Opération

Jean-Marc Bourdet · Chapitre 16 sur 33

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Opération

Veillée d’armes

 

Cécile et Matthieu profitaient de la soirée dans le carré du commandant.

Après la tisane pour les uns et le café pour les autres, chacun était allé rejoindre sa chambre et ils restaient seuls à évoquer les lieux qu’ils connaissaient tous deux, que ce soit Djibouti et le Bab-el-Madeb, Naples et Beyrouth, la Norvège et ses glaciers plongeant dans les fjords… Leurs souvenirs se croisaient et le temps passait ainsi à retrouver des ambiances, des paysages et des villes ayant encore une âme. Gabriel veillait au CO dans l’attente des images satellites que la DRM devait d’abord traiter et analyser. Matthieu posa sa deuxième tasse de café de la soirée. — J’avoue que je ne connais pas la vallée de Qadisha, pas plus que Bcharré

et le musée de Gibran. Mon passage à Beyrouth fut moins mouvementé

que le tien, même si je me souviens bien de ton embarquement à bord du

Dixmude lorsque les commandos ont exfiltré les ressortissants que tu

avais regroupés dans un monastère maronite.

— Nous attendions les hélicos qui devaient nous sortir de ce beau

monastère de Qozhaya alors que nous étions piégés par les combats qui

faisaient rage entre les sunnites de Front-al-Nosra et les chiites du

Hezbollah, dans la plaine s’étendant entre le mont Liban et la mer. — Je me souviens de ton oncle Bruno, moine du Mont Saint-Michel, de son

homélie lors de la messe qu’il avait concélébrée avec notre aumônier,

pour le repos de l’âme du second-maître de chez Jaubert, tué lors de

cette opération.

— Mon oncle est rentré très marqué par les retrouvailles chaotiques avec un

vieil ami rencontré dans le maquis du Vercors durant la Seconde Guerre

mondiale.

— Lorsque nous vous avions reçus au carré, je me souviens de son émotion

à l’évocation du destin tragique de ce maquisard devenu moine maronite

après avoir été milicien chrétien.

— Cet homme expiait les crimes qu’il avait perpétrés dans les camps

palestiniens lorsqu’il combattait pour les Forces libanaises et il vivait

dans un ermitage au-dessus du monastère depuis la fin de la guerre

civile.

— Toutes les factions de ce conflit ont plongé dans ces horreurs. Lors de la

mission d’extraction de ton groupe, le secteur restait sous le contrôle des

Forces libanaises de Samir Gegea.

— Qui n’entendait pas lâcher un pouce de cette vallée sacrée pour la culture

chrétienne libanaise. Je ne me souvenais pas de ta présence à bord du

Dixmude.

— Tu avais d’autres chats à fouetter et j’étais scotché au CO en tant que

COMOPS, comme Gabriel aujourd’hui, et à ce titre je suivais les

opérations de près. J’espère ne pas connaître les mêmes difficultés ici. — Les conditions ne sont pas les mêmes. — Certes. Et en Irlande tu faisais quoi, Cécile ? — Une enquête discrète au service de la présidence. — L’Élysée ?

— Oui.

— Communicable ?

— Non. Il ne m’appartient pas de t’en parler, même si je sais que ce serait

sans danger d’être divulgué.

— C’est bien, Cécile. Mon grade et le fait que je commande le Mistral ne

me donnent pas le droit de savoir lorsque cela ne me concerne pas. Le

CEMA a raison de te faire confiance.

— C’est la suite logique de mes précédentes missions.

Elle prit un biscuit et le trempa dans son thé. Matthieu ne se le tenait pas

pour dit.

— Ce qui m’étonne c’est la promptitude à t’envoyer à Libreville et juste au

bon moment alors que Robert n’avait rien détecté d’une organisation

terroriste dans le secteur.

— Moi aussi, cela m’étonne. Il semble évident que quelqu’un assure la

veille sur ce pays et qu’il se soit interrogé bien à propos sur des

informations sans doute fragmentaires qu’il a su réunir et analyser. — Ce quelqu’un fréquente certainement Jupiter. Je sais que l’amiral

Gabaret est ton parrain et que tu es à présent son regard sur une zone au

riche potentiel pétrolier et minéral.

— Minéral ?

— L’uranium pourrait bien être important dans le sous-sol de Príncipe. — D’où l’état de santé du commandant Robert. — Bien sûr. Je lis les revues de géopolitique tant françaises qu’américaines

et russes… Elles ne font qu’évoquer cette possibilité d’un sous-sol riche

de ces minéraux.

— Et les publications chinoises ?

— L’Empire du Milieu ne livre pas aussi facilement ses informations et je

ne lis que celles qui sont en anglais car je suis ignare en mandarin.

Cécile sentit que les pièces du puzzle l’ayant amenée ici prenaient leur

place. Restait à savoir qui menait le jeu. Elle reprenait du thé lorsque Gabriel les bipa. Il était près de minuit et les vues satellitaires venaient enfin de tomber. Ils descendirent immédiatement au CO où Olivier discutait déjà avec lui. La note accompagnant les clichés fournissait une mine d’informations. Olivier la lut à haute voix alors que Gabriel projetait les vues sur l’écran : « Les thermiques indiquent sans conteste la présence de vie. Une zone se distingue par une température élevée à l’embouchure du fleuve, sur sa rive droite à une centaine de mètres de la plage. D’autres points légèrement plus chauds que la température naturelle du sol et dissimulés sous les arbres ne livrent pas d’information précise sur leur nature. Visiblement ils sont en mouvement, comme le montre la différence entre la vue avant, la vue droite verticale et la vue arrière. Il s’agit sans doute d’hommes car les singes de l’île sont de petite taille. Quatre objets d’environ quatre mètres reposent sur la plage ; ce sont des canots de bois dont les moteurs sont encore assez chauds. La végétation est trop dense pour distinguer des traces d’habitations alentour, à part peut-être ces traits un peu trop droits qui trahissent sans doute des toitures. Le point chaud le long du fleuve me suggère un groupe électrogène de forte puissance. Ainsi, l’hypothèse d’une base de pirates se préciserait. La vue n°16 nous montre clairement une large passe au milieu des brisants, passe qui servira sans doute à nos commandos s’ils doivent s’y infiltrer. Les autres traces thermiques sont toutes situées de l’autre côté de la montagne et concernent des villages clairement identifiés. »

Cécile et Matthieu se regardèrent. Elle parla la première :

— L’exposé de Gabriel cet après-midi et les informations que nous avons

recueillies chez le gouverneur concordent avec les observations par

satellite. Il y a donc un campement présumé à l’emplacement d’une

implantation coloniale du 16ème siècle, près de la plage et au bord du

fleuve. Les embarcations au repos sur le sable montrent qu’il est peu

probable que ce soient juste des pêcheurs. Ce que j’ai remarqué des

barques à Santo Antonio c’est qu’elles ne sont que rarement motorisées,

plutôt faiblement pour celles qui le sont, alors que là elles le sont toutes

fortement.

Gabriel commenta à son tour :

— La position des petits points chauds nous indiquerait que des hommes

vivent là et qu’un groupe électrogène les alimente en énergie. Leur

problème est certainement de deux ordres : avoir de l’eau potable en

quantité suffisante et là je doute que le fleuve soit assez pur ; ensuite il

faut produire de l’électricité pour recharger des batteries, s’éclairer,

alimenter un frigo, des ordinateurs etc.

— Nous sommes sans doute tous de cet avis.

Matthieu désigna les taches rouges à peine visibles au milieu de la jungle.

— Si nous prenons vraiment ces points comme étant des pirates ou des

pêcheurs et compte tenu de la capacité des embarcations, il est possible

qu’une douzaine d’autres hommes soient sous l’abri d’une habitation qui

nous empêche de les distinguer.

— C’est possible, Matthieu. Nous avons une belle convergence pour

affirmer qu’il y a une base possible des pirates en bord de mer. Je pense

qu’il y a effectivement du monde dans ces parages, même si, comme tu

le dis si bien, il suffit qu’ils soient sous abri pour que nous ne les

repérions pas, ajouta Cécile.

Alors qu’ils allaient se coucher, un mail du plateau Afrique attira leur

attention. Il s’agissait d’une carte sommaire de l’île avec un itinéraire surligné. D’après le permanent, il s’agissait d’un tracé réalisé par les Américains à partir des données fournies par un GPS de randonnée aux dates de l’exploration de cette zone par le commandant. La superposition de cet itinéraire avec la photographie satellite montrait clairement que celui-ci s’était dirigé jusqu’à quelques centaines de mètres de la plage en longeant probablement le fleuve. La concordance ne laissait aucun doute à Cécile. — Tout se recoupe, Matthieu, je pense qu’il sera utile de suivre son

itinéraire.

— La base des pirates coïnciderait donc bien avec les points chauds

observés près de la plage. Seule une reconnaissance de terrain nous

permettra de le confirmer.

— D’accord. Ce que je voulais dire c’est que le commandant Robert et son

guide se sont apparemment aventurés trop près du camp supposé. Je

suppose qu’ils ont été repérés et pris en chasse ou sous le feu de

sentinelles… Cela expliquerait que lui seul s’en soit sorti en

abandonnant son matériel et encore, quand je dis s’en soit sorti…

— Par la mer, et avec cette vue qui nous indique la passe, nous pourrons

aussi utiliser l’EDAR pour les récupérer à l’entrée du fleuve à l’issue de

l’assaut ainsi qu’embarquer d’éventuels prisonniers, blessés ou morts.

Un message du COS vint à point nommé appuyer leurs réflexions.

Matthieu le décrypta et le commenta : « La reconnaissance par la mer est à privilégier, même si une progression par l’itinéraire du commandant Robert n’est pas non plus à exclure. Si le temps vous le permet, explorez aussi cette hypothèse. »

Cécile approuva :

— Dès que le groupe Hubert sera là, j’étudierai avec son chef le tempo

nécessaire à ces deux types de Reco. Cependant, nos commandos sont

annoncés avec une configuration « Raid kayak » pour une infiltration par

la mer ; plus rapide que de devoir progresser lentement à travers la

jungle. Nous vérifierons aussi la passe pour un plageage éventuel.

Gabriel sourit.

— Remarque que moi aussi j’opterais pour la mer, même si j’aime

l’ambiance jungle que j’ai connue en Guyane. Plus sérieusement, l’idée

de prendre ce camp en tenaille afin d’éviter toute fuite dans la jungle

serait logique. Des fugitifs n’auraient aucun mal à se fondre dans le

végétal. Le seul inconvénient c’est qu’un groupe passera difficilement

inaperçu en traversant Santo Antonio.

— Ça dépend à quelle heure et ils ne sont peut-être pas obligés de passer

dans les zones habitées.

— Comme tu nous l’as judicieusement fait remarquer cet après-midi,

Cécile, autour de la roça ce sont des zones plantées de caféiers, de

cacaotiers et de poivriers. Se faufiler discrètement à travers ne doit pas

être trop difficile.

— Tout à fait, Gabriel. Qu’en penses-tu Matthieu ? — Demain à l’aube, les cousins Hub seront tarponnés : Nom de code

Tortuga. Nous allons manœuvrer afin de permettre à l’EDAR de quitter

le bord discrètement pour rallier la drop-zone avec le capitaine d’armes

et ses fusiliers marins. Avant cela, il nous manque encore pas mal

d’informations et le Patmar68 fera cette nuit une reconnaissance

thermique, infrarouge ainsi qu’une écoute et une analyse des fréquences

enregistrées par le Falcon. Le Cabral a aussi été repéré à l’ouest des

Tinhosas. Notre pêcheur ne s’était pas trompé, il ravitaille bel et bien les

chalutiers chinois en attendant le paiement de la rançon exigée par les

pirates, ce qui n’est pas précisément à l’ordre du jour. Le Caracal

appontera avec les deux autres groupes ponctionnés chez Sabre et tout

va dépendre ensuite de la qualité de la reconnaissance de terrain, Cécile. — Le renseignement est mon cœur de métier et j’espère que tous nos

renseignements se recouperont pour que la force Sabre puisse agir dans

la foulée. A-t-on la composition des commandos ?

— 69 Oui, il y aura bien deux groupes de dix hommes de chez Jaubert. Ils

pourront utiliser nos Futura pour la pénétration par la mer et le COS

reste aussi en alerte pour la reprise du Cabral de vive force, bien que,

contrairement à ce que vient de dire Matthieu, il soit probable que les

pirates obtiennent très vite satisfaction.

— Gabriel est un esprit contrariant. Je me demande parfois s’il ne voudrait

pas être Pacha à la place du Pacha. En attendant, Iznogoud 70, c’est ton

commandant qui te parle : Nous ferions bien d’aller nous reposer afin

d’être en forme pour la phase tarpon et la journée risque d’être longue.

Gabriel fredonna l’air de « La guerre des étoiles » et imita la voix d’un

des personnages du film :

— Article premier : le commandant a toujours raison et que la force soit

avec nous…

— La nuit porte conseil, renchérit Cécile tout en ne pouvant retenir un

bâillement précurseur de sommeil.

— Je vois qu’il suffit d’en parler pour que le côté obscur de la force

s’empare de l’idée. Alors, puisque j’ai toujours raison, reposez-vous et

retrouvons-nous à 4h30 pour le petit-déjeuner.

 

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