Opération

Jean-Marc Bourdet · Chapitre 5 sur 33

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Opération

Le gouverneur

 

Santos possédait un tempérament positif et généreux renforcé d’une joie

de vivre communicative. Sa grande carcasse voûtée par les années se reposait dans un fauteuil sous l’abri de la véranda.

La violence d’une rafale courba les palmiers à huile et les bananiers,

balayant violemment la roça, mouillant son visage creusé de longues rides, sa barbe parfaitement taillée et ses cheveux blancs réunis en queue de

cheval. La pluie trempa également le « Diario de Noticias 29», seul lien d’informations qu’il conservait avec le Portugal, son pays d’origine, tant la télévision et la radio l’insupportaient avec leurs flots de paroles inutiles et de musiques bruyantes couvrant d’un écran de fumée les réalités sociales, politiques et économiques d’une Afrique dépecée par les grandes puissances de tous les continents.

Il gronda gentiment le dieu des vents, soupira, se leva et, s’appuyant sur

sa canne de cèdre au pommeau d’argent, se rendit dans le salon où le Bouddha d’ivoire rayonnait, l’appelant à la méditation matinale avant d’ouvrir son cabinet de consultation. À 98 ans, il continuait à exercer la médecine dans cette île de Príncipe où son savoir était apprécié par une population pauvre, incapable de payer ses consultations autrement que par le troc d’une poule, d’une douzaine d’œufs, de quelques poissons, d’un peu de riz, de quelques menus travaux ou même d’un simple sourire. Qu’importait, sa longue vie ressemblait à un roman dont la fin ne lui serait connue que lorsqu’il en aborderait le seuil, et ce n’était pas pour aujourd’hui.

La première partie de son existence avait été celle d’un jeune garçon

lisboète insouciant auquel tout réussissait, riche d’expériences amoureuses et d’une boulimie de connaissances que son esprit de synthèse et son désir d’humanité avaient conduit à l’exercice de la médecine ; la suivante, dans une Europe empêtrée dans la Seconde Guerre mondiale, s’avéra totalement différente, baignée d’inquiétude et de drames familiaux qui avaient obligé la famille à émigrer vers les îles de ce golfe de Guinée où elle s’était fondue dans la communauté des colons, maîtres de cet archipel, avant de militer pour leur indépendance ; enfin, une dernière période, sereine et active, dans cette exploitation agricole isolée de Príncipe et le bonheur du petit dispensaire qu’il finançait pendant que Florbela, son épouse, s’occupait de gérer les plantations de bananes, café et cacao, tout en assurant le secrétariat médical du cabinet. Florbela… l’amour de sa vie rencontrée par hasard alors qu’il cherchait à contourner le Pic Príncipe sans succès. Au moment de rebrousser chemin, elle lui était apparue, venue de nulle part. Il avait été surpris et subjugué par sa beauté. Fine et fière, ses longs cheveux noirs ondulés formaient l’écrin d’un visage au teint clair, aux yeux gris vert pétillant de malice et dont le sourire radieux disait l’amour de la vie. Il se souvenait de chaque détail, de sa robe tissée de couleurs chatoyantes, de son collier d’or qui brillait sous le soleil, de ses sandales et de sa besace de cuir et puis de sa voix coulant comme l’eau d’un doux ruisseau. — Seriez-vous perdu, señor ?

— Non, je vous cherchais.

Pourquoi avait-il osé prononcer ces paroles, lui, si timide avec les

femmes ? Et pourquoi lui avait-elle répondu :

— Moi aussi. Accepteriez-vous que nous fassions ensemble la route de la

vie ?

— C’est mon désir le plus cher.

— Alors, venez et partageons nos joies comme nos peines.

Florbela avait pris sa main et tous deux ne s’étaient plus jamais quittés.

Sa science de la nature l’étonnait ; sa délicatesse et son autorité naturelle en avaient fait une gestionnaire sage et attentive au bonheur des employés agricoles qui la chérissaient. Bientôt elle rejoindrait l’esprit de ses parents, ainsi qu’elle le disait parfois comme pour s’assurer qu’il la comprenait : « Là-bas, dans le sanctuaire de mon peuple, là où tu ne peux venir mais d’où je veillerai sur toi. » Il avait bien essayé d’en savoir plus mais elle se contentait de sourire, donnant à son visage à présent ridé et fatigué un instant de jeunesse.

Santos cultivait quant à lui de solides et anciennes amitiés avec les

autorités politiques de São Tomé ; des femmes et des hommes qu’il avait vus grandir et qui appréciaient son rôle de vieux sage au caractère incorruptible et à l’immense générosité. Santos aimait les habitants de cette île au climat rythmé par les saisons sèches et les pluies, toujours humide et chaud tout en étant rafraîchi par des vents doux. Il interrompit sa méditation, se fit un café et retourna rêvasser dans son fauteuil, retrouvant ses souvenirs d’enfance : l’été et les abeilles bourdonnant sur les parterres de fleurs sauvages ; les grappes de raisin dans les rangs des vignes aux feuilles déjà colorées des ocres de l’automne ; les olives dont l’huile odorante et amère lui donnait le vertige ; ses pas s’enfonçant dans le tapis blanc des neiges d’un début d’hiver précoce ; les chants de noël entonnés dans la chapelle antédiluvienne dédiée autant à Marie qu’aux fées des époques plus lointaines avec lesquelles sa grand-mère parlait alors… le printemps et l’éclosion des feuilles tendres, des émois de jeunesse et de l’amour qu’il faisait bon partager dans la grange, à l’abri du regard des adultes… Les quatre saisons du Portugal, les soirées dans la « Parreirinha da Alfama », petite « casa do fado » de son oncle Argentino, perdue au fond de l’Espírito Santo, une ruelle en cul-de-sac de ce quartier populaire au Bairro Alto. Dans les îles, la nostalgie s’était imposée, rompant avec la tragédie du fado d’Amalia Rodrigues, nostalgie d’un homme en exil, constamment rappelée par le rythme musical de la morna et chanté divinement par Cesaria Evora depuis le Cap-Vert, un pays plus pauvre que São Tomé, créant ainsi le Sodade, sentiment mélancolique de l’exil :

 

Quem mostra' bo esse caminho longe?

Quem mostra' bo esse caminho longe?

Esse caminho pra São Tomé

 

Sodade sodade

Sodade dessa minha terra, São Nicolau 30

 

Le Portugal lui manquait parfois sans qu’il regrette de vivre dans cette île

confetti émergeant d’une chaîne géante de volcans. Il appréciait ce bout de rocher, petite poussière verte ponctuant l’océan noir de l’immense golfe de Guinée aux nuages enflammés par le reflet des torchères des puits de pétrole qui alimentaient la bougeotte des sociétés modernes…

Le minuscule pays de São Tomé ne tentait pas de se lancer dans un

capitalisme méprisant qui sous-tendait aujourd’hui tous les rapports économiques et sociaux du monde. Les deux îles préféraient la douceur d’une vie sans violence face aux hoquets des délinquances inévitables qu’entraînaient les écarts entre riches et pauvres. Le bonheur de vivre, l’insouciance et l’indolence santoméennes entendaient tenir tête à la soif inextinguible de richesse et à la frénésie crescendo du XXI ème siècle.

Mais les peuples peuvent-ils véritablement choisir leur destin ? Santos

savait que l’or noir se raréfiait, aiguisant plus encore les crocs des sociétés pétrolières alors que des réserves semblaient reposer dans la zone économique exclusive de São Tomé. Les vautours du pétrole viendraient tôt ou tard pervertir les rapports humains de l’île, balayer la poésie de l’Auto da Floripes et effacer le lunguyé, la langue locale qui, pourtant, marquaient de leurs empreintes plus de cinq siècles de spectacles, d’histoire et de rapports humains. La tragédie colorée, dont les acteurs masqués s’affrontent dans des combats épiques entre Chrétiens et Maures sous le règne de Charlemagne, rappelait sous ses allures désuètes et ses costumes chamarrés et anachroniques une actualité brûlante embrasant le Sahel.

Santos sentait la puissance de la forêt dont la lisière touchait le toit de la

véranda et environnait la grande maison multiséculaire dont les murs de pierres auraient pu raconter bien des drames. Il respira à pleins poumons l’air chargé des odeurs d’humus, de fruits mûrs et de sel. Son espace de liberté résisterait-il à la poussée du siècle ? Sa main caressa le bois usé de la rambarde et sourit aux esprits de cette demeure prête à laisser la jungle la submerger au moindre soupçon d’abandon.

L’odeur de la forêt détrempée imprégnait ses vêtements, s’immisçait

jusque dans les plats qu’il rehaussait d’épices et dans le vin de palme qu’il consommait sans trop de modération.

Lisboa restait la capitale lointaine d’un pays ayant renié son père. Sa fille

Amalia y vivait, commercialisant les produits de la roça. Il aurait pu y aller, loger dans le bel appartement donnant sur le Douro, retrouver ses souvenirs d’enfant et se réconcilier avec la ville. Pourtant il mourrait sans la revoir tant il lui en voulait de son indifférence lorsque ses parents avaient été forcés à l’exil. Il tira un cigarillo de l’étui glissé dans sa poche de chemise et l’alluma, rompant un instant la pénombre par la lueur soufrée de l’allumette.

L’odeur prenante et douce du tabac lui rappela sa rencontre avec Che

Guevara faisant escale à Príncipe alors qu’il se rendait secrètement au Congo. Loin de l’image mythique du héros cubain au béret légendaire sur de longs cheveux bouclés et à la barbe noire emmêlée d’où émergeait un cigare, il s’était trouvé face à un homme aux cheveux courts et au visage rasé, presque élégant dans un costume bon marché de Moscou. Ses petites lunettes rondes lui donnaient même un faux air de Trotski. Le leader révolutionnaire, qui débarquait d’un cargo mouillant en baie de Santo Antonio, semblait indécis et souffrait de violents maux de tête consécutifs à un mal de mer que le tabac ne pouvait guérir. Il ne pouvait arriver malade dans un Congo où Patrice Lumumba, opérant un rapprochement avec l’URSS, avait été éliminé par son rival Mobutu soutenu par la CIA. Le pays, en proie à une guerre civile permanente et brouillonne ne lui semblait pas assez sûr et le Che attendit d’avoir repris quelques forces chez le médecin de cette île paisible avant de songer à repartir. Santos ne comprenait pas le désir révolutionnaire d’aller combattre dans un pays lointain, sans aucune conscience de ce que pouvait engendrer à court et à long terme des guerres civiles fomentées par une autre guerre, froide celle-ci, opposant les Russes et leurs alliés marxistes aux Américains et aux puissances néocoloniales. La CIA finira par gagner, avait-il osé dire à ce confrère ayant abandonné le serment d’Hippocrate. Loin de se mettre en colère, le Che avait hoché la tête gravement et répliqué : « C’est possible ; cependant la messe n’est pas dite et si la révolution mondiale échoue, ce ne sera pas de mon fait. »

L’évocation de cette rencontre le fit sourire. Guevara, pour le remercier

de ses soins, lui avait offert une boite de cigares, en plus des dollars pourtant considérés par les marxistes comme malodorants et Santos, qui ne fumait pas à cette époque, finit par en allumer un tout en regardant depuis

sa karriobé31 le jeune homme monter allègrement la coupée du cargo soviétique. Le soir même, le « commandante » parti, Santos avait vomi tripes et boyaux. Mais le mal était fait et le tabac devint la part maudite de sa liberté d’homme. Aujourd’hui, cela faisait 54 ans qu’il fumait et il ne ressentait aucun symptôme d’un quelconque cancer du poumon.

La sonnerie du téléphone le tira de sa rêverie. Ce qu’il entendit le fit

blêmir. Une sale affaire de piraterie venait de se produire dans le sud-ouest de Príncipe. Amado en était la victime. Un navire de guerre français, croisant non loin, avait pu le secourir mais il y avait trois morts, dont sa femme et son fils.

Le président était ému, Santos plus encore en songeant à la détresse

d’Amado. Les marins français cherchaient à repérer le navire pirate et Evaristo émettait l’idée de demander officiellement leur aide afin de mettre fin à tous les trafics ainsi qu’à la pêche illicite qui détruisait sans scrupule les ressources halieutiques du pays. La situation dégénérait rapidement et rien ne semblait arrêter ces délinquants probablement en quête d’une base pour asseoir leur domination sur São Tomé. Santos rongeait son frein. Il savait la difficulté qu’avait le Président pour guider son pays dans les méandres internationaux truffés de chausse-trappes. Il exprima son opinion avec amertume :

— Evaristo, il y a longtemps que j’ai préconisé la constitution d’un corps de

garde-côtes équipés de patrouilleurs rapides et bien armés pour défendre

notre liberté. Nous dépendons des ONG comme « Greenpeace » ou « Sea

Shepherd » pour embarquer des soldats afin de contrôler les flottilles de

bateaux poubelles qui ratissent nos fonds. Nous allons bientôt toucher un

premier navire, un peu vieux sans être périmé, qui sera l’amorce de notre

indépendance vis-à-vis des marines occidentales, russes ou chinoises.

J’ai entendu dire que nous venons de perdre le Cabral, notre ravitailleur

en fuels et essences, indispensable à la survie du pays. — La France propose d’intervenir en soutien de notre pays. — La France ? J’aurais préféré le Portugal qui a une dette vis-à-vis de nous. — Moi aussi, mais ils traînent les pieds. Savoir les Français à l’œuvre ne

peut que les vexer et les inciter à accélérer leur aide. — Leur patrouilleur ne nous sera livré que dans six à huit mois et tu as

raison, les Français sont capables de museler les trafiquants comme les

flottes de pêche illégales. Et la contrepartie ?

— Ils ne demandent rien.

— C’est rare et tout à leur honneur. Comment se traduira leur aide ? — Ils proposent que leur porte-hélicoptères Mistral fasse escale dans la

baie de Santo Antonio et étudie avec nous la meilleure façon de mettre

fin à la piraterie. Ils retrouveront sans doute aussi le Cabral et en

attendant vont nous livrer le carburant qui risque de manquer dans les

jours qui viennent. Dois-je accepter ?

— Je serais tenté de te dire « Oui ». C’est cependant à toi qu’incombe la

décision.

Santos se souvenait d’avoir croisé un de ces navires lors d’une traversée

vers le Gabon. Comme d’habitude, Evaristo ne pressait pas la conversation, sachant la valeur du temps et devant regarder par la fenêtre de son palais tout en réfléchissant. Il avait besoin de ce contact visuel avec son île pour prendre ses décisions les plus graves. Combien de fois n’avaient-ils pas tous deux parcouru le marché tout en échangeant sur un dossier à boucler ? Les sourires des Santoméens qu’ils croisaient ravissaient Evaristo et accepter un verre de jus de mangue offert dans un gobelet de bois par une vieille dame valait plus pour lui que du champagne présenté dans une coupe de cristal par un serveur en gants blancs lors d’une réception internationale. — Voici ma décision : je vais rappeler leur ambassadeur à Libreville et leur

en donner l’autorisation. Je te délègue les pleins pouvoirs pour suivre ce

dossier.

— Je recevrai les officiers du navire. Ce sera pour moi l’occasion

d’améliorer mon français et je te représenterai auprès d’eux pour le bien

de notre pays.

— Merci, Santos, et que Dieu nous garde.

Lorsqu’il raccrocha, Santos laissa libre cours à son émotion. Sa voix

n’avait pas tremblé alors que son cœur saignait en pensant à Amado, Zinga et Bola. Les Français connaissaient les moindres recoins du golfe de Guinée. Avec leur concours, São Tomé pourrait reprendre le contrôle de son économie de la mer. Il n’était que temps de le faire, avant que tout ne leur échappe.

 

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