Opération
Cécile de Milly
Damien, l’ambassadeur de France au Gabon, était un homme d’une
soixantaine d’années, au crâne légèrement dégarni et aux yeux vert très vif, bien qu’en partie cachés par des lunettes teintées cerclées de noir. Avec ses cheveux blancs, longs et ondulés, il personnifiait l’universitaire parisien riche de connaissances livresques, spécialiste en science politique, cultivé et d’aspect austère. Cependant, et contrairement aux apparences, Damien s’avérait un homme sensible et la perte de son attaché militaire l’avait ébranlé. Le vieil officier avait été retrouvé presque mort dans la jungle de la partie sud-ouest de l’île de Príncipe. Depuis, rapatrié en France dans un état critique, Robert n’avait pas repris connaissance et se mourait.
L’ambassadeur s’appuyait sur lui et perdre un tel pilier lui donnait le
vertige. Le vivier contenait peu de militaires autant au fait des arcanes de la vie africaine, des rythmes indolents écrasés par la moiteur équatoriale, ainsi que des palabres éternelles et des attentes interminables. Former un novice pourrait demander beaucoup de temps et engendrer des erreurs majeures dans la communication avec des pays meurtris par un colonialisme violent et un néocolonialisme sournois qu’ils n’avaient pas encore totalement oublié.
L’officier envoyé par Paris possédait un solide dossier sans pour autant
maîtriser la diplomatie. Son cursus linguistique le surprenait néanmoins par sa richesse : le lieutenant de vaisseau parlait l’anglais, le russe, l’italien, l’espagnol et le portugais. Il était tout de même perplexe face à ce que ses missions précédentes révélaient des capacités opérationnelles de Cécile de Milly ; saurait-elle se tenir à la bonne distance, assister, conseiller et ne pas plonger tête baissée dans l’action ?
Face à lui, la jeune femme blonde au visage énergique et au regard droit
ne bronchait pas. Impeccable dans son uniforme blanc, elle se concentrait visiblement sur sa prise de notes et Damien prenait plaisir à raconter : « São Tomé et Príncipe est un pays lointain dont les îles restent à l’écart de l’agitation des pays du continent noir. Son président : Evaristo Carvalho est un homme d’expérience qui se rapproche de la France par pragmatisme puisque la majorité des pays qui bordent le golfe est francophone. Après des années de dictature, la vie y semble paisible bien que les récentes découvertes pétrolières aient entraîné un début de criminalité. » La jeune officier plongea son regard dans le sien et intervint : — Le golfe de Guinée ne me semble pas si calme que ça. D’après le dossier
de la DRM18, les actes de piraterie, de pêche illégale, de surpêche et de
trafics en tous genres sont en nette progression. — C’est exact pour les parages du Nigéria, capitaine, cependant je persiste
et signe : les îles chocolat 19 restent des parenthèses de rêve ; un mélange
de passé colonial et d’un soupçon de modernisme tenant compte du
patrimoine culturel de toutes les ethnies présentes aux côtés des
occidentaux. Cette richesse humaine se compose principalement
d’Angolares, de Bubis, de Fang, de Cap-Verdiens et de métis ; leur
langue consensuelle, le créole, mêle une bonne part de portugais avec
des idiomes riches de couleurs, de sons et d’images. — N’est-ce pas aussi dans cette région que les Portugais ont commencé le
commerce des esclaves ?
— Entre autres. São Tomé et le Cap Vert leur servaient de plaque tournante
pour la traite des noirs échangés par des potentats locaux contre des
babioles et des armes déclassées. Les esclaves emplissaient ensuite les
cales des navires en route vers l’Amérique du Sud. — L’Amérique du Sud ?
— Lors des conquêtes espagnoles et portugaises, les conquistadores
semèrent la mort par l’épée avant de propager des maladies inconnues
comme la syphilis, qui a décimé les Indiens. Mettre en valeur le
Nouveau Monde nécessitait de trouver une main d’œuvre robuste
habituée à un climat proche de celui qui règne ici. — Et comment leurs… descendants, voient-ils ce passé ? — Cela dépend de la manière dont la décolonisation s’est opérée et de la
repentance de ceux qui se sont enrichis par ce commerce barbare. — Faut-il pour autant abuser de la repentance ? Les générations actuelles ne
sont pas responsables des actes auxquels elles n’ont pas participé. — C’est vrai et, à part quelques extrémistes, ce passé est trop lointain pour
qu’il ravive les tensions avec d’anciennes puissances coloniales. Pour ce
qui nous concerne aujourd’hui, le gouvernement de São Tomé gère son
pays avec prudence. Un brin d’amitié avec les Portugais par-ci, un brin
avec les Français par là… et pas de désir de raviver les tensions après les
années difficiles de dictature.
— Des richesses ?
— Très peu. Quelques vieilles plantations de cacao et de café, tombées la
plupart dans l’oubli même si, depuis quelques années, de jeunes
entrepreneurs régénèrent les domaines agricoles. Ses eaux recèleraient
cependant une belle réserve de pétrole et cette information a éveillé
l’attention des grandes compagnies pétrolières. Nos amis chinois
semblent même s’y intéresser.
— Le fameux collier de perles de l’Empire du Milieu va-t-il s’enrichir
d’une nouvelle base à São Tomé ?
— Pas dans l’immédiat… Les Chinois s’avèrent encore trop peu nombreux
pour constituer une véritable menace tout en s’infiltrant dans le tissu
économique des deux îles. Là où je peux vous rejoindre, c’est que
partout où ils s’installent ils savent poser les jalons de ce que j’ose
parfois appeler un futur pillage économique des pays qui les accueillent. — Le commandant a déclaré dans son dernier rapport qu’il enquêtait sur la
possibilité d’implantation d’un groupe de clandestins, peut-être des
migrants, sans plus de précision sur sa localisation. — Il ne m’en a pas fait part et j’ignore ce qu’il a en tête. Lorsqu’il a été
secouru par les employés du gouverneur de Príncipe, il délirait et tenait
des propos incompréhensibles, vomissait souvent et son état était
vraiment inquiétant. Le Val-de-Grâce a diagnostiqué un cancer
généralisé et une leucémie galopante consécutifs à une exposition
prolongée à une radioactivité puissante. Robert ne nous racontera jamais
ce qu’il a découvert et le guide qui l’accompagnait a disparu sans laisser
de trace.
La sonnerie du téléphone interrompit la conversation. Il décrocha et mit
la main sur le micro.
— Excusez-moi, capitaine… Son regard, porté sur le numéro qui
s’affichait, exprima la surprise. Son visage s’éclaira et c’est d’une voix
enjouée qu’il répondit.
— Oui !... Bonjour, Jean-Yves… Comment ?... De la piraterie au sud-est de
Príncipe, tu en es certain ?... Ce n’est pourtant pas une zone réputée
dangereuse… Je me trouve justement en entretien avec elle… Sans
doute… Un instant…
Damien fixa intensément Cécile tout en consultant sa boite mail, et son
air bon enfant disparut lorsqu’il s’adressa à nouveau au ministre. — Nos relations avec Evaristo sont excellentes et je comprends sa détresse
car il n’a aucun moyen de s’y opposer… Transmets à l’Élysée que je
m’en occupe… Bonne soirée à toi.
Lorsqu’il raccrocha, Damien resta un moment silencieux avant de
reprendre d’une voix plus lasse, tout en tapant un message sur son clavier d’ordinateur : « Le ministre m’informe qu’un pêcheur a été attaqué par des pirates au sud-ouest de Príncipe. Le Mistral se trouve sur zone et vient de récupérer un blessé ainsi que trois morts par balles. — Au sud-ouest de Príncipe ? Voilà qui devient intéressant. C’est comment
la côte de ce côté-là ?
— Impénétrable. Des pics de lave solidifiés qui pointent comme des dents
monstrueuses et crèvent une jungle que Robert se plait à explorer durant
ses congés.
— Il est possible d’explorer la jungle toute proche alors pourquoi cette
attirance ?
— Celle de Príncipe est moins dangereuse et il disait qu’il cherchait où
passer sa retraite.
— Son dossier indique qu’il s’est porté volontaire pour Libreville il y a sept
ans. Vous a-t-il dit pourquoi ?
— Non. Je sais comme vous qu’il a quitté son poste à Tunis un an après la
révolution de la dignité dont il ne parlait jamais. — Sa famille était d’origine tunisienne et la DRM a enquêté sur son
implication possible dans le processus de cette révolution sans rien
découvrir d’anormal.
— Employé modèle du quai d’Orsay… un goût immodéré du secret issu
d’une carrière active à la DGSE20 interrompue officiellement en 2009,
après quatre années passées au Kosovo. Se retrouver à Tunis quelques
mois avant que le pays ne bascule dans la liberté brouillonne d’après
Ben Ali exclut tout de même qu’il ait été envoyé là par hasard. — Qu’est-ce qui l’attirait ou plutôt comment passait-il son temps en dehors
de son travail à l’ambassade ?
— Je ne suis jamais allé chez lui. Il vivait seul, ne recevait jamais et menait
une vie privée très discrète.
— J’ai pu voir des photos de son appartement prises par la police
scientifique la semaine dernière. Cela ressemble à un musée
archéologique.
— Cela m’a aussi frappé. Les experts ont analysé ses ordinateurs, fouillé de
fond en comble son bureau et épluché tous ses documents sans rien
remarquer d’anormal. Je me souviens cependant de cet attrait pour les
petits objets anciens. Parfois il en ramenait de ses explorations de
l’arrière-pays. Pour lui, l’Afrique recèle encore bien des zones d’ombre. — Et en marge de ces mystères historiques, aurait-il mis les pieds dans une
fourmilière plus contemporaine ?
— Vous êtes une femme d’action et vous concluez trop vite. Franchissez
chaque étape en ménageant vos effets. Modérez-vous et laissez décanter
les informations ; c’est indispensable en diplomatie et je suppose que
prendre le temps de la réflexion ne peut que s’avérer payant lorsque
vous vous retrouvez au cœur de l’action.
— Avant le combat sans aucun doute. Durant celui-ci, mon esprit laisse
l’instinct prendre le dessus et ce sont mes réflexes qui me sauvent. — Je vous avoue mon ignorance de la guerre et voici venir le temps des
loups.
— Comme vous l’évoquiez tout à l’heure. — Exactement !
— Une sonnerie discrète attira son attention. — Ah, le mail d’Evaristo…
L’ambassadeur le lut rapidement, plissa le front et rédigea un rapide
mémo qu’il transmit à Paris dans la foulée, avant de lancer l’imprimante. — Je ne vais pas vous commenter les mails venant du ministre des Affaires
étrangères et du président de São Tomé. Vous constaterez cependant que
ce dernier nous demande d’intervenir, si nécessaire par la force et y
compris dans ses eaux territoriales, pour mettre fin à toutes les activités
illicites dont l’acte de piraterie n’est peut-être finalement que la petite
partie émergée.
— C’est-à-dire ?
— En plus de l’acte de piraterie, le tanker qui assure régulièrement le
ravitaillement des îles en combustible a disparu et son AIS21 est muet. — Rien ne dit qu’il soit piraté. Il peut avoir essuyé une tempête et
rencontrer des problèmes techniques. Nous avons un Falcon à Dakar et
ses capacités vont-être mises en œuvre pour le retrouver. Le Mistral est
aussi rompu à ce genre de situation.
Un autre mail s’afficha sur l’écran de Damien. Il le parcourut rapidement
et sourit.
— Vous étiez missionnée pour enquêter sur ce qui est arrivé à Robert et — De vous à moi, vous vous en sentez véritablement capable ?
l’état-major des armées m’informe que vous voici à présent en charge de
renseigner le COS22 sur ces problèmes de piraterie. Quant au Mistral, il
sort de la mission Corymbe afin de vous épauler. Le Ventôse prend le
relais.
— M’épauler ? Je ne suis que lieutenant de vaisseau, Excellence. — La fonction prime le grade, capitaine, et votre présence ici ne passe pas
inaperçue, tant au Quai d’Orsay qu’au sein de l’Hexagone. — Nous nous intéressions au commandant et ce qui nous tombe dessus
c’est une affaire de piraterie. Je ne suis pas là pour ça, Excellence. — Peut-être, cependant vous voici embarquée avec moi dans une
diplomatie musclée, capitaine.
— La diplomatie irait-elle jusqu’à demander l’aide des Américains ? Ils ont
un P8 Poséidon23 sur zone. C’est à ne pas négliger. — Pour l’instant, et compte tenu de leur intérêt pour l’avenir pétrolier de
São Tomé, l’État français vous demande de ne pas les mettre trop vite
dans le coup.
— Nous sommes alliés et ils ne rechignent pas à donner un coup de main. — Je n’en doute pas ; pourtant je vous le répète : cette demande concerne la
France et elle seule. Vous entrez dans le domaine équivoque de la
diplomatie et ne devez pas laisser le renard libre entrer dans le poulailler
libre.
— Ce qui signifie ?
— Que faire rentrer un pays fort et libre dans un pays faible et libre ne peut
qu’entraîner l’asservissement du pays faible.
— La raison du plus fort est toujours la meilleure. — Pas toujours, rappelez-vous David et Goliath. Trêve de philosophie
diplomatique, voici les messages qui concernent cette affaire.
L’ambassadeur les imprima et les tendit à Cécile.
— Paris accepte d’apporter son aide. L’agression de ce pêcheur a eu lieu à
proximité des Tinhosas qui sont voisines de Príncipe et le Mistral va
relâcher dans la baie de Santo Antonio qui en est la ville principale. Vous
partirez dès demain matin pour le rejoindre et pour ma part, je vais
rencontrer le président Carvalho à São Tomé. Je vous demanderais de
me tenir informé de toute entrée prématurée dans l’action afin que je
puisse en mesurer les conséquences et vous en donner le feu vert
diplomatique.
— Cela semble une évidence.
Cécile venait de prendre connaissance des ordres parisiens et lui sourit.
— J’ai déjà eu affaire à de la piraterie dans l’océan Indien et, en cas de
doute, je peux vous appeler.
— C’est impératif.
— Je récupère le satellitaire crypté du commandant ? — Certainement pas. Il vient d’être envoyé à Paris pour expertise car les
médecins soupçonnent une contamination par des poussières
radioactives. Je me demande dans quel guêpier il a bien pu se fourrer ? — Ne veniez-vous pas de me dire que je concluais trop vite ? — Moi ?
Le téléphone sonna à nouveau. Damien regarda son écran et sourit
lorsqu’il décrocha.
— Les nouvelles vont plus vite que la musique, Charles… Elle va vous
rejoindre dans quelques minutes… L’EA 47024 peut-il assurer son transit
avec son Fennec25 ?… Non, je ne peux l’accompagner sur Príncipe car
je dois me rendre à São Tomé pour rencontrer Evaristo Carvalho… Voilà
qui confirme mes impressions…
Lorsqu’il raccrocha, le regard de Damien reflétait la perplexité.
— Le colonel dit que Paris s’attendait à des problèmes de ce type et que
cela explique votre présence ici. D’autre part il vous attend afin que vous
entriez ensemble en vidéoconférence avec le COS. — Personne ne m’en avait informée. Lorsque j’ai été reçue à l’état-major,
leur choix venait de mes connaissances des langues utiles dans la région
et de ma disponibilité au sein de la DRM. Je n’ai aucune information
inédite, Excellence.
— Seriez-vous assez naïve pour imaginer que vous choisir serait juste une
question de disponibilité ?
— Je confesse que cette question m’est venue également alors que mon
parrain affirmait ne pas être intervenu dans cette mutation. — Je connais très bien l’amiral, ses intuitions et son côté « vieux renard »
sachant anticiper les conflits. Malgré son dépassement d’âge, il n’est pas
resté conseiller militaire du Président pour rien et au PC Jupiter 26 il y a
la voix de la DGSE. Allez, quoi qu’il en soit vous bousculez tous les
codes et le colonel Charles souhaite vous rencontrer afin de vous mettre
au parfum du soutien opérationnel qu’il peut vous fournir dans
l’exercice de votre mission. Il vous fournira un équipement satellitaire
du COMELEF 27. En principe, vous auriez dû participer à un stage
d’aguerrissement en milieu équatorial au sein du CAOME 28 mais ce
n’est plus le moment.
— J’arrive d’Irlande où le climat est aussi humide tout en étant moins
vaporeux, et la forêt du Connemara reste cantonnée à quelques pouces
du sol… Je ne devrais donc pas avoir de difficulté à pénétrer la jungle du
sud de l’île de Príncipe.
— Très drôle ! Je vais aller rassurer le président Carvalho. Charles a reçu
l’ordre de vous épauler et il le fera sans sourciller, même s’il est aussi
étonné que moi de la confiance dont l’état-major vous crédite. Pour être
franc, je pensais voir débouler une équipe de la DGSE, pas une jeune
femme de votre genre. Cependant, à vous voir je présume qu’ils ne font
pas tout à fait fausse route alors vous y mettrez tout votre tact féminin et
pas de grabuge intempestif !
— Bien, Excellence.
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