Opération

Jean-Marc Bourdet · Chapitre 15 sur 33

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Opération

Objectif

 

Dans son bureau de Saint-Mandrier, dominant la grande bleue dont les

tons prenaient leurs quartiers d’hiver, Stéphane, capitaine de vaisseau et commandant du commando Hubert, relisait la demande du COS. Deux types d’assauts pouvaient avoir lieu simultanément : l’un en reprise de contrôle d’un tanker piraté, l’autre à terre sur la côte sud-ouest de Príncipe. Deux groupes de combat autonomes de dix hommes seraient dégagés de la TF Sabre basée à Ouagadougou ; leur mission : prendre d’assaut et d’éliminer une base opérationnelle d’un Groupe Armé Terroriste commettant des actes de piraterie depuis Príncipe.

Les îles de São Tomé et de Príncipe ne lui étaient pas inconnues. Lors

d’une mission Corymbe, la frégate à bord de laquelle il exerçait la fonction de second avait mouillé dans la baie de la capitale de ce petit pays, en marge des turbulences de l’Afrique continentale, sans se préoccuper d’autre chose que de la vie paisible de ses habitants. Qu’il existe un point d’ancrage d’un GAT aussi loin des plates-formes pétrolières et du trafic intense du fond du golfe semblait impossible. Pourquoi s’installer là ? Il consulta la carte détaillée de Príncipe qui accompagnait le long message de l’amiral. Le sud-ouest paraissait une bonne option, loin de toute habitation et dans un secteur impénétrable tant par la terre que par la mer. Si des petits malins s’y étaient installés, ils ne pouvaient ignorer les dangers de cette côte protégée par des brisants. Sans doute existait-il quelques passes dans cette ligne de défense. Pour le savoir et confirmer les premières hypothèses du Mistral et du COS, il était chargé de former un groupe de renseignement et de reconnaissance.

Le commando Hubert, baptisé « cousin Hub » par les autres commandos

de la Marine, était un des experts de ce genre de mission. Pour autant, il s’agissait d’assurer l’étape la plus exigeante en termes de temps et de tension : précéder les groupes d’assaut ; récolter et transmettre un maximum de renseignements sur la configuration des lieux, le nombre d’hommes à neutraliser et les habitudes prises en matière de déplacements, armement, communications, trafics et gardes… La tâche ne le rebutait pas et il savait pouvoir compter sur un chef de groupe particulièrement sensible à l’action dans une région où le portugais restait la langue principale. Parallèlement à ce travail de terrain, deux aéronefs : un Falcon 50 M et un ATL2 de la 24F recherchaient les traces du tanker ; et une première analyse des émissions hertziennes issue de cette côte déserte confirmait la présence d’une zone active aux abords d’un petit fleuve s’enfonçant dans la jungle. Celle d’un radar de navigation s’avérait plus mystérieuse. Cette base, sans se dévoiler outre mesure, leur donnait sa position. La Cabral mouillait-il camouflé par les palétuviers de la mangrove ? Rien n’était moins sûr car ses caractéristiques ne lui permettaient pas de se glisser facilement dans un fleuve de cette nature : 79 mètres de long, 15 de large, avec un tirant d’eau de 6 mètres et un tirant d’air de 15, cela nécessitait la création d’un bassin suffisamment vaste pour également lui permettre un évitage. Il devait s’agir d’un radar de surveillance côtière propre à rassurer les pirates en leur permettant de découvrir facilement une intrusion.

Les informations semblaient cependant plutôt maigres et l’armateur

refusait de coopérer avec les autorités. Comment savoir si le navire se trouvait sous le contrôle d’hommes armés. L’assurance du tanker donnait cependant des précisions qui rendaient compréhensible l’attitude de l’armement puisqu’une demande de rançon venait de lui parvenir : 1 million de dollars pour rendre la liberté à l’équipage et laisser le tanker poursuivre ses activités. Faute de quoi, il serait incendié et la pollution de la zone serait majeure. L’assurance souhaitait payer afin que le navire ne lui coûte pas beaucoup plus cher que la rançon exigée.

Les autres données vérifiées et fiables concernaient une attaque d’un

pêcheur près des îles Tinhosas, minuscule territoire déclaré comme zone protégée pour la faune et la flore par la communauté internationale. Il était probable que le Cabral naviguait dans ces parages et que les pirates pouvaient aussi opérer depuis un bateau mère. Il fallait donc mettre en place une force capable de réagir rapidement lorsque des éléments viendraient ou non étayer cette possibilité tout comme prévoir une reprise de vive force du Cabral. Bref il y avait du pain sur la planche si Paris maintenait son offre d’éradiquer un début de gangrène inoculée par une organisation fantôme dans ce petit territoire oublié au sein de la cacophonie du concert des nations.

Il sourit lorsque sept coups volontaires résonnèrent sur sa porte. Le

premier maître et lui se connaissaient depuis plusieurs années et Stéphane appréciait ses capacités d’analyse et de combat.

Il aimait ses hommes, leur caractère fort et leur langage direct, leur

prudence avant toute action et cette volonté farouche de défendre leur pays, forgée lors de leur formation et affûtée dans les Opérations Extérieures. Leurs valeurs en faisaient des combattants mesurés, responsables et sachant parfaitement discerner les points faibles de l’adversaire. L’habitude des combats n’en faisait pas des brutes aveugles et sanguinaires. Le respect de l’ennemi et leur connaissance de ses capacités réelles s’avéraient primordiales. Capa salua son commandant. Avec son teint buriné, son visage marqué, sa barbe et ses cheveux trop longs, grâce auxquels il se fondait parmi les civils, le premier maître ressemblait vraiment à un conquistador. Redoutable tireur et un des meilleurs combattants au corps à corps de sa promotion ; nageur expérimenté d’une endurance remarquable, il s’avérait également un chef apprécié, estimé de ses camarades. Ses galons des commandos avaient un véritable sens.

— Bonjour Capa, je suis désolé d’avoir dû interrompre ta permission de

Noël. Le COS nous confie une mission pour laquelle nous avons besoin

de ton expertise. Tu es le seul à parler couramment le portugais ; une

langue nécessaire à cette Opex61 dans une zone naguère colonisée par

Lisbonne et où croisent des flottilles de chalutiers chinois, russes et

européens. Ta maîtrise sera primordiale lors d’un assaut éventuel.

Celui-ci sourit à cette entrée en matière de son pacha.

— Je comprends parfaitement, commandant. — Ton groupe part rejoindre le Mistral qui mouille en baie de Santo

Antonio, la ville principale de l’île de Príncipe ; ce sera le théâtre

probable de cette opération avec la reprise de contrôle d’un navire à

proximité de ses côtes.

Capa approuva de la tête. Ainsi, le grand-père avait vu juste. Une île

oubliée de l’ancien empire portugais l’attendait. — São Tomé et Príncipe, c’est un tout petit pays pauvre, commandant.

Pourquoi nous mêler de cette affaire alors que la plupart des pays de la

zone nous regardent encore comme des néocolonialistes ?

— 62 Tu poses une bonne question, Capa. Le CEMA dit que Paris n’aurait

pas lancé une Opex de son propre chef. Son président a officiellement

demandé l’aide de la France pour éradiquer ce début de piraterie et

cherche à récupérer un tanker qui devait le ravitailler, peut-être aux

mains des mêmes pirates.

— Tu sembles douter, commandant. — Il y a fort à parier que le tanker sera libéré et la seule certitude c’est

qu’un pêcheur s’est fait canarder près d’un groupe d’îlots inhabités

nommés Tinhosas.

— Nous sommes donc officiellement en mission pour eux ? — Oui. C’est tout ce qu’il y a de plus légal ; pour autant vous serez sous

couvert de l’action humanitaire du Mistral afin de ne pas éveiller de

soupçons parmi les pirates qui peuvent avoir des informateurs à Santo

Antonio.

— Nous serons juste un groupe ?

— Non, deux groupes de nos camarades se préparent chez Sabre. Ce sera à

vous d’éclairer le COS sur la réalité de cette base pour le moment

invisible.

— Et le tanker ? Nous le gardons tout de même comme objectif ? — Oui. Le pêcheur l’a sans doute vu au milieu d’une flottille de chalutiers

chinois et c’est ce qui lui a valu d’être attaqué. Sa femme, son fils et son

équipier sont morts lors de cette attaque et nous devrons éliminer les

pirates.

— Tu veux dire que nous ne les lâcherons pas ? — Tu m’as parfaitement compris. Nous ne devons pas laisser de pousse

susceptible de germer à nouveau. Prisonniers ou tués, il nous les faut

tous.

— J’imagine. Les camarades de Sabre nous rejoignent là-bas ? — Exact, ils vont rallier à bord d’un Caracal de Ouagadougou et se

poseront sur le pont du 63 Mistral demain à 14h30 november. — Et mon groupe ?

— Configuration raid-kayak. Vous partirez d’Hyères. Décollage à minuit

zoulou64 et tarpon sur zone à 06 heures zoulou. — Bien pris. C’est quoi le coucou ? — Un A400 M du Poitou qui doit atterrir à 16 heures sur la base d’Hyères. — Qui sera notre commandant opérationnel sur zone ? — Le lieutenant de vaisseau Cécile de Milly. Elle vient de la DRM. Pour le

moment elle est officiellement adjointe à l’attaché militaire de

l’ambassade à Libreville.

— Comment est-elle ?

— Une jeune femme de ton âge, aussi à l’aise dans les opérations tordues

que dans les salons parisiens.

— Elle est passée par Lorient ? La DGSE ? — Non. Elle a 34 ans et travaille en électron libre. Son parcours est

atypique et sans aucune mesure avec la routine de la Marine. Toujours

présente à des moments clés et stratégiques, elle attire les situations les

plus étonnantes et les mystères de ce monde. J’ai parcouru son dossier et

ses capacités de combat sont performantes. Elle a, pour tout arranger, la

baraka et la confiance du président.

— Diable ! Quand tu disais salons parisiens je l’imaginais dansant dans une

boite de nuit et je ne visais pas si haut.

— Elle est la filleule de l’amiral Gabaret, le chef d’état-major du président. — Ceci explique cela !

— Pas seulement. Je l’ai vue à l’œuvre à Djibouti ; elle a du cran, de la

jugeote et un tempérament de feu.

— À t’écouter, j’imagine que tu veux me la placer ? — Ce ne serait pas un mal pour toi. — Tu parles comme ma mère qui se languit de me savoir toujours

célibataire alors que je n’ai que 35 ans.

— Ça me rassure qu’elle dise comme moi. Alors tu devrais sérieusement y

songer. En attendant que tu nous ramènes une jolie fille des îles, prends

ce dossier, étudie-le et prépare ta mission qui comporte trois phases :

renseignement en vue d’action, reconnaissance à fin d’action et assaut.

En prenant congé de son pacha, Capa imagina le physique de Cécile de

Milly. Sans doute une femme qui voulait se sentir à l’égal des hommes. Il ne se voyait pas fréquenter les salons dorés de l’Élysée. Son univers, c’était la mer. Paris resterait toujours pour lui une ville grise et crasseuse. Ses visites de la capitale ne l’avaient pas captivé : le métro lui laissait l’horrible souvenir d’une marée humaine muette, renfermée sur elle-même et n’accordant pas un sourire aux sans-abris qui faisaient la manche ; le troupeau blasé des Parisiens respirait un air vicié, se pensait maître du monde, massacrait les plus beaux sites touristiques et polluait la province de son savoir standardisé.

Après avoir pris connaissance des premiers éléments recueillis par la

DRM et fournis par le Mistral et les aéros, Capa rejoignit son groupe qui s’affairait déjà à préparer et contrôler le matériel. Un tarpon, c’est une technique qui nécessite un immense savoir-faire et un sang-froid à toute épreuve. Le saut aurait lieu de nuit et à basse altitude afin d’éviter la dispersion.

Les fusiliers marins du Mistral devaient, eux aussi, préparer le travail de

récupération des commandos. Les Futura du bord attendraient, invisibles à

l’œil nu. Sur les casques, les balises infrarouges permettraient aux FUS 65 de les repérer aisément. Malgré tout, le saut se faisait vers l’inconnu et un grain de sable ne pouvait jamais être exclu. Dans la bulle de 40 nautiques qui entourerait la « drop zone », personne n’avait le droit à l’erreur. Capa se servit un café et passa de l’un à l’autre de ses hommes concentrés sur chaque détail. Lorsqu’il les eut tous salués individuellement d’un mot et d’un sourire, il frappa dans ses mains et prit la parole : — Les amis, malgré nos tenues de soirée nous ne sortons pas pour un bal

masqué. Là où nous allons, il y a un groupe de pirates armés de fusils

d’assaut de 5,56. Ces hommes surveillent leur zone de travail avec un

radar de navigation et ont probablement une bonne répartition de

sentinelles…

— Tu crois qu’ils s’attendent à nous voir débouler ? — Non. Pour le moment nos petits camarades du Mistral sont

officiellement et ostensiblement en mission humanitaire sur l’île de

Príncipe. Nous serons toujours les invisibles et nous aurons à éclaircir le

terrain afin que l’assaut soit impeccable.

— L’assaut c’est pour nous aussi ? — Oui, avec deux groupes de la TF Sabre qui nous rejoindront à bord du

PHA.

— Pourquoi nous, puisque ce sera depuis la terre ? — Plutôt de la mer vers la terre, Saint-Ex. Mais tu as raison de poser la

question. Il y aura probablement un deuxième objectif en mer : un tanker

piraté et ça, c’est le cœur de notre job.

— OK. Ils ont des navires, les pirates ? — D’après le pêcheur agressé, ils disposent d’une embarcation rapide et

semi-rigide, peut-être pas aussi performante que nos ECUME mais

efficace. Les autres renseignements sont peu nombreux ; des

suppositions, des ondes et rien de visible. Nous en reparlerons lors du

briefing.

— Le pacha nous a dit « tarpon cette nuit ». C’est loin ? — Príncipe est la seconde grande île de la république de São Tomé. En gros

nous en sommes à 4800 km.

— 66 C130 ?

— A400M.

— Bel oiseau que nous n’avons pas encore tout à fait apprivoisé, Capa. — Le saut latéral demande encore quelques aménagements mais par la

tranche arrière il est opérationnel à 100 %.

Saint-Ex en avait terminé avec son Spy-Ranger67 ; efficace en

reconnaissance, le drone reviendrait à la verticale du lieu de l’action après le départ des groupes de combat, afin de déterminer si des hommes se terraient en attendant que l’orage soit passé.

En face de lui, Tintin vérifiait une fois de plus ses trois microdrones, des

Black Hornet équipés de caméras thermiques et de capteurs sonores. Si nécessaire, ils iraient au plus proche des pirates sans que ceux-ci se doute ni de leur présence ni que ces colibris cachaient chacun en leurs entrailles de quoi les espionner sans se faire repérer.

Il soignait ses petits bijoux et en connaissait tous les caprices. Il leva un

instant le nez et fit un petit signe de connivence à Capa. — C’est quoi le milieu ambiant ? — La zone incriminée se trouve au sud-ouest de l’île où c’est la jungle avec

des pics de lave solidifiée qui pointent vers le ciel, des failles, crevasses

et autres joyeusetés.

— De la faune ?

— Rien de méchant. Pas de fauves ni d’araignées monstrueuses. Juste se

méfier des cobras noirs et des scolopendres.

— Les serpents je connais. Les abords marins ? — C’est hérissé de brisants et les points d’accès sont peu nombreux. — Ta mère, ça va ?

— Elle assure au mieux malgré l’Alzheimer de son père. — Il en est où ?

— Il part doucement avec des rémissions qui lui font autant de bien que de

mal. Lorsqu’il se rend compte de son état il veut mourir plus vite et je ne

pense pas le revoir vivant.

— Tu aurais pu rester là et un autre aurait pris la mission. — Non, Tintin, tu le connais et lui-même n’aimerait pas que je le voie

mourir. Tu devais sortir avec ta femme et ce n’est pas mieux pour toi. — Nous avons eu le temps d’avaler une ventrée de moules aux Sablettes. — Bonnes ?

— Elles ne valent pas celles du Croisic mais sont acceptables pour la

Méditerranée.

— Et Sandra ?

— Elle a eu les résultats du test…

Tintin s’interrompit et revissa un panneau de son drone. Capa insista :

— Et alors, tu l’accouches cette info ? — Justement, elle est enceinte.

— Bonne nouvelle. C’est une fille ou un garçon ? — C’est trop tôt pour le dire.

— Bien, si ta femme l’accepte, j’en serai volontiers le parrain. — Pour moi c’est OK et tu as le temps de le lui demander. — Bien pris, Tintin.

 

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