorant de rose les cimes des arbres avant de les dorer. Ce matin le ciel bleu s’imposait enfin après les longues journées de pluie des dernières semaines.

Santos fumait déjà dans l’ombre de la loggia. Elle distinguait le point

rouge de son cigarillo lorsqu’il tirait une bouffée de tabac. Elle l’aimait ce grand-père qui l’avait façonnée sans qu’elle s’en rende compte. Chaque soir, lorsqu’elle était petite, il venait s’asseoir sur le bord de son lit et lui racontait l’histoire de cette île magique où son père l’envoyait passer les longues vacances d’été. De l’un, elle tirait son amour de la médecine et de l’autre sa passion de la guitare Coimbra accompagnant l’art du Fado.

Dès qu’elle eut terminé sa tasse de café, Katia le rejoignit.

— Bonjour, grand-père. Cette journée sera belle. — Par le soleil certainement, même si la paix est menacée. — Tu penses aux marins qui vont se battre contre les pirates ? — Comment ne pas y penser. Je soigne les blessures et je dois affronter

l’échec lorsque ma science est impuissante.

— Comme avec le commandant Robert ? — Le commandant n’aurait pas dû s’acharner à vouloir retrouver cette

vallée.

— Tu savais pour la radioactivité et tu n’en as rien dit aux Français ? — Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Je te connais depuis toujours et je sais lorsque tu mens. — Tu te souviens de l’histoire des juifs portugais déportés sur ces îles entre

1481 et 1495.

— Bien sûr et quel est le rapport avec le commandant ? — Un soir, après le dîner, nous avons bavardé longuement dans la

bibliothèque et je la lui ai racontée. Tout en lui parlant, je me rendis

compte à son regard qu’il le savait déjà. Lorsque je me suis tu, voici ce

qu’il m’a appris : « Je croyais ma famille originaire de Tunisie mais il

n’en était rien. Ses racines viennent de cette terre de Príncipe et mes

ascendants sont juifs. Moi, je suis catholique et mes parents aussi. Le

judaïsme de la famille, nous l’ignorions tous avant que je trouve, chez

un antiquaire de Tunis, un petit livre imprimé en 1532 à Valence dans

lequel l’auteur, un certain Fernando Loupès, raconte cette effroyable

histoire. Je n’aurais jamais acheté cet ouvrage si, en discutant avec le

marchand, il ne m’avait rappelé que mon nom de Lopez venait de

Loupès. Mon père possédait un très vieil acte de propriété manuscrit sur

parchemin où figurait le nom du premier de nos ancêtres connus et

lorsque je suis rentré à la maison, je le lui ai demandé. L’antiquaire avait

raison, il s’agissait bien du même Ferdinando Loupès, imprimeur établi

en 1546 à Sidi-Bou-Saïd. Le chandelier à sept branches qui précédait

son nom ne laissait aucun doute sur ses origines et c’est la raison pour

laquelle je suis ici. »

— Pourquoi ne pas l’avoir raconté aux Français ? — Le commandant ne souhaitait pas que cela sorte de notre conversation.

Et je voyais bien qu’il savait autre chose.

— La vérité sur la vallée interdite, n’est-ce pas ? — Oui. Le petit livre décrivant l’odyssée de ces enfants juifs déportés en

faisait état, sans la situer précisément, et le commandant ratissait

systématiquement chaque parcelle de jungle. Il gribouillait d’ailleurs une

grande photographie aérienne au fur et à mesure de ses explorations. — Où est cette photo ?

— Je n’en sais rien. J’ai cherché dans sa chambre et il n’y a rien de tel. Tout

y est rangé comme s’il devinait qu’il ne reviendrait plus. — Depuis quand avais-tu compris pour la radioactivité ? — Depuis 1986, lorsqu’un pêcheur un peu plus curieux que les autres avait

remonté le petit fleuve depuis la mangrove où les colons juifs s’étaient

installés. Ses graves brûlures ne laissaient aucun doute et lui aussi est

mort sans avoir rien révélé de ce qu’il savait. Je crois que son infraction

au tabou entourant la vallée le poussait encore plus vite vers la mort. — C’est pour ça que tu as un compteur Geiger dans ton bureau ? — Tu l’as remarqué ?

— J’en ai manipulé plusieurs et je sais les reconnaître au premier coup

d’œil. Je vais essayer de retrouver José et j’emporterai le compteur car je

n’ai pas l’intention de mourir. L’idéal serait pourtant de mettre la main

sur les documents qu’utilisait le commandant. Je vais aller voir sa

chambre.

— Même si je te préviens que c’est inutile, tu le feras quand même. Si tu

trouves le passage dans la montagne et t’aventures dans la jungle, prends

garde tout de même aux pirates qui peuvent s’être établis dans

l’ancienne colonie.

— Je ne m’en approcherai sans doute pas, car un rivage n’est jamais appelé

vallée. Celle-ci doit se situer en bas des pentes du Pic Príncipe. — Katia, il y a encore une chose que tu dois savoir. — Un autre secret ?

— Pas vraiment et, si tu restes à Príncipe pour soigner les pêcheurs, ce sera

vite une évidence pour une jeune femme médecin. — Un remède ?

— Presque. Amado et tous ceux qui ont la même filiation sont des mutants. — Tu plaisantes ?

— Pas le moins du monde. Il s’avère que dans un passé très lointain, un de

ses ancêtres a dû être en contact avec une source radioactive et son

métabolisme a changé. Peut-être est-il mort d’un cancer généralisé mais

avant il a eu des enfants auxquels il a transmis des gènes modifiés. — Pour le constater, il faut faire des analyses génétiques, des tests ADN… — Ce sera à toi de les réaliser et le docteur français m’a révélé que le corps

d’Amado s’avère capable de se régénérer très vite après une blessure. — En inhalant ou ingérant des gaz hautement chargés, c’est impossible. Le

commandant en est un exemple frappant. Si, comme tu l’affirmes, la

radioactivité peut générer des mutants, elle doit être parfaitement

maîtrisée.

— Le hasard peut suffire et avant que les hommes décident d’interdire cette

vallée, il leur a fallu constater que ceux qui allaient trop loin ou dans un

endroit particulier de celle-ci, périssaient très vite. C’est pour le savoir

que j’ai essayé de la trouver.

— Je te crois. Qu’est-ce qui va se passer à présent ? — Les Français vont se charger des pirates et libérer ainsi l’accès probable

de la vallée par le fleuve.

— Pourquoi n’as-tu jamais essayé de passer par là ? — Je n’en ai jamais eu le courage, Katia, et José ne le voulait pas. — Pourtant il a aidé le commandant. — ème José savait que Robert descendait des juifs du 16 siècle.

 

OceanofPDF.com