Opération
Fernando et Ismaël
La fenêtre donnant sur la véranda ne possédait pas de battants et
Fernando entendait Yin, sa jeune compagne chinoise, s’agiter sur le drap froissé et trempé de sueur, dans le petit matin de cette fin de la grande saison des pluies. Le Cabral venait d’entrer en contact avec Ismaël. Le carburant des soutes du navire, au départ destiné à São Tomé, ravitaillerait les flottilles de pêche chinoises et en paiement, Ismaël recevrait un stock de
captagon 32 33 provenant de l’Inde et destiné à ses amis de Boko Haram.
Même converti à l’Islam et radicalisé, Fernando s’effrayait de ce trafic car ce groupe sanguinaire puissant semblait pisté par les occidentaux et ne pouvait être fréquentable à longue échéance. Faire deux, trois affaires avec lui et se replier devrait être la règle de sécurité, ce que n’entendait pas Ismaël qui attendait la saison sèche pour développer son camp d’entraînement djihadiste dans le but d’étendre les combats à la zone équatoriale jusque-là épargnée.
Fernando aimait Príncipe, le pays de son enfance avant qu’il ne le quitte
pour développer son art sculptural à New York, capitale des arts contemporains. Ce retour aux sources, il le devait à sa rencontre avec Ismaël lors d’une exposition au Qatar. De leur discussion avait germé l’idée
de changer le centre de gravité des approvisionnements des GAT 34 opérant au Sahel et au Nigéria. Príncipe vivait en marge du maelstrom continental, à l’écart des routes maritimes fréquentées par les gros pétroliers et nulle force locale ne viendrait se frotter à sa milice trop puissamment armée. Santo Antonio ne disposait en effet que de quelques soldats oisifs sans entraînement et d’une police dépourvue de moyens. Santos, son père, ne connaissait sans doute pas l’existence de ce comptoir multiséculaire qu’adolescent il avait redécouvert. Personne ne s’aventurait dans cette zone de l’île dont la côte recelait mille pièges et dont la jungle demeurait impraticable tant les moustiques y sévissaient. À l’écart du monde, Porto Inferno se révélait une base idéale.
Non loin de lui, à peine visible derrière le rideau de pluie, le petit fleuve
côtier paressait entre les palétuviers de la mangrove, boueuse et inquiétante, seul lien avec l’intérieur des terres tant la montagne aux pics basaltiques en barrait naturellement l’accès depuis l’autre partie de l’île, plus accueillante et peuplée au fil des siècles de colons portugais, d’esclaves puis de travailleurs forcés, le tout formant une population bigarrée, métissée, joyeuse et insouciante depuis l’indépendance du pays. Le bruit d’un moteur interrompit le chant des oiseaux et les cris des singes. Inquiets, ceux-ci se taisaient. Fernando vit l’ombre du bateau qui accostait. Il rentra dans la maison où il fit du café ; ce qui embauma la cuisine et le fit frissonner de plaisir. C’est le moment que choisit Ismaël pour surgir de la nuit, trempé comme « une soupe », pour lui rappeler les « obligations » du jour. — Un pêcheur local s’est approché trop près du Cabral. Je l’ai éliminé et
fait incendier son bateau… À l’heure actuelle il doit avoir coulé avec les
cadavres.
— Je n’aime pas cette sauvagerie alors que nous pourrions facilement
acheter leur silence et sans doute leur vendre du carburant ? — Un verre d’alcool de palme et ils parlent sans s’en rendre compte. Je ne
peux laisser des témoins en liberté.
— Tu ne les connais pas. Moi, enfant, je les ai côtoyés et je n’imaginais pas
en arriver là.
— C’est ça le djihad, Fernando.
— Je me suis converti à l’Islam pour aller vers Allah, pas pour décimer ses
brebis.
— C’est nous qui faisons le sale boulot. Je ne te demande pas de le faire
toi-même.
— D’accord, cependant essaye d’épargner mes compatriotes. Où en es-tu
pour le Cabral ?
— Il navigue à une trentaine de nautiques de Tinhosa Grande entouré d’une
première flottille de pêcheurs chinois qu’il ravitaille. Nous en aurons
d’autres demain matin.
— C’est parfait, Ismaël. Je reviens un instant sur ces disparitions de
pêcheurs… En y réfléchissant, elles risquent de mettre la puce à l’oreille
des autorités.
— Des autorités, ici ? Lesquelles ? — Je ne parle pas de mon père et de ses deux policiers. Ceux qui
m’inquiètent ce sont les Américains.
— Ils ne possèdent aucune force assez proche pour nous déranger et quand
bien même leurs satellites observeraient-ils l’activité de chalutiers
chinois, cela n’aurait rien d’une nouveauté et il semble évident qu’ils
s’en foutent.
— Je connais mes amis yankees. La découverte de possibles réserves de
pétrole ne peut que réveiller leur appétit et leur rapacité vient de l’argent
facile à gagner… Ils raisonnent avec les dollars et comme toi ils en
veulent toujours plus.
— Moi ? L’argent que je récolte me permet d’alimenter nos groupes armés,
que ce soit au Nigéria, au Burkina, au Mali, dans le sud de l’Algérie et
de la Libye. N’oublie pas que je te laisse puiser dans la caisse pour que
tu puisses retourner vivre grassement à Manhattan au milieu de ces
jeunes bourgeois imbibés de whisky et de cocaïne. — J’en conviens comme tu dois te rappeler que j’ai toujours aidé
discrètement la cause djihadiste à New York. Je pousse aussi les jeunes à
la consommation de ces drogues qui les détruisent et je convertis les
oisifs en mal d’idéaux. N’oublie pas non plus que j’ai recruté des
employés de la NSA 35 qui sont aujourd’hui des informateurs efficaces. — Oui, pardonne-moi de douter. C’est aussi grâce à toi que nous nous
implantons dans ce refuge qui nous place bien en dehors des zones
surveillées.
— C’est une autre de mes contributions à ce djihad que tu sembles placer
au-dessus de tout… Quand doit se faire l’échange ? — Le Damanzaihao fera son plein cette nuit et j’en profiterai pour réaliser
le transfert de sa cargaison.
— Du captagon pour nos combattants et de la poudre blanche pour les nez
occidentaux… Pourquoi ce transfert de nuit ?
— Les Chinois se méfient des écologistes de « Sea Shepherd » qui croisent
dans le golfe.
— Le Damanzaihao est un navire-usine, tout ce qu’il y a de plus légal. — Légal ?... C’est un bien grand mot, Fernando. Allez ! occupe-toi de ta
chinoise et laisse-moi agir à ma façon.
— Tu m’exaspères, Ismaël, et je n’ai pas envie de finir avec une balle dans
la tête.
— Ça, c’est de la parano. Il n’y a personne pour te la coller dans le
ciboulot.
— Tu t’en fous de la vie et tant mieux pour toi. Pour moi c’est différent ; je
veux vivre et créer.
— Créer des œuvres d’art, c’est contraire à l’Islam. Je ferme aussi les yeux
sur les tenues de Yin qui déambule souvent presque nue devant mes
hommes. Ma mollesse me vaudra le purgatoire avant d’entrer au Paradis
où m’attendent les 72 vierges d’Allah…
— Tu délires, Ismaël, convertir est une chose, détruire en est une autre et
c’est Allah qui a créé les mécréants pour nous éprouver. C’est son œuvre
que tu piétines ainsi. Moi, je l’honore en sublimant les femmes par les
sculptures et Yin a un corps de toute beauté.
Ismaël se servit un café et soupira.
— Arrêtons de nous prendre la tête, Fernando. Tu es mon ami et tu fais
comme tu veux. Je ne peux pas te dire mieux.
Fernando ne savait pas relâcher la pression.
— Je n’aime pas non plus ce trafic de jeunes filles que nous devons faire
passer aux Russes pour alimenter les réseaux de prostitution.
Le djihadiste ravala la violence des mots qu’il sentait sur le bout de sa
langue et répliqua d’un ton calme mais ferme. — Pourquoi crois-tu que je vende ces gamines ? C’est avec leurs sexes que
je paie les armes et les munitions qu’ils nous livrent. D’ailleurs le
Dniepr s’annonce pour demain soir et je vais donner des ordres pour que
les filles aillent se baigner et se préparer.
— Les marins russes vont les user avant qu’elles ne déambulent dans les
bois glacés autour de Moscou.
Ismaël éclata de rire.
— Non, ces choses-là ne s’usent pas. Crois-moi, je les ai toutes essayées et
mes hommes aussi. Elles ne sont plus vierges tout en restant de premier
choix.
Ismaël jubilait et Fernando enviait sa liberté brouillonne et violente. Le
jeune arabe avait avalé son café ; avec sa barbe parfaitement taillée et sans sa tenue paramilitaire, il ferait sans mal la Une d’un grand magazine de mode new-yorkais en mal de mixité sociale. Fernando se servit une autre tasse de café qu’il sortit boire sous la véranda. La pluie avait redoublé, rideau opaque, infranchissable, dans lequel Ismaël disparaissait déjà.
L’argent ne manquait pas et Fernando songea à son atelier de Manhattan
dans lequel il retournerait bientôt faire rayonner sa renommée de sculpteur. Manhattan et ses tours détruites par d’autres fous d’Allah… Manhattan et l’aboutissement de son art… la gloire ou la mort.
Fernando pensa à son père dont la probité et la ferveur catholique lui
restaient en travers de la gorge. La corruption faisait partie des traditions des gouvernements fantoches de la vieille Afrique et l’Islam, réveillé par les combats contre Israël, reprenait la lutte contre les « croisés » après des siècles de silence. Il se plaça quelques grammes de poudre blanche dans le creux de son pouce et, bouchant une de ses narines, il sniffa la drogue qui lui détruisait le cerveau et l’entraînait dans un paradis artificiel. Au travers de la fenêtre ouverte, derrière le voile blanc des rideaux qui flottaient dans le vent, le corps sublime de Yin l’attirait irrémédiablement vers un autre abîme insondable… Sa virtuosité en amour ne lui laissait cependant aucune illusion ; ce bonheur charnel, il le devait à la Chine, dirigée par un parti qui n’avait de communiste que le nom et éliminait sans état d’âme ceux qui lui résistaient.
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