Opération
La roça oubliée
Le repas, composé de riz et de poissons arrosés d’une sauce fruitée et
épicée, se déroula dans une atmosphère conviviale et détendue. Santos usait habilement du français, mêlant ses souvenirs d’enfance à des réflexions sur le racisme et l’antisémitisme. Son statut et sa profonde immersion dans le tissu social de l’île, avec ses multiples ethnies se fondant sans heurts en une population « bon enfant », lui donnaient cette vision paisible d’un vivre ensemble que les édiles des villes françaises ne pouvaient imaginer, tant le langage politiquement correct faussait les rapports entre communautés. Cécile appréciait ses paroles directes et sans les mielleuses complaisances qu’elle entendait trop souvent. Santos aimait l’humanité sans discrimination :
— Personne sur Príncipe n’utilise son origine ethnique pour prêter à une
critique un caractère raciste. Ici, qu’il soit blanc, métis ou noir, un chat
est un chat et un imbécile ou un voyou ne peut se réfugier derrière sa
couleur de peau…
— C’est différent en France, Monsieur le Gouverneur, et sans doute du fait
d’un passé historique colonial mal effacé.
— Le colonialisme est le passé. Le présent ne doit pas revenir sans cesse
sur les erreurs de celui-ci sans quoi il faut remonter jusqu’à la nuit des
temps afin de racheter toutes les fautes de toutes les civilisations. Vous
imaginez la cacophonie d’une telle repentance ? Qui aurait tort et qui
aurait raison depuis que Caïn a tué Abel ?
— Vous ne connaissez pas du tout ce type de traumatisme ? Pourtant et avec
tout le respect que je vous dois, São Tomé et Príncipe a souffert du
colonialisme portugais.
— C’est sans doute une question de mentalité, capitão, pas un habitant de
nos îles ne songerait à ériger l’aigreur, la violence et la haine en mode de
vie.
Christophe paraissait à son aise. Lui, qui aimait une Djiboutienne,
refusait aussi toute discrimination.
— C’est une belle leçon, docteur, sans doute à l’égal de la philosophie
antique du carpe diem, une notion que la plupart de nos philosophes
actuels jugent désuète au nom de l’engagement politique et même
conflictuel hors de nos frontières.
— Vous voulez dire le droit d’ingérence ? — Oui.
— À vous entendre, cher confrère, je crois comprendre que certains de vos
intellectuels, philosophes, journalistes et politiciens ont trop usé d’une
sorte de sentimentalisme mêlé d’intérêts économiques et de visées
électoralistes à court terme.
— Et ne croyez-vous pas que ceux qui aujourd’hui s’intéressent à vos
réserves probables de pétrole ne vont pas utiliser les différences
ethniques pour diviser votre peuple et prendre le contrôle de votre
économie ?
— C’est une possibilité que nous surveillons avec attention car la manne
engendrée par le pétrole ne peut hélas manquer de susciter la convoitise
et raviver le vieux système des gouvernements fantoches si largement
présents sur le continent africain.
Cécile retrouvait le bonheur d’écouter ces mots sans complaisance.
Christophe connaissait le devoir de réserve d’un militaire sans songer une seconde à l’appliquer. Visiblement, pour lui, l’essentiel consistait à rester vrai. Pourtant, le débat devenait trop politique à son goût. Elle recentra la discussion :
— Les pirates viendraient ainsi en éclaireurs de ce chaos… renforceraient
peu à peu leur pouvoir et prépareraient un conflit entre vos
communautés pour mieux en profiter.
— C’est hélas très possible, capitão. Et vous, commandant, comment
envisagez-vous votre mission qui est de nous débarrasser de ce poison ? — Nous ne sommes que dans la phase de renseignement. Malgré ce que
nous savons de la difficulté à aborder la côte sud-ouest, pensez-vous
qu’il existe un lieu d’où les pirates pourraient opérer ? — Le seul endroit serait la crique abritée des vents dominants où s’était
installée la colonie avortée en 1501.
— Et qui se trouverait ?
— Quelque part sur la côte sud-ouest. — Vous ne savez pas où ?
— Non. Les premiers colons à s’y être aventurés ont été absorbés par
l’humidité et décimés par les moustiques. Il y aurait à proximité de celle-
ci un petit fleuve qui se jetterait dans la mer et dont les eaux douces
auraient au départ permis de fonder un hameau. Ce détail vous permettra
sans doute d’en retrouver le lieu car je présume que vous pouvez accéder
à des vues satellitaires précises.
— Tout à fait.
— Vous savez, commandant, mon fils Fernando avait exploré cette côte en
zodiac sans parvenir à l’aborder. Il pestait contre les pêcheurs angolares
gardant jalousement le secret sur un lieu mythique dans l’imaginaire de
l’île.
— Quel lieu secret ?
— La vallée interdite dont nous avons parlé tout à l’heure. — Il est probable que le commandant Robert cherchait aussi à en percer le
mystère.
— Oui. Comme mon fils, il aimait l’aventure. — Votre fils vit toujours avec vous ? — Non, et il réside probablement encore à New York, où il crée des
sculptures inspirées de la nature la plus sauvage. — C’est très à la mode et un must pour les artistes contemporains. — Le paradoxe réside dans le fait que le marché occidental de l’art le
dégoûtait. Lorsqu’il avait une trentaine d’années, il était même parti
pour l’URSS où, disait-il, l’art était au service des travailleurs, ce qui
correspondait aux orientations marxistes de notre gouvernement. Il a très
vite effectué un virage à 180°.
— Je suppose que la chute du bloc communiste a sonné le glas de ses
espérances.
— Il n’aura vu que trois ans de ce système et vécu sa liquéfaction sans
toutefois renier ses idées révolutionnaires. Son comportement me
semblait alors incompatible avec l’esprit de ce pays et nous nous
sommes vigoureusement opposés. La révolution est un mythe plus
qu’une réalité et comporte plus de tragédies que de bonheur. — Pourrait-il y avoir un lien entre ces pirates et une idéologie
révolutionnaire ?
— Une révolution armée ici ? Impossible, il n’y a que sur le continent que
l’on trouve assez de fous pour croire à ces chimères. — Le Nigéria n’est pas si loin et a une longue pratique des attaques et
trafics en tous genres. Peut-être cherchent-ils à déplacer leur centre de
gravité pour une raison que nous ignorons ?
— Si c’est le cas, il est urgent de nous attaquer aux prémices du mal avant
que celui-ci ne s’étende à l’ensemble de la population de nos îles et
dégrade le « leve leve » qui fait notre douceur de vivre.
Le soleil jouait avec les nuages et une alternance d’ombre et de lumière
rythmait les propos des convives comme autant d’espoir ou d’impuissance à gérer la situation. L’atmosphère évoquait la fin d’un monde au parfum d’Indochine recopié sur une île perdue à l’autre extrémité de la terre.
Le café dégageait un arôme incomparable, plus subtil que le meilleur des
expressos italiens. Le silence gustatif plongea Cécile dans ses réflexions. Le commandant Robert devait bien noter ses découvertes quelque part. Bien sûr, les experts de la police scientifique s’étaient immédiatement penchés sur ses ordinateurs et ses moyens de stockage. Cela, il avait dû le prédire et, en vieux routier des services secrets, trouver un autre moyen de les conserver. Une source radioactive puissante expliquait autant que les moustiques que les premiers conquérants de cette île vierge aient été décimés. Elle avait hâte de trouver ce document où elle imaginait découvrir autant de secrets que des banalités sans intérêt… Matthieu posa sa tasse. — Divin ! C’est ce qui me vient à l’esprit après la dégustation de ce cru. — Merci, commandant. Il est élevé et torréfié dans ma plantation et je me
ferai une joie de vous en offrir assez pour inspirer flatter les papilles de
vos marins lors de cette mission.
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