Opération
Premier contact
Capa avait laissé ses hommes se reposer et lui-même venait de passer
plus d’une heure à entretenir sa force physique dans la salle de sport du Mistral. Après une longue douche, il se sentait à l’aise pour préparer la reconnaissance du terrain. Tout reposait simplement sur des hypothèses et se lancer ainsi dans l’inconnu ajoutait du piment à une opération qui aurait pu être banale. Le danger pourrait survenir de partout et son rôle s’avérait primordial avant toute tentative de neutralisation d’un GAT. Prendre le temps de réfléchir n’avait rien d’un luxe et il buvait un café avec Cécile, tout en analysant avec elle les dernières images de la zone supposée être la base des pirates. Il envisageait toutes les hypothèses et cherchait des solutions pour faire face à chaque obstacle prévisible. Une grande photo satellite, prise quelques heures auparavant, était projetée sur un tableau blanc. Cécile désigna un point :
— Le satellite n’a rien détecté de plus net que cette chaleur probablement
dégagée par un groupe électrogène et quatre longues barques de
pêcheurs dont les moteurs étaient encore chauds.
Capa approuva tout en traçant trois lignes au feutre :
— Nous ne savons encore rien de ce qui se cache dans la mangrove et je
vais scinder mon groupe en trois parties. Le premier, de quatre hommes,
palmera par la grande passe qui, si j’en juge par la photo prise par le
satellite à marée haute et le marnage de basse mer visible sur celle de
l’ATL2, nous donnerait un fond de huit mètres, ce qui est suffisant pour
éviter de se faire prendre par un cargo. Il fera un relevé des installations
qui doivent se trouver sur la rive droite du fleuve, aux abords du groupe
électrogène. Peut-être il y a-t-il là d’autres embarcations qu’il
neutralisera juste avant l’attaque s’il s’avère exact que ce sont bien nos
pirates qui occupent les lieux.
— La levée de doute est impérative. Le Caracal appontera ce soir avec
vingt hommes et notre mission est de passer cette zone au peigne fin
avant toute intervention.
— C’est le b.a.-ba de la reconnaissance, capitaine. Si nous confirmons cette
hypothèse, nous devons en savoir un maximum sur les forces adverses
en présence.
— Tes observations conditionneront l’assaut et ce n’est pas évident car nos
politiques piaffent d’impatience d’obtenir des résultats qui les renforcent
vis-à-vis de l’opinion publique.
— La précipitation politique conduit à mettre en danger nos camarades et la
plupart du temps à l’échec d’une opération. Je dois en savoir le plus
possible sur l’ensemble des abords et ce groupe remontera le fleuve
jusqu’à ce qu’il ne voie plus d’installations. Son second objectif sera
alors de rester en observation à l’arrière du camp et de former un
bouchon pour bloquer une évasion par la jungle. — Tu penses accoster avec l’ECUME ? — Non, elle restera à flot en suivant la marée. Je dois aussi envisager
qu’elle nous récupère à la volée en cas de pépin. Tu vois la plage à
l’ouest de notre zone ? La haute mer vient jusque-là et la basse mer ici…
ce qui la rend accessible par cette petite passe qui conserve un fond à
deux mètres cinquante.
— Ce n’est pas large et tu devras te faufiler entre cette barrière rocheuse
abrupte et cette ligne de brisants.
— Ce sera notre point de ralliement n°1. — Ce n’est pas trop près de la base ? — 2 nautiques et elle sera pratiquement collée à la barrière rocheuse qui
masquera sa silhouette. Je laisserai à bord le patron 75 avec Saint-Ex et
son drone. Ils seront nos saint-bernards et pourront venir sur nous en
quelques minutes.
— L’autre groupe ?
— Ce sera le mien. Je prendrai quatre hommes pour réaliser les
observations de la partie ouest et sud. Ensuite, nous nous infiltrerons au
plus près du cœur de la base. Nous mettrons aussi les moteurs des quatre
barques en panne avant l’assaut et Tintin jouera avec ses microdrones
afin de voir ce qui se passe à l’intérieur des bâtiments. — C’est quoi tes microdrones ?
— Des black-Hornet, presque invisibles et silencieux. Pour nous, c’est une
source d’images appréciable.
— Tu les utiliseras pour la reco ?
— Ce serait imprudent. Nous les utiliserons juste avant l’assaut car s’ils se
scratchent nous serons repérés.
— Et pour assurer un lieu d’extraction si nécessaire pour le groupe arrière ? — Bonne question, capitaine. Nous allons déterminer plusieurs sites
possibles et l’un d’eux m’apparaît déjà avec cette clairière. Leur travail
sera de la vérifier et si elle s’avère praticable, ce sera l’un des points de
cordage pour évacuer en urgence côté nord. Le Caracal peut faire ça en
grappe en quelques poignées de secondes.
— Tu parlais de plusieurs sites. Il devra alors savoir où vous serez et
l’ennemi doit l’ignorer. Je vais numéroter chacun et y inscrire le point
GPS correspondant afin que le Tigre76 puisse bien distinguer où il pourra
faire feu. C’est l’objet de ce quadrillage que tu vois en filigrane. — Tu t’es bien amusée ; c’est un peu comme sur un plan de ville. — Mieux car mes carrés sont serrés. Leurs points centraux sont des
positions GPS précises que tu n’auras qu’à indiquer à notre force de
frappe.
— Nous aurons donc bien le Tigre ? — Je ne suis pas en charge de l’assaut, cependant j’ai eu confirmation qu’il
appontera ce soir car il ne peut être ravitaillé en vol et doit faire deux
escales avant de nous rallier.
— C’est une excellente nouvelle. Il en était question lorsque nous avons
quitté Saint-Mandrier mais Ouaga ne savait pas encore s’il pourrait-être
dégagé d’une mission sur le nord du Burkina.
— Le COS fait au mieux en fonction des forces affectées à Sabre. — Tu viens de la DRM et tu n’es pas familière du travail des commandos,
capitaine. Si je peux me permettre, comment se fait-il que le COS te
confie cette reco ?
— J’ai été impliquée dans plusieurs missions à risque élevé et, lorsque j’ai
débarqué à Libreville pour enquêter sur ce qui est arrivé au commandant
Robert, ma présence s’est avérée pratique pour le COS. Je réalise
pourtant là ma première mission avec des forces spéciales et tu as raison
de dire que je ne suis pas familière de ton travail. Ce n’est pas non plus
mon rôle dans cette affaire et je reste sagement dans le cadre du
renseignement.
— Mon pacha m’a fait ton éloge et je sais aussi que tu as lutté contre des
pirates au large de la Somalie durant ta Campagne 77 Jeanne. — Oui, seulement c’était par nécessité. Je me suis retrouvée piégée à bord
d’un porte-containers piraté et j’ai agi au mieux. — Il faut croire que tu y avais mis de la bonne volonté car une Légion
d’honneur à 24 ans ce n’était pas uniquement pour la gloire. — Je n’avais rien demandé et, à dire vrai, toi et tes camarades mériteriez — Non, ce n’est pas à l’ordre du jour et excuse-moi. — En même temps, ma mère ne serait pas fâchée de me voir épouser une
une plus grande reconnaissance de la nation puisque vous mettez
constamment vos vies en jeu.
— Nous aimons le danger et l’action, nous savons le prix de la vie et nous
saurons mourir pour notre pays afin que nos concitoyens puissent
continuer à dormir en paix.
— Encore faudrait-il qu’ils en soient conscients. — Nous ne leur demandons rien et agissons dans la légalité tout en restant
dans l’ombre. Comment pourraient-ils être conscients de notre sacrifice
puisque nous n’apparaissons jamais ? Nous le savons et nous
l’acceptons.
— À ce niveau d’abnégation, ce n’est pas juste l’aventure pour l’aventure.
Pourquoi aller si loin ?
— Parce que pour moi il y a deux manières de vivre : soit comme un chien
attaché à sa laisse et me gaver de jeux vidéo, de réseaux sociaux et de
bouffe, tout en demandant toujours plus d’assistance ; soit comme un
loup épris de liberté, capable de regarder le monde en face, d’affronter la
mort et de bivouaquer sous les étoiles, d’une boite de ration de combat. — Que j’entends comme une version moderne de la fable du loup et du
chien…
— Les fables sont toujours d’actualité. J’ajouterais cependant que,
contrairement au loup, je respecte celui qui n’a pas la force de vivre
cette liberté. Ma mère avait-elle le choix lorsque mon père est mort ? Il
lui fallait survivre dans un monde où l’arrogance des riches et le mépris
politique sont de règle. Elle souffre sans oser rompre totalement avec le
système des petits boulots qui détruisent les individus. D’ailleurs que
pourrait-elle faire de mieux que de s’exprimer au milieu des gilets jaunes
à un rond-point de sortie d’autoroute ? Rejoindre les femmes kurdes qui
luttent les armes à la main ?
— Ce n’est pas un peu exagéré ?
— Je mesure au contraire mes paroles, car sinon je pourrais être plus cruel. — Et éviter ainsi de te poser pour vivre serein avec une femme et des
enfants…
Capa grimaça et répondit vertement.
— Tu cherches à te caser, capitaine ?
Cécile ne pensait pas à mal, tout en se rendant compte qu’elle l’avait
blessé.
jolie fille comme toi.
— Merci du compliment…
Elle réfléchit un instant avant de poursuivre :
— La vie de famille ne me va pas. Je ne sais pas cuisiner et la simple idée
de me lancer dans l’éducation me semble insipide. Il en est pourtant pour
moi comme pour toi : ma mère apprécierait de pouvoir pouponner. — Et ton père ?
— Lui, malgré son amour pour ma mère, il préfère vivre en mer et je sais
qu’il ne souhaite pas être obligé de sourire à des enfants s’il a envie de
rugir.
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