Opération

Jean-Marc Bourdet · Chapitre 24 sur 33

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Opération

Carlos

 

Le journaliste dénotait. Ses cheveux longs crépus et gris en désordre, sa

chemise bariolée ouverte sur sa poitrine, son bermuda d’un bleu passé par le soleil et ses tennis usées contrastaient vraiment avec les efforts vestimentaires des quelques « notables » de l’île entourant le gouverneur, toujours impeccable dans son costume trois pièces.

Après avoir enregistré les propos du commandant, d’Agnès et de

Christophe sur son dictaphone, il avait accosté Cécile, pourtant restée très en retrait du petit groupe d’invités.

— On dirait que vous vous ennuyez, capitão. — Non, mais je ne suis qu’officier subalterne et je n’ai pas l’habitude de

ces cocktails.

— J’avoue aussi que, résident à São Tomé, c’est la première fois que ça

m’arrive de venir jusqu’ici pour un si gros bateau de guerre. — Oh, la guerre est loin et je suis heureuse de ne pas devoir la faire dans

une île aussi paisible. Qui vous a appris ainsi à parler le français,

monsieur ?

— Je m’appelle Carlos Nguema. On me dit Angolare alors que je suis

Guinéen par mes ancêtres paternels et du Cap Vert par ceux de ma

mère…

— Cela n’explique pas votre connaissance de la langue française. — C’est vrai. Je me perds parfois dans mes réponses car je dois faire des

efforts pour parler avec vous alors que le portugais c’est plus naturel. — Et donc, pour votre maîtrise de ma langue ? — J’ai eu la chance de pouvoir étudier le journalisme à Dakar où mon père

a beaucoup d’amis français. C’est là que j’ai appris. — Et vous travaillez pour quel journal ? — Aucun et tous. Je suis pigiste pour « Agencia STP Press ». Je passe

même parfois des dépêches pour votre AFP. Je vois sur votre badge que

vous vous appelez « de Milly » ? C’est noble, alors que nous apprécions

votre pays pour sa révolution il y a longtemps et que c’est grâce à lui que

nous avons ce virus de la liberté qui résiste à tous les vaccins du

libéralisme mondial.

— La particule est ancienne et ne sert plus. Une « de » est à l’égal des

autres marins.

— Comme les noirs sont à l’égal des blancs. J’en avais parlé avec le grand

poète Senghor et je sens que vous pensez comme moi. — J’ai déjà assez bourlingué pour savoir apprécier les gens pour leurs

pensées et non pour la couleur de leur peau.

— Bien dit, même si « bourlinguer » est nouveau pour moi. — Ça veut dire que j’ai beaucoup voyagé… on dirait même « rouler ma

bosse » un peu partout dans le monde.

— Ce sont des images poétiques ? — Des expressions que les adolescents d’aujourd’hui ne comprennent plus.

La poésie qui vous est chère est bien malmenée ces derniers temps par

des actes de piraterie perpétrés contre vos pêcheurs, n’est-ce pas ? — Oui. Trois barques ont déjà disparu… au début ce pouvait-être à cause

de la mer alors que cette fois Amado est seul rescapé d’une attaque

évidente. C’est inquiétant.

— Pourquoi ne passeriez-vous pas une dépêche sur cet acte barbare de

piraterie envers des pêcheurs pacifiques ? La mort d’un homme, d’une

jeune femme et d’un enfant touchera nos médias qui vont s’emparer de

la nouvelle et parler de votre pays… non ?

— Jeune femme, officier aux galons si neufs, j’ai bientôt 50 ans et je sais le

mal que peut faire une dépêche. Mon pays est fait de beauté, de paix et

d’amour, mon peuple est coloré de tendresse goûteuse comme notre

cacao, de la grâce des femmes et de la douceur d’une nuit contre leurs

corps enveloppant mon âme comme le jus d’une mangue. J’aime la voix

rauque des chanteuses de Morna et la poésie qui glisse comme le sable

fin entre mes doigts, réchauffe mes pensées lorsque le soleil dore la

plage. Notre histoire est tumultueuse alors que nous aspirons au repos.

J’aime aussi la mer au sein de laquelle plongent les baleines,

s’échappent les tortues traquées par les oiseaux braillards. Jamais vous

ne trouverez mieux qu’ici les merveilles d’un coucher de soleil lorsque

l’odeur des sardines grillées envahit les terrasses de planches disjointes

des cabanes. Non, désolé mais je ne communiquerai pas de dépêche sur

le drame du Soleil de Jade car je refuse d’offrir à vos médias la

sempiternelle violence croustillante qui hante vos jours et vos nuits. — Ce n’est pas faux. Je connais d’autres choses, l’Irlande et ses mystères,

la musique de ses nuits, la chaleur éprouvante du désert de Bara, les

tempêtes de Norvège, la neige qui étouffe le son des pas et pique la peau — Curieusement, oui. Ne vous méprenez pas, madame « de », même ici

lorsque la burle souffle sur les plateaux d’Ardèche… L’Afrique noire est

nouvelle pour moi et je trouverai ce qu’elle me cache derrière les cils

baissés de votre regard.

— Un point pour cette vision poétique sur mon regard de nègre,

mademoiselle. Je doute cependant que vous soyez assez habile pour

vous affranchir facilement des carcans de votre culture néocoloniale. — Vous utilisez le nom de « Nègre » ? Ignorez-vous que celui-ci est banni

des trottoirs de Paris et que « mademoiselle » s’efface désormais des

langues de la nuit dans les cabarets de Saint-Germain-des-Prés ? — Je ne le sais que trop bien, capitão, alors que je revendique ma négritude

à l’égal d’un Césaire. La négritude, disait-il, est la simple

reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre

destin de Noir, de notre histoire et de notre culture. — C’est beau et je comprends l’exaspération que je ressens dans votre voix.

Puis-je me racheter en citant une strophe d’un poème de Léopold Sédar

Senghor78 ?

— Vraiment ?

— Oui. Voici pour vous, monsieur le Nègre :

 

Femme nue, femme noire,

Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté

J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux

Et voilà qu’au cœur de l’Été et de Midi,

Je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné

Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle

 

— Vous montez d’un autre cran dans mon estime, capitão. Moi, je me sens

un peu plus proche de Bernard Binlin Dadié 79 :

 

Je vous remercie mon Dieu, de m’avoir créé Noir,

Le blanc est une couleur de circonstance

Le noir, la couleur de tous les jours

Et je porte le Monde depuis l’aube des temps.

Et mon rire sur le Monde, dans la nuit a créé le Jour.

 

— Nous devons vivre avec tout ce qui fait notre culture, monsieur Carlos le

Noir. Et de quoi vivez-vous, de votre plume ?

c’est un métier d’être journaliste et je vaux bien que l’on me paie. Vous

êtes encore novice et l’Afrique demande du temps pour être comprise.

Pensez-y lorsque vous ferez la guerre dans mon île car même si votre

commandant ne m’a parlé que de fournitures scolaires et d’aide

médicale, mon petit doigt lui ne me cache rien. — La guerre ? J’ai vu ce que c’est et je vous assure que vous vous

méprenez. Mon commandant a raison, nous avons une mission

humanitaire à remplir. D’où votre petit doigt tiendrait-il des informations

sur une « guerre » ?

— Le Président a demandé votre aide militaire et en a parlé avec mon

patron.

— Sans doute celui-ci évoquait-il ce tanker disparu du côté des Tinhosas ? — Le Cabral nous ravitaille depuis plus de dix ans et votre ambassadeur à

Libreville s’est entretenu avec mon Président à ce sujet. Vous pensez à

de la piraterie, capitão ?

— Je ne sais pas.

— L’exclure serait feindre d’ignorer qu’un pêcheur d’ici a été opéré dans

votre hôpital.

— Nous ne savons pas si l’attaque dont a été l’objet le pêcheur lui est liée.

Il faudra du temps pour le déterminer tout en n’éveillant pas l’attention.

Nous n’en sommes pas là.

— Vous avez raison, madame « de » et, si je ne m’abuse, c’est vous qui

dirigez le renseignement préliminaire, n’est-ce pas ? — Que vous importe, Carlos le Noir. — Je sais ce que votre âme me dit. C’est ça qui donne sa force à celui qui

sait écouter, noble Dame. Plus sérieusement, j’ai rencontré à Bony le

chef d’état-major de la marine nigériane. Les actes de piraterie coûtent

plusieurs milliards de dollars et il semble bien décidé à les combattre.

Un transfert d’activité de ces groupes armés n’aurait dans ce cas rien de

surprenant car nous sommes le plus faible des maillons de la chaîne. — Je doute que ce soit une nouvelle à divulguer. — Ne soyez pas inquiète, capitão, je pense comme vous que ce serait

éveiller l’attention des pirates s’ils l’apprenaient. Je n’écrirai pas une

ligne à ce sujet.

— C’est tout à votre honneur.

Ils trinquèrent à l’amitié. Le journaliste cachait bien son jeu sous son

allure décontractée. Non seulement il réalisait des interviews opportunes, mais il paraissait aussi posséder le don d’écouter les pensées des autres… « L’Afrique demande du temps pour être comprise », avait-il dit. À force de cultiver la technologie au lieu de regarder son peuple et de le comprendre, la France s’était-elle égarée dans un labyrinthe de biens matériels lui cachant une réalité humaine oubliée ?

 

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