Opération
Nuit de Chine
La nuit tombait déjà. Ismaël quitta son poncho trempé et entra dans la
vieille roça dont le plancher craquait sous ses rangers. Même si les gamines semblaient heureuses de quitter les lieux, la perspective de devoir prendre la mer leur faisait peur. Elles étaient si jeunes et si naïves, incapables d’imaginer ce qui les attendait à présent que les Russes allaient les vendre sur le marché de la prostitution. Vers huit heures du matin, il serait temps de les embarquer et de rallier le Dniepr en attente, AIS coupé, à près de 2 nautiques. L’océan restait calme et les barques ne peineraient pas à le rejoindre. La marchandise humaine valait que l’on prenne soin d’elle. Les brassières de sauvetage de bonne qualité les maintiendraient hors de l’eau en cas de problème. Leur couleur orangée phosphorescente, visible de loin, n’était cependant pas du goût d’Ismaël. Il en attendait d’autres, bleues marines celle-là, pour la prochaine livraison de février.
Yin et Fernando faisaient bruyamment l’amour et il sourit en se rappelant
la virtuosité de la jeune Chinoise dans cet art érotique. Elle l’avait aussi pris comme amant et il ne regrettait pas ses passages nocturnes dans son lit lorsque le sculpteur dormait, épuisé et rassasié.
Il se fit des œufs au plat qu’il mangea à même la poêle, assis sur le
fauteuil de la véranda alors que l’averse coulait à flots depuis le toit et formait ce rideau épais d’une pluie tiède favorisant les moustiques voraces de cette partie de l’île. Son écran total s’avérait efficace et il dîna en paix, son fusil d’assaut à portée de la main. Les réflexions de Fernando l’avaient fait réfléchir ; le radar de navigation récupéré sur l’un des chalutiers chinois fonctionnait à présent.
Il ne devait pourtant pas se laisser entraîner dans la paranoïa de Fernando.
La zone restait vide de toute embarcation à des miles à la ronde et même le Dniepr n’apparaissait pas à l’écran malgré sa relative proximité. Dans un moment, lorsqu’il aurait bu son café dont il entendait la vapeur chanter, il ferait sa tournée des sentinelles, un soin qu’il ne déléguait à personne. Sa sévérité à l’égard de ceux qui ne prenaient pas la peine de veiller le faisait redouter de ses hommes. Ismaël les avait choisis un à un et formés soigneusement. Pourtant, la faiblesse de la chair et la proximité des jeunes filles en avaient fait déraper plus d’un et il avait resserré les boulons. Chacun d’eux se voyait récompensé d’une ou de plusieurs heures avec elles lorsque le travail avait été bien réalisé et au contraire se retrouvait sans cette possibilité en cas de mauvais esprit ou de désobéissance. Ainsi, la traite des filles rapportait à la fois beaucoup d’argent et entretenait la valeur de ses hommes.
Il resta de longues minutes à méditer sur le sens de son combat,
paisiblement assis, avant de se servir son café et d’avaler un comprimé de captagon. La drogue le dopait et lui évitait de fumer une cigarette, chose interdite par l’Islam.
Un frémissement insolite dans les fourrés tout proches attira son
attention. Il saisit son arme et la pointa dans cette direction où il savait qu’il n’avait pas d’homme de faction. Le mouvement s’accentua. Caché dans l’ombre de la véranda, Ismaël attendit patiemment après avoir armé doucement la culasse de son arme tout en caressant la détente. Qui pouvait ainsi se faufiler jusqu’ici ? Avait-il sous-estimé la police locale ? Un grognement le fit sursauter et il tira. Le coup de feu, assourdi par le bruit de la pluie fit cesser celui des deux amants de la chambre voisine. Ismaël posa son arme, tira son automatique de l’étui, sauta par-dessus la rambarde et, oubliant la pluie qui le trempait déjà, courut penché en avant vers le vieux poivrier touffu abandonné là par les colons des siècles passés. Lorsqu’il poussa les lianes et balaya le sol de sa torche électrique, il découvrit un cochon sauvage agonisant déjà. L’appel venu d’une sentinelle rompit encore le silence. Il répondit.
— Tout va bien, ce n’est qu’un sale cochon qui ne nourrira pas les infidèles.
La lumière de la chambre était allumée et Fernando cherchait à distinguer
quelque chose sans se rendre compte que sa silhouette en contre-jour faisait de lui une cible parfaite. Ismaël s’avança vers lui. — Tu vois, Fernando, tes réflexions m’ont mis les nerfs à bout. Jamais je
n’aurais dû tirer ainsi. Avec un peu de malchance, cela aurait pu être Yin
et elle serait morte à l’heure qu’il est.
— Tu n’es pas obligé de me culpabiliser et tu devrais plutôt en rendre
responsables le café et le captagon que tu ingurgites en trop grande
quantité.
— On voit que tu es un fils de médecin. Toi tes drogues sont plus dures et la
cocaïne va te perdre plus sûrement qu’une balle perdue. Alors, s’il te
plaît, oublie un peu ta morale et va retrouver Yin qui attend que tu
conclues tes assauts.
— Oui, tu as raison, Ismaël. L’amour c’est bien le meilleur de la vie. Tout
va bien à part ce cochon ?
— Les choses suivent leur cours et j’ai fait installer ce matin un radar de
navigation afin de repérer d’éventuels navires croisant trop près d’ici. — Oh ! Je constate que tu deviens prudent et j’apprécie que tu aies tenu
compte de mes observations.
— Je ne suis pas idiot au point de risquer d’être surpris dans mon sommeil.
Tu peux baiser en paix, mon ami.
— Ne deviens pas vulgaire. Je ne baise pas mais je fais l’amour. Tu devrais
rentrer et te sécher avant que la pluie n’ait raison de toi. — Je ne la crains pas et je vais faire ma ronde. Bonne nuit, Fernando. — Bonne nuit, Ismaël.
Le sculpteur retourna dans son lit et éteignit la lumière. Ismaël ne partit
pas tout de suite, il écouta les gémissements de Yin et imagina la scène, ce qui le fit sourire. Enfin, Fernando rugit et ce fut terminé. Bientôt il dormirait et, lorsqu’il rentrerait de son inspection des sentinelles, Ismaël profiterait aussi du corps sublime de la jeune femme.
La jungle et la pluie l’avalèrent. Ismaël progressait silencieusement,
prenant garde à ne pas déranger un nid de cobras noirs, seuls serpents dangereux de l’île. Un à un, il surprit les sentinelles dans leur faction. Tous, pourtant alertés par le coup de feu, ne le virent pas arriver et il rageait en rentrant dans la roça. S’il l’avait voulu, il les aurait tous égorgés sans difficulté. Demain, il devrait se rendre aussi à bord du Dniepr pour échanger les jeunes prostituées avec les armes et munitions nécessaires aux GAT du continent. Le trafic, bien huilé, assurait à ceux-ci un armement moderne et des approvisionnements adaptés à leurs besoins. La guerre contre les Occidentaux s’avérait difficile et plus longue que prévu. Ismaël pestait souvent contre ces Français dont les hommes possédaient une science des combats bien supérieure à celle de ses amis du Sahel. Lorsque cette phase des livraisons serait terminée, il faudrait qu’il réfléchisse à une meilleure organisation de cette base et au développement d’un espace de formation, plus à même de recevoir plus de jeunes combattants du djihad. La présence de pierres taillées le long du fleuve démontrait que les anciens colons s’étaient aventurés dans la jungle en utilisant son cours. Peut-être y avait-il plus haut une autre roça où il serait possible de transférer le centre d’instruction ? La saison des pluies rendait cette exploration inopportune mais dès que la saison sèche serait enfin là, il enverrait un petit groupe de ses hommes explorer l’intérieur des terres.
Il enfourna son treillis dans le sèche-linge et prit une douche froide avant
de se glisser sous la moustiquaire de son lit. Bientôt, le léger son de la porte s’ouvrant avec précaution lui fit retenir sa respiration… Il sentit sous sa main l’automatique et resta en apnée jusqu’à ce que le détecteur allume la lumière brièvement et qu’il distingue le magnifique corps nu de Yin tout près du voile translucide. Alors, il repoussa l’arme et attendit de sentir les formes douces de la jeune femme se couler contre les siennes. L’heure était venue de livrer un autre corps à corps.
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