Poésie
Au Regard des Divinités ................................................. 76
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
contribue à moi sans destination
Momie d’ibis qui me fait l’égal tributaire du mal et du bien Momie d’ibis du sort goutte à goutte où l’homéopathie dit
son grand mot
Momie d’ibis de la quantité se muant dans l’ombre en qualité
– 272 –
Momie d’ibis de la combustion qui laisse en toute cendre un
point rouge
Momie d’ibis de la perfection qui appelle la fusion incessante
des créatures imparfaites
La gangue des statues ne me dérobe de moi-même que ce
qui n’est pas le produit aussi précieux de la semence des
gibets momie d’ibis
Je suis Nietzsche commençant à comprendre qu’il est à la
fois Victor-Emmanuel et deux assassins des journaux
Astu momie d’ibis
C’est à moi seul que je dois tout ce qui s’est écrit pensé
chanté momie d’ibis
Et sans partage toutes les femmes de ce monde je les ai
aimées momie d’ibis
Je les ai aimées pour t’aimer mon unique amour momie
d’ibis
Dans le vent du calendrier dont les feuilles s’envolent momie
d’ibis
En vue de ce reposoir dans le bois momie d’ibis sur le
parcours du lactaire délicieux
Ouf le basilic est passé tout près sans me voir Qu’il revienne je tiens braqué sur lui le miroir Où est faite pour se consommer la jouissance humaine
imprescriptible
Dans une convulsion que termine un éclaboussement de
plumes dorées
Il faudrait marquer ici de sanglots non seulement les
attitudes du buste
Mais encore les effacements et les oppositions de la tête Le problème reste plus ou moins posé en chorégraphie Où non plus je ne sache pas qu’on ait trouvé de mesure pour
l’éperdu
– 273 –
Quand la coupe ce sont précisément les lèvres Dans cette accélération où défilent Sous réserve de contrôle
Au moment où l’on se noie les menus faits de la vie Mais les cabinets d’antiques abondent en pierres d’Abraxas Trois cent soixante-cinq fois plus méchantes que le jour
solaire
Et l’œuf religieux du coq
Continue à être couvé religieusement par le crapaud
Du vieux balcon qui ne tient plus que par un fil de lierre Il arrive que le regard errant sur les dormantes eaux du fossé
circulaire
Surprenne en train de se jouer le progrès hermétique Tout de feinte et dont on ne saurait assez redouter La séduction infinie
À l’en croire rien ne manque qui ne soit donné en puissance
et c’est vrai ou presque La belle lumière électrique pourvu que cela ne te la fane pas
de penser qu’un jour elle paraîtra jaune De haute lutte la souffrance a bien été chassée de quelques-
uns de ses fiefs
Et les distances peuvent continuer à fondre Certains vont même jusqu’à soutenir qu’il n’ est pas
impossible que l’homme Cesse de dévorer l’homme bien qu’on n’avance guère de ce
côté
Cependant cette suite de prestiges je prendrai garde comme
une toile d’araignée étincelante Qu’elle ne s’accroche à mon chapeau Tout ce qui vient à souhait est à double face et fallacieux Le meilleur à nouveau s’équilibre de pire Sous le bandeau de fusées
– 274 –
Il n’est que de fermer les yeux Pour retrouver la table du permanent
Ceci dit la représentation continue Eu égard ou non à l’actualité L’action se passe dans le voile du hennin d’Isabeau de
Bavière
Toutes dentelles et moires
Aussi fluides que l’eau qui fait la roue au soleil sur les glaces
des fleuristes d’aujourd’hui Le cerf blanc à reflets d’or sort du bois du Châtelet Premier plan de ses yeux qui expriment le rêve des chants
d’oiseaux du soir
Dans l’obliquité du dernier rayon le sens d’une révélation
mystérieuse
Que sais-je encore et qu’on sait capables de pleurer Le cerf ailé frémit il fond sur l’aigle avec l’épée Mais l’aigle est partout
sus à lui
il y a eu l’avertissement
De cet homme dont les chroniqueurs s’obstinent à rapporter
dans une intention qui leur échappe Qu’il était vêtu de blanc de cet homme bien entendu qu’on
ne retrouvera pas
Puis la chute d’une lance contre un casque ici le musicien a
fait merveille
C’est toute la raison qui s’en va quand l’heure pourrait être
frappée sans que tu y sois
Dans les ombres du décor le peuple est admis à contempler
les grands festins
On aime toujours beaucoup voir manger sur la scène De l’intérieur du pâté couronné de faisans
– 275 –
Des nains d’un côté noirs de l’autre arc-en-ciel soulèvent le
couvercle
Pour se répandre dans un harnachement de grelots et de
rires
Éclat contracté de traces de coups de feu de la croûte qui
tourne
Enchaîné sur le bal des Ardents rappel en trouble de l’épisode
qui suit de près celui du cerf
Un homme peut-être trop habile descend du haut des tours
de Notre-Dame
En voltigeant sur une corde tendue Son balancier de flambeaux leur lueur insolite au grand jour Le buisson des cinq sauvages dont quatre captifs l’un de
l’autre le soleil de plumes Le duc d’Orléans prend la torche la main la mauvaise main Et quelque temps après à huit heures du soir la main On s’est toujours souvenu qu’elle jouait avec le gant La main le gant une fois deux fois trois fois Dans l’angle sur le fond du palais le plus blanc les beaux
traits ambigus de Pierre de Lune à cheval Personnifiant le second luminaire Finir sur l’emblème de la reine en pleurs Un souci Plus ne m’est rien rien ne m’est plus
Oui sans toi
Le soleil
Marseille, décembre 1940.
– 276 –
POÈMES DIVERS V
MONDE
Dans le salon de madame des Ricochets Les miroirs sont en grains de rosée pressés La console est faite d’un bras dans du lierre Et le tapis meurt comme les vagues Dans le salon de madame des Ricochets Le thé de lune est servi dans des œufs d’engoulevent Les rideaux amorcent la fonte des neiges Et le piano en perspective perdue sombre d’un seul bloc dans
la nacre
Dans le salon de madame des Ricochets Des lampes basses en dessous de feuilles de tremble Lutinent la cheminée en écailles de pangolin Quand madame des Ricochets sonne Les portes se fendent pour livrer passage aux servantes en
escarpolette
LE PUITS ENCHANTÉ
Du dehors l’air est à se refroidir Le feu éteint sous la bouillotte bleue des bois La nature crache dans sa petite boîte de nuit Sa brosse sans épaisseur commence à faire luire les arêtes
des buissons et des navires
– 277 –
La ville aux longues aiguillées de fulgores Monte jusqu’à se perdre
Le long d’une rampe de chansons qui tourne en vrille dans
les rues désertes
Quand les marelles abandonnées se retournent l’une après
l’autre dans le ciel
Tout au fond de l’entonnoir Dans les fougères foulées du regard J’ai rendez-vous avec la dame du lac
Je sais qu’elle viendra
Comme si je m’étais endormi sous des fuchsias
C’est là
À la place de la suspension du dessous dans la maison des
nuages
Une cage d’ascenseur aux parois de laquelle éclate par
touffes du linge de femme
De plus en plus vert
À moi
À moi la fleur du grisou
Le ludion humain la roussette blanche La grande devinette sacrée
Mieux qu’au fil de l’eau Ophélie au ballet des mouches de
mai
Voici au reflet du fil à plomb celle qui est dans le secret des
taupes
– 278 –
Je vois la semelle de poussière de diamant je vois le paon
blanc qui fait la roue derrière l’écran de la cheminée
Les femmes qu’on dessine à l’envers sont les seules qu’on
n’ait jamais vues
Son sourire est fait pour l’expiation des plongeurs de perles Aux poumons changés en coraux
C’est Méduse casquée dont le buste pivote lentement dans la
vitrine
De profil je caresse ses seins aux pointes ailées
Ma voix ne lui parviendrait pas ce sont deux mondes Et même
Rien ne servirait de jeter dans sa tour une lettre toute
ouverte aux angles de glu
On m’a passé les menottes étincelantes de Peter Ibbetson
Je suis un couvreur devenu fou
Qui arrache par plaques et finirai bien par jeter bas tout le
toit de la maison
Pour mieux voir comme la trombe s’élève de la mer Pour me mêler à la bataille de fleurs Quand une cuisse déborde l’écrin et qu’entre en jeu la pédale
du danger
La belle invention
Pour remplacer le coucou l’horloge à escarpolette Qui marque le temps suspendu
– 279 –
Pendeloque du lustre central de la terre Mon sablier de roses
Toi qui ne remonteras pas à la surface Toi qui me regardes sans me voir dans les jardins de la
provocation pure
Toi qui m’envoies un baiser de la portière d’un train qui fuit
COURS-LES TOUTES
À Benjamin Péret.
Au cœur du territoire indien d’Oklahoma Un homme assis
Dont l’œil est comme un chat qui tourne autour d’un pot de
chiendent
Un homme cerné
Et par sa fenêtre
Le concile des divinités trompeuses inflexibles Qui se lèvent chaque matin en plus grand nombre du
brouillard
Fées fâchées
Vierges à l’espagnole inscrites dans un étroit triangle isocèle Comètes fixes dont le vent décolore les cheveux
Le pétrole comme les cheveux d’Éléonore Bouillonne au-dessus des continents Et dans sa voix transparente
À perte de vue il y a des armées qui s’observent Il y a des chants qui voyagent sous l’aile d’une lampe Il y a aussi l’espoir d’aller si vite
– 280 –
Que dans tes yeux
Se mêlent au fil de la vitre les feuillages et les lumières
Au carrefour des routes nomades
Un homme
Autour de qui on a tracé un cercle Comme autour d’une poule
Enseveli vivant dans le reflet des nappes bleues Empilées à l’infini dans son armoire Un homme à la tête cousue
Dans les bas du soleil couchant
Et dont les mains sont des poissons-coffres
Ce pays ressemble à une immense boîte de nuit Avec ses femmes venues du bout du monde Dont les épaules roulent les galets de toutes les mers Les agences américaines n’ont pas oublié de pourvoir à ces
chefs indiens
Sur les terres desquels on a foré les puits Et qui ne restent libres de se déplacer Que dans les limites imposées par le traité de guerre
La richesse inutile
Les mille paupières de l’eau qui dort
Le curateur passe chaque mois
Il pose son gibus sur le lit recouvert d’un voile de flèches Et de sa valise de phoque
Se répandent les derniers catalogues des manufactures Ailés de la main qui les ouvrait et les fermait quand nous
étions enfants
– 281 –
Une fois surtout une fois
C’était un catalogue d’automobiles Présentant la voiture de mariée
Au speeder qui s’étend sur une dizaine de mètres Pour la traîne
La voiture de grand peintre
Taillée dans un prisme
La voiture de gouverneur
Pareille à un oursin dont chaque épine est un lance-flammes
Il y avait surtout
Une voiture noire rapide
Couronnée d’aigles de nacre Et creusée sur toutes ses facettes de rinceaux de cheminées
de salon
Comme par les vagues
Un carrosse ne pouvant être mû que par l’éclair Comme celui dans lequel erre les yeux fermés la princesse
Acanthe
Une brouette géante toute en limaces grises Et en langues de feu comme celle qui apparaît aux heures
fatales dans le jardin de la tour Saint-Jacques Un poisson rapide pris dans une algue et multipliant les
coups de queue
Une grande voiture d’apparat et de deuil Pour la dernière promenade d’un saint empereur à venir De fantaisie
Qui démoderait la vie entière
Le doigt a désigné sans hésitation l’image glacée Et depuis lors
L’homme à la crête de triton
– 282 –
À son volant de perles
Chaque soir vient border le lit de la déesse du maïs
Je garde pour l’histoire poétique Le nom de ce chef dépossédé qui est un peu le nôtre De cet homme seul engagé dans le grand circuit De cet homme superbement rouillé dans une machine neuve Qui met le vent en berne
Il s’appelle
Il porte le nom flamboyant de Cours-les toutes À la vie à la mort cours à la fois les deux lièvres Cours ta chance qui est une volée de cloches de fête et
d’alarme
Cours les créatures de tes rêves qui défaillent rouées à leurs
jupons blancs
Cours la bague sans doigt
Cours la tête de l’avalanche
29 octobre 1938.
LA MAISON D’YVES
La maison d’Yves Tanguy
Où l’on n’entre que la nuit
Avec la lampe-tempête
Dehors le pays transparent
Un devin dans son élément
– 283 –
Avec la lampe-tempête
Avec la scierie si laborieuse qu’on ne la voit plus
Et la toile de Jouy du ciel
– Vous, chassez le surnaturel
Avec la lampe-tempête
Avec la scierie si laborieuse qu’on ne la voit plus Avec toutes les étoiles de sacrebleu
Elle est de lassos, de jambages
Couleur d’écrevisse à la nage
Avec la lampe-tempête
Avec la scierie si laborieuse qu’on ne la voit plus Avec toutes les étoiles de sacrebleu Avec les tramways en tous sens ramenés à leurs seules
antennes
L’espace lié, le temps réduit Ariane dans sa chambre-étui
Avec la lampe-tempête
Avec la scierie si laborieuse qu’on ne la voit plus Avec toutes les étoiles de sacrebleu Avec les tramways en tous sens ramenés à leurs seules
antennes
Avec la crinière sans fin de l’argonaute
Le service est fait par des sphinges Qui se couvrent les yeux de linges
– 284 –
Avec la lampe-tempête
Avec la scierie si laborieuse qu’on ne la voit plus Avec toutes les étoiles de sacrebleu Avec les tramways en tous sens ramenés à leurs seules
antennes
Avec la crinière sans fin de l’argonaute Avec le mobilier fulgurant du désert
On y meurtrit on y guérit
On y complote sans abri
Avec la lampe-tempête
Avec la scierie si laborieuse qu’on ne la voit plus Avec toutes les étoiles de sacrebleu Avec les tramways en tous sens ramenés à leurs seules
antennes
Avec la crinière sans fin de l’argonaute Avec le mobilier fulgurant du désert Avec les signes qu’échangent de loin les amoureux
C’est la maison d’Yves Tanguy
CARTE POSTALE
À Benjamin Péret.
N’y aurait-il que la guerre
Rien de tel pour faire renaître
La vie hermétique
Je joue à cesser d’être
Je joue à qui gagne perd
– 285 –
Les alouettes polissent le miroir
Les barricades sont coupées par le milieu de l’air C’est la saison des mouches de pique Qui ravalent les maisons neuves
En leur tapant sur l’épaule Voici les cachettes au blanc de baleine Plus femmes que les maisons qui tournent Dix doigts pour un homard évidemment c’est trop Fini le temps des crises
Mars 1940.
QUELS APPRÊTS
Les armoires bombées de la campagne Glissent silencieusement sur les rails de lait C’est l’heure où les filles soulevées par le flot de la nuit qui
roule des carlines
Se raidissent contre la morsure de l’hermine Dont le cri
Va mouler les pointes de leur gorge
Les événements d’un autre ordre sont absolument
dépourvus d’intérêt
Ne me parlez pas de ce papier mural à décor de
ronces
Qui n’a rien de plus pressé Que de se lacérer lui-même
Les flammes noires luttent dans la grille avec des langues
d’herbe
– 286 –
Un galop lointain
C’est la charge souterraine sonnée dans le bois de violette et
dans le buis
Toute la chambre se renverse
Le splendide alignement des mesures d’étain s’épuise en une
seule qui par surcroît est le vin gris La cuisse toujours trop tôt dépêchée sur le tableau de craie
dans la tourmente de jour
Les gisements d’hommes les lacs de murmures La pensée tirant sur son collier de vieilles niches Qu’on me laisse une fois pour toutes avec cela
Les diables-mouches voient dans ces ongles Les pépins du quartier de pomme de la rosée Ramené du fond de la vie
Le corps tout en poissons surgit du filet ruisselant Dans la brousse
De l’air autour du lit
L’argus de la dérive chère les yeux fixes mi-ouverts mi-clos
Poitiers, 9 mai 1940.
[POÈME POUR HÉLÈNE LAMI]
Dans la prochaine feuille du printemps Il y aura deux ailes pour Hélène
Dont le regard est la mouche de mai Sur la gaze de tout ce que nous aimons Hélène vous n’êtes pas là aujourd’hui Vous qui mettez des roses persanes dans le soir
– 287 –
Mais l’avenir est une chambre dans laquelle vous mettez
l’ordre des perles
Et je n’ai jamais allumé de bougie dont la flamme soit aussi
multicolore
Que vos lèvres quand elles sautent d’une langue à l’autre Pour articuler tout ce qui est sensé tout ce qui est sensible Comme les adorables marionnettes de notre ami von Kleist Votre existence Hélène parfume les rochers de ce temps de
pensées au cœur d’éclairs Je vous vois distinctement dans ce filet qui se retire Pour séparer ce qui doit être de ce qui n’est plus Dans ce filet comme une branche de corail Qui a ceci d’incomparable avec les bois du cerf Qu’elle ne peut se diviser ni pâlir avec les années
Marseille, 19 janvier 1941.
– 288 –
POÈMES PUBLIÉS DANS « VVV »
(1943)
FRÔLEUSE
Mes malles n’ont plus de poids les étiquettes sont des lueurs
courant sur une mare
Sera-ce assez que tout pour cette contrée où mène bien
après sa mise au rebut la diligence de nuit Toute en cristal noir le long des meules tournant de cailles Château qui tremble et j’en jure que vient de poser devant
moi un éclair
Lieu frustré de tout ce qui pourrait le rendre habitable Je ne vois qu’étroits couloirs enchevêtrés Escaliers à vis
Seulement au haut de la tour de guet Éclate l’air taillé en rose
Bannie superstitieusement la place primitive d’une brassée
de joncs pour s’étendre L’architecte fou de ce qui restait d’espace libre Semble avoir rêvé un garage pour mille tables rondes À chacune d’elles sont présumés souper au caviar au
champagne
Avec moi des bustes de cire plus beaux les uns que les autres
mais parmi eux méconnaissable s’est glissé un buste
vivant
– 289 –
Bustes car il n’y a qu’une nappe à reflets changeants pour
toutes les tables
Assez lacunaire pour emprisonner la taille de toutes ces
femmes fausses et vraies
Tout ce qui est ou manque d’être au-dessous de la nappe se
dérobe dans la musique
Oracle attendu de la navette d’un soulier Plus brillant qu’un poisson jeté dans l’herbe Ou d’un mollet qui fait un bouquet des lampes de mineur Ou du genou qui lance un volant dans mon cœur Ou d’une bouche qui penche qui penche à verser son parfum Ou d’une main d’abord un peu en marge à l’instant même où
il apparaît qu’elle n’évite pas un rapport d’ailes avec ma
main
Ô ménisques
Au-delà de tous les présents permis et défendus À dos d’éléphants ces piliers qui s’amincissent jusqu’au fil de
soie dans les grottes
Ménisques adorable rideau de tangence quand la vie n’est
plus qu’une aigrette qui boit Et dis-toi qu’aussi bien je ne te verrai plus
PASSAGE À NIVEAU
D’un coup de baguette ç’avaient été les fleurs Et le sang
Le rayon se posa sur la fenêtre gelée Personne
Pfff on comprit que l’espace se débondait Puis l’oreiller d’air s’est glissé sous le sainfoin Les avalanches ont dressé la tête
– 290 –
Et à l’intérieur des pierres des épaules se sont soulevées Les yeux étaient encore fermés dans l’eau méfiante Des profondeurs montait la triple collerette Qui allait faire l’orgueil de l’armoire Et la chanson des cigales prenait son billet À la gare encore enveloppée de tous ses fils La femme mordait une pomme de vapeur Sur les genoux d’une grande bête blanche Dans les ateliers sur les établis silencieux Le rabot de la lune lissait les feuilles coupantes Et la meule crachait ses papillons
Sur la bordure du papier où j’écris
PREMIERS TRANSPARENTS
À Charles Duits.
Comment veux-tu voici que les plombs sautent encore une
fois
Voici la seiche qui s’accoude d’un air de défi à la fenêtre Et voici ne sachant où déplier son étincelante grille d’égout Le clown de l’éclipse tout en blanc Les yeux dans sa poche
Les femmes sentent la noix muscade Et les principaux pastillés fêtent leur frère le vent Qui a revêtu sa robe à tourniquet des grands jours Mandarin à boutons de boussoles folles Messieurs les morceaux de papier se saluent de haut en bas
des maisons
New York.
– 291 –
PLUS QUE SUSPECT
Les chênes sont atteints d’une grave maladie
Ils sèchent après avoir laissé échapper
Dans une lumière de purin au soleil couchant
Toute une cohue de têtes de généraux
LA LANGUE BIEN PENDUE
Les bêtes qui n’ont que la bouche au-dessous du front Et dont la joue lisse remonte comme le sable A des oreilles en chardons de mer Caressent le bruit de mes pas
INTÉRIEUR
Une table servie du plus grand luxe Démesurément longue
Me sépare de la femme de ma vie Que je vois mal
Dans l’étoile des verres de toutes tailles qui la tient
renversée en arrière
Décolletée en coup de vent
– 292 –
GUERRE
À Max Ernst.
Je regarde la Bête pendant qu’elle se lèche Pour mieux se confondre avec tout ce qui l’entoure Ses yeux couleur de houle
À l’improviste sont la mare tirant à elle le linge sale les
détritus
Celle qui arrête toujours l’homme La mare avec sa petite place de l’Opéra dans le ventre Car la phosphorescence est la clé des yeux de la Bête Qui se lèche
Et sa langue
Dardée on ne sait à l’avance jamais vers où Est un carrefour de fournaises
D’en dessous je contemple son palais Fait de lampes dans des sacs
Et sous la voûte bleu de roi
D’arceaux dédorés en perspective l’un dans l’autre Pendant que court le souffle fait de la généralisation à l’infini
de celui de ces misérables le torse nu qui se produisent
sur la place publique avalant des torches à pétrole dans
une aigre pluie de sous
Les pustules de la Bête resplendissent de ces hécatombes de
jeunes gens dont se gorge le Nombre Les flancs protégés par les miroitantes écailles que sont les
armées
Bombées dont chacune tourne à la perfection sur sa
charnière
Bien qu’elles dépendent les unes des autres non moins que
les coqs qui s’insultent à l’aurore de fumier à fumier
– 293 –
On touche au défaut de la conscience pourtant certains
persistent à soutenir que le jour va naître La porte j’ai voulu dire la Bête se lèche sous l’aile Et l’on voit est-ce de rire se convulser des filous au fond
d’une taverne
Ce mirage dont on avait fait la bonté se raisonne C’est un gisement de mercure Cela pourrait bien se laper d’un seul coup J’ai cru que la Bête se tournait vers moi j’ai revu la saleté de
l’éclair
Qu’elle est blanche dans ses membranes dans le délié de ses
bois de bouleaux où s’organise le guet Dans les cordages de ses vaisseaux à la proue desquels
plonge une femme que les fatigues de l’amour ont parée
d’un loup vert
Fausse alerte la Bête garde ses griffes en couronne érectile
autour des seins
J’essaie de ne pas trop chanceler quand elle bouge la queue Qui est à la fois le carrosse biseauté et le coup de fouet Dans l’odeur suffocante de cicindèle De sa litière souillée de sang noir et d’or vers la lune elle
aiguise une de ses cornes à l’arbre enthousiaste du grief En se lovant avec des langueurs effrayantes Flattée
La Bête se lèche le sexe je n’ai rien dit
– 294 –
MOT À MANTE
I
LA COURTE ÉCHELLE
À Matta.
Passe un nuagenouillé
Devant les mots qui sont la lune
(Les cornes de la girafenêtre)
J’ai demandé un cafélin … Non pas de croissantos-dumont
Ce qui était espacétoine
Se fait muscadenas
Pour l’action toute neuve
Voici le vitrier sur le volet
Dans la langue totémique Mattatoucantharide Mattalismancenillier
II
LA PORTE BAT
La por por porte por
La fe nê tre
Sur l’odeur amère du limurerre
Qui me rappelle Milady de Winter
Lissant son cheautru derrière les losanges de la pluie
Brifrouse-bifrousses le plancher est si vieux
Qu’à travers on voit le feu de la terre
Toutes les belles à leur coumicouroir
Comme les hirondelles
– 295 –
Sur les fils où je joue dans les gouttes
D’un instrument inconnu
Oumyoblisoettiste
Au cœur de ce nœud de serpents
Qu’est la croix ses quatre gueules fuyantes suspendues
aux pis cardinaux
Novembre 1942 – janvier 1943.
– 296 –
LES ÉTATS GÉNÉRAUX
(1944)
Dis ce qui est dessous parle
Dis ce qui commence
Et polis mes yeux qui accrochent à peine la lumière Comme un fourré que scrute un chasseur somnambule Polis mes yeux fais sauter cette capsule de marjolaine Qui sert à me tromper sur les espèces du jour Le jour si c’était lui
Quand passe sur les campagnes l’heure de traire Descendrait-il si précipitamment ses degrés Pour s’humilier devant la verticale d’étincelles Qui saute de doigts en doigts entre les jeunes femmes des
fermes toujours sorcières
Polis mes yeux à ce fil superbe sans cesse renaissant de sa
rupture
Ne laisse que lui écarte ce qui est tavelé Y compris au loin la grande rosace des batailles Comme un filet qui s’égoutte sous le spasme des poissons du
couchant
Polis mes yeux polis-les à l’éclatante poussière de tout ce
qu’ils ont vu
Une épaule des boucles près d’un broc d’eau verte Le matin
Dis ce qui est sous le matin sous le soir Que j’aie enfin l’aperçu topographique de ces poches exté-
rieures aux éléments et aux règnes
– 297 –
Dont le système enfreint la distribution naïve des êtres et des
choses
Et prodigue au grand jour le secret de leurs affinités De leur propension à s’éviter ou à s’étreindre À l’image de ces courants
Qui se traversent sans se pénétrer sur les cartes maritimes Il est temps de mettre de côté les apparences individuelles
d’autrefois
Si promptes à s’anéantir dans une seule châtaigne de culs de
mandrills
D’où les hommes par légions prêts à donner leur vie Échangent un dernier regard avec les belles toutes ensemble Qu’emporte le pont d’hermine d’une cosse de fève Mais polis mes yeux
À la lueur de toutes les enfances qui se mirent à la fois dans
une amande
Au plus profond de laquelle à des lieues et des lieues S’éveille un feu de forge
Que rien n’inquiète l’oiseau qui chante entre les 8 De l’arbre des coups de fouet
Il y aura
D’où vient ce bruit de source
Pourtant la clé n’est pas restée sur la porte Comment faire pour déplacer ces énormes pierres noires Ce jour-là je tremblerai de perdre une trace Dans un des quartiers brouillés de Lyon Une bouffée de menthe c’est quand j’allais avoir vingt ans Devant moi la route hypnotique avec une femme
sombrement heureuse
– 298 –
D’ailleurs les mœurs vont beaucoup changer Le grand interdit sera levé
Une libellule on courra pour m’entendre en 1950 À cet embranchement
Ce que j’ai connu de plus beau c’est le vertige Et chaque 25 mai en fin d’après-midi le vieux Delescluze Au masque auguste descend vers le Château-d’Eau On dirait qu’on bat des cartes de miroir dans l’ombre
toujours
Ah voilà le retomber d’ailes inclus déjà dans le lâcher D’emblée la voûte dans toute son horreur Le mot polie rouillée et poule mouillée Qui ronge le dessin de l’orgue de Barbarie Il n’est pas trop tôt qu’on commence à se garer À comprendre que le phénix
Est fait d’éphémères
Une des idées mendiantes qui m’inspirent le plus de
compassion
C’est qu’on croie pouvoir frapper de grief l’anachronisme Comme si sous le rapport causal à merci interchangeable Et à plus forte raison dans la quête de la liberté À rebours de l’opinion admise on n’était pas autorisé à tenir
la mémoire
Et tout ce qui se dépose de lourd avec elle Pour les sous-produits de l’imagination Comme si j’étais fondé le moins du monde À me croire moi d’une manière stable Alors qu’il suffit d’une goutte d’oubli ce n’est pas rare
– 299 –
Pour qu’à l’instant où je me considère je vienne d’être tout
autre et d’une autre goutte Pour que je me succède sous un aspect hors de conjecture Comme si même le risque avec son imposant appareil de
tentations et de syncopes
En dernière analyse n’était sujet à caution
une pelle
La cassure de la brique creuse sourit à la chaux vive L’air mêle les haleines des bouches les plus désirables La première fois qu’elles se sont abandonnées Et le mouvement de l’ouvrier est jeune c’est à croire Que le ressort du soleil n’a jamais servi Pleine de velléités d’essors tendue de frissons Une haie traverse la chambre d’amour À l’heure où les griffons quittent les échafaudages Montre montre encore
Conjuguant leurs tourbillons
Volcans et rapides
De la taille d’une ville à celle d’un ongle Disposent de l’homme font jouer à plein ses jointures Dans la fusion mondiale des entreprises industrielles Et plus singulièrement obtiennent de lui Qu’il réprime jusqu’au cillement Au microscope
Dans une tension héritée de l’affût primitif Lorsqu’il lui est donné en partage Non plus seulement de les subir mais de les déceler tout au
fond de la vie
Et le manœuvre
– 300 –
N’est pas moins grand que le savant aux yeux du poète L’énergie il ne s’agissait que de l’amener à l’état pur Pour tout rendre limpide
Pour mettre aux pas humains des franges de sel Il suffisait que le peuple se conçût en tant que tout et le
devînt
Pour qu’il s’élève au sens de la dépendance universelle dans
l’harmonie
Et que la variation par toute la terre des couleurs de peau et
des traits
L’avertisse que le secret de son pouvoir Est dans le libre appel au génie autochtone de chacune des
races
En se tournant d’abord vers la race noire la race rouge Parce qu’elles ont été longtemps les plus offensées Pour que l’homme et la femme du plus près les yeux dans les
yeux
Elle n’accepte le joug lui ne lise sa perte Chantier qui tremble chantier qui bat de lumière première L’énigme est de ne pas savoir si l’on abat si l’on bâtit
au vent
Jersey Guernesey par temps sombre et illustre Restituent au flot deux coupes débordant de mélodie L’une dont le nom est sur toutes les lèvres L’autre qui n’a été en rien profanée Et celle-ci découvre un coin de tableau anodin familial Sous la lampe un adolescent fait la lecture à une dame âgée Mais quelle ferveur de part et d’autre quels transports en lui Pour peu qu’elle ait été l’amie de Fabre d’Olivet
– 301 –
Et qu’il soit appelé à se parer du nom de Saint-Yves
d’Alveydre
Et le poulpe dans son repaire cristallin Le cède en volutes et en tintements À 3 l’alphabet hébreu je sais ce qu’étaient les directions
poétiques d’hier
Elles ne valent plus pour aujourd’hui Les chansonnettes vont mourir de leur belle mort Je vous engage à vous couvrir avant de sortir Il vaudra mieux ne plus se contenter du brouet Mijoté en mesure dans les chambres clignotantes Pendant que la justice est rendue par trois quartiers de bœuf Une fois pour toutes la poésie doit resurgir des ruines Dans les atours et la gloire d’Esclarmonde Et revendiquer bien haut la part d’Esclarmonde Car il ne peut y avoir de paix pour l’âme d’Esclarmonde Dans nos cœurs et meurent les mots qui ne sont de bons
rivets au sabot du cheval d’Esclarmonde Devant le précipice où l’edelweiss garde le souffle
d’Esclarmonde
La vision nocturne a été quelque chose il s’agit Maintenant de l’étendre du physique au moral Où son empire sera sans limites
Les images m’ont plu c’était l’art À tort décrié de brûler la chandelle par les deux bouts
3 Tant de vraie grandeur oui en dépit de ce que peut avoir d’indisposant
Un côté du personnage extérieur du marquis
Cette réserve aussi bien vaut pour le montreur de poulpe fâ-cheux attirail
Son rocher ses tables tournantes il se sentit saisir par le pied
Mais je passe outre plus que jamais assez du goût
– 302 –
Mais tout est bien plus de mèche les complicités sont
autrement dramatiques et savantes Comme on verra je viens de voir un masque esquimau C’est une tête de renne grise sous la neige De conception réaliste à cela près qu’entre l’oreille et l’œil
droits s’embusque le chasseur minuscule et rose tel qu’il
est censé apparaître à la bête dans le lointain
Mais emmanchée de cèdre et d’un métal sans alliage La lame merveilleuse
Découpée ondée sur un dos égyptien Dans le reflet du quatorzième siècle de notre ère L’exprimera seule
Par une des figures animées du tarot des jours à venir La main dans l’a cte de prendre en même temps que de
lâcher
Plus preste qu’au jeu de la mourre Et de l’amour
dans les sables
Il passe des tribus de nomades qui ne lèvent pas la tête Parmi lesquels je suis par rapport à tout ce que j’ai connu Ils sont masqués comme des praticiens qui opèrent Les anciens changeurs avec leurs femmes si particulières Quant à l’expression du regard j’ai vu plusieurs d’entre elles Avec trois siècles de retard errer aux abords de la Cité Ou bien ce sont les lumières de la Seine Les changeurs au moment d’écailler la dorade S’arrêtent parce que j’ai à changer beaucoup plus qu’eux
– 303 –
Et les morts sont les œufs qui reviennent prendre l’empreinte
du nid
Je ne suis pas comme tant de vivants qui prennent les
devants pour revenir
Je suis celui qui va
On m’épargnera la croix sur ma tombe Et l’on me tournera vers l’étoile polaire Mais tout testament suppose une impardonnable concession Comme si dans le chaton de la bague qui me lie à la terre Ne résidait suprême la goutte de poison oriental Qui m’assure de la dissolution complète avec moi De cette terre telle que je l’ai pensée une échappée plus
radicale
Sinon plus orgueilleuse que celle à quoi nous convie le divin
Sade
Déléguant au gland à partir de lui héraldique Le soin de dissimuler le lieu de son dernier séjour Comme je me flatte dit-il
Que ma mémoire s’effacera de l’esprit des hommes Pile ou face face la pièce nue libre de toute effigie de tout
millésime
Pile
La pente insensible et pourtant irrésistible vers le mieux Il ne me reste plus qu’à tracer sur le sol la grande figure
quadrilatère
Au centre gauche l’ovale noir Parcouru de filaments incandescents tels qu’ils apparaissent
avant que la lampe ne s’éteigne Quand on vient de couper le courant du secteur L’homme et ses problèmes Inscrit dans le contour ornemental d’une fleur de tabac Puis tour à tour
– 304 –
Regardant chacun des côtés et disposées symétriquement
par rapport aux axes
Les quatre têtes rondes d’être quatre fois bandées Le pansement du front le loup noir le bâillon bleu la
mentonnière jaune
Les fentes des yeux et de la bouche sont noires En bas le passé il porte des cornes noires de taureau du bout
desquelles plongent des plumes de corbeau Du sommet et de la base partent les fils lilas noisette de
certains yeux
À gauche le présent il porte des cornes blanches de taureau
d’où retombent des plumes d’oie sauvage Il s’avive par places de mica comme la vie au parfum de ton
nom qui est une mantille mais celle même dans
l’immense vibration qui exalte l’homme-soleil et je
baisse les yeux fasciné par cette partie déclive de ta
lèvre où continuent à poindre les rois mages En haut l’avenir il porte des cornes jaunes de taureau
dardant des plumes de flamant
Il est surmonté d’un éclair de paille pour la transformation
du monde
À droite l’éternel il porte des cornes bleues de taureau à la
pointe desquelles bouclent des plumes de manucode Un arc de brume glisse tangentiellement aux bords sud ouest
et nord et s’ouvre sur deux éventails de martin-pêcheur
cet arc enveloppe les trois premières têtes et laisse libre
la quatrième gardée sur champ de pollen par une peau
de condylure tendue au moyen d’épines de rosier C’est par là qu’on entre
On entre on sort
On entre
on ne sort pas
– 305 –
du rêve
Mais la lumière revient
Le plaisir de fumer
L’araignée-fée de la cendre à points bleus et rouges N’est jamais contente de ses maisons de Mozart La blessure guérit tout s’ingénie à se faire reconnaître je
parle et sous ton visage tourne le cône d’ombre qui du
fond des mers a appelé les perles
Les paupières les lèvres hument le jour L’arène se vide
Un des oiseaux en s’envolant N’a eu garde d’oublier la paille et le fil À peine si un essaim a trouvé bon de patiner La flèche part
Une étoile rien qu’une étoile perdue dans la fourrure de la
nuit
New York, octobre 1943.
– 306 –
DES ÉPINGLES TREMBLANTES
LE BRISE-LAMES
Dans la lumière noyée qui baigne la savane, la statue bleutée de Joséphine de Beauharnais, perdue entre les hauts fûts de cocotiers, place la ville sous un signe féminin et tendre. Les seins jaillissent de la robe de merveilleuse à très haute taille et c'est le parler du Directoire qui s'attarde à rou-ler quelques pierres africaines pour composer le philtre de non-défense voluptueuse du balbutiement créole. C'est le Pa-lais-Royal enseveli sous les ruines du vieux Fort-Royal (pro-noncez Fô-yal), le bruit des grandes batailles du monde – Marengo, Austerlitz contées galamment en trois lignes – ne pas ennuyer les dames – expire à ces genoux charmants en-trouverts sous les riantes tuiles de la Pagerie.
L’INSCRIPTION BI-AILÉE
Le long des rues bruissantes, les belles enseignes poly-chromes déteintes épuisent toutes les variétés de caractères romantiques. L’une d'elles un moment me tient sous le charme pervers des tableaux de l'époque négativiste de René Magritte. Mais ce que je contemple de loin est d'un Magritte extrêmement nuancé – avec la réalité en voie de rupture ou de conciliation? Qu’on se représente, de la taille d'un aigle, un papillon bleu ciel sur lequel se lit en lettres blanches le
– 307 – mot PIGEON. Au demeurant, un naturaliste de ce nom, sim-plement...
FERRETS DE LA REINE NOIRE
À l’autre extrémité de l’archet, le marché aux poissons déroule ses fastes aux lueurs sidérales du diodon, du coffre et de toute la gamme, du jaune soufre au violet évêque par les plus hardies zébrures, les plus savants mouchetages, les plus capricieux glaçages, de vrais poissons-paradis ardents comme des gemmes. Ce qui confère à cette pauvre lucarne en plein ciel son trouble caractère, c’est aussi que viennent mourir à elle quelques étincelles du luxe et du feu des grandes profondeurs. Sous l’étal miroitant à l’infini, dans l’ombre s’amoncellent, gorgées de roses rouges et roses, les conques vides de lambis dans lesquelles fut sonnée la révolte noire très sanglante de 1848.
LA PROVIDENCE TOURNE
Ailleurs, à l’échelle des saveurs, les étranges fruits éveil-lent toutes les surprises – auxquelles se mêlent savamment quelques déceptions – de l’inéprouvé. Sous sa robe oblongue hérissée, le corossol, mi-lampion mi-feuillage, livre sa chair de sorbet neigeux ; près d’un puits le caïmite fait glisser au centre d’un automne fondant sa chaîne de pépins noirs ; sans oublier cette figue de fard violine dans laquelle il est défendu de mordre : entre le palais et la langue toutes sortes de petits diables-couvreurs tisseraient aussitôt des fils de glu et ten-
– 308 – draient les ardoises de la pire astringence. Et ces rois du ver-ger tropical, que Giorgio de Chirico s’est plu à immobiliser en pleine puissance auprès de la tête de Jupiter.
POUR MADAME SUZANNE CÉSAIRE
Puis les cloches de l’école essaiment aux quatre coins les petites Chabines rieuses, souvent plus claires de cheveux que de teint. On cherche, parmi les essences natives, de quel bois se chauffent ces belles chairs d’ombre prismée : ca-caoyer, caféier, vanille dont les feuillages imprimés parent d’un mystère persistant le papier des sacs de café dans le-quel va se blottir le désir inconnu de l’enfance.
En vue de quel dosage ultime, de quel équilibre durable entre le jour et la nuit – comme on rêve de retenir la seconde exacte où, par temps très calme, le soleil en s’enfonçant dans la mer réalise le phénomène du « diamant vert » – cette re-cherche, au fond du creuset, de la beauté féminine ici bien plus souvent accomplie qu’ailleurs et qui ne m’est jamais ap-parue plus éclatante que dans un visage de cendre blanche et de braises ?
LA LANTERNE SOURDE
À Aimé Césaire, Georges Gratiant,
René Ménil .
Et les grandes orgues c’est la pluie comme elle tombe ici et se parfume : quelle gare pour l’arrivée en tous sens sur
– 309 – mille rails, pour la manœuvre sur autant de plaques tour-nantes de ses express de verre ! À toute heure elle charge de ses lances blanches et noires, des cuirasses volant en éclats de midi à ces armures anciennes faites des étoiles que je n’avais pas encore vues. Le grand jour de préparatifs qui peut précéder la nuit de Walpurgis au gouffre d’Absalon ! J’y suis ! Pour peu que la lumière se voile, toute l’eau du ciel pique aussitôt sa tente, d’où pendent les agrès de vertige et de l’eau encore s’égoutte à l’accorder des hauts instruments de cuivre vert. La pluie pose ses verres de lampe autour des bambous, aux bobèches de ces fleurs de vermeil agrippées aux branches par des suçoirs, autour desquelles il n’y a qu’une minute toutes les figures de la danse enseignées par deux papillons de sang. Alors tout se déploie au fond du bol à la façon des fleurs japonaises, puis une clairière s’entrouvre : l’héliotropisme y saute avec ses souliers à pou-laine et ses ongles vrillés. Il prend tous les cœurs, relève d’une aigrette la sensitive et pâme la fougère dont la bouche ardente est la roue du temps. Mon œil est une violette fer-mée au centre de l’ellipse, à la pointe du fouet.
PORTEUSE SANS FARDEAU
Comme un esprit qui reviendrait à intervalles réguliers tant leur maintien est le même et n’appartient qu’à elles et tant elles semblent portées par le même rythme, des jeunes filles de couleur passent souvent seules et chacune est la seule à qui Baudelaire semble avoir pensé tant l’idée qu’il en donne est irremplaçable :
– 310 –
Avec ses vêtements ondoyants et nacrés,
Même quand elle marche on croirait qu’elle danse…
De quelle nuit sans âge et sans poids cette messagère muette dont, au défi de toutes les cariatides, la cheville et le col lancent plutôt qu’elles ne soutiennent la construction to-témique qui dans l’invisible se confond – en vue de quel triomphe ? – avec le rêve d’un monument aux lois de l’imprégnation ?
LA CARTE DE L’ÎLE
La Jambette, Favorite, Trou-au-Chat, Pointe La Rose, Sémaphore de la Démarche, Pointe du Diable, Brin d’Amour, Passe du Sans-Souci, Piton Crève-Cœur, Île du Loup-Garou, Fénelon, Espérance, Anse Marine, Grand’-Rivière, Rivière Capot, Rivière Salée, Rivière Lézard, Rivière Blanche, Rivière La Mare, Rivière Madame, Les Abîmes, Ajoupa-Bouillon, Mont de la Plaine, Morne des Pétrifications, Morne d’Orange, Morne Mirail, Morne Rouge, Morne Folie, Morne Labelle, Morne Fumée.
ANCIENNEMENT RUE DE LA LIBERTÉ
Le grand industriel noir exhibe une serviette en peau
d’iguane blanche
Dans les plaidoiries de vents chargés de fleurs Le léger catafalque de la créole
Démesurément exhaussé d’autruches
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Fait eau de tous les reflets de la savane Pouvoir des pointes les lucioles m’ont traversé de part en
part
La nuit tropicale conjugue toutes les sonneries de l’entracte À jamais balancée de vases modem style et de parfums dans
le flot de lave
Je m’assure qu’une lampe de l’ancien Saint-Pierre fonctionne
encore
La vie intermittente est le crépitement d’un colibri vert Et prête-moi ton murmure marché marin Du comptoir de Bien bon beau À Allons nous cacher mes amis En compliments de l’autre siècle Surtout races prétendues ennemies décriées À ma faim épandez l’arbre aux mille greffes De la souche de celui qui parle seul Que j’ai tenu dès longtemps à réhabiliter en moi-même Ici les fontaines Wallace étourdies de lianes prennent un
aspect mythologique
Pour la beauté rien qu’à sa marche la reine passe sur l’autre
bord
Sa gorge du crépuscule clair des roses du Sénégal Sa main toute jeune joue le long des grilles du palais.
Fort-de-France, mai 1941.
– 312 –
XÉNOPHILES
(extraits)
(1948)
LA MOINDRE RANÇON
Au pays d’Élisa.
Toi qui ronges la plus odorante feuille de l’atlas
Chili
Chenille du papillon-lune4
Toi dont toute la structure épouse La tendre cicatrice de rupture de la lune avec la terre5
Chili des neiges
Comme le drap qu’une belle rejette en se levant
4 C’est un grand papillon vert amande finissant en clé de sol qui passe vers minuit. Je ne le connaissais pas avant de me rendre en Amérique. Il me visita peu après dans une maison située en plein bois. Sa venue et son insistance me parurent augurales.
5 « Los geólogos han descurbierto un hecho adicional que presta una fuerte base a la hipótesis de que la cuenca del Pacífico es realmente el « agujero » dejado en la superficie de la Tierra por la separación de su satélite » (George Gamow, Biografia de la Tierra).
– 313 –
Dans un éclair le temps de découvrir De toute éternité ce qui me prédestine à toi
Chili
De la lune en septième maison dans mon thème astral
Je vois la Vénus du Sud
Naissant non plus de l’écume de la mer Mais d’un flot d’azurite à Chuquicamata
Chili
Des boucles d’oreilles araucanes en puits de lune
Toi qui prêtes aux femmes les plus beaux yeux de brume Touchés d’une plume de condor
Chili
Du regard des Andes on ne saurait mieux dire
Accorde l’orgue de mon cœur aux stridences des hauts
voiliers de stalactites
Vers le cap Horn
Chili
Debout sur un miroir
Et rends-moi ce qu’elle est seule à tenir Le brin de mimosa encore frémissant dans l’ambre
Chili de catéadores
Terre de mes amours
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KORWAR
Tu tiens comme pas un
Tu as été pris comme tu sortais de la vie Pour y rentrer
Je ne sais pas si c’est dans un sens ou dans l’autre que tu
ébranles la grille du parc
Tu as relevé contre ton cœur l’herbe serpentine Et à jamais bouclé les paradisiers du ciel rauque Ton regard est extra-lucide
Tu es assis
Et nous aussi nous sommes assis
Le crâne encore pour quelques jours Dans la cuvette de nos traits
Tous nos actes sont devant nous
À bout de bras
Dans la vrille de la vigne de nos petits Tu nous la bailles belle sur l’existentialisme Tu n’es pas piqué des vers
ULI
Pour sûr tu es un grand dieu
Je t’ai vu de mes yeux comme nul autre Tu es encore couvert de terre et de sang tu viens de créer Tu es un vieux paysan qui ne sait rien Pour te remettre tu as mangé comme un cochon Tu es couvert de taches d’homme On voit que tu t’en es fourré jusqu’aux oreilles Tu n’entends plus
– 315 –
Tu nous reluques d’un fond de coquillage Ta création te dit haut les mains et tu menaces encore Tu fais peur tu émerveilles
DUKDUK
Le sang ne fait qu’un tour
Quand le dukduk se déploie sur la péninsule de la Gazelle Et que la jungle s’entrouvre sur cent soleils levants Qui s’éparpillent en flamants À toutes vapeurs de l’ordalie Comme une locomotive de femmes nues Au sortir d’un tunnel de sanglots Là-haut cône