Opération
Carlos
Le journaliste dénotait. Ses cheveux longs crépus et gris en désordre, sa
chemise bariolée ouverte sur sa poitrine, son bermuda d’un bleu passé par le soleil et ses tennis usées contrastaient vraiment avec les efforts vestimentaires des quelques « notables » de l’île entourant le gouverneur, toujours impeccable dans son costume trois pièces.
Après avoir enregistré les propos du commandant, d’Agnès et de
Christophe sur son dictaphone, il avait accosté Cécile, pourtant restée très en retrait du petit groupe d’invités.
— On dirait que vous vous ennuyez, capitão. — Non, mais je ne suis qu’officier subalterne et je n’ai pas l’habitude de
ces cocktails.
— J’avoue aussi que, résident à São Tomé, c’est la première fois que ça
m’arrive de venir jusqu’ici pour un si gros bateau de guerre. — Oh, la guerre est loin et je suis heureuse de ne pas devoir la faire dans
une île aussi paisible. Qui vous a appris ainsi à parler le français,
monsieur ?
— Je m’appelle Carlos Nguema. On me dit Angolare alors que je suis
Guinéen par mes ancêtres paternels et du Cap Vert par ceux de ma
mère…
— Cela n’explique pas votre connaissance de la langue française. — C’est vrai. Je me perds parfois dans mes réponses car je dois faire des
efforts pour parler avec vous alors que le portugais c’est plus naturel. — Et donc, pour votre maîtrise de ma langue ? — J’ai eu la chance de pouvoir étudier le journalisme à Dakar où mon père
a beaucoup d’amis français. C’est là que j’ai appris. — Et vous travaillez pour quel journal ? — Aucun et tous. Je suis pigiste pour « Agencia STP Press ». Je passe
même parfois des dépêches pour votre AFP. Je vois sur votre badge que
vous vous appelez « de Milly » ? C’est noble, alors que nous apprécions
votre pays pour sa révolution il y a longtemps et que c’est grâce à lui que
nous avons ce virus de la liberté qui résiste à tous les vaccins du
libéralisme mondial.
— La particule est ancienne et ne sert plus. Une « de » est à l’égal des
autres marins.
— Comme les noirs sont à l’égal des blancs. J’en avais parlé avec le grand
poète Senghor et je sens que vous pensez comme moi. — J’ai déjà assez bourlingué pour savoir apprécier les gens pour leurs
pensées et non pour la couleur de leur peau.
— Bien dit, même si « bourlinguer » est nouveau pour moi. — Ça veut dire que j’ai beaucoup voyagé… on dirait même « rouler ma
bosse » un peu partout dans le monde.
— Ce sont des images poétiques ? — Des expressions que les adolescents d’aujourd’hui ne comprennent plus.
La poésie qui vous est chère est bien malmenée ces derniers temps par
des actes de piraterie perpétrés contre vos pêcheurs, n’est-ce pas ? — Oui. Trois barques ont déjà disparu… au début ce pouvait-être à cause
de la mer alors que cette fois Amado est seul rescapé d’une attaque
évidente. C’est inquiétant.
— Pourquoi ne passeriez-vous pas une dépêche sur cet acte barbare de
piraterie envers des pêcheurs pacifiques ? La mort d’un homme, d’une
jeune femme et d’un enfant touchera nos médias qui vont s’emparer de
la nouvelle et parler de votre pays… non ?
— Jeune femme, officier aux galons si neufs, j’ai bientôt 50 ans et je sais le
mal que peut faire une dépêche. Mon pays est fait de beauté, de paix et
d’amour, mon peuple est coloré de tendresse goûteuse comme notre
cacao, de la grâce des femmes et de la douceur d’une nuit contre leurs
corps enveloppant mon âme comme le jus d’une mangue. J’aime la voix
rauque des chanteuses de Morna et la poésie qui glisse comme le sable
fin entre mes doigts, réchauffe mes pensées lorsque le soleil dore la
plage. Notre histoire est tumultueuse alors que nous aspirons au repos.
J’aime aussi la mer au sein de laquelle plongent les baleines,
s’échappent les tortues traquées par les oiseaux braillards. Jamais vous
ne trouverez mieux qu’ici les merveilles d’un coucher de soleil lorsque
l’odeur des sardines grillées envahit les terrasses de planches disjointes
des cabanes. Non, désolé mais je ne communiquerai pas de dépêche sur
le drame du Soleil de Jade car je refuse d’offrir à vos médias la
sempiternelle violence croustillante qui hante vos jours et vos nuits. — Ce n’est pas faux. Je connais d’autres choses, l’Irlande et ses mystères,
la musique de ses nuits, la chaleur éprouvante du désert de Bara, les
tempêtes de Norvège, la neige qui étouffe le son des pas et pique la peau — Curieusement, oui. Ne vous méprenez pas, madame « de », même ici
lorsque la burle souffle sur les plateaux d’Ardèche… L’Afrique noire est
nouvelle pour moi et je trouverai ce qu’elle me cache derrière les cils
baissés de votre regard.
— Un point pour cette vision poétique sur mon regard de nègre,
mademoiselle. Je doute cependant que vous soyez assez habile pour
vous affranchir facilement des carcans de votre culture néocoloniale. — Vous utilisez le nom de « Nègre » ? Ignorez-vous que celui-ci est banni
des trottoirs de Paris et que « mademoiselle » s’efface désormais des
langues de la nuit dans les cabarets de Saint-Germain-des-Prés ? — Je ne le sais que trop bien, capitão, alors que je revendique ma négritude
à l’égal d’un Césaire. La négritude, disait-il, est la simple
reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre
destin de Noir, de notre histoire et de notre culture. — C’est beau et je comprends l’exaspération que je ressens dans votre voix.
Puis-je me racheter en citant une strophe d’un poème de Léopold Sédar
Senghor78 ?
— Vraiment ?
— Oui. Voici pour vous, monsieur le Nègre :
Femme nue, femme noire,
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu’au cœur de l’Été et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle
— Vous montez d’un autre cran dans mon estime, capitão. Moi, je me sens
un peu plus proche de Bernard Binlin Dadié 79 :
Je vous remercie mon Dieu, de m’avoir créé Noir,
Le blanc est une couleur de circonstance
Le noir, la couleur de tous les jours
Et je porte le Monde depuis l’aube des temps.
Et mon rire sur le Monde, dans la nuit a créé le Jour.
— Nous devons vivre avec tout ce qui fait notre culture, monsieur Carlos le
Noir. Et de quoi vivez-vous, de votre plume ?
c’est un métier d’être journaliste et je vaux bien que l’on me paie. Vous
êtes encore novice et l’Afrique demande du temps pour être comprise.
Pensez-y lorsque vous ferez la guerre dans mon île car même si votre
commandant ne m’a parlé que de fournitures scolaires et d’aide
médicale, mon petit doigt lui ne me cache rien. — La guerre ? J’ai vu ce que c’est et je vous assure que vous vous
méprenez. Mon commandant a raison, nous avons une mission
humanitaire à remplir. D’où votre petit doigt tiendrait-il des informations
sur une « guerre » ?
— Le Président a demandé votre aide militaire et en a parlé avec mon
patron.
— Sans doute celui-ci évoquait-il ce tanker disparu du côté des Tinhosas ? — Le Cabral nous ravitaille depuis plus de dix ans et votre ambassadeur à
Libreville s’est entretenu avec mon Président à ce sujet. Vous pensez à
de la piraterie, capitão ?
— Je ne sais pas.
— L’exclure serait feindre d’ignorer qu’un pêcheur d’ici a été opéré dans
votre hôpital.
— Nous ne savons pas si l’attaque dont a été l’objet le pêcheur lui est liée.
Il faudra du temps pour le déterminer tout en n’éveillant pas l’attention.
Nous n’en sommes pas là.
— Vous avez raison, madame « de » et, si je ne m’abuse, c’est vous qui
dirigez le renseignement préliminaire, n’est-ce pas ? — Que vous importe, Carlos le Noir. — Je sais ce que votre âme me dit. C’est ça qui donne sa force à celui qui
sait écouter, noble Dame. Plus sérieusement, j’ai rencontré à Bony le
chef d’état-major de la marine nigériane. Les actes de piraterie coûtent
plusieurs milliards de dollars et il semble bien décidé à les combattre.
Un transfert d’activité de ces groupes armés n’aurait dans ce cas rien de
surprenant car nous sommes le plus faible des maillons de la chaîne. — Je doute que ce soit une nouvelle à divulguer. — Ne soyez pas inquiète, capitão, je pense comme vous que ce serait
éveiller l’attention des pirates s’ils l’apprenaient. Je n’écrirai pas une
ligne à ce sujet.
— C’est tout à votre honneur.
Ils trinquèrent à l’amitié. Le journaliste cachait bien son jeu sous son
allure décontractée. Non seulement il réalisait des interviews opportunes, mais il paraissait aussi posséder le don d’écouter les pensées des autres… « L’Afrique demande du temps pour être comprise », avait-il dit. À force de cultiver la technologie au lieu de regarder son peuple et de le comprendre, la France s’était-elle égarée dans un labyrinthe de biens matériels lui cachant une réalité humaine oubliée ?
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