Opération
Sous presse
L’usage voulait que le bâtiment reçoive à bord les notables locaux, lors
d’une escale, et les deux jeunes enseignes de vaisseau, en charge de la communication du bord, avaient lancé les invitations au moyen de la liste fournie par le commissaire et visée par le commandant. La demande d’interview d’un journaliste surprit Matthieu alors qu’il achevait de prendre son véritable petit-déjeuner. Il n’était que 6h45 et la jeune enseigne venait
de recevoir le mail du CEMA72 donnant son accord pour l’accueillir à bord. — Nous n’avions pas de journaliste dans la liste, ce qui ne m’a pas étonné
vu qu’il n’existe pas vraiment de médias dans l’île. — J’ai vérifié, commandant, Agencia STP Press est une agence active sur
São Tomé à laquelle sont connectés les autres médias de l’archipel.
Carlos Nguema est le fils du ministre de l’information ; il possède une
carte de presse et a étudié à Dakar.
— Ce qui veut dire qu’il parle français ? — Oui, commandant.
— D’accord. C’est fiable ?
— J’ai regardé ce qu’il en est sur internet. Ils ont un site bien fait et cela
semble professionnel. Les autres médias présents sur les îles sont une
chaîne de télévision peu diffusée, quelques hebdomadaires un peu
bricolés et surtout des radios diffusant des informations comme la météo
et les avis de décès. C’est enjoué et bourré de musique africaine et du
Cap Vert.
— Nous en avons eu un bon échantillon hier chez le gouverneur. D’où
tient-il l’information sur notre mission de police au service de São
Tomé ?
— Le bureau de presse de l’état-major évoque une rencontre entre le
directeur de l’agence de presse et le président Carvalho. — Ces politiques sont incontrôlables et incorrigibles. Ils risquent de nous
dévoiler trop tôt. Il va nous falloir louvoyer avec habileté pour entraîner
ce journaliste sur de fausses pistes en attendant de conclure l’opération.
La moindre fuite serait catastrophique.
Cécile le regarda d’un air interrogateur. La tension de Matthieu lorsqu’il
avait lu le mail ne laissait aucun doute sur le caractère délicat que présentait cette visite.
— Je peux t’épauler pour l’interview et nous aurons autant à apprendre de
lui que lui de nous.
— Je préfèrerais que tu restes en retrait vis-à-vis de la presse. Agnès fera
très bien l’ingénue et je me calerai avec elle sur le discours à tenir. Elle a
déjà distribué des fournitures à Santo Antonio et sera très crédible. — Bien pris. Et toi, Christophe ?
Le toubib fit la moue et Matthieu répondit pour lui.
— Christophe est imperméable à toute communication mais tu as raison, sa
présence sera un gage supplémentaire de notre action humanitaire. Je
commencerai et ce serait bien que tu dises quelques mots pour enfoncer
le clou. Ça irait pour toi, Christophe ?
— Je me plie à la force des baïonnettes et ne parlerai que de notre blessé, de
médecine, de vaccins, de sérum… Je l’assommerai de noms barbares, de
procédures incompréhensibles pour le commun des journalistes et Agnès
l’enjôlera afin que notre capitaine puisse préparer ses reconnaissances en
toute quiétude.
— Merci, Christophe. J’apprécie que tu participes à la communication…
qui t’est si chère.
— Très chère, trop même.
Cécile aimait bien le toubib et sa manière de vivre son embarquement
comme une sorte de vieux marin buriné par les mers. Il y avait en lui du Conrad, cet écrivain à la plume chargée de nostalgie et un peu amère. L’irruption d’un journaliste dans une mission devenait classique et la communication ne pouvait plus être ignorée. Elle constatait que Matthieu aimait ce « jeu » verbal et s’amusait de pouvoir faire sortir Christophe de sa coquille. Le toubib lui rappelait le vieil ambassadeur de France réfugié à Tadjoura, au bord de ce golfe qui s’ouvrait à sortie de la mer Rouge fermée par le Bab-el-Mandeb ; l’océan Indien et les chants des Djiboutiens qu’elle avait transformés en Requiem. Christophe n’aurait aucune peine à convaincre un journaliste de sa mission humanitaire. Sauf si… — Cependant, je suppose que ça ne peut marcher que s’il n’a pas déjà trop
d’informations sur la raison de notre mouillage. — Bien sûr, Cécile, et qu’il n’ait pas déjà pondu un premier papier, ce qui
nous mettrait en difficulté vis-à-vis des pirates en les alertant sur nos
intentions.
— Ses questions nous donneront la réponse et, au besoin, je pourrai aussi
lui parler afin que dans ce cas il ne cite que l’aide humanitaire tout en lui
offrant de lui révéler ensuite le fond de notre mission lorsqu’elle aura
abouti.
— Un deal ? C’est une bonne solution. À quelle heure pourrions-nous
programmer cette interview, lieutenant ?
— Il n’a rien demandé d’autre que d’être à bord avec les invités que
l’EDAR ira chercher sur la plage de Santo Antonio à 16h30,
commandant.
— C’est bien. Didier, as-tu le plan de vol du Caracal ? — Oui. Il décollera de Ouaga à 5 heures, ravitaillera en vol à 8h10 et, si
tout se passe bien il appontera à 11h20.
— Non, ça ne va pas, je ne tiens pas à ce qu’un œil exercé repère que c’est
l’appareil des forces spéciales. Une photo et nous serions démasqués ;
alors nous allons différer l’appontage. Avise le COM que nous ne
recevrons l’appareil qu’après 19 heures ; qu’il se détourne sur Douala et
qu’il attende notre feu vert pour décoller… Olivier ! — Matthieu ?
— 73 Préviens le corvettard qui les commande que lui et ses hommes
pourront se dégourdir les jambes au Cameroun. Je suppose qu’ils
n’auront rien contre.
— Ce sera fait, Matthieu. Tu recevras le journaliste au carré ? — Non, juste à l’écart de nos invités dans le hangar. Un petit verre de
l’amitié et de superbes petits fours s’imposent. Le côté « bon enfant » de
ce cocktail sera bien à même d’endormir les soupçons de notre visiteur.
— 74 N’en doutons pas. La cuisse est un orfèvre en la matière et notre
commissaire a prévu large.
— Parfait ! Lieutenant, vous pouvez confirmer au capitaine d’armes et à
l’officier de garde que ce journaliste sera autorisé à monter à bord avec
les invités. Cela vaut pour notre « chat noir » qui va les embarquer à
bord de l’EDAR. Je vous confie la responsabilité de cette réception.
Voyez avec le commissaire et que cela soit vraiment parfait car c’est
l’image de notre pays qui est en jeu.
— Bien, commandant.
— Olivier, est-ce que l’équipe de l’EDAR a bien relevé le point
d’accostage ?
— Oui, nous avons une zone blanche à proximité de la route littorale. Le
capitaine d’armes a détaché deux de ses hommes pour la maintenir libre
de toute autre embarcation et assurer le contrôle d’accès.
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