Opération
Les héritiers
Dans le Caracal qui volait vers le golfe de Guinée, le capitaine de
corvette Coutard et ses deux chefs de groupes venaient d’avaler leurs sandwichs. Les couteaux tirés, ils découpaient des quartiers de mangues et observaient par les fenêtres des portières la côte qu’ils franchissaient dans le petit matin. Le gros hélicoptère de combat volait avec régularité depuis près de trois heures et le son de ses turbines engourdissait les sens. Coutard méditait sur le sens de la vie tout en contemplant les eaux sombres du golfe de Guinée… Le soleil pointait sous la barre de nuages et concurrençait déjà les torchères des puits de pétrole dont les flammes ponctuaient encore le ciel noir des reflets rouges du feu de l’enfer. L’or noir, depuis des décennies, enflammait aussi les esprits, tant les dollars, enfantés par celui-ci, permettaient à quelques familles de potentats du continent de vivre grassement et de détourner sans pudeur l’argent destiné à leurs pays.
L’Afrique, Coutard la connaissait depuis toujours. Né au Sénégal, élevé
par des grands-parents français, professeurs intègres plaçant les arts sur la première marche du podium de l’éducation, il possédait une culture ouverte sur le monde. Sans doute aurait-il pu enseigner lui aussi les arts premiers et s’enfoncer dans la jungle à la suite de Stevenson ou faire du trafic comme Monfreid dans la mer Rouge… Non, prenant conscience de la faiblesse des hommes, il s’était engagé au service de son pays et ce choix, le capitaine de corvette ne le regrettait pas. L’horizon s’éclaircissait, la mer s’étalait loin autour d’eux et bientôt ils ravitailleraient en vol.
La plupart des hommes se reposaient. Les trois heures de vol écoulées
marquaient pratiquement la mi-parcours des 1630 km séparant Ouagadougou du Mistral. Ils volaient à 8000 pieds et il faisait frais. Coutard avait étudié les documents préalables à cette opération « Soleil de Jade » qui portait bien son nom alors que celui-ci montait, blanc presque crayeux dans un ciel gris blanc un peu brouillé. — Nous allons survoler l’Océan durant trois bonnes heures et le paysage
sera monotone.
— Pour autant, je préfère l’eau au désert. Je suis entré dans la marine et ces
missions au Mali où nous bouffons de la latérite deviennent un peu trop — Tu le saurais si tu lisais un peu de choses sérieuses au lieu de regarder
la règle. Je suis heureux à l’idée de palmer quelques nautiques et de
retrouver ce goût du sel qui manque à Ouaga.
— Tu parles pour toi Péraud, moi je vais me taper la plage de sable comme
Kieffer en 44 à Sword Beach.
— Je me demande pourquoi on t’a surnommé Kessel alors que tu te plains à
longueur de temps. Lui, c’était un grand homme, un vrai journaliste
capable de mouiller sa chemise pour écrire ses articles. — Je ne me plains pas, je constate que le sable est encore pour ma pomme
et le vétéran de Kieffer, en me donnant le surnom de Kessel lors de la
remise de mon béret vert, m’a expliqué que c’était en mémoire de «
L’armée des ombres ». Pour la première fois de ma vie j’ai lu un roman
et depuis j’ai tout lu de Kessel. Chaque fois j’en découvrais un peu plus
sur ce lion amoureux des loups comme des agneaux. J’imaginais bien le
sable des plages du golfe de Tadjoura où se situe la fin du roman «
Fortune carrée », sans savoir que j’allais fouler tous ceux d’une Afrique
en ébullition… Et toi ? Pourquoi ce surnom de Péraud alors que je doute
qu’une femme voie en toi un prince charmant ? — Tu te trompes de cible. Mon surnom ne vient pas de celui de l’auteur de
« La Belle au bois dormant » mais de celui de Jean Péraud, un
photographe du Service Cinématographique des Armées, fait prisonnier
à Diên Biên Phu et disparu lors d’une tentative d’évasion… Il avait
connu les camps de concentration nazis et là, je crois qu’il ne pouvait
accepter de revivre la même chose en Indochine. Mon parrain l’avait
connu là-bas en même temps que Daniel Camus et Pierre
Schoendoerffer, tous deux au service des images. Ils se sont tapés l’enfer
d’une bataille perdue et Bigeard, prisonnier lui aussi, l’avait bien dit : «
Si Mendès-France n’avait pas obtenu notre libération, aucun de nous ne
serait revenu vivant des camps de prisonniers viets… » Nous avons reçu
des surnoms prestigieux qui nous incitent à aller jusqu’au bout de nous-
mêmes. Alors, ne me fais pas un fromage avec ton histoire de plage,
prends plutôt une pelle et un seau, façonne un château de sable et lutte
contre la marée qui va le détruire.
— De nuit sous la lune, équipé comme pour un raid de survie dans la
jungle ? Excuse-moi si je trouve ton idée de jouer avec un seau aussi
idiote que de vouloir imiter les sirènes en palmant au milieu des tortues. — Parce qu’il y a des tortues de mer là où nous devrons combattre ce
GAT ?
des films en miniature sur un smartphone.
— Je me repassais « Le chant du loup » qui n’a rien d’un film débile et où
j’étais figurant pour les images lorsqu’ils rentrent à bord du sous-marin
par le tube lance-torpilles.
— Je ne t’avais pas reconnu avec la tonne de maquillage qu’ils ont dû
dépenser pour te rendre présentable.
— Il est vrai que tu es miro comme une taupe. — Je vois autant qu’un lynx et lorsque j’aurai la vue qui baisse je me
rendrai dans une salle obscure.
— Bon, les filles, c’est fini de geindre ? Je vous rappelle que nous sommes
en OPEX et que chacun de vos groupes a une mission précise à assurer. — Si, commandanté. Tu ne nous as jamais dit quelle unité est de Reco ? — Capa et sa bande des cousins Hub. — Capa ? C’est comme une orque au milieu d’un banc de sardines. Il va
tout dévorer avant que nous n’ayons débloqué la sûreté de nos 41680. — Nous devrons nous coordonner avec lui afin de monter un assaut du
tonnerre de Dieu.
— S’il veut bien nous laisser notre part.
Le commandant sourit. Lui, son sobriquet venait de Raoul Coutard, le
chef opérateur mythique de Pierre Schoendoerffer. Avec lui, la boucle était bouclée car ce Raoul Coutard avait aussi connu Péraud et Capa sur les bancs d’une école qui s’appelait « La guerre d’Indochine ». Tous s’étaient mouillé les fesses dans les rizières. Kessel et son roman « La vallée des rubis », celle d’une Birmanie si proche. L’amour de la jungle rapprochait tous ces hommes et l’amitié indéfectible de Joseph avec Schoendoerffer remontait au tournage en Afghanistan d’un film tiré des « Cavaliers ». Lorsqu’il avait lu cette œuvre somptueuse, Coutard avait compris la psychologie de ces résistants empreints d’une violence séculaire, dévoyée par la foi d’un charbonnier aveugle ; leur rudesse et l’absence de peur, alors qu’ils ne possédaient aucune protection et se heurtaient à des soldats bien entraînés tout en étant moins mobiles. Combattant sur le sol de leur pays, les talibans ne perdraient jamais la guerre et peu leur importait la vie. La roue de celle-ci tournait inlassablement, les entraînant dans une destinée contre laquelle ils ne pouvaient rien. Abreuvés de discours lénifiants ou haineux, les cerveaux embrumés par les commentaires des journalistes à la solde de pouvoirs dictatoriaux, jamais ils ne pouvaient raisonner seuls et ainsi retrouver leur liberté. Seuls comptaient les liens fraternels forgés dans les combats et le désir de vaincre, plus puissant lorsque vous défendez votre terre contre des envahisseurs.
Comment imaginer l’existence de pirates dans un pays aussi pacifique
que São Tomé ? Contre quels ennemis allaient-ils se heurter ? La note rédigée par le lieutenant de vaisseau de Milly évoquait un groupe bien armé et très mobile capable d’opérer loin de la côte. Les premières analyses des images transmises par le satellite, l’ATL2 et le Falcon portaient à croire qu’une base récente existait sur la côte sud-ouest de l’île de Príncipe. Capa étayerait ou effacerait tout ou partie de cette hypothèse. Dans quelques heures, ils seraient à pied d’œuvre et se prépareraient à bord du Mistral. Une nuit de repos s’annonçait, elle serait bienvenue après les longues semaines de traque qu’ils venaient de mener dans le désert du Mali. La mer enfin retrouvée après la sécheresse et les températures extrêmes supportées sur des cailloux brûlants, des nuits glaciales et cette soif permanente qui leur déchirait la gorge.
Chaque foyer à peine maîtrisé renaissait un peu plus loin, alimenté par
des hommes vivant leur foi comme une nouvelle croisade contre ceux qu’ils considéraient comme des infidèles, même dans leurs propres rangs.
La civilisation retrouverait-elle la raison en venant à bout de siècles
immoraux ? Entraînée dans une fuite en avant dont il paraissait de plus en plus évident qu’elle allait à sa perte, elle détruisait tout sur son passage et piétinait les beautés de la terre. Il était un soldat conscient de son engagement afin de sauvegarder une liberté de plus en plus étriquée, réfugiée dans le dernier carré protégé par des hommes dont le cri pouvait être « La liberté ou la mort ». Cambronne, alors que tout était perdu n’avait-il pas crié « Merde ! » ?
Le message du Mistral tomba au moment où l’appareil effectuait son
ravitaillement en vol. Derrière l’énorme C130J, le pilote compensait les turbulences et pointait sa perche vers le manchon qui ondulait dans le vent. — Kessel et Péraud, nous allons faire un petit tour à Douala. — Comment ça Douala ? L’opération est reportée ? — Non, il est seulement question de ne pas nous montrer à la population de
Santo Antonio. Nous ne devrions pas en décoller avant 18 heures. — Ça va nous laisser le temps de faire un petit footing, de prendre une
douche…
— Et de manger chaud.
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