Opération
Pressentiment
Ismaël vérifiait le chargement à bord du 1400 des œuvres de Fernando
qui allaient rejoindre le Dniepr en haute mer dès le lever du jour. Le sculpteur se rongeait les ongles en regardant l’arrimage des petits conteneurs de plastique dans lesquels elles se serraient, bloquées par de la mousse injectée. La pluie noyait la lumière des deux projecteurs du quai et Fernando rêvait déjà de retrouver les lumières de Manhattan. — Tu penses que la mer sera assez clémente pour que nous embarquions
demain matin ?
— La météo est bonne et tu ne risques rien. Ils te laisseront à Ponta Delgada
où tu pourras prendre un avion pour New York. — Tu sais combien j’ai horreur d’être brassé. — Avec ce que tu vas sniffer, tu ne sentiras même pas que tu es en mer. Je
garde Yin ici, si ça ne t’ennuie pas trop.
— Tes hommes ont ramené deux femmes de la jungle. Que comptes-tu en
faire ?
— Pour le moment je les garde en otage. Si ça tourne vinaigre c’est un bon
moyen de se protéger.
— Qui sont-elles ?
— D’après ses papiers, la plus jeune s’appelle Katia Oliveira ; l’autre,
habillée comme les pêcheurs, n’a pas d’identité. Si ça t’intéresse, la
gamine est bien roulée et tu peux en faire bon usage.
Fernando ne répondit rien. Katia était sa nièce et il venait d’en sculpter le
visage. Sa beauté en faisait un morceau de choix. Ismaël le regardait, attendant une réponse grivoise qui ne venait pas. Enfin, Fernando réagit. — Il faudrait voir la marchandise. Yin reste là ? — Oui, j’ai besoin d’elle pour calmer les Chinois qui vous ont pistés. — Je m’en doutais. J’ai ce qu’il faut à Manhattan et je sais qu’elle te
comble de son savoir érotique.
— Tout à fait et je te remercie de me la prêter. — C’est un cadeau empoisonné car tu sais comme moi qu’elle travaille
pour les services secrets chinois et je n’ai pas besoin d’un fil à la patte.
Je te l’échange contre la jeune prisonnière si elle s’avère assez
intelligente pour consentir à me satisfaire sans condition.
— Tu demandes beaucoup, alors que Yin reste de son plein gré. Maintenant
que cette Katia va comprendre que nous sommes un groupe djihadiste
installé dans son pays, je ne peux pas la laisser filer avec toi aux États-
Unis où elle pourrait parler.
— Tu as sans doute raison et la nuit porte conseil. Je vais tout de même
aller la voir.
— Et tu peux la violer si ça te fait plaisir. — Pourquoi pas ?
Ismaël regarda vers le large sans rien distinguer à plus de dix mètres. Il
faisait nuit noire et son inquiétude croissait depuis que son informateur l’avait avisé de la présence d’un navire de guerre français à Santo Antonio, même s’il semblait juste en escale de courtoisie à vocation humanitaire. Son idée d’installer un radar de navigation prenait une importance qu’il n’avait pas imaginée. Les Français s’avéraient de redoutables adversaires au Sahel et les savoir si proches lui déplaisait. En choisissant Príncipe, il imaginait se trouver à l’écart de toute menace sérieuse et voilà qu’un de ces maudits navires mouillait de l’autre côté de l’île. Il avait avisé le Dniepr. Celui-ci n’approcherait pas de la terre et le 1400 permettrait de faire suffisamment de rotations pour débarquer la cargaison de munitions qu’il amenait de Salvador de Bahia.
Sous son poncho qui le protégeait, Fernando se sentait amer. Yin lui
manquerait et le droit de cuissage qu’Ismaël lui consentait l’effrayait. Lorsque la dernière caisse fut en place, il resta un instant indécis puis disparut derrière le rideau de pluie.
Ismaël fit sa tournée des sentinelles auxquelles il donna des consignes de
vigilance accrue avant de passer voir l’opérateur radar. — Alors, Niger ?
— Rien en vue. La mer reste vide sur 5 nautiques. Au-delà, les grains
brouillent les ondes et je n’arrive pas à les éliminer car cet appareil ne
vaut rien. Tu devrais en acquérir un meilleur.
— En même temps nous n’attendons pas d’autre visite que le Dniepr et il
ne viendra pas jusqu’ici.
— Pourquoi ? Son tirant d’eau lui permettrait de mouiller dans la crique. — Il y a un navire de guerre au mouillage à Santo Antonio. — Ça, même avec le brouillage de la pluie je pourrais le détecter sans
peine.
— C’est déjà ça.
— Et je sais faire la différence entre un pêcheur et un cuirassé. C’est quoi
leur bateau ?
— Un gros porte-hélicoptères.
— Parfait. Je ne le manquerai pas. — Au moindre doute tu m’alertes par VHF. — Je te sens nerveux, Ismaël.
— Les Français nous créent le maximum d’ennuis au Mali et plus
globalement dans toute la bande du Sahel.
— Tu crains pour la cargaison ?
— Évidemment. Nous avons besoin de ces munitions et des nouvelles
armes brésiliennes pour équiper les autres GAT qui viendront en
formation jungle. Nous devrons faire quatre rotations, d’abord pour
livrer les œuvres de Fernando et le faire embarquer avec les filles, puis
pour tout transférer depuis le cargo. Cela va prendre du temps et je ne
peux le faire de nuit. J’espère seulement que le navire français restera au
mouillage à Santo Antonio.
— Tu sais ce qu’ils font là ?
— Ils apportent du matériel scolaire, des médicaments et viennent d’inviter
les notables de l’île pour un cocktail.
— Normal. Lorsque je travaillais comme détecteur à bord du Vasco
de Gama, nous faisions la même chose à chaque escale de courtoisie. Ils
ont une présence permanente dans le golfe depuis plus de 30 ans et je
connais leurs porte-hélicoptères. Jamais ils n’ont menacé les trafiquants
et nous sommes dans un pays souverain. Ils n’interviendront pas, alors
ne te fais pas de bile pour rien, Ismaël !
— Possible. Qui te relève à minuit ? — Le général Robusta.
— Le général Robusta ?
— Oui, c’est le surnom que l’on a donné à ce sergent angolais qui se prend
pour un général de brigade.
— Ton… général de plantation de café, il connaît bien les radars ? — Il est mégalo sans être un imbécile. Je lui ai enseigné le b.a.-ba et il se
débrouille très bien.
— OK ! Je passerai le voir à sa prise de garde. Tu as de quoi manger ? — Oui, ne t’inquiète pas pour moi, j’ai du saucisson, du Porto pour
l’accompagner et deux paquets de cigarettes pour me détendre.
— Je me demande bien pourquoi je dois faire confiance à des gens qui ne
respectent pas les principes de base de l’Islam. — Parce que nous sommes des soldats et que nous tuerons pour que notre
cause progresse.
— À quoi ça sert si les islamistes de demain fument, boivent de l’alcool et
mangent du porc ?
— Ne sois pas intégriste, Ismaël ! Ce ne sont que de petites entorses au
Coran.
— Tu es vraiment un mécréant, le marin portugais ! — Ismaël, tu peux compter sur moi et mes camarades. Nous ne sommes
peut-être pas de très bons musulmans, sans que cela freine notre ardeur
pour le djihad.
— Je le sais bien, sinon il y a longtemps que je vous aurais tous tiré une
balle dans la tête. Bonne veille, Niger !
— Bonne nuit, Ismaël et pense à moi lorsque tu chevaucheras la Chinoise
de Fernando.
— Il embarque demain matin pour New York et me la laisse. — Mécréant qui pique la femme de son ami ! — Je crois qu’il s’en fout et à l’heure actuelle il doit s’occuper de la jeune
femme que les stagiaires ont dégottée dans la jungle cet après-midi. — Une jeune femme dans la jungle ? Tu me fais marcher ? — Non. Le groupe de Nigérians qui fait son stage survie en milieu
équatorial est tombé sur elle et sa nounou en remontant le fleuve. La
vieille ne vaut rien mais je pense la garder pour faire la cuisine.
J’exécuterai la gamine après l’avoir livrée à tous mes stagiaires qui ont
bien besoin de se faire rincer le poireau.
— Comment ça se passe dans la jungle ? — Comme tu le vois, ils font du bon boulot et campent une dernière fois à
quelques centaines de mètres avant d’embarquer à bord du Cabral qui
les fera entrer clandestinement au Gabon…
— C’est bien huilé, mais je pense que tu en veux trop. Ta fausse affaire de
piraterie va te rapporter gros tout en attirant l’attention sur cette zone
habituellement paisible.
— C’est l’armateur qui le voulait, en rémunération pour les rotations des
stagiaires, et officiellement la rançon est versée par l’assurance. Finie
l’affaire de piraterie…
— Ouais… N’empêche que maintenant il va falloir nous faire oublier et
prendre du bon temps. Quand je serai relevé, je peux aller m’occuper de
ta jeune prisonnière ?
— Pas question. J’en ferai d’abord usage.
Ils rirent ensemble et Niger tendit à Ismaël un gobelet de Porto… qu’il ne
refusa pas, sachant que, lorsque vient le doute l’alcool le dissout, et peu importe l’infraction à ses principes religieux. Ils sont forts les prêcheurs qui dorment dans la soie et ne souillent pas leurs chemises du sang de leurs amis, lorsque vient la mort en plein cœur des combats.
Ismaël resta longtemps à discuter et ne partit qu’après la relève, lorsqu’il
fut certain de la capacité du général Robusta à assurer la surveillance radar. Son esprit s’apaisait. L’action lui manquait et il se dit que c’est sans doute cela qui l’avait rendu nerveux. Rien ne semblait devoir rompre le silence et la quiétude de cette nuit. La pluie avait cessé et il était temps d’aller retrouver Yin. Il était grisé par l’alcool et la douceur du vent le fit tituber. Dans la nuit noire boudée par la lune et dont les étoiles n’apparaissaient pas tant la couche de nuage les cachait, il retrouva avec joie le corps de la jeune femme qui gémit lorsqu’il se coucha contre elle.
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