Poésie
Au Regard des Divinités ................................................. 76
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
D’enfer. Sur ton chemin blanchissent les enclumes.
S’il fait beau dans ton cœur il tonne sur tes reins.
Jamais le val d’amour ! Dans les feuilles ces trains
Qui disparaissent, pris au lasso par les brumes…
Tourne éternellement tes seins dans les écumes
Des chutes : la lumière est tout ce que j’étreins.
Va, comète du rire où le néant t’appelle,
Ouvre tes jambes sur l’éventail ou l’ombelle ;
Toi seule sais me rendre un printemps sang et eau.
Balances de la vie, avec toi pour fléau.
AU REGARD DES DIVINITÉS
À Louis Aragon.
« Un peu avant minuit près du débarcadère. Si une femme échevelée te suit n’y prends pas garde. C’est l’azur. Tu n’as rien à craindre de l’azur. Il y aura un grand vase blond dans un arbre.
Le clocher du village des couleurs fondue Te servira de point de repère. Prends ton temps, Souviens-toi. Le geyser brun qui lance au ciel les pousses de
fougère
Te salue. »
La lettre cachetée aux trois coins d’un poisson
Passait maintenant dans la lumière des faubourgs Comme une enseigne de dompteur.
– 76 –
Au demeurant
La belle, la victime, celle qu’on appelait Dans le quartier la petite pyramide de réséda Décousait pour elle seule un nuage pareil À un sachet de pitié.
Plus tard l’armure blanche
Qui vaquait aux soins domestiques et autres En prenant plus fort à son aise que jamais, L’enfant à la coquille, celui qui devait être… Mais silence.
Un brasier déjà donnait prise
En son sein à un ravissant roman de cape Et d’épée.
Sur le pont, à la même heure,
Ainsi la rosée à tête de chatte se berçait. La nuit, – et les illusions seraient perdues.
Voici les Pères blancs qui reviennent de vêpres Avec l’immense clé pendue au-dessus d’eux. Voici les hérauts gris ; enfin voici sa lettre Ou sa lèvre : mon cœur est un coucou pour Dieu.
Mais le temps qu’elle parle, il ne reste qu’un mur Battant dans un tombeau comme une voile bise. L’éternité recherche une montre-bracelet Un peu avant minuit près du débarcadère.
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ANGÉLUS DE L’AMOUR
À Roger Vitrac.
Bientôt les jardins seront sur nous comme des phares D’énormes bulles crèveront à la surface des étangs Seules quelques cristallisations emblématiques parmi
lesquelles le pendule de sang et les cinq charbons blancs Témoigneront que le ciel est encore sensible Il y aura aussi un ruban magnifique Enroulé mille fois autour des beautés abstraites naturelles Ô mes amis fermons les yeux
Jusqu’à ce que nous n’entendions plus siffler les serpents
transparents des directions
Aussi vrai que nous vivons en pleine antiquité Dans chaque rayon de soleil il y a une lucarne et à chaque
lucarne peut apparaître la Gorgone Déjà nous avons assisté aux migrations de nos mains Immobiles au bord d’un fleuve nous regardions passer le
travail à tire d’aile
Comme d’autres apprennent à vider sans bruit les poches de
leurs vêtements suspendus et garnis de clochettes Quand nous levons la tête le ciel nous bande les yeux Fermons les yeux pour qu’il fasse clair où nous ne sommes
pas
Là trompant l’impossible étoile à une branche Nous danserons comme le feu parmi les paillettes de nous-
mêmes
Et ce sera toujours
Nous passerons des ponts surprenants Nous verserons dans des vallées de larmes À la longue les cygnes ne répondront plus de nous De nous qui retournons aux formes idéales
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Avec qui les saisons iront au plus pressé Et qui les premiers forcerons le danger Magique sur sa corde inexistante
Pour nous servir à prendre des chemins de traverse
TOUT PARADIS N’EST PAS PERDU
À Man Kay.
Les coqs de roche passent dans le cristal Ils défendent la rosée à coups de crête Alors la devise charmante de l’éclair Descend sur la bannière des ruines Le sable n’est plus qu’une horloge phosphorescente Qui dit minuit
Par les bras d’une femme oubliée Point de refuge tournant dans la campagne Dressée aux approches et aux reculs célestes C’est ici
Les tempes bleues et dures de la villa baignent dans la nuit
qui décalque mes images
Chevelures chevelures
Le mal prend des forces tout près
Seulement voudra-t-il de nous
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MA MORT PAR ROBERT DESNOS
Le jeudi suivant les académiciens occupés au dictionnaire L’œil vitreux des hirondelles de bas étage Un jardin aux parterres d’explosions
C’était à la veille de ***
Sur l’écorce des marronniers les mots À suivre On parait on se contentait de parer
Jamais la religion au secours de l’opinion Ne s’était à ce point commise Dans une cabine de bains
J’entrais avec la Vierge en personne
Sachez que le baril de poudre Le Penseur Durant la nuit avait été hissé
Au sommet de la Trinité
Je reviens au même
Les individus sont des crics
Et je me balance sans cesse en arrière de moi-même Pareil à la suspension de la peur
Ma course est celle de cinq jockeys Le premier bute sur ma tête
Loin des tribunes
Là où les haies sont remplacées par des avalanches Le second part seul
– 80 –
Le quatrième pousse à la consommation des noix de coco en
guise de cierges
Mais le sixième virtuel
Dans la glace de mes jours impossibles Ressemble à une patte de renard
Je m’arrache difficilement à la contemplation des sourcils
Au vert des sangs et des mines
À l’apparence humaine qui dissémine
Plus j’aime plus je suis aimé des bois où le cerf dans le
serpolet
Se signe à connaître que veux-tu
Descendre estimer mourir
Puis l’élément femelle croix des inquisiteurs
PLUTÔT LA VIE
Plutôt la vie que ces prismes sans épaisseur même si les cou-
leurs sont plus pures
Plutôt que cette heure toujours couverte que ces terribles
voitures de flammes froides
Que ces pierres blettes
Plutôt ce cœur à cran d’arrêt Que cette mare aux murmures
Et que cette étoffe blanche qui chante à la fois dans l’air et
dans la terre
Que cette bénédiction nuptiale qui joint mon front à celui de
la vanité totale
– 81 –
Plutôt la vie
Plutôt la vie avec ses draps conjuratoires Ses cicatrices d’évasions
Plutôt la vie plutôt cette rosace sur ma tombe La vie de la présence rien que de la présence Où une voix dit Es-tu là où une autre répond Es-tu là Je n’y suis guère hélas
Et pourtant quand nous ferions le jeu de ce que nous faisons
mourir
Plutôt la vie
Plutôt la vie plutôt la vie Enfance vénérable Le ruban qui part d’un fakir Ressemble à la glissière du monde Le soleil a beau n’être qu’une épave Pour peu que le corps de la femme lui ressemble Tu songes en contemplant la trajectoire tout du long Ou seulement en fermant les yeux sur l’orage adorable qui a
nom ta main
Plutôt la vie
Plutôt la vie avec ses salons d’attente Lorsqu’on sait qu’on ne sera jamais introduit Plutôt la vie que ces établissements thermaux Où le service est fait par des colliers Plutôt la vie défavorable et longue Quand les livres se refermeraient ici sur des rayons moins
doux
Et quand là-bas il ferait mieux que meilleur il ferait libre oui
Plutôt la vie
Plutôt la vie comme fond de dédain
– 82 –
À cette tête suffisamment belle
Comme l’antidote de cette perfection qu’elle appelle et
qu’elle craint
La vie le fard de Dieu
La vie comme un passeport vierge Une petite ville comme Pont-à-Mousson Et comme tout s’est déjà dit
Plutôt la vie
DU SANG DANS LA PRAIRIE
À Georges Limbour.
Ciel de verre cassé et de reines-marguerites À toi mon amour s’il y a une escarpolette assez légère pour
les mots
Les mots que j’ai trouvés sur le rivage Mes mains s’ensanglantent au passage des étoiles Ne dis rien
D’après l’ombre des gants tu n’as pas à avoir peur Pour moi et pour tout ce qui ressemble Au survivant
Lorsque je passe entre la nuit et le jour avec les menottes Je vois à une fenêtre mon enfant
Mon enfant fait glisser à la surface de l’air des pierres claires
ou bleues
L’arête de poisson luit
Et c’est l’œil
Rien que l’œil de la soubrette un peu au-dessus du toit Il faut tuer à la marée montante
Tuez-moi si vous voulez voir le Déluge
– 83 –
Il y a encore d’autres barques que les étoiles sur mon sang Mon amour est une marelle
Un palet de glace sur le mot Jamais
FEUX TOURNANTS
À Max Morise.
La toge rousse qui recouvre les autres à carreaux Fait peine à toucher mais l’enterrement divin Que suivent les oiseaux à peine a-t-il lieu Que je vais de dégradation en dégradation
C’est d’abord le vainqueur de la rue du chant des roseaux Qui remet son épée à l’ensablement des cœurs Puis la bougie à la flamme haute sur la portée De ma chambre qui baise la hache de licteur
Il y a des péchés qui de même sont remis Aux jeunes femmes l’aspic regarde le sein Que seul il a dégrafé vraiment au monde Lui épine arrachée à la rose de l’air
Puis le socle désert d’une statue de jongleur En proie maintenant aux papillons et à leurs satellites Les grandes fusées de sève au-dessus des jardins publics Et la mousse qui vient recouvrir ma table quand je dors
Dans un bureau le coup de poing américain fait merveille Est-ce que nous ne nous baignons pas chaque jour dans
notre sang
– 84 –
L’oreille compte les jours les jolies marques de fabrique Mouette sur le dos des moutons de mer
Ce sont des charges de cavalerie contre la nuit Éternellement rebelle Des frissons de lances Est fait l’ange qui veille sur la virginité terrible Pareil à la lumière électrique dans les arbres
Tambour tambour à tout jamais voilé Une fée balaye les diamants de sa robe de genêts Histoire de moudre un grain plus doux que le café Qu’on te sert en grand mystère sur les fortifications
SILHOUETTE DE PAILLE
À Max Ernst.
Donnez-moi des bijoux de noyées
Deux crèches
Une prêle et une marotte de modiste
Ensuite pardonnez-moi
Je n’ai pas le temps de respirer
Je suis un sort
La construction solaire m’a retenu jusqu’ici
Maintenant je n’ai plus qu’à laisser mourir
Demandez le barème
Au trot le poing fermé au-dessus de ma tête qui sonne
Un verre dans lequel s’ouvre un œil jaune
Le sentiment s’ouvre aussi
Mais les princesses s’accrochent à l’air pur
J’ai besoin d’orgueil
– 85 –
Et de quelques gouttes plates
Pour réchauffer la marmite de fleurs moisies
Au pied de l’escalier
Pensée divine au carreau étoilé de ciel bleu
L’expression des baigneuses c’est la mort du loup
Prenez-moi pour amie
L’amie des feux et des furets
Vous regarde à deux fois
Lissez vos peines
Ma rame de palissandre fait chanter vos cheveux
Un son palpable dessert la plage
Noire de la colère des seiches
Et rouge du côté du panonceau
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ÎLE
– 87 –
DANS LA VALLÉE DU MONDE
À Joseph Delteil.
Des animaux disjoints font le tour de la terre Et demandent leur chemin à ma fantaisie Qui elle-même fait le tour de la terre Mais en sens inverse
Il en résulte de grands quiproquos La Chine est frappée d’interdit La péninsule Balkanique est doublée par une partie du
cortège
Au levant seize reptiles étoilés à partir d’un feu Souterrain sont hissés au sommet d’un mât Agitateur du ciel
L’approche des crinières blanches est saluée Par les feuilles lancéolées
Dont le murmure accompagne ce poème Au dire d’un chanteur
L’ombre des ailes des pattes des nageoires Suffit à la renommée
L’azur condense les vapeurs précieuses Les singes marins
Suspendus aux arbres de corail
Et le rossignol qui vit dans les épaves Montrent le bois injecté de roses et de cocaïne Les marches d’ambre
Qui mènent au trône des pensées
Laissent couler le sang prismatique Les oreilles des éléphants qu’on prenait pour des pierres
tombales
Dans la vallée du monde
Battent la mesure des siècles
– 88 –
Plus près les femmes par-dessus les villes de chasubles et de
cerises
Les femmes poudrées par les fleurs Les femmes dont le troupeau est conduit par les animaux fa-
buleux
Accusent de rigueur le principe
Qui assimile les plantes spectrales L’amour à cinq branches l’hystérie flocon des appartements À la mort la petite mort l’héliotropisme
MILLE ET MILLE FOIS
À Francis Picabia.
Sous le couvert des pas qui regagnent le soir une tour
habitée par des signes mystérieux au nombre de onze La neige que je prends dans la main et qui fond Cette neige que j’adore fait des rêves et je suis un de ces
rêves
Moi qui n’accorde au jour et à la nuit que la stricte jeunesse
nécessaire
Ce sont deux jardins dans lesquels se promènent mes mains
qui n’ont rien à faire
Et pendant que les onze signes se reposent Je prends part à l’amour qui est une mécanique de cuivre et
d’argent dans la haie
Je suis un des rouages les plus délicats de l’amour terrestre Et l’amour terrestre cache les autres amours À la façon des signes qui me cachent l’esprit Un coup de couteau perdu siffle à l’oreille du promeneur J’ai défait le ciel comme un lit merveilleux
– 89 –
Mon bras pend du ciel avec un chapelet d’étoiles Qui descend de jour en jour
Et dont le premier grain va disparaître dans la mer À la place de mes couleurs vivantes Il n’y aura bientôt plus que de la neige sur la mer Les signes apparaissent à la porte Ils sont de onze couleurs différentes et leurs dimensions
respectives vous feraient mourir de pitié L’un d’eux est obligé de se baisser et de se croiser les bras
pour entrer dans la tour
J’entends l’autre qui brûle dans une région prospère Et celui-ci à cheval sur l’industrie la rare industrie
montagneuse
Pareille à l’onagre qui se nourrit de truites Les cheveux les longs cheveux pommelés Caractérisent le signe qui porte le bouclier doublement
ogival
Il faut se méfier de l’idée que roulent les torrents Ma construction ma belle construction page à page Maison insensément vitrée à ciel ouvert à sol ouvert C’est une faille dans le roc suspendu par des anneaux à la
tringle du monde
C’est un rideau métallique qui se baisse sur des inscriptions
divines
Que vous ne savez pas lire
Les signes n’ont jamais affecté que moi Je prends naissance dans le désordre infini des prières Je vis et je meurs d’un bout à l’autre de cette ligne Cette ligne étrangement mesurée qui relie mon cœur à
l’appui de votre fenêtre Je corresponds par elle avec tous les prisonniers du monde
– 90 –
L’AIGRETTE
À Marcel Noll.
Si seulement il faisait du soleil cette nuit Si dans le fond de l’Opéra deux seins miroitants et clairs Composaient pour le mot amour la plus merveilleuse lettrine
vivante
Si le pavé de bois s’entrouvrait sur la cime des montagnes Si l’hermine regardait d’un air suppliant Le prêtre à bandeaux rouges
Qui revient du bagne en comptant les voitures fermées Si l’écho luxueux des rivières que je tourmente Ne jetait que mon corps aux herbes de Paris Que ne grêle-t-il à l’intérieur des magasins de bijouterie Au moins le printemps ne me ferait plus peur Si seulement j’étais une racine de l’arbre du ciel Enfin le bien dans la canne à sucre de l’air Si l’on faisait la courte échelle aux femmes Que vois-tu belle silencieuse
Sous l’arc de triomphe du Carrousel Si le plaisir dirigeait sous l’aspect d’une passante éternelle Les Chambres n’étant plus sillonnées que par l’œillade
violette des promenoirs
Que ne donnerais-je pour qu’un bras de la Seine se glissât
sous le matin
Qui est de toute façon perdu
Je ne suis pas résigné non plus aux salles caressantes Où sonne le téléphone des amendes du soir En partant j’ai mis le feu à une mèche de cheveux qui est
celle d’une bombe
Et la mèche de cheveux creuse un tunnel sous Paris Si seulement mon train entrait dans ce tunnel
– 91 –
LÉGION ÉTRANGÈRE
Non je ne ferai pas l’éther dans la revue future
Où les décors plantés dans la mer
En pleine aurore boréale
Comme toujours
Le pommier reprendra son bien
Je n’ai garde de confondre le baguier de la mer
Et l’arcade sourcilière de Dieu
Je ne suis pas seul en moi-même
Pas plus seul que le gui sur l’arbre de moi-même
Je respire les nids et je touche aux petits des étoiles
En tant que personnage de la revue éternelle
Mes sabots de feu ne font pas grand bruit
Sur le parquet céleste
Du ciel blanc qui fait la roue aux pieds de Junon
Tombent les ramoneurs de l’orage
Je pique les coursiers de mes sens
Les uns sont montés par de belles amazones
Les autres se cabrent au bord de précipices vermeils
Il y a une loge en dehors des coulisses
Une loge où la psyché redresse les branches qui plient
Sous trop de fruits de bouches encore vertes
L’immense tremblement des cils est dans le lustre
On tire le canon tout près
On emporte la statue du soleil sur un camion
Ma jeunesse prend part à une retraite aux flambeaux
Dans une île du Pacifique
Elle monte entre les fusées de ce dauphin
Immortelles de ma vie
Fiancées du jour qui n’hésite plus
– 92 –
MÉTÉORE
À Louis de Gonzague Frick.
C’est l’harmonie qui est à l’appareil Le cyclone reste en suspens sur le fleuve Comme deux paupières de vautour Voyez l’étamine de mes mains dans laquelle il y a une ville
de l’extrême-orient
Les myosotis géants les pousse-pousse d’amour Le carnaval des tempêtes part d’ici Je me tiens debout sur l’avant-dernier char J’espère que vous le baiser Vous paraîtrez
Même en camisole de force
La lueur qui pêche les cœurs dans ses filets Me demande l’heure
Je réponds le temps de pêcher pour toi Pour moi celui d’agiter les mouc hoirs et de tordre les
poignets
L’usine aux cheveux de trèfle L’usine où se plaignent les grandes rames à vif Redouble de foi quand je passe
Les mains dans mes poches de grisou blanc et rose Je promets et ne suis pas capable de tenir L’atmosphère me demande conseil inutilement Le long des fils télégraphiques je fais mon apparition en robe
fendue
Sur ma tête se posent des pieds d’oiseaux si fins Que je ne bouge que pour les faire lever Je vis parquée dans les forêts
D’où les nuages galants me font rarement sortir Misérable je fuis sur un quai parmi les caisses
– 93 –
LIGNE BRISÉE
À Raymond Roussel.
Nous le pain sec et l’eau dans les prisons du ciel Nous les pavés de l’amour tous les signaux interrompus Qui personnifions les grâces de ce poème Rien ne nous exprime au-delà de la mort À cette heure où la nuit pour sortir met ses bottines vernies Nous prenons le temps comme il vient Comme un mur mitoyen à celui de nos prisons Les araignées font entrer le bateau dans la rade Il n’y a qu’à toucher il n’y a rien à voir Plus tard vous apprendrez qui nous sommes Nos travaux sont encore bien défendus Mais c’est l’aube de la dernière côte le temps se gâte Bientôt nous porterons ailleurs notre luxe embarrassant Nous porterons ailleurs le luxe de la peste Nous un peu de gelée blanche sur les fagots humains Et c’est tout
L’eau-de-vie panse les blessures dans un caveau par le
soupirail duquel on aperçoit une route bordée de
grandes patiences vides
Ne demandez pas où vous êtes
Nous le pain sec et l’eau dans les prisons du ciel Le jeu de cartes à la belle étoile
Nous soulevons à peine un coin du voile Le raccommodeur de faïence travaille sur une échelle Il paraît jeune en dépit de la concession Nous portons son deuil en jaune
Le pacte n’est pas encore signé Les sœurs de charité provoquent À l’horizon des fuites
– 94 –
Peut-être pallions-nous à la fois le mal et le bien C’est ainsi que la volonté des rêves se fait Gens qui pourriez
Nos rigueurs se perdent dans le regret des émiettements Nous sommes les vedettes de la séduction plus terrible Le croc du chiffonnier Matin sur les hardes fleuries Nous jette à la fureur des trésors aux dents longues N’ajoutez rien à la honte de votre propre pardon C’est assez que d’armer pour une fin sans fond Vos yeux de ces larmes ridicules qui nous soulagent Le ventre des mots est doré ce soir et rien n’est plus en vain
TOURNESOL
À Pierre Reverdy.
La voyageuse qui traversa les Halles à la tombée de l'été Marchait sur la pointe des pieds
Le désespoir roulait au ciel ses grands arums si beaux Et dans le sac à main il y avait mon rêve ce flacon de sels Que seule a respiré la marraine de Dieu Les torpeurs se déployaient comme la buée Au Chien qui fume
Où venaient d'entrer le pour et le contre La jeune femme ne pouvait être vue d'eux que mal et de biais Avais-je affaire à l'ambassadrice du salpêtre Ou de la courbe blanche sur fond noir que nous appelons
pensée
Le bal des innocents battait son plein Les lampions prenaient feu lentement dans les marronniers La dame sans ombre s'agenouilla sur le Pont-au-Change
– 95 –
Rue Gît-le-Cœur les timbres n'étaient plus les mêmes Les promesses des nuits étaient enfin tenues Les pigeons voyageurs les baisers de secours Se joignaient aux seins de la belle inconnue Dardés sous le crêpe des significations parfaites Une ferme prospérait en plein Paris Et ses fenêtres donnaient sur la voie lactée Mais personne ne l’habitait encore à cause des survenants Des survenants qu’on sait plus dévoués que les revenants Les uns comme cette femme ont l’air de nager Et dans l'amour il entre un peu de leur substance Elle les intériorise
Je ne suis le jouet d'aucune puissance sensorielle Et pourtant le grillon qui chantait dans les cheveux de cendre Un soir près de la statue d’Étienne Marcel M'a jeté un coup d’œil d'intelligence André Breton a-t-il dit passe
LE SOLEIL EN LAISSE
À Pablo Picasso.
Le grand frigorifique blanc dans la nuit des temps Qui distribue les frissons à la ville Chante pour lui seul
Et le fond de sa chanson ressemble à la nuit Qui fait bien ce qu’elle fait et pleure de le savoir Une nuit où j’étais de quart sur un volcan J’ouvris sans bruit la porte d’une cabine et me jetai aux pieds
de la lenteur
Tant je la trouvai belle et prête à m’obéir
– 96 –
Ce n’était qu’un rayon de la roue voilée Au passage des morts elle s’appuyait sur moi Jamais les vins braisés ne nous éclairèrent Mon amie était trop loin des aurores qui font cercle autour
d’une lampe arctique
Au temps de ma millième jeunesse J’ai charmé cette torpille qui brille Nous regardons l’incroyable et nous y croyons malgré nous Comme je pris un jour la femme que j’aimais Nous rendons les lumières heureuses Elles se piquent à la cuisse devant moi Posséder est un trèfle auquel j’ai ajouté artificiellement la
quatrième feuille
Les canicules me frôlent
Comme les oiseaux qui tombent
Sous l’ombre il y a une lumière et sous cette lumière il y a
deux ombres
Le fumeur met la dernière main à son travail Il cherche l’unité de lui-même avec le paysage Il est un des frissons du grand frigorifique
À RROSE SÉLAVY
André Breton n’écrira plus.
(Journal du Peuple – Avril 1923.)
J’ai quitté mes effets,
mes beaux effets de neige !
– 97 –
POÈMES DIVERS II
BOCAUX DADA
Comment t’appelles-tu ? (Il hausse les épaules.)
Où es-tu ? – Au Grand Palais des Champs-Élysées.
Quel jour sommes-nous ? – Jeudi… février 1920.
Quel est ton métier ? – Je labourais, je taillais les vignes.
Et tes parents ? – Le père, c’est un innocent, un homme sans intelligence ; aussi bien l’un comme l’autre, la mère aussi ; c’est moi qui faisais tout.
La douzaine d’œufs coûte six francs ; quel est le prix d’un œuf ? – Six francs.
Pourquoi ris-tu ? – C’est les autres qui me font rire.
Crois-tu en Dieu, à la Sainte Vierge ? – Ils font toujours leur travail.
Comment le sais-tu ? – Je le sais.
As-tu bien dormi ? – Je rêve après les taubes, après les sangliers, que je tombe dans les puits, qu’on me court après pour me battre.
Comment te trouves-tu ? – Vous êtes beaucoup trop bon pour moi. Je languis partout ; je voudrais passer aux rayons X. J’étais bien intelligent jusqu’au mois dernier.
Que désires-tu ? – Je ne sais pas.
– 98 –
PARFUMS D’ORSAY
C’est écrit en face ! Le nouvel arrivant regardait sans le voir le vaporisateur de sexe féminin qui se tenait immobile sur la table d’hôte. Il paraissait plutôt gai, de son état. Un papillon qui volait autour de sa jambe vint se poser sur son œil. Le vent était tombé depuis plusieurs années. En aperce-vant Germaine il ne poussa aucun cri mais il laissa tomber une larme plus longue que la Seine (à Paris, quand elle suit le Louvre en pensant à Louis XIV). Il y avait des roses et du lierre sur le mur : un extérieur charmant. Tout à la pensée de la reconquérir, il allait lui présenter le temps perdu comme une orange avant d’en faire une chapellerie où l’on pût venir se reposer dans la contemplation du soleil.
TITRE
À Philippe Soupault.
Le ballon bleu de la pendule
Et les petits nids des manchons
C’est là-dessus que nous couchons
Notre matin est incrédule
À l’écureuil fou qui recule
La hampe offre ses cabochons
De faux rubis et nous trichons
Pour passer l’eau quand elle ondule
– 99 –
Les comédiens du bosquet
Sautent le puits où l’on vaquait
À ses conquêtes en musique
Un évêque éteint nommé Jean
Ramène sa chape de brique
Sur le grand espace changeant.
L’AFFAIRE BARRÈS
(Petite chanson DADA)
… Je finis par une petite chanson dada.
La chanson d’un ascenseur
Qui avait dada au cœur Fatiguait trop son moteur
Qui avait dada au cœur
L’ascenseur portait un roi
Lourd fragile autonome
Il coupa son grand bras droit
L’envoya au pape à Rome
C’est pourquoi
L’ascenseur
N’avait plus dada au cœur
– 100 –
Mangez du chocolat
Lavez votre cerveau
Dada
Dada
Buvez de l’eau
La chanson d’un dadaïste
Qui n’était ni gai ni triste
Et aimait une bicycliste
Qui n’était ni gaie ni triste
Mais l’époux le jour de l’an
Savait tout et dans une crise
Envoya au Vatican
Leurs deux corps en trois valises
Ni amant
Ni cycliste
N’étaient plus ni gais ni tristes
Mangez de bons cerveaux
Lavez votre soldat
Dada
Dada
Buvez de l’eau
La chanson d’un bicycliste
Qui était dada de cœur
Qui était donc dadaïste
Comme tous les dadas de cœur
– 101 –
Un serpent portait des gants
Il ferma vite la soupape
Mit des gants en peau d’serpent
Et vint embrasser le pape
C’est touchant Ventre en fleur
N’avait plus dada au cœur
Buvez du lait d’oiseaux
Lavez vos chocolats
Dada
Dada
Mangez du veau
POUR DENISE
I
La parure des voix silencieuses dort
À l’angle du lit triste où l’araignée en flamme
Qui fuit le mur éteint délivre l’oriflamme
Éblouissant du jeu des couvertures d’or.
Par la fenêtre ouverte un cavalier mort
S’espace. Le jardin qui découvre la femme
Danse aux rayons du sel amer qui les affame
Et le même frisson qui cambre l’eau les mord.
Mais sous la poussière individuelle l’art
Semble un détour qu’aurait désiré l’assassine
Ou le premier vautour appuyé sur Rosine.
– 102 –
Vas-tu soumettre un blanc à ces lois de couleur ?
Les cavales sont près de fendre le foulard.
Milieu du vent calme, étoile de malheur.
II
Parce que le bougeoir pâlit dans le grenier
Parce que le bonheur est venu le dernier
Si la conjugaison du verbe d’épouvante
Suppose après Je meurs l’impersonnel Il vente
Lorsque le naturel épouse le précieux
Qui donc attire l’astre en les filets des cieux
Dans la perle qui use les charpentes
C’est toi qui fais l’amour et les algues charmantes
Le chagrin venimeux quitte l’ongle des doigts
Sans prendre de couleur et délaye les toits
Les toits de ma raison qui se passent de tuiles
De vers luisants d’accords et des orbes des huiles
III
Mieux vaut recommencer toujours. La cavalcade
Passe et le beau désert inquiétant, décade
Par décade, s’enchante aux lèvres des mourants.
Nous avons traversé les mondes différents
De nous, nous souriions, bercés par l’aveuglette.
C’était de part et d’autre affaire d’amulette.
– 103 –
Plus tard l’onglée d’amour jeta ses serpentins
Sur le manège bleu de nos fleuves lointains.
Passez, colliers, semblants, visages préférables :
Je viens de m’interrompre et j’arrive des fables.
Le calmant est l’avide et l’usage se perd
De l’instrument à voile et du sommeil expert.
IV
Sur le tranchant éveil bel oiseau de malice
Un rideau soulevé qui fait que l’amour glisse
Va, crève l’adorable, oiseau qui revenais
Du pâle instinct et qui sonnais dans les genêts.
Je suis contre le ciel pour la raison démente
Que mes os sont à jour et qu’en l’ombre s’aimante
Le corail aux tronçons blancs et roses, pareil
À mon amie en train de sourire au soleil,
Diamant trismégiste à l’arête violente
Qui partage son corps en eau froide et brûlante
12 juillet 1923.
– 104 –
TEXTES AUTOMATIQUES
LE PAGURE DIT : [II]
PAR AVANCE
j’incorpore aux céramiques de petits grains que
viennent becqueter les oiseaux, les ciseaux
certainement cela finira par une palme
auréole des quilles
plat tranches de citron nid du mulet
tressaillement opératoire du bateau-mouche
arrivée de souverains dans les temps reculés
à toi veux-tu me donner la réplique
familière de ces écarts
bonneterie argentifère où j’achète une casquette à
SUPRATERRESTRES
Supériorité des architectures de castors république modèle où les édifices sont troués barre chauffée au rouge patience
d’où s’envolent les notes périlleuses
encadrement des demeures lacustres
sonnette brillante qui se décompose en papillons noirâtres centre des noyaux amers et empoisonnés souvenir-réclame
indiscipline des projets enchantés
j’accorde une grâce étoilée de nacre au marchand de vin
– 105 –
RIDEAUX I
Danse à l’intérieur de ton corps et fleur de soufre arrive bientôt
tempête oblige les dames déshabillées serrement de mains sur le pont
traversée de l’infini à la nage on creuse assez profondément pour trouver de l’eau Bourse à deux heures de l’après-midi on se fraye un passage à coups de nombres
Soleil toi seule étamine
PERCHES
Saint de la mare oui je le ferai
Rassemblement des chefs de troupes
Certitudes sereines soleil de minuit
j’embouche une petite trompe écarlate et on me
donne la permission d’éclater
Il y a des bouteilles d’une contenance notable et
des chats
sans compter le grand désert du vide-poche
le porte-bouquet
LA CHARITÉ, S’IL VOUS PLAÎT
Je ne suis pas souvent à mon poste sur les décombres une dame devant l’alphabet morse martyre indispensable du marchand de quatre-saisons série de guet-apens sous des lueurs opaques timbre d’anges et voiture découverte impossibilité de mourir en regardant un poussin
– 106 –
CINQ
Ardeur retouchée au pinceau « Failuir »
rideau des chevelures Saint Graal
forme rayonnante aviron Nord
barrière énigmatique de la cinquième page
Ulysse entre dans la pâtisserie
FORÊT VIERGE
Inoubliable atteinte des passions quel âge avez-vous donc il y a des éloges si funèbres
qu’on monte en ballon
les frémissements se donnent la peine de venir Le respect des autres est une petite maladie de peau n’appuyez pas si vous voulez naître facilité de paiement
COSTUME-TAILLEUR
Retour en arrière excessif et frisure des plantes grimpantes sans cesse renaissant du baromètre mal disposé formule délicate de nos rêves
il y a de si beaux patrons
suite de jours sans espoirs malgré ces adorables petits carreaux vertu de la plus jeune de la maudite
je me trouble en pensant aux prisonniers sans vergogne martyrs de la plus éblouissante roue du paon avec des monticules s’offrant au vent dans les cheveux La plupart trouvent le jeu dangereux et s’exposent à des intimités de surface malheur
la femme de chambre la femme du monde se consolent tout en prenant le frais sur une terrasse à l’intérieur du ciel
– 107 –
APRÈS LE BAL
Étang tapissé d’automne
un permis de pêche donne droit
toute la société sur le tamis
le voyage dure longtemps
pareil à la toilette d’une ville
La bouche de chaleur et le plafond vitré quel visage les domestiques sont des brosses à dents on confie la fabrication de ces objets aux aveugles il va faire noir
CONCOURS
SUITE DE NOMS DE NOMBRES RÉCRÉATIFS ET
DIVINATOIRES DANS LA BONNE ODEUR DE FUMÉE
CONVAINCUE D’IMPOSTURE
De qui est le morceau suivant
« Tracé du jour ô fleuve
approbation du mètre
Le soleil père noble
étend l’herbe partout
Trêve de compliments
pour la rentrée en scène
en robe de limon
la Seine s’aguerrit etc. »
DE FIL EN AIGUILLE
Espace incendié par l’amour
on a peine à s’y reconnaître
boulevards saignants plaques tournantes dans les gares
cela donne une telle confiance en soi
les bulles des trains dans le soleil avant qu’elles crèvent
– 108 –
tapissier des arrière-boutiques ombre que je déteste
À commencer par les métiers sereins
j’ai tout fait pour vivre dans un cadran
les bateaux ne fument que le Nil
après-midi dans les glaces du château de Versailles
sort troué de bleus précipices
les bornes kilométriques se sauvent
HALTÈRES
la condition nécessaire et suffisante
humble mortel à genoux sur une surface
galeuse
héritage maritime une devineresse à
trois pointes c’est une perforeuse
instant l’instant d’après
suffisamment au courant
traditionnelle odeur qu’on appelle pressentiment
tu vois à travers une combinaison de
lignes sans grand écart
double génuflexion de midi
il y a des animaux surpris qui s’approchent
et demandent à boire
toute la prairie se rend
le bonheur fait dix sous
ses tours sont infiniment variés pour
si peu
il se recommande des héros balzaciens
suivant une comparaison hardie
on l’a confondu longtemps avec la
canne à pêche
la jeune fille donne toute satisfaction
à celui qui l’emploie
– 109 –
elle frappe dans ses mains pour se
sauver chercher une raison aux blessures
on l’aime amour propre
écrit sur du sable blanchi auparavant
tout en reliant sur ses gardes
on s’étourdit tous les dimanches
manchon de castor régularité pendulaire
et bon plaisir on en redemande
l’enfant qui gardait le silence trouve le
temps long
RECTIFICATIONS
Couronnes des plantes sérieuses et qui
gouvernent seules
beau lézard verni qui embrasse le
brochet
toute la pâleur des magasins réunis
sens du trouble aigu comme un hanneton
je me fais un plaisir de vous être agréable
mon zèle j’ai faim des
jolis mots écartés
sous prétexte qu’il va pleuvoir
Rotondité des cours suivies de vols
à l’américaine
le chef de la bande de l’arc-en-ciel
lance un coup de sifflet
trous du mirliton nacré veilleuses
vous encourez une peine disciplinaire
Il faut avoir du cœur
une poupée incendiaire
on n’a que le temps d’épouser la
jolie femme à la mode
– 110 –
on se perd en conjectures sur la place
de l’Opéra béryl ailé sort du pain de
Savoie et voyage
l’illusion y est cela suffit
– 111 –
POÈMES DIVERS III
[À TEMPS NOUVEAUX…]
À temps nouveaux nouvelles méthodes. Armez-vous contre la concurrence, détruisez vos installations et votre matériel, obtenez le rendement minimum tout en augmen-tant vos frais généraux, démontez vos machines et roulez vos usines sur les fameux espaliers et éboulements à rotule Dada.
le blanc indifférence
n’a pas été créé par
Dada
pour des prunes
Qu’est-ce que Dada ?
DADA
c’est la plante de l’art
qui a monté
CHANSONS INTERNATIONALES
Les œillets de cuir fauve des éléphants
Qui suivent la piste en neige éternelle,
Marée de mi-septembre, on rapporte des oursins
égarés : la récompense est en bas
– 112 –
Le spectacle des ricins qui se fanent en blanc et noir
Comme les alliances humaines
Et les départs de trains omnibus
Sur le marche-pied il y a tous les rois
du monde
Le roi des idées
Le roi des échecs
Le roi des splendeurs solaires
Trois jeunes déménageurs
MAIRIE AMÉRICAINE
Pour la répartition des spécimens gratuits Le Bec Bunsen
Endimanché descend des Capétiens L’attaque à main armée des vinaigres où la jeune fille toujours la même se soigne et se parfume Par la grâce de Dieu
Le grand amour occidental aux biens des communautés Ce verger de poiriers noirs
Mars, 22 mars
Coqs en pâte des villes de bois
Sur les signaux maritimes rouges et creux le sel sonne dans les timbres
– 113 –
[AH FINI DE COURIR…]
Ah fini de courir et des chiens hors d’haleine Ayant défait le nœud de la laisse exister, Par-delà les signaux grinçants de la clarté, Au premier edelweis apparu dans la plaine,
Des chiens qu’on siffle sur des pattes d’araignée Près des étangs parmi des cerfs toujours sans pleurs, À l’heure où les bijoux dans la main des voleurs Saignent, où le bras nu prend l’astre pour cognée,
À la lune, à la grande ourse de l’Uniforme, Aux dauphins soulevant pour un soir les ruisseaux, Au feu qui gronde seul à travers les cerceaux, À l’amour, à l’attente éternelle sous l’orme,
Hurleront de plaisir en renversant la tête, Déchireront le jour aux adieux de mouchoir. La prière de vivre et l’ordre de déchoir Ne seront plus qu’une heure encore de la fête.
Aussi bien, par-delà les cages que l’air bleute, Se poursuivent, semant des fleurs sur des glaçons, Les guenilleux vendeurs du journal Nous passons Brillant comme l’éclair fait des dents de la meute.
– 114 –
[L’EMBARQUEMENT…]
I
L’embarquement mais pour moins que les îles Les prairies détruites par la lutte de deux poissons Dont succombe éternellement le plus clair Tu verras c’est le jour de ma naissance Les barreaux des cages sont blancs et le froid paradis nous
accueille
La patience étend du linge et du linge au soleil Toujours ces flots de paille par-dessus les voitures Et les chevaux qui ont peur
Comme des plantes grimpantes à cause de la descente Vers le moulin d’où s’écoulent en silence les pièces d’argent Le massif se détache de la brume
Et dans ce massif plus profond il y a des cœurs qui se posent
comme des abeilles
Alors c’est l’heure
L’heure de revenir parmi les lianes étonnamment brisées Parmi les cloches d’eau qui tintent les étoiles Qui éclosent trop vite aux yeux des serpents L’action se défait de mille couronnes de mille berceaux Et repart plus loin que d’où elle est venue Avec les médailles de la folie
Les trop beaux ornements des cases où l’on s’aime Pendant que le verre tremble aux fenêtres les mieux
éclairées
Le verre aux lueurs d’arbre sans écureuil Dans la paresse des airs
– 115 –
II
Les criminels célèbres suivaient une piste où leurs pas
étaient remplacés par des comètes Dont les cheveux défaits incendiaient les forêts Au passage des trains
Un peu avant la station comme toujours Toujours est un peu avant la station Qu’on appelle en langage
Mais la vie douce comme un pas de vis Aux serruriers
Enfin la pince dont le nom est plus seigneurial que celui
d’aucune rose
Chante elle aussi sur le pas d’une porte Et le maritime c’est l’air ou l’eau C’est le solitaire plutôt
Ma bluette comme la chanson vous savez Ma bluette aura les mains bleues
Ma bluette aura les mains nettes
La terre de feu jaunissait
La Terre de Feu était une sorte de main Regarde ta main à travers la lampe Tu es seul avec les grands criminels Pas tout seul
III
Les valeurs qui se cotent en Bourse Ne font pas plus le moine que l’habit Mais lorsqu’on a derrière soi une pancarte vieille de mille
ans
Comme moi
On n’a plus qu’à se laisser couler sur les tableaux noirs Voici qu’on inscrit les nombres infinitésimaux
– 116 –
Qu’on entrelace des lettres que je connais trop bien à des ca-
ractères différents
Il y a bien un homme qui s’est jeté hier en parachute du pont
des Buttes-Chaumont
Faut-il vous éclairer davantage
Voici la rue Vivienne
Voici la rue Mortienne
Je suis le frac et le lys qui s’éteint à la boutonnière de ce frac Un ver luisant n’a pas d’existence Sans quoi il ne serait pas luisant
Mais le matin tous les vers luisent Même les vérités
Ô Paris les sous tombent comme dans une cour Quand le soleil chante
Et que l’appui des fenêtres se couvre de bas de soie Pour qu’il pleuve
J’ai passé des nuits aux Tuileries Bien après les royautés
Les phares tournaient du haut en bas de la mer Les sœurs de charité étaient les moins vêtues Et la rumeur effrayante des papillons ceignait d’une écorce
plus claire les réverbères
Souvent par la poussière
Une racine plaintive glissait devant moi L’heure avait sonné les portes étaient closes Et les grilles faites de grands chiens Livraient passage à de folles guirlandes Les fuseaux gelés c’étaient encore des nombres Mais jamais le satin des miens
Qui ne sont inscrits nulle part
Qui sèchent sur les buvards et dont on n’acquiert que par
transparence la preuve qu’ils étaient frauduleux
– 117 –
IV
Le moins qu’on puisse dire de moi-même Est que je ressemblais à une poignée de mains Au-dessus d’un grand feu
L’une des mains était prise dans un gantelet couleur de nuit Et l’autre avait ses bagues brisées À la lueur de l’iris détestable qui s’approchait d’elles Ces mains se serraient toujours
Toujours plus fort
J’étais aussi caché dans le sachet d’une étoffe du treizième
siècle
Au-dessous de la couronne royale Bien caché
Les bêtes sous-marines montraient patte blanche à la porte
du palais
Les longues rosaces protégeaient au centre une scène
redoutée
Les pages tournaient dans un livre toujours plus petites
toujours plus grandes
À l’approche des mains qui s’étaient desserrées Beaucoup plus tard quand il n’y avait plus risque de surprise Et que des cavaliers désarçonnés passaient sous la fenêtre Les arçons étaient bleus la terre était maudite Un mouchoir agité de proche en proche sur la route Ne détournait plus personne
J’étais à certaines heures ce mouchoir Et je montais à hauteur d’une main invisible l’escalier d’une
tour
Jusque là où vous n’étiez pas J’étais les vraies couleurs du jour quand il lui plaît de finir Ou bien les fausses douleurs du jour quand il lui plaît de
nous commander
– 118 –
Mais je n’étais jamais tout à fait l’intérieur du regard que je
jetais autour de moi
Je n’étais jamais l’œil en forme de faucille Jamais l’éveil en larmes jamais le paon des forêts de la nuit
V
Un oiseau celui qui tourne dans les grains de café Une plante celle qui se brise à la lumière des vœux Une pierre celle qu’on jette dans la direction de ce qu’on a
perdu
Ô règnes et vous interrègnes
Durant lesquels j’aurai été celui que les moteurs condamnent Un accident n’est pas si vite arrivé Les usines lancent un appel grisant sous le ciel mort Les marches au haut desquelles il y a une statue La statue est dans la maison
La maison est dans la rue
Et la rue est dans la saison
La saison est dans la raison
Et dans la raison au parfum d’amandes amères Il y a bien des hommes et des femmes Des femmes qui couchent sous les ponts Ma foi quand la distance est trop grande Si l’on frappait les pavés ils se casseraient comme des œufs Sous les pavés il y a des flèches empoisonnées Qui se dirigent
Il y a des nappes d’or et des draps si fins Que les cygnes en meurent de honte L’arrêt des horloges est un phénomène notable Chaque fois qu’un loup marche sur la neige Et là où il y a des loups
Il y a des cuirasses de plumage
– 119 –
VI
Aux flots des rayonnantes mers si bien dénommées Par des bouches longues comme les rosiers des mers Aux écoles dont les fenêtres sont obscurcies par les tourte-
relles
Et au volant des robes des favorites Aux falots mal abrités des chercheurs d’or À la rafale
À l’exil de ceux qui ont trahi et non à l’oubli de ce qu’ils
n’ont pas voulu trahir
Aux perles aux chansons
À l’arrière des navires qui sombrent À l’idée hautement exprimée qu’il faut et qu’il ne faut pas À l’ombre dans laquelle couvent les sectes À la pente herbue des montagnes que détermine le lit du
chamois
Aux épines de l’air
Et dans les mornes champs où se poursuivit la débâcle des
grands chats sauvages et de mille animaux Partout où le pli n’est pas donné par le voleur dans sa fuite Par l’étranger dans son indécision Par le prêtre dans son diocèse
Par la vierge dans son désespoir
Là là tu es ô grand mur fait de tous les nuages Tu penches dans l’effroi de tes incompréhensibles lézardes Et comme une glaneuse qui voit à terre un épi trop lourd
pour ses mains transparentes
Le ciel ne nous soulève pas nous tenons à lui par un fil Et ce fil s’enroule autour de nous quand nous croyons veiller Veiller veiller à quoi
Veiller à ne veiller jamais
– 120 –
[TU ES GRAVE…]
Tu es grave dans la grâce absolue d’être plus légère Que ma tempête
Où les arbres sont peints dans mes yeux Des arbres plus grands que les bouquets de violettes Et où s’appuie le temps d’un éclair la vie de tous les hommes Toi ce n’est pas la clairière où tout se pense si bien Que tu veux dire à mi-voix levant la main au-dessous bien
au-dessous du serment
Mais les mousses encerclant les doux miroirs de l’eau Quand es-tu déchirée à travers eux Comme les étoiles
Un bras se creuse dans le sable là où fut peut-être l’éternité L’éternité se lance à la poursuite de mon amour Elle va l’arrêter au bord de l’abîme Mais non les pluies toutes les pluies me séparent de toi Je vais ramasser le gant
Le gant que me jette le ciel et m’enfermer à tout jamais Dans la prison de mes lèvres prison du soleil
prison de la calme étreinte des habitants de ce pays anormal qui finit par exister
Va mon étrangère ma perte de paradis Si tu es la couleur définitive que je donne à mes jours Tout ce qui restera sur le tableau noir Jamais tu n’apprendras ce qu’il en est De la beauté que les larmes maintiennent pareilles à des faisceaux de jeunes herbes coupantes Et le barrage de minuit romances êtes-vous de ce monde M’empêchera de conduire mon ombre par la main
– 121 –
[LA PORTE DE LA MAISON DE LISE…]
La porte de la maison de Lise
Est défendue par un oiseau de mer Qu’il faut poignarder en plein vol Il s’agit aussi de briser entre sept vases de vermeil Celui qui contient un peu de cendre Et n’est jamais le même
Alors d’une procession toute blanche S’abat un capuchon découvrant une chevelure q ui est la
sienne
Et dont je ne sais rien
Sinon qu’elle est traversée d’une ligne bleue Au-dessus de laquelle je ne vois plus Cette ligne fait la lumière et l’ombre
comme de très bonne heure à Grasse un rang de cueilleuses dans les champs de jasmin