Opération
Action !
Fernando avait détaché Katia. La jeune femme pleura un moment dans
ses bras. Il se sentait gêné, coupable et comprenait que jamais il n’aurait dû entrer dans ce conflit entre un Occident sûr de ses principes démocratiques et un Orient pour lequel les dictateurs resteraient toujours des héros. Face à l’endoscope de Capa, dont il n’avait nulle conscience, ils semblaient unis comme un père et une fille ou deux amants.
— Merci, mon oncle. Il faut nous occuper de Madalena, elle est
inconsciente et je ne sais pas si elle pourra survivre à cette épreuve. — Je la connais depuis mon enfance. Elle est pleine de ressource et la mort
ne s’intéresse pas à elle.
— Comment tu le sais ?
— En pénétrant dans la cavité la plus profonde du sanctuaire, mon esprit
s’est ouvert.
— Ainsi, tu as toujours menti et je peux me demander si grand-père ment
encore à ce sujet. Il savait que c’est bourré de radiations. Comment se
fait-il que tu vives encore alors que le commandant Robert est mort. — Il est probablement allé trop en profondeur, là où des gaz sont retenus
dans une poche naturelle que les initiés appellent « Le tombeau de la
reine ».
Madalena, allongée sur une paillasse, demeurait inconsciente. Fernando
se sentait honteux d’être allié à des hommes aussi inhumains et sa décision de trahir était prise.
— Katia, j’ai bien réfléchi. Je dois vous laisser afin de vérifier si je peux
leur piquer le 1400.
— C’est quoi ?
— Un gros bateau très rapide chargé de mes dernières œuvres d’art. Pour
l’instant, j’aimerais que tu cries aussi fort que si je te violais et
qu’ensuite tu pousses juste des gémissements comme si je t’avais
bâillonnée. Tu peux faire ça ?
— Oui, mais pourquoi ?
Fernando baissa la tête avant d’avouer :
— J’ai forcé toutes ces jeunes filles et je suis censé te violer. — Oh, mon Dieu !
— Je sais que c’est ignoble mais de toute façon, tous les hommes du camp
l’ont fait de multiples fois et elles vont aller arpenter les forêts autour de
Moscou, Berlin, Paris… que sais-je ?
— À leur âge ? La plus vieille ne doit pas avoir plus de douze ou treize
ans !
— C’est ce qui en fait la valeur marchande et la mafia russe paie bien. — Je ne comprends pas dans quoi tu trempes. Du trafic humain ? — Pas seulement, il s’agit d’une guerre sans merci contre les Occidentaux
pour la gloire d’Allah.
— Tu es djihadiste ?
— Je ne le suis pas. Je me suis seulement converti à l’Islam et tu es la
goutte d’eau qui fait déborder le vase à présent que je comprends que tu
risques de devenir la prostituée d’un bordel à soldats. — Moi ? Tu te rends compte de ce que cela signifie ? Ces jeunes filles
vendues à une mafia, des djihadistes qui s’installent dans une île paisible
et qui vont la gangréner…
— Pas de morale, s’il te plaît. Maintenant, hurle comme si je te violais ou
sinon je vais être obligé de le faire pour de bon. — Pour… de bon ?…
Katia n’en pouvait plus et cria comme une folle, terrorisant les gamines
qui se regroupèrent en tremblant dans le coin opposé. Dehors, les deux gardes rirent à belles dents. La femme blanche serait bientôt à eux et ce serait un nouveau plaisir.
Au bout de quelques secondes, le calme revint. Seuls quelques
grognements étouffés leur parvenaient. Il était 3h25 et la nuit s’étirait en longueur. Les dernières minutes sont toujours les plus difficiles et la relève ne viendrait qu’à 4 heures. Loin de tout combat, monter ainsi la garde ne servait à rien. Ils allumèrent des cigarettes. Le bout incandescent en faisait des cibles faciles. Le tout petit son des tirs interrompit leur pause tabac. Ils s’écroulèrent sans un soupir.
Non loin de là, la sentinelle ne remarqua rien et n’opposa qu’une faible
résistance avant de s’écrouler, le cou tranché net. Quelques secondes plus tard, Capa pénétrait dans le bâtiment. Fernando et Katia furent immédiatement couchés au sol, bloqués par des hommes vigoureux et fouillés. Fernando cria : « Je ne suis pas armé et je venais pour libérer ma nièce. » Capa questionna :
— Portugais ?
— Oui.
— Nous vous libèrerons lorsque l’assaut sera terminé et que nous serons
certains de votre implication ou non au sein des djihadistes. En attendant
si vous criez encore vous êtes morts. Compris ! — Compris.
Tintin envoya un de ses Black-Hornet dans la villa et en explora toutes
les pièces. Ismaël et sa compagne dormaient et personne d’autre n’était visible. Capa fonça dans la chambre où il savait trouver le chef djihadiste. La lumière inonda instantanément la pièce. Capa distingua une silhouette, hésita une fraction de seconde et ressentit un choc au genou. Il répliqua instinctivement avant de s’écrouler, et jura comme un beau diable. L’un de ses hommes, qualifié « sauvetage de combat », se précipita sur lui et prodigua les premiers soins. La douleur restait supportable et Capa serra les dents à la pensée que ce serait peut-être sa dernière opération au sein des commandos.
Dehors, les combats furent brefs. L’éloignement de toute menace et la
rapidité de l’action surprit ces jeunes combattants pourtant bien armés. L’oisiveté et le sentiment de sécurité sont source de relâchement et face à des commandos motivés il n’y eut que quelques tirs. Le genou serré dans une bande, Capa fit abstraction de sa blessure et reprit le commandement de son groupe.
— Kessel de Capa. C’est OK pour ton secteur ? — Vert pour moi, Capa.
— Péraud ?
— Vert sur le nord…
Capa entendit des détonations d’armes automatiques suivies de deux
explosions et des jurons de Péraud.
— Putain de merde, il y a du monde qui déboule de la jungle. J’observe au
moins sept origines de tir et ils ont un mortier.
Kessel fit immédiatement mouvement avec ses hommes.
— Pérard de Coutard. Tu es dans quel carré ? — Le… euh… 47 et ils sont dans les 57 et 58…… — OK. Personne de chez nous dans les 57 et 58 ?... — Personne pour Kessel !
— Personne pour Capa !
— Alpha Bravo de Coutard. Tu arroses les 57 et 58 et passes aux ordres de
Péraud. Kessel, tu restes en arrière, dès la fin des tirs tu l’épaules par les
55 et 56.
— Kessel, bien pris. Je reste en 45 et je monterai en 55 et 56 à la fin de tirs.
La voix de la jeune chef de bord du Tigre surprit Péraud. Il ne l’avait pas
croisée dans les coursives et ne s’attendait pas à ce qu’une femme assure son appui aérien. Sa fermeté ne laissait pourtant aucun doute sur sa capacité.
— Reçu d’Alpha Bravo. Je vois nettement nos garçons dans le 47. Je suis à
tes ordres, Péraud.
— Alpha Bravo de Péraud. Nous sommes OK. Tu peux passer l’aspirateur
ma poulette.
— Planque ton cul, manchot des Kerguelen, j’arrose.
Le Tigre survola les commandos avant de faire feu de son canon de
30 mm. Péraud attendit la fin du tir pour observer aux JVN. — Alpha Bravo de Péraud.
— Alpha Bravo, j’écoute.
— Côté ménage tu sembles efficace, plus rien ne bouge. Terminé. — Même si je ne distingue rien aux thermiques, il peut rester de la
poussière sous les meubles. Je vais balancer deux roquettes pour achever
le boulot.
— Nous restons en 47. Passe la serpillière !
Les déflagrations déchiquetèrent la jungle. Péraud releva la tête et ne vit
rien d’autre que de la fumée.
— Bon pour moi, Alpha Bravo, je pénètre en 57 et 58 dans une minute. — Reçu d’Alpha bravo, je cesse le feu et reste aux abords.
Kessel en profita pour faire un mouvement rapide et se placer à gauche
de Péraud.
— Coutard de Kessel. Je suis en position et…
Les tirs d’armes automatiques reprirent, venant cette fois du secteur 66 et
67.
— … Merde, il y a encore du monde par là. — Capa de Coutard, fais gaffe à toi car rien ne dit que des gus ne vont pas
se radiner par ton flanc gauche. Je vais me placer en verticale de la plage
pour corder si nécessaire et l’ECUME vient de passer les brisants. Elle
reste en stationnaire à deux encablures 89. Nous pouvons vous récupérer
en quelques minutes.
— Coutard de Capa. Négatif, j’ai un lot de gamines et deux prisonniers à
sortir de là. Je ne bougerai pas sans qu’ils soient évacués. Je reste
positionné en 14 et 15.
— Coutard de Péraud. J’ai un blessé grave à évacuer en urgence. Je le fais
dégager vers Capa.
— De Coutard. Bien pris ! Je déboule avec le Caracal pour récupérer le
blessé de Péraud et embarquer tes protégés, Capa. — Alpha bravo de Péraud. Kessel et moi tenons en 56 et 57. Tu m’arroses
les 66 à 69.
— Péraud d’Alpha Bravo. J’aperçois tes balises. Pour moi tu es trop avancé
sur le 67.
— Reçu, Alpha bravo, nous décrochons pour te donner du champ… — Coutard de Capa. Nous descendons à la plage. Je suis blessé et je me
sens faiblir rapidement.
— Merde ! Nous t’évacuons… De Milly va te relayer.
Capa rageait. Jamais ils n’auraient dû se lancer si vite dans la bagarre.
Une bonne observation aurait sans doute pu déceler la présence de ces groupes camouflés dans la jungle. Le Tigre se mit à hacher les arbres de traçantes et tira plusieurs roquettes. Le Caracal assourdissait la zone et il vit de loin le blessé porté par ses camarades. L’appareil se stabilisa à quelques centimètres du sol. Cécile sauta à terre et aida l’infirmière à embarquer les blessés. C’est alors qu’elle entendit la voix de Katia et l’aperçut parmi les prisonniers accroupis à quelques mètres de l’appareil. Elle courut vers elle. — Qu’est-ce que tu fais là ?
— Je t’expliquerai. Pour le moment je peux aider l’infirmière à s’occuper
des deux blessés.
— OK.
Elle trancha le lien de plastique.
— Coutard de Cécile. Parmi les prisonniers j’ai une femme médecin. Je la
libère et elle embarque afin d’aider à soigner les blessés. — Cécile de Coutard. J’espère que tu sais ce que tu fais. — Tout à fait. Fous le camp, Coutard. Je vais commencer mes
investigations dès que la situation sera claire.
Le Caracal reprit de la hauteur et dégagea vers le Mistral qui stationnait
au large et dont le radier était ouvert. L’un des CTM manœuvrait pour quitter celui-ci.
Du côté de la jungle, les tirs ennemis cessèrent et les deux groupes de
commandos commencèrent à nettoyer le secteur. De temps à autre, Péraud ordonnait un tir préventif. Lui et Kessel ratissèrent le terrain. Les assaillants étaient équipés pour une survie en jungle. Ils étaient probablement à l’exercice non loin de leur base. Rien ne pouvait laisser supposer la présence de cette vingtaine d’hommes armés.
— Coutard de Péraud.
— Coutard écoute.
— Nous sommes clairs et avons six prisonniers. Capa a-t-il récupéré
Ismaël ?
— Rien. Ce salopard doit être tapi dans un coin… — Coutard d’Alpha-Bravo… j’ai un mouvement en dehors du périmètre
par 10° nord et à une centaine de mètres du groupe de Kessel, en
rapprochement.
— Coutard de Kessel. Je vais vérifier le contact.
Kessel désigna la cible. Une ombre émergeait du couvert, tenant un
homme sur son dos. Il donna des ordres brefs et deux de ses hommes maîtrisèrent un homme vigoureux qui portait le corps inerte d’un djihadiste sur son dos. L’étrange porteur hurla des paroles incompréhensibles. — Bon sang. Le type devant moi ne parle pas un mot de français. — De Coutard. J’ai Capa à bord. Il va le prendre en phonie. — Reçu de Kessel. Je te le passe Capa.
Celui-ci écouta ce que lui disait l’homme : « Je m’appelle Amado et je
suis venu me venger après l’attaque de mon bateau. Mais vous m’avez devancé alors je m’apprêtais à rentrer chez-moi lorsque j’ai découvert cet homme qui fuyait.
— D’accord, Amado. Je me souviens de toi. Pourquoi avoir pris ce risque ? — Il ne doit pas rester un seul de ces chiens sur notre île et les esprits de
ceux qui ont été tués par ces pirates m’ont demandé de le faire. Je crois
que c’est leur chef que j’ai offert aux cobras.
— Ismaël ?
— Je ne sais pas son nom mais il dirigeait les hommes qui se battaient
contre vous.
— Et il a été tué par les cobras ?
— Non, ils l’ont seulement aveuglé et neutralisé. Lorsqu’il reviendra à lui,
il se rappellera de ses forfaits et restera dans l’obscurité pour toujours. — Tu veux dire que les cobras t’ont obéi ? — C’est l’un des secrets de mon peuple. — Très bien, Amado. Merci de ton concours. Kessel nous confirmera si
c’est bien Ismaël. Tu es libre de rejoindre les tiens. Terminé pour Capa. — De Coutard. Bon travail les garçons et à vous aussi l’équipage du Tigre.
Vous avez bien gagné votre écusson des commandos de Marine. — Coutard d’Alpha-Bravo.
— Coutard écoute.
— Nous allons faire la vaisselle pour que tu aies des verres propres lorsque
tu paieras le champagne.
Capa regarda Katia qui lui sourit.
— Je crois que les cobras ont mis un point final à ces combats.
Capa ne put s’empêcher de grimacer lorsqu’elle manipula sa jambe et
précisa :
— Amado est mon frère. Il parle à l’Esprit que Madalena a réveillé en moi
et communique avec tout ce qui vit dans cette jungle. — Ça dépasse mes compétences mademoiselle toubib.
Elle rit.
— Je souligne que vous avez oublié mon prénom, monsieur Capa. — Katia ?
— Exact !
— Vous êtes mon ange gardien à présent, Katia. — J’en accepte l’augure et je vais vous assister durant votre transfert à bord
du gros navire.
— Il est équipé d’un hôpital qui va réparer les hommes blessés. — Je sais, c’est celui qui a sauvé Amado.
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