Opération

Jean-Marc Bourdet · Chapitre 4 sur 33

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Opération

Cécile de Milly

 

Damien, l’ambassadeur de France au Gabon, était un homme d’une

soixantaine d’années, au crâne légèrement dégarni et aux yeux vert très vif, bien qu’en partie cachés par des lunettes teintées cerclées de noir. Avec ses cheveux blancs, longs et ondulés, il personnifiait l’universitaire parisien riche de connaissances livresques, spécialiste en science politique, cultivé et d’aspect austère. Cependant, et contrairement aux apparences, Damien s’avérait un homme sensible et la perte de son attaché militaire l’avait ébranlé. Le vieil officier avait été retrouvé presque mort dans la jungle de la partie sud-ouest de l’île de Príncipe. Depuis, rapatrié en France dans un état critique, Robert n’avait pas repris connaissance et se mourait.

L’ambassadeur s’appuyait sur lui et perdre un tel pilier lui donnait le

vertige. Le vivier contenait peu de militaires autant au fait des arcanes de la vie africaine, des rythmes indolents écrasés par la moiteur équatoriale, ainsi que des palabres éternelles et des attentes interminables. Former un novice pourrait demander beaucoup de temps et engendrer des erreurs majeures dans la communication avec des pays meurtris par un colonialisme violent et un néocolonialisme sournois qu’ils n’avaient pas encore totalement oublié.

L’officier envoyé par Paris possédait un solide dossier sans pour autant

maîtriser la diplomatie. Son cursus linguistique le surprenait néanmoins par sa richesse : le lieutenant de vaisseau parlait l’anglais, le russe, l’italien, l’espagnol et le portugais. Il était tout de même perplexe face à ce que ses missions précédentes révélaient des capacités opérationnelles de Cécile de Milly ; saurait-elle se tenir à la bonne distance, assister, conseiller et ne pas plonger tête baissée dans l’action ?

Face à lui, la jeune femme blonde au visage énergique et au regard droit

ne bronchait pas. Impeccable dans son uniforme blanc, elle se concentrait visiblement sur sa prise de notes et Damien prenait plaisir à raconter : « São Tomé et Príncipe est un pays lointain dont les îles restent à l’écart de l’agitation des pays du continent noir. Son président : Evaristo Carvalho est un homme d’expérience qui se rapproche de la France par pragmatisme puisque la majorité des pays qui bordent le golfe est francophone. Après des années de dictature, la vie y semble paisible bien que les récentes découvertes pétrolières aient entraîné un début de criminalité. » La jeune officier plongea son regard dans le sien et intervint : — Le golfe de Guinée ne me semble pas si calme que ça. D’après le dossier

de la DRM18, les actes de piraterie, de pêche illégale, de surpêche et de

trafics en tous genres sont en nette progression. — C’est exact pour les parages du Nigéria, capitaine, cependant je persiste

et signe : les îles chocolat 19 restent des parenthèses de rêve ; un mélange

de passé colonial et d’un soupçon de modernisme tenant compte du

patrimoine culturel de toutes les ethnies présentes aux côtés des

occidentaux. Cette richesse humaine se compose principalement

d’Angolares, de Bubis, de Fang, de Cap-Verdiens et de métis ; leur

langue consensuelle, le créole, mêle une bonne part de portugais avec

des idiomes riches de couleurs, de sons et d’images. — N’est-ce pas aussi dans cette région que les Portugais ont commencé le

commerce des esclaves ?

— Entre autres. São Tomé et le Cap Vert leur servaient de plaque tournante

pour la traite des noirs échangés par des potentats locaux contre des

babioles et des armes déclassées. Les esclaves emplissaient ensuite les

cales des navires en route vers l’Amérique du Sud. — L’Amérique du Sud ?

— Lors des conquêtes espagnoles et portugaises, les conquistadores

semèrent la mort par l’épée avant de propager des maladies inconnues

comme la syphilis, qui a décimé les Indiens. Mettre en valeur le

Nouveau Monde nécessitait de trouver une main d’œuvre robuste

habituée à un climat proche de celui qui règne ici. — Et comment leurs… descendants, voient-ils ce passé ? — Cela dépend de la manière dont la décolonisation s’est opérée et de la

repentance de ceux qui se sont enrichis par ce commerce barbare. — Faut-il pour autant abuser de la repentance ? Les générations actuelles ne

sont pas responsables des actes auxquels elles n’ont pas participé. — C’est vrai et, à part quelques extrémistes, ce passé est trop lointain pour

qu’il ravive les tensions avec d’anciennes puissances coloniales. Pour ce

qui nous concerne aujourd’hui, le gouvernement de São Tomé gère son

pays avec prudence. Un brin d’amitié avec les Portugais par-ci, un brin

avec les Français par là… et pas de désir de raviver les tensions après les

années difficiles de dictature.

— Des richesses ?

— Très peu. Quelques vieilles plantations de cacao et de café, tombées la

plupart dans l’oubli même si, depuis quelques années, de jeunes

entrepreneurs régénèrent les domaines agricoles. Ses eaux recèleraient

cependant une belle réserve de pétrole et cette information a éveillé

l’attention des grandes compagnies pétrolières. Nos amis chinois

semblent même s’y intéresser.

— Le fameux collier de perles de l’Empire du Milieu va-t-il s’enrichir

d’une nouvelle base à São Tomé ?

— Pas dans l’immédiat… Les Chinois s’avèrent encore trop peu nombreux

pour constituer une véritable menace tout en s’infiltrant dans le tissu

économique des deux îles. Là où je peux vous rejoindre, c’est que

partout où ils s’installent ils savent poser les jalons de ce que j’ose

parfois appeler un futur pillage économique des pays qui les accueillent. — Le commandant a déclaré dans son dernier rapport qu’il enquêtait sur la

possibilité d’implantation d’un groupe de clandestins, peut-être des

migrants, sans plus de précision sur sa localisation. — Il ne m’en a pas fait part et j’ignore ce qu’il a en tête. Lorsqu’il a été

secouru par les employés du gouverneur de Príncipe, il délirait et tenait

des propos incompréhensibles, vomissait souvent et son état était

vraiment inquiétant. Le Val-de-Grâce a diagnostiqué un cancer

généralisé et une leucémie galopante consécutifs à une exposition

prolongée à une radioactivité puissante. Robert ne nous racontera jamais

ce qu’il a découvert et le guide qui l’accompagnait a disparu sans laisser

de trace.

La sonnerie du téléphone interrompit la conversation. Il décrocha et mit

la main sur le micro.

— Excusez-moi, capitaine… Son regard, porté sur le numéro qui

s’affichait, exprima la surprise. Son visage s’éclaira et c’est d’une voix

enjouée qu’il répondit.

— Oui !... Bonjour, Jean-Yves… Comment ?... De la piraterie au sud-est de

Príncipe, tu en es certain ?... Ce n’est pourtant pas une zone réputée

dangereuse… Je me trouve justement en entretien avec elle… Sans

doute… Un instant…

Damien fixa intensément Cécile tout en consultant sa boite mail, et son

air bon enfant disparut lorsqu’il s’adressa à nouveau au ministre. — Nos relations avec Evaristo sont excellentes et je comprends sa détresse

car il n’a aucun moyen de s’y opposer… Transmets à l’Élysée que je

m’en occupe… Bonne soirée à toi.

Lorsqu’il raccrocha, Damien resta un moment silencieux avant de

reprendre d’une voix plus lasse, tout en tapant un message sur son clavier d’ordinateur : « Le ministre m’informe qu’un pêcheur a été attaqué par des pirates au sud-ouest de Príncipe. Le Mistral se trouve sur zone et vient de récupérer un blessé ainsi que trois morts par balles. — Au sud-ouest de Príncipe ? Voilà qui devient intéressant. C’est comment

la côte de ce côté-là ?

— Impénétrable. Des pics de lave solidifiés qui pointent comme des dents

monstrueuses et crèvent une jungle que Robert se plait à explorer durant

ses congés.

— Il est possible d’explorer la jungle toute proche alors pourquoi cette

attirance ?

— Celle de Príncipe est moins dangereuse et il disait qu’il cherchait où

passer sa retraite.

— Son dossier indique qu’il s’est porté volontaire pour Libreville il y a sept

ans. Vous a-t-il dit pourquoi ?

— Non. Je sais comme vous qu’il a quitté son poste à Tunis un an après la

révolution de la dignité dont il ne parlait jamais. — Sa famille était d’origine tunisienne et la DRM a enquêté sur son

implication possible dans le processus de cette révolution sans rien

découvrir d’anormal.

— Employé modèle du quai d’Orsay… un goût immodéré du secret issu

d’une carrière active à la DGSE20 interrompue officiellement en 2009,

après quatre années passées au Kosovo. Se retrouver à Tunis quelques

mois avant que le pays ne bascule dans la liberté brouillonne d’après

Ben Ali exclut tout de même qu’il ait été envoyé là par hasard. — Qu’est-ce qui l’attirait ou plutôt comment passait-il son temps en dehors

de son travail à l’ambassade ?

— Je ne suis jamais allé chez lui. Il vivait seul, ne recevait jamais et menait

une vie privée très discrète.

— J’ai pu voir des photos de son appartement prises par la police

scientifique la semaine dernière. Cela ressemble à un musée

archéologique.

— Cela m’a aussi frappé. Les experts ont analysé ses ordinateurs, fouillé de

fond en comble son bureau et épluché tous ses documents sans rien

remarquer d’anormal. Je me souviens cependant de cet attrait pour les

petits objets anciens. Parfois il en ramenait de ses explorations de

l’arrière-pays. Pour lui, l’Afrique recèle encore bien des zones d’ombre. — Et en marge de ces mystères historiques, aurait-il mis les pieds dans une

fourmilière plus contemporaine ?

— Vous êtes une femme d’action et vous concluez trop vite. Franchissez

chaque étape en ménageant vos effets. Modérez-vous et laissez décanter

les informations ; c’est indispensable en diplomatie et je suppose que

prendre le temps de la réflexion ne peut que s’avérer payant lorsque

vous vous retrouvez au cœur de l’action.

— Avant le combat sans aucun doute. Durant celui-ci, mon esprit laisse

l’instinct prendre le dessus et ce sont mes réflexes qui me sauvent. — Je vous avoue mon ignorance de la guerre et voici venir le temps des

loups.

— Comme vous l’évoquiez tout à l’heure. — Exactement !

— Une sonnerie discrète attira son attention. — Ah, le mail d’Evaristo…

L’ambassadeur le lut rapidement, plissa le front et rédigea un rapide

mémo qu’il transmit à Paris dans la foulée, avant de lancer l’imprimante. — Je ne vais pas vous commenter les mails venant du ministre des Affaires

étrangères et du président de São Tomé. Vous constaterez cependant que

ce dernier nous demande d’intervenir, si nécessaire par la force et y

compris dans ses eaux territoriales, pour mettre fin à toutes les activités

illicites dont l’acte de piraterie n’est peut-être finalement que la petite

partie émergée.

— C’est-à-dire ?

— En plus de l’acte de piraterie, le tanker qui assure régulièrement le

ravitaillement des îles en combustible a disparu et son AIS21 est muet. — Rien ne dit qu’il soit piraté. Il peut avoir essuyé une tempête et

rencontrer des problèmes techniques. Nous avons un Falcon à Dakar et

ses capacités vont-être mises en œuvre pour le retrouver. Le Mistral est

aussi rompu à ce genre de situation.

Un autre mail s’afficha sur l’écran de Damien. Il le parcourut rapidement

et sourit.

— Vous étiez missionnée pour enquêter sur ce qui est arrivé à Robert et — De vous à moi, vous vous en sentez véritablement capable ?

l’état-major des armées m’informe que vous voici à présent en charge de

renseigner le COS22 sur ces problèmes de piraterie. Quant au Mistral, il

sort de la mission Corymbe afin de vous épauler. Le Ventôse prend le

relais.

— M’épauler ? Je ne suis que lieutenant de vaisseau, Excellence. — La fonction prime le grade, capitaine, et votre présence ici ne passe pas

inaperçue, tant au Quai d’Orsay qu’au sein de l’Hexagone. — Nous nous intéressions au commandant et ce qui nous tombe dessus

c’est une affaire de piraterie. Je ne suis pas là pour ça, Excellence. — Peut-être, cependant vous voici embarquée avec moi dans une

diplomatie musclée, capitaine.

— La diplomatie irait-elle jusqu’à demander l’aide des Américains ? Ils ont

un P8 Poséidon23 sur zone. C’est à ne pas négliger. — Pour l’instant, et compte tenu de leur intérêt pour l’avenir pétrolier de

São Tomé, l’État français vous demande de ne pas les mettre trop vite

dans le coup.

— Nous sommes alliés et ils ne rechignent pas à donner un coup de main. — Je n’en doute pas ; pourtant je vous le répète : cette demande concerne la

France et elle seule. Vous entrez dans le domaine équivoque de la

diplomatie et ne devez pas laisser le renard libre entrer dans le poulailler

libre.

— Ce qui signifie ?

— Que faire rentrer un pays fort et libre dans un pays faible et libre ne peut

qu’entraîner l’asservissement du pays faible.

— La raison du plus fort est toujours la meilleure. — Pas toujours, rappelez-vous David et Goliath. Trêve de philosophie

diplomatique, voici les messages qui concernent cette affaire.

L’ambassadeur les imprima et les tendit à Cécile.

— Paris accepte d’apporter son aide. L’agression de ce pêcheur a eu lieu à

proximité des Tinhosas qui sont voisines de Príncipe et le Mistral va

relâcher dans la baie de Santo Antonio qui en est la ville principale. Vous

partirez dès demain matin pour le rejoindre et pour ma part, je vais

rencontrer le président Carvalho à São Tomé. Je vous demanderais de

me tenir informé de toute entrée prématurée dans l’action afin que je

puisse en mesurer les conséquences et vous en donner le feu vert

diplomatique.

— Cela semble une évidence.

Cécile venait de prendre connaissance des ordres parisiens et lui sourit.

— J’ai déjà eu affaire à de la piraterie dans l’océan Indien et, en cas de

doute, je peux vous appeler.

— C’est impératif.

— Je récupère le satellitaire crypté du commandant ? — Certainement pas. Il vient d’être envoyé à Paris pour expertise car les

médecins soupçonnent une contamination par des poussières

radioactives. Je me demande dans quel guêpier il a bien pu se fourrer ? — Ne veniez-vous pas de me dire que je concluais trop vite ? — Moi ?

Le téléphone sonna à nouveau. Damien regarda son écran et sourit

lorsqu’il décrocha.

— Les nouvelles vont plus vite que la musique, Charles… Elle va vous

rejoindre dans quelques minutes… L’EA 47024 peut-il assurer son transit

avec son Fennec25 ?… Non, je ne peux l’accompagner sur Príncipe car

je dois me rendre à São Tomé pour rencontrer Evaristo Carvalho… Voilà

qui confirme mes impressions…

Lorsqu’il raccrocha, le regard de Damien reflétait la perplexité.

— Le colonel dit que Paris s’attendait à des problèmes de ce type et que

cela explique votre présence ici. D’autre part il vous attend afin que vous

entriez ensemble en vidéoconférence avec le COS. — Personne ne m’en avait informée. Lorsque j’ai été reçue à l’état-major,

leur choix venait de mes connaissances des langues utiles dans la région

et de ma disponibilité au sein de la DRM. Je n’ai aucune information

inédite, Excellence.

— Seriez-vous assez naïve pour imaginer que vous choisir serait juste une

question de disponibilité ?

— Je confesse que cette question m’est venue également alors que mon

parrain affirmait ne pas être intervenu dans cette mutation. — Je connais très bien l’amiral, ses intuitions et son côté « vieux renard »

sachant anticiper les conflits. Malgré son dépassement d’âge, il n’est pas

resté conseiller militaire du Président pour rien et au PC Jupiter 26 il y a

la voix de la DGSE. Allez, quoi qu’il en soit vous bousculez tous les

codes et le colonel Charles souhaite vous rencontrer afin de vous mettre

au parfum du soutien opérationnel qu’il peut vous fournir dans

l’exercice de votre mission. Il vous fournira un équipement satellitaire

du COMELEF 27. En principe, vous auriez dû participer à un stage

d’aguerrissement en milieu équatorial au sein du CAOME 28 mais ce

n’est plus le moment.

— J’arrive d’Irlande où le climat est aussi humide tout en étant moins

vaporeux, et la forêt du Connemara reste cantonnée à quelques pouces

du sol… Je ne devrais donc pas avoir de difficulté à pénétrer la jungle du

sud de l’île de Príncipe.

— Très drôle ! Je vais aller rassurer le président Carvalho. Charles a reçu

l’ordre de vous épauler et il le fera sans sourciller, même s’il est aussi

étonné que moi de la confiance dont l’état-major vous crédite. Pour être

franc, je pensais voir débouler une équipe de la DGSE, pas une jeune

femme de votre genre. Cependant, à vous voir je présume qu’ils ne font

pas tout à fait fausse route alors vous y mettrez tout votre tact féminin et

pas de grabuge intempestif !

— Bien, Excellence.

 

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