Opération

Jean-Marc Bourdet · Chapitre 23 sur 33

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Opération

Sculpter jusqu’au sublime

 

En cette fin de journée, alors que la pluie battait la toiture de palmes et

que le soleil disparaissait presque totalement derrière les nuages qui couraient s’écraser contre la montagne, Fernando mettait la dernière main à son œuvre. Yin posait, simulant la première femme émergeant de la boue. Elle adorait sentir le regard du sculpteur qui semblait lui caresser les reins et elle frissonnait malgré la chaleur moite de ce milieu d’après-midi.

Fernando polissait la cire dont il aimait la sensualité douce, le léger gras

sur ses doigts et il s’attardait volontiers sur la courbe d’une fesse, la pointe dure d’un sein, laissant monter lentement le désir de posséder totalement ce corps parfait.

Une douzaine d’autres pièces attendaient de quitter le golfe de Guinée

pour rejoindre son atelier de Manhattan où il fondrait le bronze pour le laisser couler à l’intérieur du moule d’argile recouvrant le modèle de cire qui disparaîtrait pour laisser place à de magnifiques sculptures.

Yin ignorait ce que désirait vraiment Fernando. L’artiste puisait en lui une

inspiration augmentée par le feu de la cocaïne. La drogue déchirait son cerveau et le détruisait aussi. Il y avait une similitude entre cette cire perdue et la dissolution du sculpteur.

Face à elle, subjugué par son travail, Fernando luttait pour maîtriser la

douleur qui lui vrillait le crâne. Peu à peu, la sensualité fit place à un vide vertigineux et ses propres pensées s’effacèrent. Il eut l’impression qu’une âme plus forte que la sienne venait de prendre possession de son corps et se souvint de la fin de son maître.

Fernando tenait en effet son art d’un ancien sculpteur d’origine celtique,

une sorte de druide aussi fou que lui, dont le corps reposait au sein même de sa dernière pièce de bronze, dévoré par le métal en fusion après s’être laissé recouvrir le corps de cire puis d’argile. Sa mort quelques heures auparavant, attestée par le certificat du médecin, avait permis à Fernando de réaliser cette étrange incinération dans la statue qui ornait à présent un square de Glasgow, sa ville natale. Personne ne se doutait qu’elle renfermait un corps et que celui-ci veillerait sur les hommes de son clan pour l’éternité.

La statue qu’il peaufinait représentait aussi un homme debout, les pieds

dans la fange, attrapant la main de cette nymphe et l’attirant à lui. Fernando s’était pour cela inspiré du corps musclé d’Ismaël et sentait celui de la femme se cambrer de désir. Les deux visages, puisés dans son inconscient, symbolisaient bien la fragilité d’Eve conquise par cet Adam après avoir croqué la pomme de la connaissance offerte par Lucifer. Le visage de l’homme sculpté possédait une force terrible, sauvage et libre face à la sagesse de Dieu, insensible à la douleur et à la mort. Qui était-il ? Fernando l’ignorait, seul le visage de la femme lui était familier, c’était celui de Katia, sa nièce, une beauté qui ne pouvait trouver son origine que dans l’esprit du créateur de l’univers. Qui dompterait la force de l’autre ?

Fernando vivait ce qu’il modelait de toute son âme et il savait que cette

dernière sculpture représentait aussi sa fin. Jamais il ne pourrait aller au-delà du sublime qu’il sentait vibrer au bout de ses doigts et qui épuisait toutes ses forces.

Yin le regardait avec effroi et comprenait l’immense effort du sculpteur

possédé par un esprit dont elle ne savait de qui il s’agissait.

Enfin, après un dernier mouvement sur la cire du visage de cette femme

nouvelle, Fernando laissa tomber son outil et s’assit en pleurant. Il était terrorisé par le rayonnement de grâce que chaque courbe possédait ; sa joie, en admirant la statue de cire, se conjuguait à la douleur d’avoir terminé son œuvre majeure.

Yin se leva et vint à lui. Il ne la vit pas et se laissa emporter dans un élan

d’amour dont il ne soupçonnait pas la puissance. Yin colla son corps contre le sien et épuisa ses dernières forces dans une jouissance qui le laissa totalement anéanti.

La jeune femme contempla alors le travail magistral de Fernando. Jamais

elle n’avait vu quelque chose d’aussi magique et d’aussi violent. Elle savait que son corps disparaîtrait un jour, fripé, tordu, balayé par l’outrage des ans et de le voir ainsi exposé pour lui survivre fut quelque chose qu’elle ne comprenait pas. Un mélange d’admiration et de peur. Aller aussi près de la perfection revenait à se brûler les ailes et Fernando en payait le prix fort. Pour un peu, elle aurait brisé la fragile sculpture de cire, non encore recouverte par l’argile qui la protègerait avant qu’elle ne parte en cargo pour les États-Unis.

Yin s’habilla et se préparait à sortir lorsqu’Ismaël entra dans l’atelier.

Lorsqu’il vit la sculpture, il tira la machette de sa ceinture et leva le bras pour trancher ce qu’il considérait comme un sacrilège… Prenant soudain conscience que Fernando venait de dépasser la simple création et reposait inerte sur le sol, il arrêta son geste et se pencha sur lui. — Je ne pensais pas que tu aurais pu atteindre cette perfection mais tu

devrais être mort pour avoir osé sculpter ainsi les traits d’une femme et

d’un homme. Sache que les représenter ainsi les conduira à leur perte à

moins qu’Allah, qui seul peut t’avoir donné le droit de passer au-delà du

monde profane, ne leur offre la grâce de s’aimer. Lorsque tu reviendras à

la vie, toutes tes œuvres seront en route pour Manhattan.

Fernando grogna et ouvrit les yeux. Dans son regard il n’y avait plus de

flamme, juste la lassitude de celui qui s’était dépensé sans compter pour son art. Sa voix tremblait lorsqu’il répondit à son ami. — Non, attends, je dois enrober la dernière d’argile et veiller moi-même à

leur emballage.

— Mon ami, je te conseille de rentrer à New York et de travailler à récolter

des fonds pour notre combat contre les infidèles. Tes sculptures se

vendront comme des petits pains et tu vas devenir célèbre. Attrape les

mouches avec ce miel et nous dominerons vite le monde. — Dominer le monde ? C’est absurde, Ismaël, personne ne peut vraiment

l’imaginer.

— Moi, si ! Dors à présent car je vois bien que tu n’as plus assez de force

pour remuer une oreille.

Ismaël prit Yin par la main et l’entraîna au-dehors.

— Yin, je sais que tu travailles pour ton pays et que tu en souffres. Si tu le

désires, tu peux rester ici avec moi et abandonner ceux qui se servent de

ta jeunesse pour donner aux hommes l’illusion d’être aimés. — Je n’ai pas le choix car ma famille serait anéantie par les autorités,

dissoute dans les rizières comme beaucoup d’autres. — Alors, pars avec lui et continue à œuvrer dans l’ombre. — J’aurais pensé que tu me tuerais. — Pourquoi ?

— Parce que tu es un prédateur, Ismaël.

Il rit.

— Non, je fais ce que me dicte ma foi, tout simplement. — Et pour moi, elle te dicte de me laisser partir ? — Oui. Tu m’as aidé à retrouver le désir d’aimer et je t’en suis

reconnaissant.

— Je l’ai fait par plaisir car tu es un bel homme, Ismaël ; pas comme lui qui

me répugne.

— Reste et je te ferai reine.

— Laisse-moi quelques jours de réflexion. Je vais essayer de convaincre

mes supérieurs de l’intérêt pour eux que je te suive. — Merci, Yin. Dans ton rapport, pense à leur montrer mon importance. Je

subodore qu’ils auront un jour l’idée de négocier avec mes GAT pour

conquérir l’Afrique.

— Quand je disais que tu es un prédateur.

 

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