Opération

Jean-Marc Bourdet · Chapitre 22 sur 33

Pages du PDF

Opération

Premier contact

 

Capa avait laissé ses hommes se reposer et lui-même venait de passer

plus d’une heure à entretenir sa force physique dans la salle de sport du Mistral. Après une longue douche, il se sentait à l’aise pour préparer la reconnaissance du terrain. Tout reposait simplement sur des hypothèses et se lancer ainsi dans l’inconnu ajoutait du piment à une opération qui aurait pu être banale. Le danger pourrait survenir de partout et son rôle s’avérait primordial avant toute tentative de neutralisation d’un GAT. Prendre le temps de réfléchir n’avait rien d’un luxe et il buvait un café avec Cécile, tout en analysant avec elle les dernières images de la zone supposée être la base des pirates. Il envisageait toutes les hypothèses et cherchait des solutions pour faire face à chaque obstacle prévisible. Une grande photo satellite, prise quelques heures auparavant, était projetée sur un tableau blanc. Cécile désigna un point :

— Le satellite n’a rien détecté de plus net que cette chaleur probablement

dégagée par un groupe électrogène et quatre longues barques de

pêcheurs dont les moteurs étaient encore chauds.

Capa approuva tout en traçant trois lignes au feutre :

— Nous ne savons encore rien de ce qui se cache dans la mangrove et je

vais scinder mon groupe en trois parties. Le premier, de quatre hommes,

palmera par la grande passe qui, si j’en juge par la photo prise par le

satellite à marée haute et le marnage de basse mer visible sur celle de

l’ATL2, nous donnerait un fond de huit mètres, ce qui est suffisant pour

éviter de se faire prendre par un cargo. Il fera un relevé des installations

qui doivent se trouver sur la rive droite du fleuve, aux abords du groupe

électrogène. Peut-être il y a-t-il là d’autres embarcations qu’il

neutralisera juste avant l’attaque s’il s’avère exact que ce sont bien nos

pirates qui occupent les lieux.

— La levée de doute est impérative. Le Caracal appontera ce soir avec

vingt hommes et notre mission est de passer cette zone au peigne fin

avant toute intervention.

— C’est le b.a.-ba de la reconnaissance, capitaine. Si nous confirmons cette

hypothèse, nous devons en savoir un maximum sur les forces adverses

en présence.

— Tes observations conditionneront l’assaut et ce n’est pas évident car nos

politiques piaffent d’impatience d’obtenir des résultats qui les renforcent

vis-à-vis de l’opinion publique.

— La précipitation politique conduit à mettre en danger nos camarades et la

plupart du temps à l’échec d’une opération. Je dois en savoir le plus

possible sur l’ensemble des abords et ce groupe remontera le fleuve

jusqu’à ce qu’il ne voie plus d’installations. Son second objectif sera

alors de rester en observation à l’arrière du camp et de former un

bouchon pour bloquer une évasion par la jungle. — Tu penses accoster avec l’ECUME ? — Non, elle restera à flot en suivant la marée. Je dois aussi envisager

qu’elle nous récupère à la volée en cas de pépin. Tu vois la plage à

l’ouest de notre zone ? La haute mer vient jusque-là et la basse mer ici…

ce qui la rend accessible par cette petite passe qui conserve un fond à

deux mètres cinquante.

— Ce n’est pas large et tu devras te faufiler entre cette barrière rocheuse

abrupte et cette ligne de brisants.

— Ce sera notre point de ralliement n°1. — Ce n’est pas trop près de la base ? — 2 nautiques et elle sera pratiquement collée à la barrière rocheuse qui

masquera sa silhouette. Je laisserai à bord le patron 75 avec Saint-Ex et

son drone. Ils seront nos saint-bernards et pourront venir sur nous en

quelques minutes.

— L’autre groupe ?

— Ce sera le mien. Je prendrai quatre hommes pour réaliser les

observations de la partie ouest et sud. Ensuite, nous nous infiltrerons au

plus près du cœur de la base. Nous mettrons aussi les moteurs des quatre

barques en panne avant l’assaut et Tintin jouera avec ses microdrones

afin de voir ce qui se passe à l’intérieur des bâtiments. — C’est quoi tes microdrones ?

— Des black-Hornet, presque invisibles et silencieux. Pour nous, c’est une

source d’images appréciable.

— Tu les utiliseras pour la reco ?

— Ce serait imprudent. Nous les utiliserons juste avant l’assaut car s’ils se

scratchent nous serons repérés.

— Et pour assurer un lieu d’extraction si nécessaire pour le groupe arrière ? — Bonne question, capitaine. Nous allons déterminer plusieurs sites

possibles et l’un d’eux m’apparaît déjà avec cette clairière. Leur travail

sera de la vérifier et si elle s’avère praticable, ce sera l’un des points de

cordage pour évacuer en urgence côté nord. Le Caracal peut faire ça en

grappe en quelques poignées de secondes.

— Tu parlais de plusieurs sites. Il devra alors savoir où vous serez et

l’ennemi doit l’ignorer. Je vais numéroter chacun et y inscrire le point

GPS correspondant afin que le Tigre76 puisse bien distinguer où il pourra

faire feu. C’est l’objet de ce quadrillage que tu vois en filigrane. — Tu t’es bien amusée ; c’est un peu comme sur un plan de ville. — Mieux car mes carrés sont serrés. Leurs points centraux sont des

positions GPS précises que tu n’auras qu’à indiquer à notre force de

frappe.

— Nous aurons donc bien le Tigre ? — Je ne suis pas en charge de l’assaut, cependant j’ai eu confirmation qu’il

appontera ce soir car il ne peut être ravitaillé en vol et doit faire deux

escales avant de nous rallier.

— C’est une excellente nouvelle. Il en était question lorsque nous avons

quitté Saint-Mandrier mais Ouaga ne savait pas encore s’il pourrait-être

dégagé d’une mission sur le nord du Burkina.

— Le COS fait au mieux en fonction des forces affectées à Sabre. — Tu viens de la DRM et tu n’es pas familière du travail des commandos,

capitaine. Si je peux me permettre, comment se fait-il que le COS te

confie cette reco ?

— J’ai été impliquée dans plusieurs missions à risque élevé et, lorsque j’ai

débarqué à Libreville pour enquêter sur ce qui est arrivé au commandant

Robert, ma présence s’est avérée pratique pour le COS. Je réalise

pourtant là ma première mission avec des forces spéciales et tu as raison

de dire que je ne suis pas familière de ton travail. Ce n’est pas non plus

mon rôle dans cette affaire et je reste sagement dans le cadre du

renseignement.

— Mon pacha m’a fait ton éloge et je sais aussi que tu as lutté contre des

pirates au large de la Somalie durant ta Campagne 77 Jeanne. — Oui, seulement c’était par nécessité. Je me suis retrouvée piégée à bord

d’un porte-containers piraté et j’ai agi au mieux. — Il faut croire que tu y avais mis de la bonne volonté car une Légion

d’honneur à 24 ans ce n’était pas uniquement pour la gloire. — Je n’avais rien demandé et, à dire vrai, toi et tes camarades mériteriez — Non, ce n’est pas à l’ordre du jour et excuse-moi. — En même temps, ma mère ne serait pas fâchée de me voir épouser une

une plus grande reconnaissance de la nation puisque vous mettez

constamment vos vies en jeu.

— Nous aimons le danger et l’action, nous savons le prix de la vie et nous

saurons mourir pour notre pays afin que nos concitoyens puissent

continuer à dormir en paix.

— Encore faudrait-il qu’ils en soient conscients. — Nous ne leur demandons rien et agissons dans la légalité tout en restant

dans l’ombre. Comment pourraient-ils être conscients de notre sacrifice

puisque nous n’apparaissons jamais ? Nous le savons et nous

l’acceptons.

— À ce niveau d’abnégation, ce n’est pas juste l’aventure pour l’aventure.

Pourquoi aller si loin ?

— Parce que pour moi il y a deux manières de vivre : soit comme un chien

attaché à sa laisse et me gaver de jeux vidéo, de réseaux sociaux et de

bouffe, tout en demandant toujours plus d’assistance ; soit comme un

loup épris de liberté, capable de regarder le monde en face, d’affronter la

mort et de bivouaquer sous les étoiles, d’une boite de ration de combat. — Que j’entends comme une version moderne de la fable du loup et du

chien…

— Les fables sont toujours d’actualité. J’ajouterais cependant que,

contrairement au loup, je respecte celui qui n’a pas la force de vivre

cette liberté. Ma mère avait-elle le choix lorsque mon père est mort ? Il

lui fallait survivre dans un monde où l’arrogance des riches et le mépris

politique sont de règle. Elle souffre sans oser rompre totalement avec le

système des petits boulots qui détruisent les individus. D’ailleurs que

pourrait-elle faire de mieux que de s’exprimer au milieu des gilets jaunes

à un rond-point de sortie d’autoroute ? Rejoindre les femmes kurdes qui

luttent les armes à la main ?

— Ce n’est pas un peu exagéré ?

— Je mesure au contraire mes paroles, car sinon je pourrais être plus cruel. — Et éviter ainsi de te poser pour vivre serein avec une femme et des

enfants…

Capa grimaça et répondit vertement.

— Tu cherches à te caser, capitaine ?

Cécile ne pensait pas à mal, tout en se rendant compte qu’elle l’avait

blessé.

jolie fille comme toi.

— Merci du compliment…

Elle réfléchit un instant avant de poursuivre :

— La vie de famille ne me va pas. Je ne sais pas cuisiner et la simple idée

de me lancer dans l’éducation me semble insipide. Il en est pourtant pour

moi comme pour toi : ma mère apprécierait de pouvoir pouponner. — Et ton père ?

— Lui, malgré son amour pour ma mère, il préfère vivre en mer et je sais

qu’il ne souhaite pas être obligé de sourire à des enfants s’il a envie de

rugir.

 

OceanofPDF.com