Opération

Jean-Marc Bourdet · Chapitre 13 sur 33

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Opération

La roça oubliée

 

Le repas, composé de riz et de poissons arrosés d’une sauce fruitée et

épicée, se déroula dans une atmosphère conviviale et détendue. Santos usait habilement du français, mêlant ses souvenirs d’enfance à des réflexions sur le racisme et l’antisémitisme. Son statut et sa profonde immersion dans le tissu social de l’île, avec ses multiples ethnies se fondant sans heurts en une population « bon enfant », lui donnaient cette vision paisible d’un vivre ensemble que les édiles des villes françaises ne pouvaient imaginer, tant le langage politiquement correct faussait les rapports entre communautés. Cécile appréciait ses paroles directes et sans les mielleuses complaisances qu’elle entendait trop souvent. Santos aimait l’humanité sans discrimination :

— Personne sur Príncipe n’utilise son origine ethnique pour prêter à une

critique un caractère raciste. Ici, qu’il soit blanc, métis ou noir, un chat

est un chat et un imbécile ou un voyou ne peut se réfugier derrière sa

couleur de peau…

— C’est différent en France, Monsieur le Gouverneur, et sans doute du fait

d’un passé historique colonial mal effacé.

— Le colonialisme est le passé. Le présent ne doit pas revenir sans cesse

sur les erreurs de celui-ci sans quoi il faut remonter jusqu’à la nuit des

temps afin de racheter toutes les fautes de toutes les civilisations. Vous

imaginez la cacophonie d’une telle repentance ? Qui aurait tort et qui

aurait raison depuis que Caïn a tué Abel ?

— Vous ne connaissez pas du tout ce type de traumatisme ? Pourtant et avec

tout le respect que je vous dois, São Tomé et Príncipe a souffert du

colonialisme portugais.

— C’est sans doute une question de mentalité, capitão, pas un habitant de

nos îles ne songerait à ériger l’aigreur, la violence et la haine en mode de

vie.

Christophe paraissait à son aise. Lui, qui aimait une Djiboutienne,

refusait aussi toute discrimination.

— C’est une belle leçon, docteur, sans doute à l’égal de la philosophie

antique du carpe diem, une notion que la plupart de nos philosophes

actuels jugent désuète au nom de l’engagement politique et même

conflictuel hors de nos frontières.

— Vous voulez dire le droit d’ingérence ? — Oui.

— À vous entendre, cher confrère, je crois comprendre que certains de vos

intellectuels, philosophes, journalistes et politiciens ont trop usé d’une

sorte de sentimentalisme mêlé d’intérêts économiques et de visées

électoralistes à court terme.

— Et ne croyez-vous pas que ceux qui aujourd’hui s’intéressent à vos

réserves probables de pétrole ne vont pas utiliser les différences

ethniques pour diviser votre peuple et prendre le contrôle de votre

économie ?

— C’est une possibilité que nous surveillons avec attention car la manne

engendrée par le pétrole ne peut hélas manquer de susciter la convoitise

et raviver le vieux système des gouvernements fantoches si largement

présents sur le continent africain.

Cécile retrouvait le bonheur d’écouter ces mots sans complaisance.

Christophe connaissait le devoir de réserve d’un militaire sans songer une seconde à l’appliquer. Visiblement, pour lui, l’essentiel consistait à rester vrai. Pourtant, le débat devenait trop politique à son goût. Elle recentra la discussion :

— Les pirates viendraient ainsi en éclaireurs de ce chaos… renforceraient

peu à peu leur pouvoir et prépareraient un conflit entre vos

communautés pour mieux en profiter.

— C’est hélas très possible, capitão. Et vous, commandant, comment

envisagez-vous votre mission qui est de nous débarrasser de ce poison ? — Nous ne sommes que dans la phase de renseignement. Malgré ce que

nous savons de la difficulté à aborder la côte sud-ouest, pensez-vous

qu’il existe un lieu d’où les pirates pourraient opérer ? — Le seul endroit serait la crique abritée des vents dominants où s’était

installée la colonie avortée en 1501.

— Et qui se trouverait ?

— Quelque part sur la côte sud-ouest. — Vous ne savez pas où ?

— Non. Les premiers colons à s’y être aventurés ont été absorbés par

l’humidité et décimés par les moustiques. Il y aurait à proximité de celle-

ci un petit fleuve qui se jetterait dans la mer et dont les eaux douces

auraient au départ permis de fonder un hameau. Ce détail vous permettra

sans doute d’en retrouver le lieu car je présume que vous pouvez accéder

à des vues satellitaires précises.

— Tout à fait.

— Vous savez, commandant, mon fils Fernando avait exploré cette côte en

zodiac sans parvenir à l’aborder. Il pestait contre les pêcheurs angolares

gardant jalousement le secret sur un lieu mythique dans l’imaginaire de

l’île.

— Quel lieu secret ?

— La vallée interdite dont nous avons parlé tout à l’heure. — Il est probable que le commandant Robert cherchait aussi à en percer le

mystère.

— Oui. Comme mon fils, il aimait l’aventure. — Votre fils vit toujours avec vous ? — Non, et il réside probablement encore à New York, où il crée des

sculptures inspirées de la nature la plus sauvage. — C’est très à la mode et un must pour les artistes contemporains. — Le paradoxe réside dans le fait que le marché occidental de l’art le

dégoûtait. Lorsqu’il avait une trentaine d’années, il était même parti

pour l’URSS où, disait-il, l’art était au service des travailleurs, ce qui

correspondait aux orientations marxistes de notre gouvernement. Il a très

vite effectué un virage à 180°.

— Je suppose que la chute du bloc communiste a sonné le glas de ses

espérances.

— Il n’aura vu que trois ans de ce système et vécu sa liquéfaction sans

toutefois renier ses idées révolutionnaires. Son comportement me

semblait alors incompatible avec l’esprit de ce pays et nous nous

sommes vigoureusement opposés. La révolution est un mythe plus

qu’une réalité et comporte plus de tragédies que de bonheur. — Pourrait-il y avoir un lien entre ces pirates et une idéologie

révolutionnaire ?

— Une révolution armée ici ? Impossible, il n’y a que sur le continent que

l’on trouve assez de fous pour croire à ces chimères. — Le Nigéria n’est pas si loin et a une longue pratique des attaques et

trafics en tous genres. Peut-être cherchent-ils à déplacer leur centre de

gravité pour une raison que nous ignorons ?

— Si c’est le cas, il est urgent de nous attaquer aux prémices du mal avant

que celui-ci ne s’étende à l’ensemble de la population de nos îles et

dégrade le « leve leve » qui fait notre douceur de vivre.

Le soleil jouait avec les nuages et une alternance d’ombre et de lumière

rythmait les propos des convives comme autant d’espoir ou d’impuissance à gérer la situation. L’atmosphère évoquait la fin d’un monde au parfum d’Indochine recopié sur une île perdue à l’autre extrémité de la terre.

Le café dégageait un arôme incomparable, plus subtil que le meilleur des

expressos italiens. Le silence gustatif plongea Cécile dans ses réflexions. Le commandant Robert devait bien noter ses découvertes quelque part. Bien sûr, les experts de la police scientifique s’étaient immédiatement penchés sur ses ordinateurs et ses moyens de stockage. Cela, il avait dû le prédire et, en vieux routier des services secrets, trouver un autre moyen de les conserver. Une source radioactive puissante expliquait autant que les moustiques que les premiers conquérants de cette île vierge aient été décimés. Elle avait hâte de trouver ce document où elle imaginait découvrir autant de secrets que des banalités sans intérêt… Matthieu posa sa tasse. — Divin ! C’est ce qui me vient à l’esprit après la dégustation de ce cru. — Merci, commandant. Il est élevé et torréfié dans ma plantation et je me

ferai une joie de vous en offrir assez pour inspirer flatter les papilles de

vos marins lors de cette mission.

 

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