Poésie

André Breton · Chapitre 48 sur 48 · partie 6/7

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Poésie

Au Regard des Divinités ................................................. 76

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

contribue à moi sans destination

Momie d’ibis qui me fait l’égal tributaire du mal et du bien Momie d’ibis du sort goutte à goutte où l’homéopathie dit

son grand mot

Momie d’ibis de la quantité se muant dans l’ombre en qualité

 

– 272 –

Momie d’ibis de la combustion qui laisse en toute cendre un

point rouge

Momie d’ibis de la perfection qui appelle la fusion incessante

des créatures imparfaites

La gangue des statues ne me dérobe de moi-même que ce

qui n’est pas le produit aussi précieux de la semence des

gibets momie d’ibis

Je suis Nietzsche commençant à comprendre qu’il est à la

fois Victor-Emmanuel et deux assassins des journaux

Astu momie d’ibis

C’est à moi seul que je dois tout ce qui s’est écrit pensé

chanté momie d’ibis

Et sans partage toutes les femmes de ce monde je les ai

aimées momie d’ibis

Je les ai aimées pour t’aimer mon unique amour momie

d’ibis

Dans le vent du calendrier dont les feuilles s’envolent momie

d’ibis

En vue de ce reposoir dans le bois momie d’ibis sur le

parcours du lactaire délicieux

Ouf le basilic est passé tout près sans me voir Qu’il revienne je tiens braqué sur lui le miroir Où est faite pour se consommer la jouissance humaine

imprescriptible

Dans une convulsion que termine un éclaboussement de

plumes dorées

Il faudrait marquer ici de sanglots non seulement les

attitudes du buste

Mais encore les effacements et les oppositions de la tête Le problème reste plus ou moins posé en chorégraphie Où non plus je ne sache pas qu’on ait trouvé de mesure pour

l’éperdu

– 273 –

Quand la coupe ce sont précisément les lèvres Dans cette accélération où défilent Sous réserve de contrôle

Au moment où l’on se noie les menus faits de la vie Mais les cabinets d’antiques abondent en pierres d’Abraxas Trois cent soixante-cinq fois plus méchantes que le jour

solaire

Et l’œuf religieux du coq

Continue à être couvé religieusement par le crapaud

Du vieux balcon qui ne tient plus que par un fil de lierre Il arrive que le regard errant sur les dormantes eaux du fossé

circulaire

Surprenne en train de se jouer le progrès hermétique Tout de feinte et dont on ne saurait assez redouter La séduction infinie

À l’en croire rien ne manque qui ne soit donné en puissance

et c’est vrai ou presque La belle lumière électrique pourvu que cela ne te la fane pas

de penser qu’un jour elle paraîtra jaune De haute lutte la souffrance a bien été chassée de quelques-

uns de ses fiefs

Et les distances peuvent continuer à fondre Certains vont même jusqu’à soutenir qu’il n’ est pas

impossible que l’homme Cesse de dévorer l’homme bien qu’on n’avance guère de ce

côté

Cependant cette suite de prestiges je prendrai garde comme

une toile d’araignée étincelante Qu’elle ne s’accroche à mon chapeau Tout ce qui vient à souhait est à double face et fallacieux Le meilleur à nouveau s’équilibre de pire Sous le bandeau de fusées

– 274 –

Il n’est que de fermer les yeux Pour retrouver la table du permanent

Ceci dit la représentation continue Eu égard ou non à l’actualité L’action se passe dans le voile du hennin d’Isabeau de

Bavière

Toutes dentelles et moires

Aussi fluides que l’eau qui fait la roue au soleil sur les glaces

des fleuristes d’aujourd’hui Le cerf blanc à reflets d’or sort du bois du Châtelet Premier plan de ses yeux qui expriment le rêve des chants

d’oiseaux du soir

Dans l’obliquité du dernier rayon le sens d’une révélation

mystérieuse

Que sais-je encore et qu’on sait capables de pleurer Le cerf ailé frémit il fond sur l’aigle avec l’épée Mais l’aigle est partout

sus à lui

il y a eu l’avertissement

De cet homme dont les chroniqueurs s’obstinent à rapporter

dans une intention qui leur échappe Qu’il était vêtu de blanc de cet homme bien entendu qu’on

ne retrouvera pas

Puis la chute d’une lance contre un casque ici le musicien a

fait merveille

C’est toute la raison qui s’en va quand l’heure pourrait être

frappée sans que tu y sois

Dans les ombres du décor le peuple est admis à contempler

les grands festins

On aime toujours beaucoup voir manger sur la scène De l’intérieur du pâté couronné de faisans

– 275 –

Des nains d’un côté noirs de l’autre arc-en-ciel soulèvent le

couvercle

Pour se répandre dans un harnachement de grelots et de

rires

Éclat contracté de traces de coups de feu de la croûte qui

tourne

Enchaîné sur le bal des Ardents rappel en trouble de l’épisode

qui suit de près celui du cerf

Un homme peut-être trop habile descend du haut des tours

de Notre-Dame

En voltigeant sur une corde tendue Son balancier de flambeaux leur lueur insolite au grand jour Le buisson des cinq sauvages dont quatre captifs l’un de

l’autre le soleil de plumes Le duc d’Orléans prend la torche la main la mauvaise main Et quelque temps après à huit heures du soir la main On s’est toujours souvenu qu’elle jouait avec le gant La main le gant une fois deux fois trois fois Dans l’angle sur le fond du palais le plus blanc les beaux

traits ambigus de Pierre de Lune à cheval Personnifiant le second luminaire Finir sur l’emblème de la reine en pleurs Un souci Plus ne m’est rien rien ne m’est plus

Oui sans toi

Le soleil

Marseille, décembre 1940.

 

– 276 –

POÈMES DIVERS V

 

 

MONDE

 

Dans le salon de madame des Ricochets Les miroirs sont en grains de rosée pressés La console est faite d’un bras dans du lierre Et le tapis meurt comme les vagues Dans le salon de madame des Ricochets Le thé de lune est servi dans des œufs d’engoulevent Les rideaux amorcent la fonte des neiges Et le piano en perspective perdue sombre d’un seul bloc dans

la nacre

Dans le salon de madame des Ricochets Des lampes basses en dessous de feuilles de tremble Lutinent la cheminée en écailles de pangolin Quand madame des Ricochets sonne Les portes se fendent pour livrer passage aux servantes en

escarpolette

 

LE PUITS ENCHANTÉ

 

Du dehors l’air est à se refroidir Le feu éteint sous la bouillotte bleue des bois La nature crache dans sa petite boîte de nuit Sa brosse sans épaisseur commence à faire luire les arêtes

des buissons et des navires

– 277 –

La ville aux longues aiguillées de fulgores Monte jusqu’à se perdre

Le long d’une rampe de chansons qui tourne en vrille dans

les rues désertes

Quand les marelles abandonnées se retournent l’une après

l’autre dans le ciel

Tout au fond de l’entonnoir Dans les fougères foulées du regard J’ai rendez-vous avec la dame du lac

Je sais qu’elle viendra

Comme si je m’étais endormi sous des fuchsias

C’est là

À la place de la suspension du dessous dans la maison des

nuages

Une cage d’ascenseur aux parois de laquelle éclate par

touffes du linge de femme

De plus en plus vert

À moi

À moi la fleur du grisou

Le ludion humain la roussette blanche La grande devinette sacrée

Mieux qu’au fil de l’eau Ophélie au ballet des mouches de

mai

Voici au reflet du fil à plomb celle qui est dans le secret des

taupes

– 278 –

Je vois la semelle de poussière de diamant je vois le paon

blanc qui fait la roue derrière l’écran de la cheminée

Les femmes qu’on dessine à l’envers sont les seules qu’on

n’ait jamais vues

Son sourire est fait pour l’expiation des plongeurs de perles Aux poumons changés en coraux

C’est Méduse casquée dont le buste pivote lentement dans la

vitrine

De profil je caresse ses seins aux pointes ailées

Ma voix ne lui parviendrait pas ce sont deux mondes Et même

Rien ne servirait de jeter dans sa tour une lettre toute

ouverte aux angles de glu

On m’a passé les menottes étincelantes de Peter Ibbetson

Je suis un couvreur devenu fou

Qui arrache par plaques et finirai bien par jeter bas tout le

toit de la maison

Pour mieux voir comme la trombe s’élève de la mer Pour me mêler à la bataille de fleurs Quand une cuisse déborde l’écrin et qu’entre en jeu la pédale

du danger

La belle invention

Pour remplacer le coucou l’horloge à escarpolette Qui marque le temps suspendu

 

– 279 –

Pendeloque du lustre central de la terre Mon sablier de roses

Toi qui ne remonteras pas à la surface Toi qui me regardes sans me voir dans les jardins de la

provocation pure

Toi qui m’envoies un baiser de la portière d’un train qui fuit

 

COURS-LES TOUTES

 

À Benjamin Péret.

Au cœur du territoire indien d’Oklahoma Un homme assis

Dont l’œil est comme un chat qui tourne autour d’un pot de

chiendent

Un homme cerné

Et par sa fenêtre

Le concile des divinités trompeuses inflexibles Qui se lèvent chaque matin en plus grand nombre du

brouillard

Fées fâchées

Vierges à l’espagnole inscrites dans un étroit triangle isocèle Comètes fixes dont le vent décolore les cheveux

Le pétrole comme les cheveux d’Éléonore Bouillonne au-dessus des continents Et dans sa voix transparente

À perte de vue il y a des armées qui s’observent Il y a des chants qui voyagent sous l’aile d’une lampe Il y a aussi l’espoir d’aller si vite

– 280 –

Que dans tes yeux

Se mêlent au fil de la vitre les feuillages et les lumières

Au carrefour des routes nomades

Un homme

Autour de qui on a tracé un cercle Comme autour d’une poule

Enseveli vivant dans le reflet des nappes bleues Empilées à l’infini dans son armoire Un homme à la tête cousue

Dans les bas du soleil couchant

Et dont les mains sont des poissons-coffres

Ce pays ressemble à une immense boîte de nuit Avec ses femmes venues du bout du monde Dont les épaules roulent les galets de toutes les mers Les agences américaines n’ont pas oublié de pourvoir à ces

chefs indiens

Sur les terres desquels on a foré les puits Et qui ne restent libres de se déplacer Que dans les limites imposées par le traité de guerre

La richesse inutile

Les mille paupières de l’eau qui dort

Le curateur passe chaque mois

Il pose son gibus sur le lit recouvert d’un voile de flèches Et de sa valise de phoque

Se répandent les derniers catalogues des manufactures Ailés de la main qui les ouvrait et les fermait quand nous

étions enfants

 

– 281 –

Une fois surtout une fois

C’était un catalogue d’automobiles Présentant la voiture de mariée

Au speeder qui s’étend sur une dizaine de mètres Pour la traîne

La voiture de grand peintre

Taillée dans un prisme

La voiture de gouverneur

Pareille à un oursin dont chaque épine est un lance-flammes

Il y avait surtout

Une voiture noire rapide

Couronnée d’aigles de nacre Et creusée sur toutes ses facettes de rinceaux de cheminées

de salon

Comme par les vagues

Un carrosse ne pouvant être mû que par l’éclair Comme celui dans lequel erre les yeux fermés la princesse

Acanthe

Une brouette géante toute en limaces grises Et en langues de feu comme celle qui apparaît aux heures

fatales dans le jardin de la tour Saint-Jacques Un poisson rapide pris dans une algue et multipliant les

coups de queue

Une grande voiture d’apparat et de deuil Pour la dernière promenade d’un saint empereur à venir De fantaisie

Qui démoderait la vie entière

Le doigt a désigné sans hésitation l’image glacée Et depuis lors

L’homme à la crête de triton

– 282 –

À son volant de perles

Chaque soir vient border le lit de la déesse du maïs

Je garde pour l’histoire poétique Le nom de ce chef dépossédé qui est un peu le nôtre De cet homme seul engagé dans le grand circuit De cet homme superbement rouillé dans une machine neuve Qui met le vent en berne

Il s’appelle

Il porte le nom flamboyant de Cours-les toutes À la vie à la mort cours à la fois les deux lièvres Cours ta chance qui est une volée de cloches de fête et

d’alarme

Cours les créatures de tes rêves qui défaillent rouées à leurs

jupons blancs

Cours la bague sans doigt

Cours la tête de l’avalanche

29 octobre 1938.

 

LA MAISON D’YVES

 

La maison d’Yves Tanguy

Où l’on n’entre que la nuit

Avec la lampe-tempête

Dehors le pays transparent

Un devin dans son élément

 

– 283 –

Avec la lampe-tempête

Avec la scierie si laborieuse qu’on ne la voit plus

Et la toile de Jouy du ciel

– Vous, chassez le surnaturel

Avec la lampe-tempête

Avec la scierie si laborieuse qu’on ne la voit plus Avec toutes les étoiles de sacrebleu

Elle est de lassos, de jambages

Couleur d’écrevisse à la nage

Avec la lampe-tempête

Avec la scierie si laborieuse qu’on ne la voit plus Avec toutes les étoiles de sacrebleu Avec les tramways en tous sens ramenés à leurs seules

antennes

L’espace lié, le temps réduit Ariane dans sa chambre-étui

Avec la lampe-tempête

Avec la scierie si laborieuse qu’on ne la voit plus Avec toutes les étoiles de sacrebleu Avec les tramways en tous sens ramenés à leurs seules

antennes

Avec la crinière sans fin de l’argonaute

Le service est fait par des sphinges Qui se couvrent les yeux de linges

 

– 284 –

Avec la lampe-tempête

Avec la scierie si laborieuse qu’on ne la voit plus Avec toutes les étoiles de sacrebleu Avec les tramways en tous sens ramenés à leurs seules

antennes

Avec la crinière sans fin de l’argonaute Avec le mobilier fulgurant du désert

On y meurtrit on y guérit

On y complote sans abri

Avec la lampe-tempête

Avec la scierie si laborieuse qu’on ne la voit plus Avec toutes les étoiles de sacrebleu Avec les tramways en tous sens ramenés à leurs seules

antennes

Avec la crinière sans fin de l’argonaute Avec le mobilier fulgurant du désert Avec les signes qu’échangent de loin les amoureux

C’est la maison d’Yves Tanguy

 

CARTE POSTALE

 

À Benjamin Péret.

N’y aurait-il que la guerre

Rien de tel pour faire renaître

La vie hermétique

Je joue à cesser d’être

Je joue à qui gagne perd

– 285 –

Les alouettes polissent le miroir

Les barricades sont coupées par le milieu de l’air C’est la saison des mouches de pique Qui ravalent les maisons neuves

En leur tapant sur l’épaule Voici les cachettes au blanc de baleine Plus femmes que les maisons qui tournent Dix doigts pour un homard évidemment c’est trop Fini le temps des crises

Mars 1940.

 

QUELS APPRÊTS

 

Les armoires bombées de la campagne Glissent silencieusement sur les rails de lait C’est l’heure où les filles soulevées par le flot de la nuit qui

roule des carlines

Se raidissent contre la morsure de l’hermine Dont le cri

Va mouler les pointes de leur gorge

Les événements d’un autre ordre sont absolument

dépourvus d’intérêt

Ne me parlez pas de ce papier mural à décor de

ronces

Qui n’a rien de plus pressé Que de se lacérer lui-même

Les flammes noires luttent dans la grille avec des langues

d’herbe

– 286 –

Un galop lointain

C’est la charge souterraine sonnée dans le bois de violette et

dans le buis

Toute la chambre se renverse

Le splendide alignement des mesures d’étain s’épuise en une

seule qui par surcroît est le vin gris La cuisse toujours trop tôt dépêchée sur le tableau de craie

dans la tourmente de jour

Les gisements d’hommes les lacs de murmures La pensée tirant sur son collier de vieilles niches Qu’on me laisse une fois pour toutes avec cela

Les diables-mouches voient dans ces ongles Les pépins du quartier de pomme de la rosée Ramené du fond de la vie

Le corps tout en poissons surgit du filet ruisselant Dans la brousse

De l’air autour du lit

L’argus de la dérive chère les yeux fixes mi-ouverts mi-clos

Poitiers, 9 mai 1940.

 

[POÈME POUR HÉLÈNE LAMI]

 

Dans la prochaine feuille du printemps Il y aura deux ailes pour Hélène

Dont le regard est la mouche de mai Sur la gaze de tout ce que nous aimons Hélène vous n’êtes pas là aujourd’hui Vous qui mettez des roses persanes dans le soir

– 287 –

Mais l’avenir est une chambre dans laquelle vous mettez

l’ordre des perles

Et je n’ai jamais allumé de bougie dont la flamme soit aussi

multicolore

Que vos lèvres quand elles sautent d’une langue à l’autre Pour articuler tout ce qui est sensé tout ce qui est sensible Comme les adorables marionnettes de notre ami von Kleist Votre existence Hélène parfume les rochers de ce temps de

pensées au cœur d’éclairs Je vous vois distinctement dans ce filet qui se retire Pour séparer ce qui doit être de ce qui n’est plus Dans ce filet comme une branche de corail Qui a ceci d’incomparable avec les bois du cerf Qu’elle ne peut se diviser ni pâlir avec les années

Marseille, 19 janvier 1941.

 

– 288 –

POÈMES PUBLIÉS DANS « VVV »

 

 

(1943)

 

FRÔLEUSE

 

Mes malles n’ont plus de poids les étiquettes sont des lueurs

courant sur une mare

Sera-ce assez que tout pour cette contrée où mène bien

après sa mise au rebut la diligence de nuit Toute en cristal noir le long des meules tournant de cailles Château qui tremble et j’en jure que vient de poser devant

moi un éclair

Lieu frustré de tout ce qui pourrait le rendre habitable Je ne vois qu’étroits couloirs enchevêtrés Escaliers à vis

Seulement au haut de la tour de guet Éclate l’air taillé en rose

Bannie superstitieusement la place primitive d’une brassée

de joncs pour s’étendre L’architecte fou de ce qui restait d’espace libre Semble avoir rêvé un garage pour mille tables rondes À chacune d’elles sont présumés souper au caviar au

champagne

Avec moi des bustes de cire plus beaux les uns que les autres

mais parmi eux méconnaissable s’est glissé un buste

vivant

 

– 289 –

Bustes car il n’y a qu’une nappe à reflets changeants pour

toutes les tables

Assez lacunaire pour emprisonner la taille de toutes ces

femmes fausses et vraies

Tout ce qui est ou manque d’être au-dessous de la nappe se

dérobe dans la musique

Oracle attendu de la navette d’un soulier Plus brillant qu’un poisson jeté dans l’herbe Ou d’un mollet qui fait un bouquet des lampes de mineur Ou du genou qui lance un volant dans mon cœur Ou d’une bouche qui penche qui penche à verser son parfum Ou d’une main d’abord un peu en marge à l’instant même où

il apparaît qu’elle n’évite pas un rapport d’ailes avec ma

main

Ô ménisques

Au-delà de tous les présents permis et défendus À dos d’éléphants ces piliers qui s’amincissent jusqu’au fil de

soie dans les grottes

Ménisques adorable rideau de tangence quand la vie n’est

plus qu’une aigrette qui boit Et dis-toi qu’aussi bien je ne te verrai plus

 

PASSAGE À NIVEAU

 

D’un coup de baguette ç’avaient été les fleurs Et le sang

Le rayon se posa sur la fenêtre gelée Personne

Pfff on comprit que l’espace se débondait Puis l’oreiller d’air s’est glissé sous le sainfoin Les avalanches ont dressé la tête

– 290 –

Et à l’intérieur des pierres des épaules se sont soulevées Les yeux étaient encore fermés dans l’eau méfiante Des profondeurs montait la triple collerette Qui allait faire l’orgueil de l’armoire Et la chanson des cigales prenait son billet À la gare encore enveloppée de tous ses fils La femme mordait une pomme de vapeur Sur les genoux d’une grande bête blanche Dans les ateliers sur les établis silencieux Le rabot de la lune lissait les feuilles coupantes Et la meule crachait ses papillons

Sur la bordure du papier où j’écris

 

PREMIERS TRANSPARENTS

 

À Charles Duits.

Comment veux-tu voici que les plombs sautent encore une

fois

Voici la seiche qui s’accoude d’un air de défi à la fenêtre Et voici ne sachant où déplier son étincelante grille d’égout Le clown de l’éclipse tout en blanc Les yeux dans sa poche

Les femmes sentent la noix muscade Et les principaux pastillés fêtent leur frère le vent Qui a revêtu sa robe à tourniquet des grands jours Mandarin à boutons de boussoles folles Messieurs les morceaux de papier se saluent de haut en bas

des maisons

New York.

 

– 291 –

PLUS QUE SUSPECT

 

Les chênes sont atteints d’une grave maladie

Ils sèchent après avoir laissé échapper

Dans une lumière de purin au soleil couchant

Toute une cohue de têtes de généraux

 

LA LANGUE BIEN PENDUE

 

Les bêtes qui n’ont que la bouche au-dessous du front Et dont la joue lisse remonte comme le sable A des oreilles en chardons de mer Caressent le bruit de mes pas

 

INTÉRIEUR

 

Une table servie du plus grand luxe Démesurément longue

Me sépare de la femme de ma vie Que je vois mal

Dans l’étoile des verres de toutes tailles qui la tient

renversée en arrière

Décolletée en coup de vent

 

– 292 –

GUERRE

 

À Max Ernst.

Je regarde la Bête pendant qu’elle se lèche Pour mieux se confondre avec tout ce qui l’entoure Ses yeux couleur de houle

À l’improviste sont la mare tirant à elle le linge sale les

détritus

Celle qui arrête toujours l’homme La mare avec sa petite place de l’Opéra dans le ventre Car la phosphorescence est la clé des yeux de la Bête Qui se lèche

Et sa langue

Dardée on ne sait à l’avance jamais vers où Est un carrefour de fournaises

D’en dessous je contemple son palais Fait de lampes dans des sacs

Et sous la voûte bleu de roi

D’arceaux dédorés en perspective l’un dans l’autre Pendant que court le souffle fait de la généralisation à l’infini

de celui de ces misérables le torse nu qui se produisent

sur la place publique avalant des torches à pétrole dans

une aigre pluie de sous

Les pustules de la Bête resplendissent de ces hécatombes de

jeunes gens dont se gorge le Nombre Les flancs protégés par les miroitantes écailles que sont les

armées

Bombées dont chacune tourne à la perfection sur sa

charnière

Bien qu’elles dépendent les unes des autres non moins que

les coqs qui s’insultent à l’aurore de fumier à fumier

 

– 293 –

On touche au défaut de la conscience pourtant certains

persistent à soutenir que le jour va naître La porte j’ai voulu dire la Bête se lèche sous l’aile Et l’on voit est-ce de rire se convulser des filous au fond

d’une taverne

Ce mirage dont on avait fait la bonté se raisonne C’est un gisement de mercure Cela pourrait bien se laper d’un seul coup J’ai cru que la Bête se tournait vers moi j’ai revu la saleté de

l’éclair

Qu’elle est blanche dans ses membranes dans le délié de ses

bois de bouleaux où s’organise le guet Dans les cordages de ses vaisseaux à la proue desquels

plonge une femme que les fatigues de l’amour ont parée

d’un loup vert

Fausse alerte la Bête garde ses griffes en couronne érectile

autour des seins

J’essaie de ne pas trop chanceler quand elle bouge la queue Qui est à la fois le carrosse biseauté et le coup de fouet Dans l’odeur suffocante de cicindèle De sa litière souillée de sang noir et d’or vers la lune elle

aiguise une de ses cornes à l’arbre enthousiaste du grief En se lovant avec des langueurs effrayantes Flattée

La Bête se lèche le sexe je n’ai rien dit

 

– 294 –

MOT À MANTE

 

I

LA COURTE ÉCHELLE

À Matta.

Passe un nuagenouillé

Devant les mots qui sont la lune

(Les cornes de la girafenêtre)

J’ai demandé un cafélin … Non pas de croissantos-dumont

Ce qui était espacétoine

Se fait muscadenas

Pour l’action toute neuve

Voici le vitrier sur le volet

Dans la langue totémique Mattatoucantharide Mattalismancenillier

II

LA PORTE BAT

La por por porte por

La fe nê tre

Sur l’odeur amère du limurerre

Qui me rappelle Milady de Winter

Lissant son cheautru derrière les losanges de la pluie

Brifrouse-bifrousses le plancher est si vieux

Qu’à travers on voit le feu de la terre

Toutes les belles à leur coumicouroir

Comme les hirondelles

– 295 –

Sur les fils où je joue dans les gouttes

D’un instrument inconnu

Oumyoblisoettiste

Au cœur de ce nœud de serpents

Qu’est la croix ses quatre gueules fuyantes suspendues

aux pis cardinaux

Novembre 1942 – janvier 1943.

 

– 296 –

LES ÉTATS GÉNÉRAUX

 

 

(1944)

 

Dis ce qui est dessous parle

Dis ce qui commence

Et polis mes yeux qui accrochent à peine la lumière Comme un fourré que scrute un chasseur somnambule Polis mes yeux fais sauter cette capsule de marjolaine Qui sert à me tromper sur les espèces du jour Le jour si c’était lui

Quand passe sur les campagnes l’heure de traire Descendrait-il si précipitamment ses degrés Pour s’humilier devant la verticale d’étincelles Qui saute de doigts en doigts entre les jeunes femmes des

fermes toujours sorcières

Polis mes yeux à ce fil superbe sans cesse renaissant de sa

rupture

Ne laisse que lui écarte ce qui est tavelé Y compris au loin la grande rosace des batailles Comme un filet qui s’égoutte sous le spasme des poissons du

couchant

Polis mes yeux polis-les à l’éclatante poussière de tout ce

qu’ils ont vu

Une épaule des boucles près d’un broc d’eau verte Le matin

Dis ce qui est sous le matin sous le soir Que j’aie enfin l’aperçu topographique de ces poches exté-

rieures aux éléments et aux règnes

– 297 –

Dont le système enfreint la distribution naïve des êtres et des

choses

Et prodigue au grand jour le secret de leurs affinités De leur propension à s’éviter ou à s’étreindre À l’image de ces courants

Qui se traversent sans se pénétrer sur les cartes maritimes Il est temps de mettre de côté les apparences individuelles

d’autrefois

Si promptes à s’anéantir dans une seule châtaigne de culs de

mandrills

D’où les hommes par légions prêts à donner leur vie Échangent un dernier regard avec les belles toutes ensemble Qu’emporte le pont d’hermine d’une cosse de fève Mais polis mes yeux

À la lueur de toutes les enfances qui se mirent à la fois dans

une amande

Au plus profond de laquelle à des lieues et des lieues S’éveille un feu de forge

Que rien n’inquiète l’oiseau qui chante entre les 8 De l’arbre des coups de fouet

 

Il y aura

 

D’où vient ce bruit de source

Pourtant la clé n’est pas restée sur la porte Comment faire pour déplacer ces énormes pierres noires Ce jour-là je tremblerai de perdre une trace Dans un des quartiers brouillés de Lyon Une bouffée de menthe c’est quand j’allais avoir vingt ans Devant moi la route hypnotique avec une femme

sombrement heureuse

– 298 –

D’ailleurs les mœurs vont beaucoup changer Le grand interdit sera levé

Une libellule on courra pour m’entendre en 1950 À cet embranchement

Ce que j’ai connu de plus beau c’est le vertige Et chaque 25 mai en fin d’après-midi le vieux Delescluze Au masque auguste descend vers le Château-d’Eau On dirait qu’on bat des cartes de miroir dans l’ombre

 

toujours

 

Ah voilà le retomber d’ailes inclus déjà dans le lâcher D’emblée la voûte dans toute son horreur Le mot polie rouillée et poule mouillée Qui ronge le dessin de l’orgue de Barbarie Il n’est pas trop tôt qu’on commence à se garer À comprendre que le phénix

Est fait d’éphémères

Une des idées mendiantes qui m’inspirent le plus de

compassion

C’est qu’on croie pouvoir frapper de grief l’anachronisme Comme si sous le rapport causal à merci interchangeable Et à plus forte raison dans la quête de la liberté À rebours de l’opinion admise on n’était pas autorisé à tenir

la mémoire

Et tout ce qui se dépose de lourd avec elle Pour les sous-produits de l’imagination Comme si j’étais fondé le moins du monde À me croire moi d’une manière stable Alors qu’il suffit d’une goutte d’oubli ce n’est pas rare

 

– 299 –

Pour qu’à l’instant où je me considère je vienne d’être tout

autre et d’une autre goutte Pour que je me succède sous un aspect hors de conjecture Comme si même le risque avec son imposant appareil de

tentations et de syncopes

En dernière analyse n’était sujet à caution

 

une pelle

 

La cassure de la brique creuse sourit à la chaux vive L’air mêle les haleines des bouches les plus désirables La première fois qu’elles se sont abandonnées Et le mouvement de l’ouvrier est jeune c’est à croire Que le ressort du soleil n’a jamais servi Pleine de velléités d’essors tendue de frissons Une haie traverse la chambre d’amour À l’heure où les griffons quittent les échafaudages Montre montre encore

Conjuguant leurs tourbillons

Volcans et rapides

De la taille d’une ville à celle d’un ongle Disposent de l’homme font jouer à plein ses jointures Dans la fusion mondiale des entreprises industrielles Et plus singulièrement obtiennent de lui Qu’il réprime jusqu’au cillement Au microscope

Dans une tension héritée de l’affût primitif Lorsqu’il lui est donné en partage Non plus seulement de les subir mais de les déceler tout au

fond de la vie

Et le manœuvre

– 300 –

N’est pas moins grand que le savant aux yeux du poète L’énergie il ne s’agissait que de l’amener à l’état pur Pour tout rendre limpide

Pour mettre aux pas humains des franges de sel Il suffisait que le peuple se conçût en tant que tout et le

devînt

Pour qu’il s’élève au sens de la dépendance universelle dans

l’harmonie

Et que la variation par toute la terre des couleurs de peau et

des traits

L’avertisse que le secret de son pouvoir Est dans le libre appel au génie autochtone de chacune des

races

En se tournant d’abord vers la race noire la race rouge Parce qu’elles ont été longtemps les plus offensées Pour que l’homme et la femme du plus près les yeux dans les

yeux

Elle n’accepte le joug lui ne lise sa perte Chantier qui tremble chantier qui bat de lumière première L’énigme est de ne pas savoir si l’on abat si l’on bâtit

 

au vent

 

Jersey Guernesey par temps sombre et illustre Restituent au flot deux coupes débordant de mélodie L’une dont le nom est sur toutes les lèvres L’autre qui n’a été en rien profanée Et celle-ci découvre un coin de tableau anodin familial Sous la lampe un adolescent fait la lecture à une dame âgée Mais quelle ferveur de part et d’autre quels transports en lui Pour peu qu’elle ait été l’amie de Fabre d’Olivet

– 301 –

Et qu’il soit appelé à se parer du nom de Saint-Yves

d’Alveydre

Et le poulpe dans son repaire cristallin Le cède en volutes et en tintements À 3 l’alphabet hébreu je sais ce qu’étaient les directions

poétiques d’hier

Elles ne valent plus pour aujourd’hui Les chansonnettes vont mourir de leur belle mort Je vous engage à vous couvrir avant de sortir Il vaudra mieux ne plus se contenter du brouet Mijoté en mesure dans les chambres clignotantes Pendant que la justice est rendue par trois quartiers de bœuf Une fois pour toutes la poésie doit resurgir des ruines Dans les atours et la gloire d’Esclarmonde Et revendiquer bien haut la part d’Esclarmonde Car il ne peut y avoir de paix pour l’âme d’Esclarmonde Dans nos cœurs et meurent les mots qui ne sont de bons

rivets au sabot du cheval d’Esclarmonde Devant le précipice où l’edelweiss garde le souffle

d’Esclarmonde

La vision nocturne a été quelque chose il s’agit Maintenant de l’étendre du physique au moral Où son empire sera sans limites

Les images m’ont plu c’était l’art À tort décrié de brûler la chandelle par les deux bouts

 

3 Tant de vraie grandeur oui en dépit de ce que peut avoir d’indisposant

Un côté du personnage extérieur du marquis

Cette réserve aussi bien vaut pour le montreur de poulpe fâ-cheux attirail

Son rocher ses tables tournantes il se sentit saisir par le pied

Mais je passe outre plus que jamais assez du goût

– 302 –

Mais tout est bien plus de mèche les complicités sont

autrement dramatiques et savantes Comme on verra je viens de voir un masque esquimau C’est une tête de renne grise sous la neige De conception réaliste à cela près qu’entre l’oreille et l’œil

droits s’embusque le chasseur minuscule et rose tel qu’il

est censé apparaître à la bête dans le lointain

Mais emmanchée de cèdre et d’un métal sans alliage La lame merveilleuse

Découpée ondée sur un dos égyptien Dans le reflet du quatorzième siècle de notre ère L’exprimera seule

Par une des figures animées du tarot des jours à venir La main dans l’a cte de prendre en même temps que de

lâcher

Plus preste qu’au jeu de la mourre Et de l’amour

 

dans les sables

 

Il passe des tribus de nomades qui ne lèvent pas la tête Parmi lesquels je suis par rapport à tout ce que j’ai connu Ils sont masqués comme des praticiens qui opèrent Les anciens changeurs avec leurs femmes si particulières Quant à l’expression du regard j’ai vu plusieurs d’entre elles Avec trois siècles de retard errer aux abords de la Cité Ou bien ce sont les lumières de la Seine Les changeurs au moment d’écailler la dorade S’arrêtent parce que j’ai à changer beaucoup plus qu’eux

 

– 303 –

Et les morts sont les œufs qui reviennent prendre l’empreinte

du nid

Je ne suis pas comme tant de vivants qui prennent les

devants pour revenir

Je suis celui qui va

On m’épargnera la croix sur ma tombe Et l’on me tournera vers l’étoile polaire Mais tout testament suppose une impardonnable concession Comme si dans le chaton de la bague qui me lie à la terre Ne résidait suprême la goutte de poison oriental Qui m’assure de la dissolution complète avec moi De cette terre telle que je l’ai pensée une échappée plus

radicale

Sinon plus orgueilleuse que celle à quoi nous convie le divin

Sade

Déléguant au gland à partir de lui héraldique Le soin de dissimuler le lieu de son dernier séjour Comme je me flatte dit-il

Que ma mémoire s’effacera de l’esprit des hommes Pile ou face face la pièce nue libre de toute effigie de tout

millésime

Pile

La pente insensible et pourtant irrésistible vers le mieux Il ne me reste plus qu’à tracer sur le sol la grande figure

quadrilatère

Au centre gauche l’ovale noir Parcouru de filaments incandescents tels qu’ils apparaissent

avant que la lampe ne s’éteigne Quand on vient de couper le courant du secteur L’homme et ses problèmes Inscrit dans le contour ornemental d’une fleur de tabac Puis tour à tour

 

– 304 –

Regardant chacun des côtés et disposées symétriquement

par rapport aux axes

Les quatre têtes rondes d’être quatre fois bandées Le pansement du front le loup noir le bâillon bleu la

mentonnière jaune

Les fentes des yeux et de la bouche sont noires En bas le passé il porte des cornes noires de taureau du bout

desquelles plongent des plumes de corbeau Du sommet et de la base partent les fils lilas noisette de

certains yeux

À gauche le présent il porte des cornes blanches de taureau

d’où retombent des plumes d’oie sauvage Il s’avive par places de mica comme la vie au parfum de ton

nom qui est une mantille mais celle même dans

l’immense vibration qui exalte l’homme-soleil et je

baisse les yeux fasciné par cette partie déclive de ta

lèvre où continuent à poindre les rois mages En haut l’avenir il porte des cornes jaunes de taureau

dardant des plumes de flamant

Il est surmonté d’un éclair de paille pour la transformation

du monde

À droite l’éternel il porte des cornes bleues de taureau à la

pointe desquelles bouclent des plumes de manucode Un arc de brume glisse tangentiellement aux bords sud ouest

et nord et s’ouvre sur deux éventails de martin-pêcheur

cet arc enveloppe les trois premières têtes et laisse libre

la quatrième gardée sur champ de pollen par une peau

de condylure tendue au moyen d’épines de rosier C’est par là qu’on entre

On entre on sort

On entre

on ne sort pas

 

– 305 –

du rêve

 

Mais la lumière revient

Le plaisir de fumer

L’araignée-fée de la cendre à points bleus et rouges N’est jamais contente de ses maisons de Mozart La blessure guérit tout s’ingénie à se faire reconnaître je

parle et sous ton visage tourne le cône d’ombre qui du

fond des mers a appelé les perles

Les paupières les lèvres hument le jour L’arène se vide

Un des oiseaux en s’envolant N’a eu garde d’oublier la paille et le fil À peine si un essaim a trouvé bon de patiner La flèche part

Une étoile rien qu’une étoile perdue dans la fourrure de la

nuit

New York, octobre 1943.

 

– 306 –

DES ÉPINGLES TREMBLANTES

 

 

LE BRISE-LAMES

 

Dans la lumière noyée qui baigne la savane, la statue bleutée de Joséphine de Beauharnais, perdue entre les hauts fûts de cocotiers, place la ville sous un signe féminin et tendre. Les seins jaillissent de la robe de merveilleuse à très haute taille et c'est le parler du Directoire qui s'attarde à rou-ler quelques pierres africaines pour composer le philtre de non-défense voluptueuse du balbutiement créole. C'est le Pa-lais-Royal enseveli sous les ruines du vieux Fort-Royal (pro-noncez Fô-yal), le bruit des grandes batailles du monde – Marengo, Austerlitz contées galamment en trois lignes – ne pas ennuyer les dames – expire à ces genoux charmants en-trouverts sous les riantes tuiles de la Pagerie.

 

L’INSCRIPTION BI-AILÉE

 

Le long des rues bruissantes, les belles enseignes poly-chromes déteintes épuisent toutes les variétés de caractères romantiques. L’une d'elles un moment me tient sous le charme pervers des tableaux de l'époque négativiste de René Magritte. Mais ce que je contemple de loin est d'un Magritte extrêmement nuancé – avec la réalité en voie de rupture ou de conciliation? Qu’on se représente, de la taille d'un aigle, un papillon bleu ciel sur lequel se lit en lettres blanches le

– 307 – mot PIGEON. Au demeurant, un naturaliste de ce nom, sim-plement...

 

FERRETS DE LA REINE NOIRE

 

À l’autre extrémité de l’archet, le marché aux poissons déroule ses fastes aux lueurs sidérales du diodon, du coffre et de toute la gamme, du jaune soufre au violet évêque par les plus hardies zébrures, les plus savants mouchetages, les plus capricieux glaçages, de vrais poissons-paradis ardents comme des gemmes. Ce qui confère à cette pauvre lucarne en plein ciel son trouble caractère, c’est aussi que viennent mourir à elle quelques étincelles du luxe et du feu des grandes profondeurs. Sous l’étal miroitant à l’infini, dans l’ombre s’amoncellent, gorgées de roses rouges et roses, les conques vides de lambis dans lesquelles fut sonnée la révolte noire très sanglante de 1848.

 

LA PROVIDENCE TOURNE

 

Ailleurs, à l’échelle des saveurs, les étranges fruits éveil-lent toutes les surprises – auxquelles se mêlent savamment quelques déceptions – de l’inéprouvé. Sous sa robe oblongue hérissée, le corossol, mi-lampion mi-feuillage, livre sa chair de sorbet neigeux ; près d’un puits le caïmite fait glisser au centre d’un automne fondant sa chaîne de pépins noirs ; sans oublier cette figue de fard violine dans laquelle il est défendu de mordre : entre le palais et la langue toutes sortes de petits diables-couvreurs tisseraient aussitôt des fils de glu et ten-

– 308 – draient les ardoises de la pire astringence. Et ces rois du ver-ger tropical, que Giorgio de Chirico s’est plu à immobiliser en pleine puissance auprès de la tête de Jupiter.

 

POUR MADAME SUZANNE CÉSAIRE

 

Puis les cloches de l’école essaiment aux quatre coins les petites Chabines rieuses, souvent plus claires de cheveux que de teint. On cherche, parmi les essences natives, de quel bois se chauffent ces belles chairs d’ombre prismée : ca-caoyer, caféier, vanille dont les feuillages imprimés parent d’un mystère persistant le papier des sacs de café dans le-quel va se blottir le désir inconnu de l’enfance.

En vue de quel dosage ultime, de quel équilibre durable entre le jour et la nuit – comme on rêve de retenir la seconde exacte où, par temps très calme, le soleil en s’enfonçant dans la mer réalise le phénomène du « diamant vert » – cette re-cherche, au fond du creuset, de la beauté féminine ici bien plus souvent accomplie qu’ailleurs et qui ne m’est jamais ap-parue plus éclatante que dans un visage de cendre blanche et de braises ?

 

LA LANTERNE SOURDE

 

À Aimé Césaire, Georges Gratiant,

René Ménil .

Et les grandes orgues c’est la pluie comme elle tombe ici et se parfume : quelle gare pour l’arrivée en tous sens sur

– 309 – mille rails, pour la manœuvre sur autant de plaques tour-nantes de ses express de verre ! À toute heure elle charge de ses lances blanches et noires, des cuirasses volant en éclats de midi à ces armures anciennes faites des étoiles que je n’avais pas encore vues. Le grand jour de préparatifs qui peut précéder la nuit de Walpurgis au gouffre d’Absalon ! J’y suis ! Pour peu que la lumière se voile, toute l’eau du ciel pique aussitôt sa tente, d’où pendent les agrès de vertige et de l’eau encore s’égoutte à l’accorder des hauts instruments de cuivre vert. La pluie pose ses verres de lampe autour des bambous, aux bobèches de ces fleurs de vermeil agrippées aux branches par des suçoirs, autour desquelles il n’y a qu’une minute toutes les figures de la danse enseignées par deux papillons de sang. Alors tout se déploie au fond du bol à la façon des fleurs japonaises, puis une clairière s’entrouvre : l’héliotropisme y saute avec ses souliers à pou-laine et ses ongles vrillés. Il prend tous les cœurs, relève d’une aigrette la sensitive et pâme la fougère dont la bouche ardente est la roue du temps. Mon œil est une violette fer-mée au centre de l’ellipse, à la pointe du fouet.

 

PORTEUSE SANS FARDEAU

 

Comme un esprit qui reviendrait à intervalles réguliers tant leur maintien est le même et n’appartient qu’à elles et tant elles semblent portées par le même rythme, des jeunes filles de couleur passent souvent seules et chacune est la seule à qui Baudelaire semble avoir pensé tant l’idée qu’il en donne est irremplaçable :

 

– 310 –

Avec ses vêtements ondoyants et nacrés,

Même quand elle marche on croirait qu’elle danse…

De quelle nuit sans âge et sans poids cette messagère muette dont, au défi de toutes les cariatides, la cheville et le col lancent plutôt qu’elles ne soutiennent la construction to-témique qui dans l’invisible se confond – en vue de quel triomphe ? – avec le rêve d’un monument aux lois de l’imprégnation ?

 

LA CARTE DE L’ÎLE

 

La Jambette, Favorite, Trou-au-Chat, Pointe La Rose, Sémaphore de la Démarche, Pointe du Diable, Brin d’Amour, Passe du Sans-Souci, Piton Crève-Cœur, Île du Loup-Garou, Fénelon, Espérance, Anse Marine, Grand’-Rivière, Rivière Capot, Rivière Salée, Rivière Lézard, Rivière Blanche, Rivière La Mare, Rivière Madame, Les Abîmes, Ajoupa-Bouillon, Mont de la Plaine, Morne des Pétrifications, Morne d’Orange, Morne Mirail, Morne Rouge, Morne Folie, Morne Labelle, Morne Fumée.

 

ANCIENNEMENT RUE DE LA LIBERTÉ

 

Le grand industriel noir exhibe une serviette en peau

d’iguane blanche

Dans les plaidoiries de vents chargés de fleurs Le léger catafalque de la créole

Démesurément exhaussé d’autruches

– 311 –

Fait eau de tous les reflets de la savane Pouvoir des pointes les lucioles m’ont traversé de part en

part

La nuit tropicale conjugue toutes les sonneries de l’entracte À jamais balancée de vases modem style et de parfums dans

le flot de lave

Je m’assure qu’une lampe de l’ancien Saint-Pierre fonctionne

encore

La vie intermittente est le crépitement d’un colibri vert Et prête-moi ton murmure marché marin Du comptoir de Bien bon beau À Allons nous cacher mes amis En compliments de l’autre siècle Surtout races prétendues ennemies décriées À ma faim épandez l’arbre aux mille greffes De la souche de celui qui parle seul Que j’ai tenu dès longtemps à réhabiliter en moi-même Ici les fontaines Wallace étourdies de lianes prennent un

aspect mythologique

Pour la beauté rien qu’à sa marche la reine passe sur l’autre

bord

Sa gorge du crépuscule clair des roses du Sénégal Sa main toute jeune joue le long des grilles du palais.

Fort-de-France, mai 1941.

 

– 312 –

XÉNOPHILES

 

 

(extraits)

 

(1948)

 

LA MOINDRE RANÇON

 

Au pays d’Élisa.

Toi qui ronges la plus odorante feuille de l’atlas

Chili

Chenille du papillon-lune4

Toi dont toute la structure épouse La tendre cicatrice de rupture de la lune avec la terre5

Chili des neiges

Comme le drap qu’une belle rejette en se levant

 

4 C’est un grand papillon vert amande finissant en clé de sol qui passe vers minuit. Je ne le connaissais pas avant de me rendre en Amérique. Il me visita peu après dans une maison située en plein bois. Sa venue et son insistance me parurent augurales.

5 « Los geólogos han descurbierto un hecho adicional que presta una fuerte base a la hipótesis de que la cuenca del Pacífico es realmente el « agujero » dejado en la superficie de la Tierra por la separación de su satélite » (George Gamow, Biografia de la Tierra).

– 313 –

Dans un éclair le temps de découvrir De toute éternité ce qui me prédestine à toi

Chili

De la lune en septième maison dans mon thème astral

Je vois la Vénus du Sud

Naissant non plus de l’écume de la mer Mais d’un flot d’azurite à Chuquicamata

Chili

Des boucles d’oreilles araucanes en puits de lune

Toi qui prêtes aux femmes les plus beaux yeux de brume Touchés d’une plume de condor

Chili

Du regard des Andes on ne saurait mieux dire

Accorde l’orgue de mon cœur aux stridences des hauts

voiliers de stalactites

Vers le cap Horn

Chili

Debout sur un miroir

Et rends-moi ce qu’elle est seule à tenir Le brin de mimosa encore frémissant dans l’ambre

Chili de catéadores

Terre de mes amours

 

– 314 –

KORWAR

 

Tu tiens comme pas un

Tu as été pris comme tu sortais de la vie Pour y rentrer

Je ne sais pas si c’est dans un sens ou dans l’autre que tu

ébranles la grille du parc

Tu as relevé contre ton cœur l’herbe serpentine Et à jamais bouclé les paradisiers du ciel rauque Ton regard est extra-lucide

Tu es assis

Et nous aussi nous sommes assis

Le crâne encore pour quelques jours Dans la cuvette de nos traits

Tous nos actes sont devant nous

À bout de bras

Dans la vrille de la vigne de nos petits Tu nous la bailles belle sur l’existentialisme Tu n’es pas piqué des vers

 

ULI

 

Pour sûr tu es un grand dieu

Je t’ai vu de mes yeux comme nul autre Tu es encore couvert de terre et de sang tu viens de créer Tu es un vieux paysan qui ne sait rien Pour te remettre tu as mangé comme un cochon Tu es couvert de taches d’homme On voit que tu t’en es fourré jusqu’aux oreilles Tu n’entends plus

– 315 –

Tu nous reluques d’un fond de coquillage Ta création te dit haut les mains et tu menaces encore Tu fais peur tu émerveilles

 

DUKDUK

 

Le sang ne fait qu’un tour

Quand le dukduk se déploie sur la péninsule de la Gazelle Et que la jungle s’entrouvre sur cent soleils levants Qui s’éparpillent en flamants À toutes vapeurs de l’ordalie Comme une locomotive de femmes nues Au sortir d’un tunnel de sanglots Là-haut cône

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