Opération

Jean-Marc Bourdet · Chapitre 31 sur 33

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Opération

Derniers soins

 

Le pronostic vital du grand blessé était engagé. Placé dans la section de

réanimation de l’hôpital du Mistral, surveillé en permanence par l’équipe médicale, il paraissait évident pour Christophe qu’il ne survivrait pas, sauf un miracle, ce qui relevait de la compétence de Jean-Thierry, l’aumônier du bâtiment qui priait à son chevet. Le regard du prêtre croisa celui du médecin :

— Pour son âme, j’ai fait de mon mieux. Dieu m’en est témoin. — Et moi j’en ai fait autant pour son corps.

La science et la religion s’inclinaient. Romain, le jeune commando,

quittait lentement le monde des vivants. Katia secondait le toubib et il en appréciait la présence active, positive et rassurante. Ils laissèrent le Padre veiller sur le blessé et s’écroulèrent sur les chaises du bureau des infirmiers. — Vous n’êtes en rien obligée de rester, Katia, votre grand-père doit se

languir de vous revoir et vous avez été une remarquable camarade de

combat contre la mort. Aujourd’hui, je crois que nous avons fait tout ce

qui était en notre pouvoir et je subodore que vous ne restez que pour

Capa, qui ne jure plus que par vous.

— Mon grand-père veille de son côté sur Florbela et son subconscient doit

lui susurrer que je suis amoureuse d’un combattant généreux et

attachant.

— Ainsi vous l’aimez ?

— À vous je peux l’avouer, Christophe, car je sais que vous comprenez tout

par votre admirable observation qui n’a rien à envier aux conversations

avec les esprits évoqués par Madalena.

— Comment ne pas comprendre le moindre souffle qui ride votre front, fait

trembler vos lèvres et ciller vos paupières ? Comment ne pas distinguer

cette aura de l’amour qui vous illumine lorsque vous croisez son regard

et touchez sa main. Je comprends ce que vous offrez à un blessé qui ne

retrouvera jamais le bonheur de combattre.

— C’est beau ce que vous dites et je vous en remercie du fond du cœur.

Pourquoi êtes-vous militaire ? Pourquoi pas poète, musicien, peintre ? — Par goût pour sauver ceux qui se battent pour que nos concitoyens

dorment en paix. Dans la vie, il y a parfois des croisements de sentiers et

nous avons alors le choix de celui chargé d’épines et d’un autre plus

facile et moins motivant. J’ai choisi les épines car ce challenge ne me

fait pas peur. La guerre est toujours un échec de la raison ; elle se

développe lorsque l’intelligence, mêlée à l’amour des autres, fait place à

l’intelligence au profit de la haine. Alors, je suis comme un Don

Quichotte cherchant à combattre des hordes de géants et pour protéger

ceux qui combattent pour que la liberté essaye tant bien que mal de

s’installer sur cette terre dévastée.

— Votre force est plus grande que la mienne. Je ne suis qu’une chanteuse

de Fado diagnostiquant les manques dans le cœur des amoureux. Ma

médecine s’inscrit à la fois dans les sentiments et dans la science des

réparations du corps humain. Je suis une funambule. — Restez-le. Il n’y a rien de plus grotesque que les certitudes car elles

conduisent aux intégrismes de toutes natures.

— Docteur, si un jour je me marie avec Capa, j’aimerais que vous soyez

l’un de mes témoins.

— Ce sera un honneur. Vous avez ma parole que je serai là, quel que soit

l’obstacle à franchir.

Katia le serra dans ses bras et l’embrassa. C’est le moment que choisirent

Matthieu et le Padre pour apparaître à la porte du bureau. Ils s’arrêtèrent net et le commandant se racla bruyamment la gorge. — J’espère ne pas déranger cet élan amoureux. — Matthieu, Padre… Ce chaste baiser est celui qui suivait la révélation de

l’amour de Katia pour Capa.

— Oui, commandant. Nous sommes faits l’un pour l’autre. — C’est à vous de décider de votre destin. Ce que je peux tout de même en

dire c’est qu’il aura besoin de vous pour se reconstruire. — Merci, commandant.

— Pourtant, ce n’est pas pour la fête que je suis là. Mon cœur est à la peine

car notre jeune camarade vient de mourir.

Un long silence succéda à ces paroles graves. Matthieu reprit :

— Le Padre vient de m’en informer. Nous évacuerons sa dépouille vers

Libreville demain matin à bord du Caracal et lui rendrons tous hommage

sur le pont d’envol.

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