Poésie

André Breton · Chapitre 48 sur 48 · partie 1/7

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Poésie

Au Regard des Divinités ................................................. 76

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

D’enfer. Sur ton chemin blanchissent les enclumes.

S’il fait beau dans ton cœur il tonne sur tes reins.

Jamais le val d’amour ! Dans les feuilles ces trains

Qui disparaissent, pris au lasso par les brumes…

Tourne éternellement tes seins dans les écumes

Des chutes : la lumière est tout ce que j’étreins.

Va, comète du rire où le néant t’appelle,

Ouvre tes jambes sur l’éventail ou l’ombelle ;

Toi seule sais me rendre un printemps sang et eau.

Balances de la vie, avec toi pour fléau.

 

AU REGARD DES DIVINITÉS

 

À Louis Aragon.

« Un peu avant minuit près du débarcadère. Si une femme échevelée te suit n’y prends pas garde. C’est l’azur. Tu n’as rien à craindre de l’azur. Il y aura un grand vase blond dans un arbre.

Le clocher du village des couleurs fondue Te servira de point de repère. Prends ton temps, Souviens-toi. Le geyser brun qui lance au ciel les pousses de

fougère

Te salue. »

La lettre cachetée aux trois coins d’un poisson

Passait maintenant dans la lumière des faubourgs Comme une enseigne de dompteur.

– 76 –

Au demeurant

La belle, la victime, celle qu’on appelait Dans le quartier la petite pyramide de réséda Décousait pour elle seule un nuage pareil À un sachet de pitié.

Plus tard l’armure blanche

Qui vaquait aux soins domestiques et autres En prenant plus fort à son aise que jamais, L’enfant à la coquille, celui qui devait être… Mais silence.

Un brasier déjà donnait prise

En son sein à un ravissant roman de cape Et d’épée.

Sur le pont, à la même heure,

Ainsi la rosée à tête de chatte se berçait. La nuit, – et les illusions seraient perdues.

Voici les Pères blancs qui reviennent de vêpres Avec l’immense clé pendue au-dessus d’eux. Voici les hérauts gris ; enfin voici sa lettre Ou sa lèvre : mon cœur est un coucou pour Dieu.

Mais le temps qu’elle parle, il ne reste qu’un mur Battant dans un tombeau comme une voile bise. L’éternité recherche une montre-bracelet Un peu avant minuit près du débarcadère.

 

– 77 –

ANGÉLUS DE L’AMOUR

 

À Roger Vitrac.

Bientôt les jardins seront sur nous comme des phares D’énormes bulles crèveront à la surface des étangs Seules quelques cristallisations emblématiques parmi

lesquelles le pendule de sang et les cinq charbons blancs Témoigneront que le ciel est encore sensible Il y aura aussi un ruban magnifique Enroulé mille fois autour des beautés abstraites naturelles Ô mes amis fermons les yeux

Jusqu’à ce que nous n’entendions plus siffler les serpents

transparents des directions

Aussi vrai que nous vivons en pleine antiquité Dans chaque rayon de soleil il y a une lucarne et à chaque

lucarne peut apparaître la Gorgone Déjà nous avons assisté aux migrations de nos mains Immobiles au bord d’un fleuve nous regardions passer le

travail à tire d’aile

Comme d’autres apprennent à vider sans bruit les poches de

leurs vêtements suspendus et garnis de clochettes Quand nous levons la tête le ciel nous bande les yeux Fermons les yeux pour qu’il fasse clair où nous ne sommes

pas

Là trompant l’impossible étoile à une branche Nous danserons comme le feu parmi les paillettes de nous-

mêmes

Et ce sera toujours

Nous passerons des ponts surprenants Nous verserons dans des vallées de larmes À la longue les cygnes ne répondront plus de nous De nous qui retournons aux formes idéales

– 78 –

Avec qui les saisons iront au plus pressé Et qui les premiers forcerons le danger Magique sur sa corde inexistante

Pour nous servir à prendre des chemins de traverse

 

TOUT PARADIS N’EST PAS PERDU

 

À Man Kay.

Les coqs de roche passent dans le cristal Ils défendent la rosée à coups de crête Alors la devise charmante de l’éclair Descend sur la bannière des ruines Le sable n’est plus qu’une horloge phosphorescente Qui dit minuit

Par les bras d’une femme oubliée Point de refuge tournant dans la campagne Dressée aux approches et aux reculs célestes C’est ici

Les tempes bleues et dures de la villa baignent dans la nuit

qui décalque mes images

Chevelures chevelures

Le mal prend des forces tout près

Seulement voudra-t-il de nous

 

– 79 –

MA MORT PAR ROBERT DESNOS

 

Le jeudi suivant les académiciens occupés au dictionnaire L’œil vitreux des hirondelles de bas étage Un jardin aux parterres d’explosions

C’était à la veille de ***

Sur l’écorce des marronniers les mots À suivre On parait on se contentait de parer

Jamais la religion au secours de l’opinion Ne s’était à ce point commise Dans une cabine de bains

J’entrais avec la Vierge en personne

Sachez que le baril de poudre Le Penseur Durant la nuit avait été hissé

Au sommet de la Trinité

Je reviens au même

Les individus sont des crics

Et je me balance sans cesse en arrière de moi-même Pareil à la suspension de la peur

Ma course est celle de cinq jockeys Le premier bute sur ma tête

Loin des tribunes

Là où les haies sont remplacées par des avalanches Le second part seul

 

– 80 –

Le quatrième pousse à la consommation des noix de coco en

guise de cierges

Mais le sixième virtuel

Dans la glace de mes jours impossibles Ressemble à une patte de renard

Je m’arrache difficilement à la contemplation des sourcils

Au vert des sangs et des mines

À l’apparence humaine qui dissémine

Plus j’aime plus je suis aimé des bois où le cerf dans le

serpolet

Se signe à connaître que veux-tu

Descendre estimer mourir

Puis l’élément femelle croix des inquisiteurs

 

PLUTÔT LA VIE

 

Plutôt la vie que ces prismes sans épaisseur même si les cou-

leurs sont plus pures

Plutôt que cette heure toujours couverte que ces terribles

voitures de flammes froides

Que ces pierres blettes

Plutôt ce cœur à cran d’arrêt Que cette mare aux murmures

Et que cette étoffe blanche qui chante à la fois dans l’air et

dans la terre

Que cette bénédiction nuptiale qui joint mon front à celui de

la vanité totale

– 81 –

Plutôt la vie

Plutôt la vie avec ses draps conjuratoires Ses cicatrices d’évasions

Plutôt la vie plutôt cette rosace sur ma tombe La vie de la présence rien que de la présence Où une voix dit Es-tu là où une autre répond Es-tu là Je n’y suis guère hélas

Et pourtant quand nous ferions le jeu de ce que nous faisons

mourir

Plutôt la vie

Plutôt la vie plutôt la vie Enfance vénérable Le ruban qui part d’un fakir Ressemble à la glissière du monde Le soleil a beau n’être qu’une épave Pour peu que le corps de la femme lui ressemble Tu songes en contemplant la trajectoire tout du long Ou seulement en fermant les yeux sur l’orage adorable qui a

nom ta main

Plutôt la vie

Plutôt la vie avec ses salons d’attente Lorsqu’on sait qu’on ne sera jamais introduit Plutôt la vie que ces établissements thermaux Où le service est fait par des colliers Plutôt la vie défavorable et longue Quand les livres se refermeraient ici sur des rayons moins

doux

Et quand là-bas il ferait mieux que meilleur il ferait libre oui

Plutôt la vie

Plutôt la vie comme fond de dédain

– 82 –

À cette tête suffisamment belle

Comme l’antidote de cette perfection qu’elle appelle et

qu’elle craint

La vie le fard de Dieu

La vie comme un passeport vierge Une petite ville comme Pont-à-Mousson Et comme tout s’est déjà dit

Plutôt la vie

 

DU SANG DANS LA PRAIRIE

 

À Georges Limbour.

Ciel de verre cassé et de reines-marguerites À toi mon amour s’il y a une escarpolette assez légère pour

les mots

Les mots que j’ai trouvés sur le rivage Mes mains s’ensanglantent au passage des étoiles Ne dis rien

D’après l’ombre des gants tu n’as pas à avoir peur Pour moi et pour tout ce qui ressemble Au survivant

Lorsque je passe entre la nuit et le jour avec les menottes Je vois à une fenêtre mon enfant

Mon enfant fait glisser à la surface de l’air des pierres claires

ou bleues

L’arête de poisson luit

Et c’est l’œil

Rien que l’œil de la soubrette un peu au-dessus du toit Il faut tuer à la marée montante

Tuez-moi si vous voulez voir le Déluge

– 83 –

Il y a encore d’autres barques que les étoiles sur mon sang Mon amour est une marelle

Un palet de glace sur le mot Jamais

 

FEUX TOURNANTS

 

À Max Morise.

La toge rousse qui recouvre les autres à carreaux Fait peine à toucher mais l’enterrement divin Que suivent les oiseaux à peine a-t-il lieu Que je vais de dégradation en dégradation

C’est d’abord le vainqueur de la rue du chant des roseaux Qui remet son épée à l’ensablement des cœurs Puis la bougie à la flamme haute sur la portée De ma chambre qui baise la hache de licteur

Il y a des péchés qui de même sont remis Aux jeunes femmes l’aspic regarde le sein Que seul il a dégrafé vraiment au monde Lui épine arrachée à la rose de l’air

Puis le socle désert d’une statue de jongleur En proie maintenant aux papillons et à leurs satellites Les grandes fusées de sève au-dessus des jardins publics Et la mousse qui vient recouvrir ma table quand je dors

Dans un bureau le coup de poing américain fait merveille Est-ce que nous ne nous baignons pas chaque jour dans

notre sang

– 84 –

L’oreille compte les jours les jolies marques de fabrique Mouette sur le dos des moutons de mer

Ce sont des charges de cavalerie contre la nuit Éternellement rebelle Des frissons de lances Est fait l’ange qui veille sur la virginité terrible Pareil à la lumière électrique dans les arbres

Tambour tambour à tout jamais voilé Une fée balaye les diamants de sa robe de genêts Histoire de moudre un grain plus doux que le café Qu’on te sert en grand mystère sur les fortifications

 

SILHOUETTE DE PAILLE

 

À Max Ernst.

Donnez-moi des bijoux de noyées

Deux crèches

Une prêle et une marotte de modiste

Ensuite pardonnez-moi

Je n’ai pas le temps de respirer

Je suis un sort

La construction solaire m’a retenu jusqu’ici

Maintenant je n’ai plus qu’à laisser mourir

Demandez le barème

Au trot le poing fermé au-dessus de ma tête qui sonne

Un verre dans lequel s’ouvre un œil jaune

Le sentiment s’ouvre aussi

Mais les princesses s’accrochent à l’air pur

J’ai besoin d’orgueil

– 85 –

Et de quelques gouttes plates

Pour réchauffer la marmite de fleurs moisies

Au pied de l’escalier

Pensée divine au carreau étoilé de ciel bleu

L’expression des baigneuses c’est la mort du loup

Prenez-moi pour amie

L’amie des feux et des furets

Vous regarde à deux fois

Lissez vos peines

Ma rame de palissandre fait chanter vos cheveux

Un son palpable dessert la plage

Noire de la colère des seiches

Et rouge du côté du panonceau

 

– 86 –

ÎLE

 

– 87 –

DANS LA VALLÉE DU MONDE

 

À Joseph Delteil.

Des animaux disjoints font le tour de la terre Et demandent leur chemin à ma fantaisie Qui elle-même fait le tour de la terre Mais en sens inverse

Il en résulte de grands quiproquos La Chine est frappée d’interdit La péninsule Balkanique est doublée par une partie du

cortège

Au levant seize reptiles étoilés à partir d’un feu Souterrain sont hissés au sommet d’un mât Agitateur du ciel

L’approche des crinières blanches est saluée Par les feuilles lancéolées

Dont le murmure accompagne ce poème Au dire d’un chanteur

L’ombre des ailes des pattes des nageoires Suffit à la renommée

L’azur condense les vapeurs précieuses Les singes marins

Suspendus aux arbres de corail

Et le rossignol qui vit dans les épaves Montrent le bois injecté de roses et de cocaïne Les marches d’ambre

Qui mènent au trône des pensées

Laissent couler le sang prismatique Les oreilles des éléphants qu’on prenait pour des pierres

tombales

Dans la vallée du monde

Battent la mesure des siècles

– 88 –

Plus près les femmes par-dessus les villes de chasubles et de

cerises

Les femmes poudrées par les fleurs Les femmes dont le troupeau est conduit par les animaux fa-

buleux

Accusent de rigueur le principe

Qui assimile les plantes spectrales L’amour à cinq branches l’hystérie flocon des appartements À la mort la petite mort l’héliotropisme

 

MILLE ET MILLE FOIS

 

À Francis Picabia.

Sous le couvert des pas qui regagnent le soir une tour

habitée par des signes mystérieux au nombre de onze La neige que je prends dans la main et qui fond Cette neige que j’adore fait des rêves et je suis un de ces

rêves

Moi qui n’accorde au jour et à la nuit que la stricte jeunesse

nécessaire

Ce sont deux jardins dans lesquels se promènent mes mains

qui n’ont rien à faire

Et pendant que les onze signes se reposent Je prends part à l’amour qui est une mécanique de cuivre et

d’argent dans la haie

Je suis un des rouages les plus délicats de l’amour terrestre Et l’amour terrestre cache les autres amours À la façon des signes qui me cachent l’esprit Un coup de couteau perdu siffle à l’oreille du promeneur J’ai défait le ciel comme un lit merveilleux

– 89 –

Mon bras pend du ciel avec un chapelet d’étoiles Qui descend de jour en jour

Et dont le premier grain va disparaître dans la mer À la place de mes couleurs vivantes Il n’y aura bientôt plus que de la neige sur la mer Les signes apparaissent à la porte Ils sont de onze couleurs différentes et leurs dimensions

respectives vous feraient mourir de pitié L’un d’eux est obligé de se baisser et de se croiser les bras

pour entrer dans la tour

J’entends l’autre qui brûle dans une région prospère Et celui-ci à cheval sur l’industrie la rare industrie

montagneuse

Pareille à l’onagre qui se nourrit de truites Les cheveux les longs cheveux pommelés Caractérisent le signe qui porte le bouclier doublement

ogival

Il faut se méfier de l’idée que roulent les torrents Ma construction ma belle construction page à page Maison insensément vitrée à ciel ouvert à sol ouvert C’est une faille dans le roc suspendu par des anneaux à la

tringle du monde

C’est un rideau métallique qui se baisse sur des inscriptions

divines

Que vous ne savez pas lire

Les signes n’ont jamais affecté que moi Je prends naissance dans le désordre infini des prières Je vis et je meurs d’un bout à l’autre de cette ligne Cette ligne étrangement mesurée qui relie mon cœur à

l’appui de votre fenêtre Je corresponds par elle avec tous les prisonniers du monde

 

– 90 –

L’AIGRETTE

 

À Marcel Noll.

Si seulement il faisait du soleil cette nuit Si dans le fond de l’Opéra deux seins miroitants et clairs Composaient pour le mot amour la plus merveilleuse lettrine

vivante

Si le pavé de bois s’entrouvrait sur la cime des montagnes Si l’hermine regardait d’un air suppliant Le prêtre à bandeaux rouges

Qui revient du bagne en comptant les voitures fermées Si l’écho luxueux des rivières que je tourmente Ne jetait que mon corps aux herbes de Paris Que ne grêle-t-il à l’intérieur des magasins de bijouterie Au moins le printemps ne me ferait plus peur Si seulement j’étais une racine de l’arbre du ciel Enfin le bien dans la canne à sucre de l’air Si l’on faisait la courte échelle aux femmes Que vois-tu belle silencieuse

Sous l’arc de triomphe du Carrousel Si le plaisir dirigeait sous l’aspect d’une passante éternelle Les Chambres n’étant plus sillonnées que par l’œillade

violette des promenoirs

Que ne donnerais-je pour qu’un bras de la Seine se glissât

sous le matin

Qui est de toute façon perdu

Je ne suis pas résigné non plus aux salles caressantes Où sonne le téléphone des amendes du soir En partant j’ai mis le feu à une mèche de cheveux qui est

celle d’une bombe

Et la mèche de cheveux creuse un tunnel sous Paris Si seulement mon train entrait dans ce tunnel

– 91 –

LÉGION ÉTRANGÈRE

 

Non je ne ferai pas l’éther dans la revue future

Où les décors plantés dans la mer

En pleine aurore boréale

Comme toujours

Le pommier reprendra son bien

Je n’ai garde de confondre le baguier de la mer

Et l’arcade sourcilière de Dieu

Je ne suis pas seul en moi-même

Pas plus seul que le gui sur l’arbre de moi-même

Je respire les nids et je touche aux petits des étoiles

En tant que personnage de la revue éternelle

Mes sabots de feu ne font pas grand bruit

Sur le parquet céleste

Du ciel blanc qui fait la roue aux pieds de Junon

Tombent les ramoneurs de l’orage

Je pique les coursiers de mes sens

Les uns sont montés par de belles amazones

Les autres se cabrent au bord de précipices vermeils

Il y a une loge en dehors des coulisses

Une loge où la psyché redresse les branches qui plient

Sous trop de fruits de bouches encore vertes

L’immense tremblement des cils est dans le lustre

On tire le canon tout près

On emporte la statue du soleil sur un camion

Ma jeunesse prend part à une retraite aux flambeaux

Dans une île du Pacifique

Elle monte entre les fusées de ce dauphin

Immortelles de ma vie

Fiancées du jour qui n’hésite plus

 

– 92 –

MÉTÉORE

 

À Louis de Gonzague Frick.

C’est l’harmonie qui est à l’appareil Le cyclone reste en suspens sur le fleuve Comme deux paupières de vautour Voyez l’étamine de mes mains dans laquelle il y a une ville

de l’extrême-orient

Les myosotis géants les pousse-pousse d’amour Le carnaval des tempêtes part d’ici Je me tiens debout sur l’avant-dernier char J’espère que vous le baiser Vous paraîtrez

Même en camisole de force

La lueur qui pêche les cœurs dans ses filets Me demande l’heure

Je réponds le temps de pêcher pour toi Pour moi celui d’agiter les mouc hoirs et de tordre les

poignets

L’usine aux cheveux de trèfle L’usine où se plaignent les grandes rames à vif Redouble de foi quand je passe

Les mains dans mes poches de grisou blanc et rose Je promets et ne suis pas capable de tenir L’atmosphère me demande conseil inutilement Le long des fils télégraphiques je fais mon apparition en robe

fendue

Sur ma tête se posent des pieds d’oiseaux si fins Que je ne bouge que pour les faire lever Je vis parquée dans les forêts

D’où les nuages galants me font rarement sortir Misérable je fuis sur un quai parmi les caisses

– 93 –

LIGNE BRISÉE

 

À Raymond Roussel.

Nous le pain sec et l’eau dans les prisons du ciel Nous les pavés de l’amour tous les signaux interrompus Qui personnifions les grâces de ce poème Rien ne nous exprime au-delà de la mort À cette heure où la nuit pour sortir met ses bottines vernies Nous prenons le temps comme il vient Comme un mur mitoyen à celui de nos prisons Les araignées font entrer le bateau dans la rade Il n’y a qu’à toucher il n’y a rien à voir Plus tard vous apprendrez qui nous sommes Nos travaux sont encore bien défendus Mais c’est l’aube de la dernière côte le temps se gâte Bientôt nous porterons ailleurs notre luxe embarrassant Nous porterons ailleurs le luxe de la peste Nous un peu de gelée blanche sur les fagots humains Et c’est tout

L’eau-de-vie panse les blessures dans un caveau par le

soupirail duquel on aperçoit une route bordée de

grandes patiences vides

Ne demandez pas où vous êtes

Nous le pain sec et l’eau dans les prisons du ciel Le jeu de cartes à la belle étoile

Nous soulevons à peine un coin du voile Le raccommodeur de faïence travaille sur une échelle Il paraît jeune en dépit de la concession Nous portons son deuil en jaune

Le pacte n’est pas encore signé Les sœurs de charité provoquent À l’horizon des fuites

– 94 –

Peut-être pallions-nous à la fois le mal et le bien C’est ainsi que la volonté des rêves se fait Gens qui pourriez

Nos rigueurs se perdent dans le regret des émiettements Nous sommes les vedettes de la séduction plus terrible Le croc du chiffonnier Matin sur les hardes fleuries Nous jette à la fureur des trésors aux dents longues N’ajoutez rien à la honte de votre propre pardon C’est assez que d’armer pour une fin sans fond Vos yeux de ces larmes ridicules qui nous soulagent Le ventre des mots est doré ce soir et rien n’est plus en vain

 

TOURNESOL

 

À Pierre Reverdy.

La voyageuse qui traversa les Halles à la tombée de l'été Marchait sur la pointe des pieds

Le désespoir roulait au ciel ses grands arums si beaux Et dans le sac à main il y avait mon rêve ce flacon de sels Que seule a respiré la marraine de Dieu Les torpeurs se déployaient comme la buée Au Chien qui fume

Où venaient d'entrer le pour et le contre La jeune femme ne pouvait être vue d'eux que mal et de biais Avais-je affaire à l'ambassadrice du salpêtre Ou de la courbe blanche sur fond noir que nous appelons

pensée

Le bal des innocents battait son plein Les lampions prenaient feu lentement dans les marronniers La dame sans ombre s'agenouilla sur le Pont-au-Change

– 95 –

Rue Gît-le-Cœur les timbres n'étaient plus les mêmes Les promesses des nuits étaient enfin tenues Les pigeons voyageurs les baisers de secours Se joignaient aux seins de la belle inconnue Dardés sous le crêpe des significations parfaites Une ferme prospérait en plein Paris Et ses fenêtres donnaient sur la voie lactée Mais personne ne l’habitait encore à cause des survenants Des survenants qu’on sait plus dévoués que les revenants Les uns comme cette femme ont l’air de nager Et dans l'amour il entre un peu de leur substance Elle les intériorise

Je ne suis le jouet d'aucune puissance sensorielle Et pourtant le grillon qui chantait dans les cheveux de cendre Un soir près de la statue d’Étienne Marcel M'a jeté un coup d’œil d'intelligence André Breton a-t-il dit passe

 

LE SOLEIL EN LAISSE

 

À Pablo Picasso.

Le grand frigorifique blanc dans la nuit des temps Qui distribue les frissons à la ville Chante pour lui seul

Et le fond de sa chanson ressemble à la nuit Qui fait bien ce qu’elle fait et pleure de le savoir Une nuit où j’étais de quart sur un volcan J’ouvris sans bruit la porte d’une cabine et me jetai aux pieds

de la lenteur

Tant je la trouvai belle et prête à m’obéir

– 96 –

Ce n’était qu’un rayon de la roue voilée Au passage des morts elle s’appuyait sur moi Jamais les vins braisés ne nous éclairèrent Mon amie était trop loin des aurores qui font cercle autour

d’une lampe arctique

Au temps de ma millième jeunesse J’ai charmé cette torpille qui brille Nous regardons l’incroyable et nous y croyons malgré nous Comme je pris un jour la femme que j’aimais Nous rendons les lumières heureuses Elles se piquent à la cuisse devant moi Posséder est un trèfle auquel j’ai ajouté artificiellement la

quatrième feuille

Les canicules me frôlent

Comme les oiseaux qui tombent

Sous l’ombre il y a une lumière et sous cette lumière il y a

deux ombres

Le fumeur met la dernière main à son travail Il cherche l’unité de lui-même avec le paysage Il est un des frissons du grand frigorifique

 

À RROSE SÉLAVY

 

André Breton n’écrira plus.

(Journal du Peuple – Avril 1923.)

J’ai quitté mes effets,

mes beaux effets de neige !

 

– 97 –

POÈMES DIVERS II

 

 

BOCAUX DADA

 

Comment t’appelles-tu ? (Il hausse les épaules.)

Où es-tu ? – Au Grand Palais des Champs-Élysées.

Quel jour sommes-nous ? – Jeudi… février 1920.

Quel est ton métier ? – Je labourais, je taillais les vignes.

Et tes parents ? – Le père, c’est un innocent, un homme sans intelligence ; aussi bien l’un comme l’autre, la mère aussi ; c’est moi qui faisais tout.

La douzaine d’œufs coûte six francs ; quel est le prix d’un œuf ? – Six francs.

Pourquoi ris-tu ? – C’est les autres qui me font rire.

Crois-tu en Dieu, à la Sainte Vierge ? – Ils font toujours leur travail.

Comment le sais-tu ? – Je le sais.

As-tu bien dormi ? – Je rêve après les taubes, après les sangliers, que je tombe dans les puits, qu’on me court après pour me battre.

Comment te trouves-tu ? – Vous êtes beaucoup trop bon pour moi. Je languis partout ; je voudrais passer aux rayons X. J’étais bien intelligent jusqu’au mois dernier.

Que désires-tu ? – Je ne sais pas.

 

– 98 –

PARFUMS D’ORSAY

 

C’est écrit en face ! Le nouvel arrivant regardait sans le voir le vaporisateur de sexe féminin qui se tenait immobile sur la table d’hôte. Il paraissait plutôt gai, de son état. Un papillon qui volait autour de sa jambe vint se poser sur son œil. Le vent était tombé depuis plusieurs années. En aperce-vant Germaine il ne poussa aucun cri mais il laissa tomber une larme plus longue que la Seine (à Paris, quand elle suit le Louvre en pensant à Louis XIV). Il y avait des roses et du lierre sur le mur : un extérieur charmant. Tout à la pensée de la reconquérir, il allait lui présenter le temps perdu comme une orange avant d’en faire une chapellerie où l’on pût venir se reposer dans la contemplation du soleil.

 

TITRE

 

À Philippe Soupault.

Le ballon bleu de la pendule

Et les petits nids des manchons

C’est là-dessus que nous couchons

Notre matin est incrédule

À l’écureuil fou qui recule

La hampe offre ses cabochons

De faux rubis et nous trichons

Pour passer l’eau quand elle ondule

 

– 99 –

Les comédiens du bosquet

Sautent le puits où l’on vaquait

À ses conquêtes en musique

Un évêque éteint nommé Jean

Ramène sa chape de brique

Sur le grand espace changeant.

 

L’AFFAIRE BARRÈS

(Petite chanson DADA)

 

… Je finis par une petite chanson dada.

La chanson d’un ascenseur

Qui avait dada au cœur Fatiguait trop son moteur

Qui avait dada au cœur

L’ascenseur portait un roi

Lourd fragile autonome

Il coupa son grand bras droit

L’envoya au pape à Rome

C’est pourquoi

L’ascenseur

N’avait plus dada au cœur

 

– 100 –

Mangez du chocolat

Lavez votre cerveau

Dada

Dada

Buvez de l’eau

La chanson d’un dadaïste

Qui n’était ni gai ni triste

Et aimait une bicycliste

Qui n’était ni gaie ni triste

Mais l’époux le jour de l’an

Savait tout et dans une crise

Envoya au Vatican

Leurs deux corps en trois valises

Ni amant

Ni cycliste

N’étaient plus ni gais ni tristes

Mangez de bons cerveaux

Lavez votre soldat

Dada

Dada

Buvez de l’eau

La chanson d’un bicycliste

Qui était dada de cœur

Qui était donc dadaïste

Comme tous les dadas de cœur

 

– 101 –

Un serpent portait des gants

Il ferma vite la soupape

Mit des gants en peau d’serpent

Et vint embrasser le pape

C’est touchant Ventre en fleur

N’avait plus dada au cœur

Buvez du lait d’oiseaux

Lavez vos chocolats

Dada

Dada

Mangez du veau

 

POUR DENISE

 

I

La parure des voix silencieuses dort

À l’angle du lit triste où l’araignée en flamme

Qui fuit le mur éteint délivre l’oriflamme

Éblouissant du jeu des couvertures d’or.

Par la fenêtre ouverte un cavalier mort

S’espace. Le jardin qui découvre la femme

Danse aux rayons du sel amer qui les affame

Et le même frisson qui cambre l’eau les mord.

Mais sous la poussière individuelle l’art

Semble un détour qu’aurait désiré l’assassine

Ou le premier vautour appuyé sur Rosine.

– 102 –

Vas-tu soumettre un blanc à ces lois de couleur ?

Les cavales sont près de fendre le foulard.

Milieu du vent calme, étoile de malheur.

II

Parce que le bougeoir pâlit dans le grenier

Parce que le bonheur est venu le dernier

Si la conjugaison du verbe d’épouvante

Suppose après Je meurs l’impersonnel Il vente

Lorsque le naturel épouse le précieux

Qui donc attire l’astre en les filets des cieux

Dans la perle qui use les charpentes

C’est toi qui fais l’amour et les algues charmantes

Le chagrin venimeux quitte l’ongle des doigts

Sans prendre de couleur et délaye les toits

Les toits de ma raison qui se passent de tuiles

De vers luisants d’accords et des orbes des huiles

III

Mieux vaut recommencer toujours. La cavalcade

Passe et le beau désert inquiétant, décade

Par décade, s’enchante aux lèvres des mourants.

Nous avons traversé les mondes différents

De nous, nous souriions, bercés par l’aveuglette.

C’était de part et d’autre affaire d’amulette.

 

– 103 –

Plus tard l’onglée d’amour jeta ses serpentins

Sur le manège bleu de nos fleuves lointains.

Passez, colliers, semblants, visages préférables :

Je viens de m’interrompre et j’arrive des fables.

Le calmant est l’avide et l’usage se perd

De l’instrument à voile et du sommeil expert.

IV

Sur le tranchant éveil bel oiseau de malice

Un rideau soulevé qui fait que l’amour glisse

Va, crève l’adorable, oiseau qui revenais

Du pâle instinct et qui sonnais dans les genêts.

Je suis contre le ciel pour la raison démente

Que mes os sont à jour et qu’en l’ombre s’aimante

Le corail aux tronçons blancs et roses, pareil

À mon amie en train de sourire au soleil,

Diamant trismégiste à l’arête violente

Qui partage son corps en eau froide et brûlante

12 juillet 1923.

 

– 104 –

TEXTES AUTOMATIQUES

 

 

LE PAGURE DIT : [II]

 

PAR AVANCE

j’incorpore aux céramiques de petits grains que

viennent becqueter les oiseaux, les ciseaux

certainement cela finira par une palme

auréole des quilles

plat tranches de citron nid du mulet

tressaillement opératoire du bateau-mouche

arrivée de souverains dans les temps reculés

à toi veux-tu me donner la réplique

familière de ces écarts

bonneterie argentifère où j’achète une casquette à

SUPRATERRESTRES

Supériorité des architectures de castors république modèle où les édifices sont troués barre chauffée au rouge patience

d’où s’envolent les notes périlleuses

encadrement des demeures lacustres

sonnette brillante qui se décompose en papillons noirâtres centre des noyaux amers et empoisonnés souvenir-réclame

indiscipline des projets enchantés

j’accorde une grâce étoilée de nacre au marchand de vin

– 105 –

RIDEAUX I

Danse à l’intérieur de ton corps et fleur de soufre arrive bientôt

tempête oblige les dames déshabillées serrement de mains sur le pont

traversée de l’infini à la nage on creuse assez profondément pour trouver de l’eau Bourse à deux heures de l’après-midi on se fraye un passage à coups de nombres

Soleil toi seule étamine

PERCHES

Saint de la mare oui je le ferai

Rassemblement des chefs de troupes

Certitudes sereines soleil de minuit

j’embouche une petite trompe écarlate et on me

donne la permission d’éclater

Il y a des bouteilles d’une contenance notable et

des chats

sans compter le grand désert du vide-poche

le porte-bouquet

LA CHARITÉ, S’IL VOUS PLAÎT

Je ne suis pas souvent à mon poste sur les décombres une dame devant l’alphabet morse martyre indispensable du marchand de quatre-saisons série de guet-apens sous des lueurs opaques timbre d’anges et voiture découverte impossibilité de mourir en regardant un poussin

 

– 106 –

CINQ

Ardeur retouchée au pinceau « Failuir »

rideau des chevelures Saint Graal

forme rayonnante aviron Nord

barrière énigmatique de la cinquième page

Ulysse entre dans la pâtisserie

FORÊT VIERGE

Inoubliable atteinte des passions quel âge avez-vous donc il y a des éloges si funèbres

qu’on monte en ballon

les frémissements se donnent la peine de venir Le respect des autres est une petite maladie de peau n’appuyez pas si vous voulez naître facilité de paiement

COSTUME-TAILLEUR

Retour en arrière excessif et frisure des plantes grimpantes sans cesse renaissant du baromètre mal disposé formule délicate de nos rêves

il y a de si beaux patrons

suite de jours sans espoirs malgré ces adorables petits carreaux vertu de la plus jeune de la maudite

je me trouble en pensant aux prisonniers sans vergogne martyrs de la plus éblouissante roue du paon avec des monticules s’offrant au vent dans les cheveux La plupart trouvent le jeu dangereux et s’exposent à des intimités de surface malheur

la femme de chambre la femme du monde se consolent tout en prenant le frais sur une terrasse à l’intérieur du ciel

– 107 –

APRÈS LE BAL

Étang tapissé d’automne

un permis de pêche donne droit

toute la société sur le tamis

le voyage dure longtemps

pareil à la toilette d’une ville

La bouche de chaleur et le plafond vitré quel visage les domestiques sont des brosses à dents on confie la fabrication de ces objets aux aveugles il va faire noir

CONCOURS

SUITE DE NOMS DE NOMBRES RÉCRÉATIFS ET

DIVINATOIRES DANS LA BONNE ODEUR DE FUMÉE

CONVAINCUE D’IMPOSTURE

De qui est le morceau suivant

« Tracé du jour ô fleuve

approbation du mètre

Le soleil père noble

étend l’herbe partout

Trêve de compliments

pour la rentrée en scène

en robe de limon

la Seine s’aguerrit etc. »

DE FIL EN AIGUILLE

Espace incendié par l’amour

on a peine à s’y reconnaître

boulevards saignants plaques tournantes dans les gares

cela donne une telle confiance en soi

les bulles des trains dans le soleil avant qu’elles crèvent

– 108 –

tapissier des arrière-boutiques ombre que je déteste

À commencer par les métiers sereins

j’ai tout fait pour vivre dans un cadran

les bateaux ne fument que le Nil

après-midi dans les glaces du château de Versailles

sort troué de bleus précipices

les bornes kilométriques se sauvent

HALTÈRES

la condition nécessaire et suffisante

humble mortel à genoux sur une surface

galeuse

héritage maritime une devineresse à

trois pointes c’est une perforeuse

instant l’instant d’après

suffisamment au courant

traditionnelle odeur qu’on appelle pressentiment

tu vois à travers une combinaison de

lignes sans grand écart

double génuflexion de midi

il y a des animaux surpris qui s’approchent

et demandent à boire

toute la prairie se rend

le bonheur fait dix sous

ses tours sont infiniment variés pour

si peu

il se recommande des héros balzaciens

suivant une comparaison hardie

on l’a confondu longtemps avec la

canne à pêche

la jeune fille donne toute satisfaction

à celui qui l’emploie

– 109 –

elle frappe dans ses mains pour se

sauver chercher une raison aux blessures

on l’aime amour propre

écrit sur du sable blanchi auparavant

tout en reliant sur ses gardes

on s’étourdit tous les dimanches

manchon de castor régularité pendulaire

et bon plaisir on en redemande

l’enfant qui gardait le silence trouve le

temps long

RECTIFICATIONS

Couronnes des plantes sérieuses et qui

gouvernent seules

beau lézard verni qui embrasse le

brochet

toute la pâleur des magasins réunis

sens du trouble aigu comme un hanneton

je me fais un plaisir de vous être agréable

mon zèle j’ai faim des

jolis mots écartés

sous prétexte qu’il va pleuvoir

Rotondité des cours suivies de vols

à l’américaine

le chef de la bande de l’arc-en-ciel

lance un coup de sifflet

trous du mirliton nacré veilleuses

vous encourez une peine disciplinaire

Il faut avoir du cœur

une poupée incendiaire

on n’a que le temps d’épouser la

jolie femme à la mode

– 110 –

on se perd en conjectures sur la place

de l’Opéra béryl ailé sort du pain de

Savoie et voyage

l’illusion y est cela suffit

 

– 111 –

POÈMES DIVERS III

 

 

[À TEMPS NOUVEAUX…]

 

À temps nouveaux nouvelles méthodes. Armez-vous contre la concurrence, détruisez vos installations et votre matériel, obtenez le rendement minimum tout en augmen-tant vos frais généraux, démontez vos machines et roulez vos usines sur les fameux espaliers et éboulements à rotule Dada.

le blanc indifférence

n’a pas été créé par

Dada

pour des prunes

Qu’est-ce que Dada ?

DADA

c’est la plante de l’art

qui a monté

 

CHANSONS INTERNATIONALES

 

Les œillets de cuir fauve des éléphants

Qui suivent la piste en neige éternelle,

Marée de mi-septembre, on rapporte des oursins

égarés : la récompense est en bas

– 112 –

Le spectacle des ricins qui se fanent en blanc et noir

Comme les alliances humaines

Et les départs de trains omnibus

Sur le marche-pied il y a tous les rois

du monde

Le roi des idées

Le roi des échecs

Le roi des splendeurs solaires

Trois jeunes déménageurs

 

MAIRIE AMÉRICAINE

 

Pour la répartition des spécimens gratuits Le Bec Bunsen

Endimanché descend des Capétiens L’attaque à main armée des vinaigres où la jeune fille toujours la même se soigne et se parfume Par la grâce de Dieu

Le grand amour occidental aux biens des communautés Ce verger de poiriers noirs

Mars, 22 mars

Coqs en pâte des villes de bois

Sur les signaux maritimes rouges et creux le sel sonne dans les timbres

 

– 113 –

[AH FINI DE COURIR…]

 

Ah fini de courir et des chiens hors d’haleine Ayant défait le nœud de la laisse exister, Par-delà les signaux grinçants de la clarté, Au premier edelweis apparu dans la plaine,

Des chiens qu’on siffle sur des pattes d’araignée Près des étangs parmi des cerfs toujours sans pleurs, À l’heure où les bijoux dans la main des voleurs Saignent, où le bras nu prend l’astre pour cognée,

À la lune, à la grande ourse de l’Uniforme, Aux dauphins soulevant pour un soir les ruisseaux, Au feu qui gronde seul à travers les cerceaux, À l’amour, à l’attente éternelle sous l’orme,

Hurleront de plaisir en renversant la tête, Déchireront le jour aux adieux de mouchoir. La prière de vivre et l’ordre de déchoir Ne seront plus qu’une heure encore de la fête.

Aussi bien, par-delà les cages que l’air bleute, Se poursuivent, semant des fleurs sur des glaçons, Les guenilleux vendeurs du journal Nous passons Brillant comme l’éclair fait des dents de la meute.

 

– 114 –

[L’EMBARQUEMENT…]

 

I

L’embarquement mais pour moins que les îles Les prairies détruites par la lutte de deux poissons Dont succombe éternellement le plus clair Tu verras c’est le jour de ma naissance Les barreaux des cages sont blancs et le froid paradis nous

accueille

La patience étend du linge et du linge au soleil Toujours ces flots de paille par-dessus les voitures Et les chevaux qui ont peur

Comme des plantes grimpantes à cause de la descente Vers le moulin d’où s’écoulent en silence les pièces d’argent Le massif se détache de la brume

Et dans ce massif plus profond il y a des cœurs qui se posent

comme des abeilles

Alors c’est l’heure

L’heure de revenir parmi les lianes étonnamment brisées Parmi les cloches d’eau qui tintent les étoiles Qui éclosent trop vite aux yeux des serpents L’action se défait de mille couronnes de mille berceaux Et repart plus loin que d’où elle est venue Avec les médailles de la folie

Les trop beaux ornements des cases où l’on s’aime Pendant que le verre tremble aux fenêtres les mieux

éclairées

Le verre aux lueurs d’arbre sans écureuil Dans la paresse des airs

 

– 115 –

II

Les criminels célèbres suivaient une piste où leurs pas

étaient remplacés par des comètes Dont les cheveux défaits incendiaient les forêts Au passage des trains

Un peu avant la station comme toujours Toujours est un peu avant la station Qu’on appelle en langage

Mais la vie douce comme un pas de vis Aux serruriers

Enfin la pince dont le nom est plus seigneurial que celui

d’aucune rose

Chante elle aussi sur le pas d’une porte Et le maritime c’est l’air ou l’eau C’est le solitaire plutôt

Ma bluette comme la chanson vous savez Ma bluette aura les mains bleues

Ma bluette aura les mains nettes

La terre de feu jaunissait

La Terre de Feu était une sorte de main Regarde ta main à travers la lampe Tu es seul avec les grands criminels Pas tout seul

III

Les valeurs qui se cotent en Bourse Ne font pas plus le moine que l’habit Mais lorsqu’on a derrière soi une pancarte vieille de mille

ans

Comme moi

On n’a plus qu’à se laisser couler sur les tableaux noirs Voici qu’on inscrit les nombres infinitésimaux

– 116 –

Qu’on entrelace des lettres que je connais trop bien à des ca-

ractères différents

Il y a bien un homme qui s’est jeté hier en parachute du pont

des Buttes-Chaumont

Faut-il vous éclairer davantage

Voici la rue Vivienne

Voici la rue Mortienne

Je suis le frac et le lys qui s’éteint à la boutonnière de ce frac Un ver luisant n’a pas d’existence Sans quoi il ne serait pas luisant

Mais le matin tous les vers luisent Même les vérités

Ô Paris les sous tombent comme dans une cour Quand le soleil chante

Et que l’appui des fenêtres se couvre de bas de soie Pour qu’il pleuve

J’ai passé des nuits aux Tuileries Bien après les royautés

Les phares tournaient du haut en bas de la mer Les sœurs de charité étaient les moins vêtues Et la rumeur effrayante des papillons ceignait d’une écorce

plus claire les réverbères

Souvent par la poussière

Une racine plaintive glissait devant moi L’heure avait sonné les portes étaient closes Et les grilles faites de grands chiens Livraient passage à de folles guirlandes Les fuseaux gelés c’étaient encore des nombres Mais jamais le satin des miens

Qui ne sont inscrits nulle part

Qui sèchent sur les buvards et dont on n’acquiert que par

transparence la preuve qu’ils étaient frauduleux

 

– 117 –

IV

Le moins qu’on puisse dire de moi-même Est que je ressemblais à une poignée de mains Au-dessus d’un grand feu

L’une des mains était prise dans un gantelet couleur de nuit Et l’autre avait ses bagues brisées À la lueur de l’iris détestable qui s’approchait d’elles Ces mains se serraient toujours

Toujours plus fort

J’étais aussi caché dans le sachet d’une étoffe du treizième

siècle

Au-dessous de la couronne royale Bien caché

Les bêtes sous-marines montraient patte blanche à la porte

du palais

Les longues rosaces protégeaient au centre une scène

redoutée

Les pages tournaient dans un livre toujours plus petites

toujours plus grandes

À l’approche des mains qui s’étaient desserrées Beaucoup plus tard quand il n’y avait plus risque de surprise Et que des cavaliers désarçonnés passaient sous la fenêtre Les arçons étaient bleus la terre était maudite Un mouchoir agité de proche en proche sur la route Ne détournait plus personne

J’étais à certaines heures ce mouchoir Et je montais à hauteur d’une main invisible l’escalier d’une

tour

Jusque là où vous n’étiez pas J’étais les vraies couleurs du jour quand il lui plaît de finir Ou bien les fausses douleurs du jour quand il lui plaît de

nous commander

– 118 –

Mais je n’étais jamais tout à fait l’intérieur du regard que je

jetais autour de moi

Je n’étais jamais l’œil en forme de faucille Jamais l’éveil en larmes jamais le paon des forêts de la nuit

V

Un oiseau celui qui tourne dans les grains de café Une plante celle qui se brise à la lumière des vœux Une pierre celle qu’on jette dans la direction de ce qu’on a

perdu

Ô règnes et vous interrègnes

Durant lesquels j’aurai été celui que les moteurs condamnent Un accident n’est pas si vite arrivé Les usines lancent un appel grisant sous le ciel mort Les marches au haut desquelles il y a une statue La statue est dans la maison

La maison est dans la rue

Et la rue est dans la saison

La saison est dans la raison

Et dans la raison au parfum d’amandes amères Il y a bien des hommes et des femmes Des femmes qui couchent sous les ponts Ma foi quand la distance est trop grande Si l’on frappait les pavés ils se casseraient comme des œufs Sous les pavés il y a des flèches empoisonnées Qui se dirigent

Il y a des nappes d’or et des draps si fins Que les cygnes en meurent de honte L’arrêt des horloges est un phénomène notable Chaque fois qu’un loup marche sur la neige Et là où il y a des loups

Il y a des cuirasses de plumage

– 119 –

VI

Aux flots des rayonnantes mers si bien dénommées Par des bouches longues comme les rosiers des mers Aux écoles dont les fenêtres sont obscurcies par les tourte-

relles

Et au volant des robes des favorites Aux falots mal abrités des chercheurs d’or À la rafale

À l’exil de ceux qui ont trahi et non à l’oubli de ce qu’ils

n’ont pas voulu trahir

Aux perles aux chansons

À l’arrière des navires qui sombrent À l’idée hautement exprimée qu’il faut et qu’il ne faut pas À l’ombre dans laquelle couvent les sectes À la pente herbue des montagnes que détermine le lit du

chamois

Aux épines de l’air

Et dans les mornes champs où se poursuivit la débâcle des

grands chats sauvages et de mille animaux Partout où le pli n’est pas donné par le voleur dans sa fuite Par l’étranger dans son indécision Par le prêtre dans son diocèse

Par la vierge dans son désespoir

Là là tu es ô grand mur fait de tous les nuages Tu penches dans l’effroi de tes incompréhensibles lézardes Et comme une glaneuse qui voit à terre un épi trop lourd

pour ses mains transparentes

Le ciel ne nous soulève pas nous tenons à lui par un fil Et ce fil s’enroule autour de nous quand nous croyons veiller Veiller veiller à quoi

Veiller à ne veiller jamais

 

– 120 –

[TU ES GRAVE…]

 

Tu es grave dans la grâce absolue d’être plus légère Que ma tempête

Où les arbres sont peints dans mes yeux Des arbres plus grands que les bouquets de violettes Et où s’appuie le temps d’un éclair la vie de tous les hommes Toi ce n’est pas la clairière où tout se pense si bien Que tu veux dire à mi-voix levant la main au-dessous bien

au-dessous du serment

Mais les mousses encerclant les doux miroirs de l’eau Quand es-tu déchirée à travers eux Comme les étoiles

Un bras se creuse dans le sable là où fut peut-être l’éternité L’éternité se lance à la poursuite de mon amour Elle va l’arrêter au bord de l’abîme Mais non les pluies toutes les pluies me séparent de toi Je vais ramasser le gant

Le gant que me jette le ciel et m’enfermer à tout jamais Dans la prison de mes lèvres prison du soleil

prison de la calme étreinte des habitants de ce pays anormal qui finit par exister

Va mon étrangère ma perte de paradis Si tu es la couleur définitive que je donne à mes jours Tout ce qui restera sur le tableau noir Jamais tu n’apprendras ce qu’il en est De la beauté que les larmes maintiennent pareilles à des faisceaux de jeunes herbes coupantes Et le barrage de minuit romances êtes-vous de ce monde M’empêchera de conduire mon ombre par la main

 

– 121 –

[LA PORTE DE LA MAISON DE LISE…]

 

La porte de la maison de Lise

Est défendue par un oiseau de mer Qu’il faut poignarder en plein vol Il s’agit aussi de briser entre sept vases de vermeil Celui qui contient un peu de cendre Et n’est jamais le même

Alors d’une procession toute blanche S’abat un capuchon découvrant une chevelure q ui est la

sienne

Et dont je ne sais rien

Sinon qu’elle est traversée d’une ligne bleue Au-dessus de laquelle je ne vois plus Cette ligne fait la lumière et l’ombre

comme de très bonne heure à Grasse un rang de cueilleuses dans les champs de jasmin

Continuer : partie 2 sur 7