Opération

Jean-Marc Bourdet · Chapitre 26 sur 33

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Opération

La destinée

 

Katia et Madalena venaient d’atteindre le fleuve. La jeune femme, peu

sportive, était en sueur malgré la pluie et, après plus de deux heures de progression difficile entre les arêtes tranchantes et les failles plongeant au cœur de la terre, elle tenait à peine debout. La jungle se révélait aussi une véritable cacophonie que la présence des deux femmes ne semblait pas devoir faire cesser. Elle s’arrêta.

— J’étais persuadée que les oiseaux et les autres animaux se taisaient

lorsqu’un intrus pénétrait dans leur territoire.

— Ils savent qui je suis ; ce sont leurs esprits avec lesquels je parle. Je leur

dis que je les aime et que je suis là avec une amie afin de retrouver le

corps de José. Ce qui m’étonne, c’est que j’entends qu’il n’est pas mort.

Il est encore là, sans que je le voie et j’ai le pressentiment qu’il ne

reviendra jamais.

— Je préfère que tu arrêtes de me parler de ça ici. La jungle me stresse bien

assez sans que tu en rajoutes.

— Tu as peur de la mort ?

— Oui.

— Elle est pourtant là, tout près de nous sans qu’elle ne manifeste l’envie

de nous ôter notre vie. Ce n’est pas le moment et elle le sait. — La mort tout près de moi ! Je ne suis pas assez courageuse pour

continuer, Madalena.

— Alors, restons un instant sur la rive et mangeons des fruits tout en buvant

du vin de palme. Il te donnera du courage.

Elles s’assirent sur de grandes pierres plates aux étranges teintes jaunes

striées de larges lignes bleues. Katia sortit le compteur Geigeir qui crépita légèrement. Une radioactivité supérieure à la normale était bien présente dans cette roche. Elle comprit en observant mieux les arêtes de celle-ci qu’elle avait été taillée par des hommes. D’autres, légèrement sous la surface de l’eau, formaient une voie invisible à qui n’y prêtait pas attention. Elle ne s’attendait pas à cette découverte et réfléchit longuement tout en terminant son gobelet de vin. La jungle abritait quelque chose d’autre que des animaux, à moins que ce ne soit l’entrée des enfers. Elle dut canaliser son imagination pour ne pas paniquer.

— Madalena ?

— Oui, Katia.

— Pourquoi m’as-tu d’abord laissée aller seule avant de m’accompagner ?

La logique, puisque tu connais la jungle et qu’elle t’accepte, aurait été

d’y venir sans moi. Je suis un boulet à présent. — L’Esprit désirait que tu le fasses et je ne pouvais m’opposer à sa volonté.

Lorsque tu découvriras le tombeau, ton âme s’ouvrira et tu pourras

converser avec tout ce que Dieu a créé.

— Non, Madalena, je ne saurai jamais parler en langue. Je suis médecin et

mon esprit cartésien s’y refuse. Bien sûr que j’apprends avec toi et je

t’en sais grée, seulement ma vie ne sera pas de rester à la roça. Mon

cœur attend autre chose et je sens que c’est tout proche. — Chacun doit suivre sa destinée et la tienne n’est peut-être pas de vivre

ici ; cependant, tu vois la beauté de cette eau qui glisse vers la mer en

illuminant les couleurs des pierres ? Tu sens cette odeur de terre

mouillée, d’épices et de vase ?… José aimait cette vallée. Il doit-être

entré dans le tombeau interdit, sous la grande dalle de pierre où repose la

reine… Là habite l’Esprit.

— Vraiment ?

— Oui, ceux qui l’ont scellé vivaient à l’aube de l’Humanité. — Et je devrais y pénétrer ?

— Non, seuls les gardiens peuvent le faire lorsque leur vie est proche de sa

fin. Ils s’allongent au cœur des ténèbres et abandonnent leur enveloppe

charnelle. Seul leur esprit reste vivant et rejoint celui de leurs ancêtres

pour nous aider à voir clair dans le monde. Pour toi, il suffira que tu

pries sur la pierre sacrée qui en ferme l’accès. Alors, veux-tu continuer

ou la peur est-elle trop forte ?

— Je veux bien découvrir ce secret, Madalena… si la mort ne m’emporte

pas.

— La mort est partie vers la mer où elle sait qu’il y aura des hommes qui

vont mourir bientôt ; elle le sent et fait son choix. Suis-moi pas à pas et

ne t’éloigne pas du chemin tracé sous les eaux.

Madalena ôta ses sandales et entra pieds nus dans l’eau. Katia fit de

même et, une fois sur les dalles de la voie, elles descendirent prudemment le courant. Puis Madalena bifurqua vers une île qui émergeait, tel un dôme ancestral. L’arrondi de celui-ci ne laissait aucun doute sur son caractère artificiel. Son sommet était couronné d’une longue pierre plate.

— Monte pieds nus sur elle, signe-toi, lève tes bras vers le ciel, ferme les

yeux et récite le « Notre père » de toute ton âme. Lorsque tu sentiras ton

corps vibrer, quitte la pierre sans tarder.

— Attends !

Katia tira le compteur de son sac. La radioactivité était extrêmement forte

à mesure qu’elle avançait vers le bloc jaune veiné de bleu. Sous ses pieds nus le sol vibrait légèrement. Le compteur s’affolait. Elle comprit pourquoi il ne fallait pas rester longtemps perché sur le sommet du dôme.

Elle pria comme jamais, laissant venir à elle les paroles d’une prière

qu’elle avait apprise sans en croire un seul mot. Lorsqu’elle redescendit vers Madalena, elle vit une aura bleutée dessiner le contour de son corps. — Maintenant tu dois plonger dans l’eau et te débarrasser de toutes les

impuretés du monde.

— Dans le fleuve ?

— Oui, Katia.

La jeune femme entra dans l’eau et s’immergea longuement dans le

courant chaud. C’était doux et elle y plongea plusieurs fois avec délice. La main de Madalena la tira doucement.

— Maintenant nous devons partir. — Et José, Madalena ?

— Il se transforme à présent et nous devons le laisser en paix. Lorsqu’il

mourra, nos âmes s’uniront et je ne serai plus seule. Ne restons pas ici, je

sens des ondes néfastes nous entourer.

Katia écouta la jungle d’où lui parvenaient des murmures

incompréhensibles. Des taches sombres allaient et venaient… sans doute les ondes dont venait de parler Madalena.

Tout en remontant le courant, elle se retourna plusieurs fois, inquiète à

l’idée que la mort pouvait encore la surprendre. Comment être sûre qu’elle ne reviendrait pas, prise de remords, pour l’emporter dans une de ces failles qui tranchaient les poussées de basalte ? Une forme sombre ne bougeait-elle pas là-bas, dans cette touffe de plantes gigantesques ?

Une autre ne surgirait-elle pas du fleuve, tel un crocodile emportant sa

proie dans les profondeurs pour la noyer avant de la dévorer ? Elle entrevit en un éclair plusieurs ombres immenses se précipiter vers elles et elle s’évanouit.

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