Poésie

André Breton · Chapitre 48 sur 48 · partie 2/7

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Poésie

Au Regard des Divinités ................................................. 76

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

Les astres font le tour de la tête de Lise Avec la lenteur des panthères qu’elle aime Et qui l’aiment et qui font si belle la robe du ciel Comment mais comment croire au retour des lueurs Qui caractérisent la cinquième saison Celle qui arrive tous les cent ans

Les pommes d’or luisent sur les arbres noirs Du jardin mais elle fait semblant de ne pas les voir Pour éviter qu’on lui demande pardon de sa tristesse Qui est un éventail invisible ou tout au moins follement

transparent

Lise la neige tombe sur votre miroir Lise habillée de cristaux de neige

De neige comme votre nom fermé sur des étamines de sang

 

– 122 –

*

 

Lise les poèmes se font et se défont comme des passes Mystérieuses devant vos yeux mais ce ne sont jamais

que les mains de celui qui veut vous endormir ou vous éveiller qui rêvent

La baraque foraine où se combinent les jeux si peu

variés et pourtant innombrables

De l’amour et de la mort

N’a jamais été si pauvre d’accessoires On essaie bien encore un peu de vous éblouir

au moyen de cette pièce d’artifice qu’on appelle je crois soleil

Mais l’illusion est insuffisante et vous qui ne cherchez que

l’illusion

L’illusion d’un mal inguérissable dans les contrées de

l’absence

Derrière les manèges de fleurs géantes

là où l’avenir se trompe de zone

Et maintient debout sur son cheval emballé Une femme qui n’ est plus Lise et qui lui ressemble

étrangement

Les aventuriers du val qui la regardent passer

ne peuvent supporter l’éclat de ses yeux trop ouverts On raconte qu’au temps de sa vie un seul battement de

ses cils entraînait ce déplacement brusque et oblique des insectes noirs dont les longues pattes se détendent à la surface des ruisseaux

Moi qui entends cela du fond de mon tombeau Je me garde d’y contredire Et mon cœur à travers quoi son cœur a passé Ou passera qu’elle le veuille ou non

– 123 –

répond encore très loin dans les heures impossibles De cet écho qui n’existe que dans les grottes Les soirs d’arc-en-ciel

Mais les nuits je jure que les nuits sont de trop Nuits où se font et se défont les poèmes Nuits où il peut lui paraître trop doux

de lâcher la proie pour l’ombre

Nuits que je serre secrètement sur mon

cœur avec l’image des arbres creux où se repaît l’adorable cruauté

Nuits merveilleuses des pierres qu’on ne soulève pas et de

Lise

Nuit des nuits que j’appelle sans Lise

 

[C’EST TOI CE N’EST PAS NOUS…]

 

C’est toi ce n’est pas nous c’est le feu qui ne craint pas le

vent

Celui qui court plus vite que le vent dans les campagnes Une jeune fille secoue en dormant ses cheveux noirs Et nous regarde passer

Et te regarde passer c’est toi ce n’est pas nous Le génie des puits incline sur ton passage son magique

cerceau bleu

Ce n’est plus toi est-ce toi ce n’est pas nous Il y a des portes à tous les précipices Même à ceux dans lesquels on tombe et il y a aussi des

oiseaux tout le long de la chute

Des oiseaux qui ne vivent que là

Et dont les ailes forment un X autrement brillant que tous les

autres

– 124 –

Où vas-tu c’est l’adresse qui te guide je vois ses jambes nues

et fines

Il n’y a pas de précipices pour toi Pas de serments éphémères qui glissent sur l’eau

resplendissante

C’est toi cette lumière tournante au cou des arbres Cette lumière qui n’échappe à personne et qui fait le tour de

la meule qu’on ne voit pas Voici la mer voici les races et les rosaces que tu aimes Les cuirasses éternelles des neiges de la mer Les coupés mouillés fouettés par les algues rouges des

longues avenues

Voici les uniformes aux belles aiguillettes Est-ce là veux-tu voir la croix qui ne se lève pas sur la mer Veux-tu des bois de glaces sillonnés d’éclairs noirs Qui se cachent derrière les aurores du nord Te rends-tu au sacre intime des reines sans sujets Ou bien procèdes-tu de la sereine pâleur des choses

mortelles

Comme moi qui t’interroge et qui cherche tes bras comme la

flamme à travers la grille

Quelle grille celle du temps

Quel temps celui des larmes

Où sont les formes des feuillages des voiles des immenses

papillons dont tremble le vent

Où va le feu qui ne craint pas le vent

 

[LUMIÈRE AI-JE DIT…]

 

Lumière ai-je dit vrai l’ombre est trop vraisemblable Elle a même n’est-ce pas les yeux bleus

– 125 –

Et les chemins tous mènent à la Rome ancienne Les paroles s’en vont aussi quand je reste ai-je dit vrai À ma place il y a des hommes qui vont à la chasse Et qui regardent derrière eux comme si les oiseaux qu’ils ont

déjà tués les attendaient

La mousse qui roule comme elle est jalouse de la poussière

des pierres

Il paraît que les enfants croient naître des miroirs Et que c’est plus tard seulement qu’ils ont l’illusion contraire Il n’y a pas d’image dans la glace ni ailleurs Il n’y a que des longueurs selon le vocabulaire hippique C’est pourquoi les obstacles sont parfois mortels Mais que dire du cavalier qui mettrait cent ans à sortir du

nombre

Là où le pied de son cheval a passé l’ombre de ce pied fait

que l’herbe repousse

Comme si cette ombre seule était vraie Mais le sourire n’a pas de patrie

 

[JE NE SAIS PAS MAIS JE SAIS…]

 

Je ne sais pas mais je SAIS

Voilà ma saison qui anticipe sur l’automne dans les pays où

il ne fait jamais nuit

Où les jours ne diminuent pas de la respiration d’un oiseau

qui vole

S’il vole c’est que je SAIS

Je sais qu’il ne se posera jamais L’hirondelle a la forme de mes mains C’est pourquoi elle rase le sol quand il va pleuvoir Mais il fait beau si beau que ce n’est plus ici ni ailleurs

– 126 –

C’est plus tard dans une clairière Dans une clairière tout au fond d’une mine Où plonge un ascenseur empli de pierres Qui sait

Chute du ballon

Savoir est très court et ceci de par tous les alphabets du

monde

On dit savoir comme on dit Je t’aime Mais les lèvres n’ont pas toujours pour elles le rayon de

soleil qui fait que dans certains pays il ne fait jamais nuit Les lèvres ne sont pas toujours ces échelles de soie Les lèvres ne s’entrouvrent pas toujours sur ce qu’on SAIT Quand on croit à la divination à son long cortège d’astres et

de corolles

Corolles ai-je prononcé le mot Corolles Corolles je SAIS Dans cette corolle il y a un haut-le-corps.

 

[MES PAS DANS LES TIENS…]

 

Mes pas dans les tiens l’ombre dans les feuilles Une pensée au creux du chemin

Mes doigts sur la clé la rivière pâle Et tout ce qui rappelle le temps

Ah l’aiguille du chemin de fer sous l’averse Pendant que le faon rit dans la clairière Un jour d’été si long qu’il fait tout le tour Je te vois dans l’ombre mes pas dans les tiens Tu es folle et presque aussi belle que l’approche de la vie

 

*

– 127 –

Parle-moi de cette reine c’était si tremblant Que l’horloge paraissait mouillée Les balbutiements des herbes tout près de l’eau C’était sa couronne et tu descendais de voiture Près du palais qui ressemblait à des agrès pour Madame des

Ricochets

 

*

 

L’aigle a pris deux moutons dans ses serres Le mouton noir ferme les yeux

Pauvre gouffre il y a une étoile qui s’accroche à son reflet Et l’aigle laisse tomber les boîtes qui contenaient les bagues Les anneaux sonnent les pierres saignent Et dans le glacier violet se confondent les lacs pleins

d’ombre

Au bas de la cataracte le Riesling jongle avec son poignard On vient dans l’auberge ce n’est pas trop tôt L’agonie est portée dans un carrosse à quatre cheminées Combien de temps verrons-nous le passé

 

*

 

Va je te rejoins

Va dans les bois

Rentre dans l’eau

Couche-toi dans les iris du mur nu qui n’a pas de plumes

 

– 128 –

[DU TEMPS QUE LES CHOSES PARLAIENT…]

 

Du temps que les choses parlaient Chose Oui je suis là

Moins qu’être chose après nous paille os métal en fusion Osier

D’où êtes-vous venue disait au commencement de l’ombrelle La bague qui ne devait jamais être ronde Et la bague à son tour interrogée

L’apparence fuyait toujours Tout ce qui s’attendait à prendre le dessus Le dessus sur la pierre comme fait la mousse noire Quand le soir succède au matin des paupières fermées Et que les lanternes poissonneuses poussent devant elles les

bancs de jardin orangés et branlants Il y avait des châteaux d’eau aux fenêtres de feu Et à ces fenêtres des filets s’envolaient pour capter les

oiseaux de l’air de la terre Et la vivacité éternelle montait sur les trapèzes polis Des cirques neigeux comme des conques ruisselantes de

notes

Qu’une oreille abritée du vent n’entendra pas Le verre dormait encore comme un peu de sable plaqué

contre un mur

Avec finesse

Et le tremblement des feuilles n’avait encore gagné aucune

cage prête à s’emplir de ces rumeurs disciplinaires et

vagues que l’on compare à des glissements d’alouettes

sur des cerceaux enfilés les uns dans les autres en

spirale

Le mica l’amiante le gypse plantaient dans le sable leurs

petits drapeaux sanglants

– 129 –

Et les masques éternels modelés dans le marbre aux veines

éclatantes

Défilaient comme sur une ligne de frondaison passe l’armée

en déroute des peuples dont les noms seront à peine

retenus

La chaise curule lente comme un corbillard de perles Les boucliers d’azur les étoiles de givre Toute la patience des inventeurs courbés sur leurs appareils

hors d’usage

Toute l’ambition des prophètes avec leurs chapeaux en

éteignoirs

Toute la nostalgie des conquérants qui montent vers le soleil

comme une vrille d’or Nuançaient la durée aux copeaux de cuivre électriques et

chargés

 

[FAIS QUE LE JOUR…]

 

Fais que le jour n’entre pas encore Qui est là ?

Avec ses cages pleines de roues rouges Qu’il finisse de poser dehors ses aigrettes Une rosace d’herbe de la couleur du ciel sur lequel tu

marches

Entre les pavés

Je vois des roulottes silencieuses pareilles à un accordéon

sur une table

Je vois les fleurs d’eau rangées suivant leur espèce le long

d’une berge que tu suis Je vois la nuit comme font les oiseaux aux grands yeux

carrés

– 130 –

Qui ont avec les lucioles des rapports de miroirs La nuit ne frappe pas à la porte de verre elle passe son temps

dans l’armoire

Parmi le linge bleu et vert elle chante elle fait des zigzags

dans la maison

Au nom de la forêt et de la mer

Laquelle est la plus sombre laquelle oses-tu le plus souvent

nommer

De tes lèvres qui me font voir la forêt et la mer L’une dans l’autre quand le vent disperse les grands papiers

écrits

Et que l’herbe monte dans les lampes qui baissent On a jeté depuis peu dans la campagne de grandes

constructions en fer

Qui sont belles et hautes et pareilles à mon amour Des armures qui ne conviennent qu’à l’amour et à l’air On n’en connaît pas toujours l’utilité Les génies qui veillent sur tes mains pour qu’ell es ne

s’allument pas sans cesse Je vois dans le rayon d’un phare des navires blancs qui sont

les uns sur les autres en détresse

Les génies qui veillent sur tes mains sur tes yeux pour qu’ils

soient de la nature des soies qui tournent Dans les moulins d’oiseaux Et aussi des gracieux quadrilatères de quartz sous la pioche

usée des hommes battus par les sentiments Font le tour du monde pendant que tu dors En croyant que le temps part comme une flèche Au devant au devant de tout ce qui t’est compté De merveilleux dans l’apparence comme le gyroscope au

bord d’un verre

Ou encore comme l’écran blanc dont la patience est faite de

tant de hâte, de désir, de drames et de poursuites

– 131 –

Alors que tu es caressée de la palme de larmes Et du loisir éternel qui fait la joie

Presque aussi malheureuse qu’heureuse Comme ces papillons qui ressemblent trop à des feuilles des

soldats qui courent sur des glaciers Je vois des portraits immenses

À cause d’une tresse de cheveux dix fois trop longue Je vois la glace se rompre sous les soldats Tout est silencieux comme au plus beau temps de l’arche L’imagination est un parterre de lances brisées Dans l’imagination je ne découvre que la grâce du cœur Je vois dans leur bure immémoriale les Templiers Ils sont épars et loin dans mon rêve Ce que j’adore ce que rien ne saurait me faire brûler Suzanne toi la forme même du feu

 

– 132 –

LE REVOLVER À CHEVEUX BLANCS

(1932)

 

(poésies)2

 

À Paul Éluard.

 

POSES FATALES

 

Le monde qui écrit 365 en ca-Les petites filles s’habillent ractères arabes a appris à le traîtreusement aux lucarnes multiplier par un nombre de mais plus d’une disparaîtra deux chiffres au coin d’un bois dans sa

robe écossaise : c’est bien ain-si.

Entre les multiples splen-

deurs de la colère, je regarde une

porte claquer comme le corset

d’une fleur ou la gomme des éco-liers.

 

2 Non publiés dans le Mont de piété, et Clair de terre. (ELG.)

– 133 –

L’OPÉRATEUR, POUR PHOTOGRAPHIER CERTAINES PLANTES, EST OBLIGÉ DE TENIR UN ÉVENTAIL ET DOIT FAIRE SEMBLANT DE DANSER.

Va-t-on retrou- C’est à mourir

ver l’usage des de rire quand la larmes, des plus pe- jeunesse reproche à

tites jumelles de la jeunesse une

théâtre ? faute commise ou

non.

J’ai sur le bras, du côté interne, une marque sinistre, un M bleu qui me menace.

Tout remonte à la plus haute antiquité : les graffitti qui enchantent les petits garçons ne sont jamais que des cœurs et des triangles entourés de feu.

Rien ne laisse à désirer dans cette crèche blanchie à la chaux où se promène l’hermine des sacres les plus lointains de commun accord avec la loutre au mimosa, la gentille épouse du soin maternel.

 

– 134 –

CONFORT MODERNE

 

– 135 –

– 136 –

 

LA MORT ROSE

 

 

Les pieuvres ailées guideront une dernière fois la barque

dont les voiles sont faites de ce seul jour heure par heure C’est la veillée unique après quoi tu sentiras monter dans tes

cheveux le soleil blanc et noir

Des cachots suintera une liqueur plus forte que la mort Quand on la contemple du haut d’un précipice Les comètes s’appuieront tendrement aux forêts avant de les

foudroyer

Et tout passera dans l’amour indivisible Si jamais le motif des fleuves disparaît Avant qu’il fasse complètement nuit tu observeras La grande pause de l’argent Sur un pêcher en fleurs apparaîtront les mains Qui écrivirent ces vers et qui seront des fuseaux d’argent Elles aussi et aussi des hirondelles d’argent sur le métier de

la pluie

– 137 –

Tu verras l’horizon s’entrouvrir et c’en sera fini tout à coup

du baiser de l’espace

Mais la peur n’existera déjà plus et les carreaux du ciel et de

la mer

Voleront au vent plus fort que nous Que ferai-je du tremblement de ta voix Souris valseuse autour du seul lustre qui ne tombera pas Treuil du temps

Je monterai les cœurs des hommes Pour une suprême lapidation

Ma faim tournoiera comme un diamant trop taillé Elle nattera les cheveux de son enfant le feu Silence et vie

Mais les noms des amants seront oubliés Comme l’adonide goutte de sang Dans la lumière folle

Demain tu mentiras à ta propre jeunesse À ta grande jeunesse luciole

Les échos mouleront seuls tous ces lieux qui furent Et dans l’infinie végétation transparente Tu te promèneras avec la vitesse

Qui commande aux bêtes des bois Mon épave peut-être tu t’y égratigneras Sans la voir comme on se jette sur une arme flottante C’est que j’appartiendrai au vide semblable aux marches D’un escalier dont le mouvement s’appelle bien en peine À toi les parfums dès lors les parfums défendus L’angélique

Sous la mousse creuse et sous tes pas qui n’en sont pas Mes rêves seront formels et vains comme le bruit de

paupières de l’eau dans l’ombre Je m’introduirai dans les tiens pour y sonder la profondeur

de tes larmes

– 138 –

Mes appels te laisseront doucement incertaine Et dans le train fait de tortues de glace Tu n’auras pas à tirer le signal d’alarme Tu arriveras seule sur cette plage perdue Où une étoile descendra sur tes bagages de sable

 

CAMP VOLANT

 

Le Jugement dernier avait été suivi d’un premier classement Puis d’un second auquel prenaient part les vents et les

marées

Les vaux et les monts

Et ceux qui avaient vécu par monts et par vaux Contre vents et marées

Formaient en avant de la troupe un arbre à demi déraciné Qui prenait le ciel comme un bateau qui sombre Il était environ quatre heures de l’après-midi L’appareil du temps continuait à fonctionner tant bien que

mal

Il inquiétait fort les plongeuses

Ces femmes mortes d’amour Qui hantent la piscine du ciel

Elles portent les maillots de l’ombre de l’herbe de l’astre et

du jour d’été

Quatre heures il n’était encore que quatre heures Et j’étais condamné depuis longtemps J’étais condamné à gravir un escalier détruit Comment m’y prendre

Le bord du ciel était gardé par des chats-huants Sur la première marche un mendiant était assis à côté d’un

paon

– 139 –

La fièvre avait établi ses éventails mécaniques au-dessus de

tout ce que je pensais

Il ne m’arrivait que des bribes du discours de distribution Traitant victorieusement de l’Oubli Oubli j’arrive à peine

Oubli rappelez-moi au souvenir de l’Oubli Des enfants traînaient des ballons et des plumes Ils étaient reçus par un grand explorateur entouré de chiens

blancs

Par ici criait-on c’est derrière le champ de riz C’est sur l’esplanade des étoiles J’assistais aussi à une bagarre et le théâtre de cette bagarre

était une roseraie

Mais les fleurs étaient immenses

Comme l’offense

Le carrier surtout m’intriguait Ses lunettes étincelantes où l’avais-je déjà vu Comme les pierres filaient à l’approche de sa main Comme les heures avaient passé

Les corniches livraient passage à des éclats de givre Mais d’un givre qui durerait au soleil Les premiers s’en étaient allés et les derniers étaient ailés La musique grandissait

Sur les barricades et dans les haies Oiseaux-mouches oiseaux-fleurs

Les vierges seules étaient nues

Leur chair brillait comme devrait briller le diamant Leur repentir faisait peine à voir encore Dans leurs cheveux un croissant pâle et leur cœur

transparent était un croissant aussi Les juges dont le manteau était fait de toutes les hermines Ne parvenaient pas à détourner les yeux du Buste étrange

qui changeait toujours

– 140 –

Ce Buste avait été tout le monde et moi-même Il était maintenant un croisement de branches dans une forêt Sur l’une il y avait un nid

Mais dans le nid hélas il n’était à jamais que quatre heures J’ai déjà dit que j’étais condamné

Mais quoi il fut dix heures du matin Il fut à nouveau temps de ramasser les guides Les chevaux avaient faim

On vit passer une voiture sans frein pour les descentes On vit les oiseaux s’échapper par la portière Et l’on dit qu’une femme était endormie sur le marchepied Je suis celui qui ne sait qui vit ni qui meurt Celui qui brûle de ne pas savoir

Celui qui sait trop bien qu’il brûle et qu’il sait Abîmes rassemblement des lueurs que je n’ai pas Énormes perles

Abîmes sans détail qui seuls m’attirez On me passe les menottes quand je pense à vous Et pourtant je suis libre de me perdre en vous D’entretenir avec ce qui monte de vous le moins fructueux

des commerces

Le Jugement est un pont jeté mais il n’est pas si beau que

mon vertige

Cette théorie de jeunes filles aux gorges bleues Laissez-moi passer

Laissez-moi passer

 

– 141 –

NON-LIEU

 

Art des jours art des nuits

La balance des blessures qui s’appelle Pardonne Balance rouge et sensible au poids d’un vol d’oiseau Quand les écuyères au col de neige les mains vides Poussent leurs chars de vapeur sur les prés Cette balance sans cesse affolée je la vois Je vois l’ibis aux belles manières Qui revient de l’étang lacé dans mon cœur Les roues du rêve charment les splendides ornières Qui se lèvent très haut sur les coquilles de leurs robes Et l’étonnement bondit de-ci de-là sur la mer Partez ma chère aurore n’oubliez rien de ma vie Prenez ces roses qui grimpent au puits des miroirs Prenez les battements de tous les cils Prenez jusqu’aux fils qui soutiennent les pas des danseurs de

corde et des gouttes d’eau Art des jours art des nuits

Je suis à la fenêtre très loin dans une cité pleine d’épouvante Dehors des hommes à chapeau claque se suivent à intervalle

régulier

Pareils aux pluies que j’aimais Alors qu’il faisait si beau

« À la rage de Dieu » est le nom d’un cabaret où je suis entré

hier

Il est écrit sur la devanture blanche en lettres plus pâles Mais les femmes-marins qui glissent derrière les vitres Sont trop heureuses pour être peureuses Ici jamais de corps toujours l’assassinat sans preuves Jamais le ciel toujours le silence

Jamais la liberté que pour la liberté

– 142 –

SUR LA ROUTE QUI MONTE ET DESCEND

 

Dites-moi où s’arrêtera la flamme Existe-t-il un signalement des flammes Celle-ci corne à peine le papier

Elle se cache dans les fleurs et rien ne l’alimente Mais on voit dans les yeux et l’on ne sait pas non plus ce

qu’on voit dans les yeux Puisqu’ils vous voient

Une statue est agenouillée sur la mer mais Ce n’est plus la mer

Les phares se dressent maintenant dans la ville Ils barrent la route aux blocs merveilleux de glace et de chair Qui précipitaient dans l’arène leurs innombrables chars La poussière endort les femmes en habits de reines Et la flamme court toujours

C’est une fraise de dentelle au cou d’un jeune seigneur C’est l’imperceptible sonnerie d’une cloche de paille dans la

maison d’un poète ou de quelque autre vaurien C’est l’hémisphère boréal tout entier Avec ses lampes suspendues ses pendules qui se posent C’est ce qui monte du précipice à l’heure du rendez-vous Les cœurs sont les rames légères de cet océan perdu Lorsque les signaux tournent au bord des voies avec un bruit

sec

Qui ressemble à ce craquement spécial sous les pas des

prêtres

Il n’y a plus d’actrice en tournée dans les wagons blancs et

or

Qui la tête à la portière justement des pensées d’eau très

grandes couvrent les mares

 

– 143 –

Ne s’attende à ce que la flamme lui confère l’oubli définitif de

son rôle

Les étiquettes effacées des bouteilles vertes parlent encore

de châteaux

Mais ces châteaux sont déserts à l’exception d’une chevelure

vivante

Château-Ausone

Et cette chevelure qui ne s’attarde point à se défaire Flotte sur l’air méduse C’est la flamme Elle tourne maintenant autour d’une croix Méfiez-vous elle profanerait votre tombe Sous terre la méduse est encore chez elle Et la flamme aux ailes de colombe n’escorte que les

voyageurs en danger

Elle fausse compagnie aux amants dès qu’ils sont deux à être

seuls

Où va-t-elle je vois se briser les glaces de Venise aux

approches de Venise

Je vois s’ouvrir des fenêtres détachées de toute espèce de

mur sur un chantier

Là des ouvriers nus font le bronze plus clair Ce sont des tyrans trop doux pour que contre eux se

soulèvent les pierres

Ils ont des bracelets aux pieds qui sont faits de ces pierres Les parfums gravitent autour d’eux étoile de la myrrhe terre

du foin

Ils connaissent les pays pluvieux dévoilés par les perles Un collier de perles fait un moment paraître grise la flamme Mais aussitôt une couronne de flammes s’incorpore les

perles immortelles

À la naissance d’un bois qui doit sauver de la destruction les

seules essences des plantes

 

– 144 –

Prennent part un homme et tout en haut d’une rampe

d’escalier de fougère

Plusieurs femmes groupées sur les dernières marches Elles ouvrent et ferment les yeux comme les poupées L’homme que je ne suis plus cravache alors la dernière bête

blanche

Qui s’évanouit dans la brume du matin Sa volonté sera-t-elle faite

Dans le premier berceau de feuillage la flamme tombe

comme un hochet

Sous ses yeux on jette le filet des racines Un couvert d’argent sur une toile d’araignée Mais la flamme elle ne saurait reprendre haleine Malheur à une flamme qui reprendrait haleine Je pense à une flamme barbare

Comme celle qui passant dans ce restaurant de nuit brûle

aux doigts des femmes les éventails Comme celle qui marche à toute heure sur ma trace Et luit à la tombée des feuilles dans chaque feuille qui tombe Flamme d’eau guide-moi jusqu’à la mer de feu

 

LES ATTITUDES SPECTRALES

 

Je n’attache aucune importance à la vie Je n’épingle pas le moindre papillon de vie à l’importance Je n’importe pas à la vie

Mais les rameaux du sel les rameaux blancs Toutes les bulles d’ombre

Et les anémones de mer

Descendent et respirent à l’intérieur de ma pensée Ils viennent des pleurs que je ne verse pas

– 145 –

Des pas que je ne fais pas qui sont deux fois des pas Et dont le sable se souvient à la marée montante Les barreaux sont à l’intérieur de la cage Et les oiseaux viennent de très haut chanter devant ces

barreaux

Un passage souterrain unit tous les parfums Un jour une femme s’y engagea Cette femme devint si brillante que je ne pus la voir De ces yeux qui m’ont vu moi-même brûler J’avais déjà cet âge que j’ai Et je veillais sur moi sur ma pensée comme un gardien de

nuit dans une immense fabrique

Seul gardien

Le rond-point enchantait toujours les mêmes tramways Les figures de plâtre n’avaient rien perdu de leur expression Elles mordaient la figue du sourire Je connais une draperie dans une ville disparue S’il me plaisait de vous apparaître vêtu de cette draperie Vous croiriez à l’approche de votre fin Comme à la mienne

Enfin les fontaines comprendraient qu’il ne faut pas dire

Fontaine

On attire les loups avec les miroirs de neige Je possède une barque détachée de tous les climats Je suis entraîné par une banquise aux dents de flamme Je coupe et je fends le bois de cet arbre qui sera toujours

vert

Un musicien se prend dans les cordes de son instrument Le Pavillon Noir du temps d’aucune histoire d’enfance Aborde un vaisseau qui n’est encore que le fantôme du sien Il y a peut-être une garde à cette épée Mais dans cette garde il y a déjà un duel Au cours duquel les deux adversaires se désarment

– 146 –

Le mort est le moins offensé

L’avenir n’est jamais

Les rideaux qui n’ont jamais été levés Flottent aux fenêtres des maisons qu’on construira Les lits faits de tous les lys

Glissent sous les lampes de rosée

Un soir viendra

Les pépites de lumière s’immobilisent sous la mousse bleue Les mains qui font et défont les nœuds de l’amour et de l’air Gardent toute leur transparence pour ceux qui voient Ils voient les palmes sur les mains Les couronnes dans les yeux

Mais le brasier des couronnes et des palmes S’allume ne fait à peine que s’allumer au plus profond de la

forêt

Là où les cerfs mirent en penchant la tête les années On n’entend encore qu’un faible battement D’où procèdent mille bruits plus légers ou plus sourds Et ce battement se perpétue

Il y a des robes qui vibrent

Et leur vibration est à l’unisson de ce battement Mais quand je veux voir le visage de celles qui les portent Un grand brouillard se lève de terre Au bas des clochers derrière les plus élégants réservoirs de

vie et de richesse

Dans les gorges qui s’obscurcissent entre deux montagnes Sur la mer à l’heure où le soleil fraîchit Les êtres qui me font signe sont séparés par des étoiles Et pourtant la voiture lancée au grand galop Emporte jusqu’à ma dernière hésitation

 

– 147 –

Qui m’attend là-bas dans la ville où les statues de bronze et

de pierre ont changé de place avec les statues de cire Banians banians

 

CARTE D’ÉLECTEUR

 

J’aimerais n’avoir jamais commencé Et m’enquérir de la vie

Comme un roi jadis rendait la justice sous un chêne Le monde serait un crible

L’avoine folle du temps se courberait au loin Comme des cheveux dont je n’aurais pas à connaître le bruit Bien qu’ils soient pleins de petits morceaux de verre Le drapeau de l’invisibilité flotterait au-dessus des maisons

que j’ai habitées

Il flotterait sur ma vie comme sur une maison dont

l’extérieur seul est achevé Drapeau de toutes les couleurs et qui battrait si vite J’aurais l’air de quelqu’un qui ne se souvient pas D’être déjà descendu dans la mine Et je regarderais autour de moi sans rien voir Comme un chasseur adroit dans un pays de décombres J’attendrais aussi je vous attendrais Moi qui aurais fait à l’attente un tapis de mes regards N’ayant pas encore commencé Je goûterais le long des marais salants la paix inconnue des

métamorphoses

L’outre là où l’on voudrait voir passer la loutre Le sextant du sexe tant vanté

Adorable temps du futur toujours antérieur La vérité tomberait du ciel sous la forme d’un harfang

– 148 –

Aux yeux agrandis de toutes les rixes possibles Celles auxquelles j’ai pris part Celles auxquelles j’aurais pu prendre part J’interrogerais la vie comme mille sages insoupçonnables

sous des habits de mendiants

Dans les gorges du Thibet

Comme mille morts sous la verdure brisée de fleurs

 

ALLOTROPIE

 

La sonnerie électrique retentit de nouveau Qui entre

C’est moi remets-toi si tu veux que je te remette L’armoire est pleine de linge Il y a même des rayons de lune que je peux déplier Tu as changé

Voici la preuve que tu as changé

Les dons qu’on fait aux morts dans leur cercueil Les dons qu’on fait aux nouveau-nés dans leur berceau Sont presque les mêmes la flèche indique la direction d’où tu

viens

Où tu vas

Ton cœur est sur le chemin de cette flèche Tes yeux qui vont être à nouveau si clairs s’emplissent du

brouillard des choses

Tes mains le long d’une voie cherchent à tâtons l’aiguille

sombre pour parer à la catastrophe Tu vois les femmes que tu as aimées Sans qu’elles te voient tu les vois sans qu’elles te voient Comme tu les as aimées sans qu’elles te voient Les loups noirs passent à leur tour derrière toi

– 149 –

Qui es-tu

Ombre de malfaiteur sur les grands murs Ombre de signalisation qui va plus loin que le signal Je suis le principal coupable

En même temps que le principal innocent Ma tête roule de là-haut où jamais ne se porteront mes pas Quel maquillage

Nul ne me reconnaîtra

Plus tard entre les pierres de l’éboulement La fenêtre est grande ouverte

Sur cet éboulement magnifique

Penche-toi

Penche-toi pour changer encore

C’est bien toi qui te penches et qui changes Cette photographie que tu as oublié de faire vire Comme c’est toi

 

HÔTEL DES ÉTINCELLES

 

Le papillon philosophique

Se pose sur l’étoile rose

Et cela fait une fenêtre de l’enfer L’homme masqué est toujours debout devant la femme nue Dont les cheveux glissent comme au matin la lumière sur un

réverbère qu’on a oublié d’éteindre Les meubles savants entraînent la pièce qui jongle Avec ses rosaces

Ses rayons de soleil circulaires

Ses moulages de verre

À l’intérieur desquels bleuit un ciel au compas En souvenir de la poitrine inimitable

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Maintenant le nuage d’un jardin passe par-dessus la tête de

l’homme qui vient de s’asseoir Il coupe en deux la femme au buste de magie aux yeux de

Parme

C’est l’heure où l’ours boréal au grand air d’intelligence S’étire et compte un jour

De l’autre côté la pluie se cabre sur les boulevards d’une

grande ville

La pluie dans le brouillard avec des traînées de soleil sur des

fleurs rouges

La pluie et le diabolo des temps anciens Les jambes sous le nuage fruitier font le tour de la serre On n’aperçoit plus qu’une main très blanche le pouls est fi-

guré par deux minuscules ailes

Le balancier de l’absence oscille entre les quatre murs Fendant les têtes

D’où s’échappent des bandes de rois qui se font aussitôt la

guerre

Jusqu’à ce que l’éclipse orientale Turquoise au fond des tasses

Découvre le lit équilatéral aux draps couleur de ces fleurs

dites boules de neige

Les guéridons charmants les rideaux lacérés À portée d’un petit livre griffé de ces mots Pas de lendemain Dont l’auteur porte un nom bizarre Dans l’obscure signalisation terrestre

 

LE VERBE ÊTRE

 

Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le dé-sespoir n’a pas d’ailes, il ne se tient pas nécessairement à

– 151 – une table desservie sur une terrasse, le soir, au bord de la mer. C’est le désespoir et ce n’est pas le retour d’une quanti-té de petits faits comme des graines qui quittent à la nuit tombante un sillon pour un autre. Ce n’est pas la mousse sur une pierre ou le verre à boire. C’est un bateau criblé de neige, si vous voulez, comme les oiseaux qui tombent et leur sang n’a pas la moindre épaisseur. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Une forme très petite, délimitée par des bijoux de cheveux. C’est le désespoir. Un collier de perles pour lequel on ne saurait trouver de fermoir et dont l’existence ne tient pas même à un fil, voilà le désespoir. Le reste nous n’en parlons pas. Nous n’avons pas fini de déses-pérer si nous commençons. Moi je désespère de l’abat-jour vers quatre heures, je désespère de l’éventail vers minuit, je désespère de la cigarette des condamnés. Je connais le dé-sespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n’a pas de cœur, la main reste toujours au désespoir hors d’haleine, au désespoir dont les glaces ne nous disent jamais s’il est mort. Je vis de ce désespoir qui m’enchante. J’aime cette mouche bleue qui vole dans le ciel à l’heure où les étoiles chanton-nent. Je connais dans ses grandes lignes le désespoir aux longs étonnements grêles, le désespoir de la fierté, le déses-poir de la colère. Je me lève chaque jour comme tout le monde, et je détends les bras sur un papier à fleurs, je ne me souviens de rien et c’est toujours avec désespoir que je dé-couvre les beaux arbres déracinés de la nuit. L’air de la chambre est beau comme des baguettes de tambour. Il fait un temps de temps. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. C’est comme le vent du rideau qui me tend la perche. A-t-on idée d’un désespoir pareil ! Au feu ! Ah ils vont encore venir… Au secours ! Les voici qui tombent dans l’escalier… Et les annonces de journal, et les réclames lumineuses le long du canal. Tas de sable, va, espèce de tas de sable ! Dans

– 152 – ses grandes lignes le désespoir n’a pas d’importance. C’est une corvée d’arbres qui va encore faire une forêt, c’est une corvée d’étoiles qui va encore faire un jour de moins, c’est une corvée de jours de moins qui va encore faire ma vie.

 

LES ÉCRITS S’EN VONT

 

Le satin des pages qu’on tourne dans les livres moule une

femme si belle

Que lorsqu’on ne lit pas on contemple cette femme avec

tristesse

Sans oser lui parler sans oser lui dire qu’elle est si belle Que ce qu’on va savoir n’a pas de prix Cette femme passe imperceptiblement dans un bruit de

fleurs

Parfois elle se retourne dans les saisons imprimées Et demande l’heure ou bien encore elle fait mine de regarder

des bijoux bien en face

Comme les créatures réelles ne font pas Et le monde se meurt une rupture se produit dans les

anneaux d’air

Un accroc à l’endroit du cœur Les journaux du matin apportent des chanteuses dont la voix

a la couleur du sable sur des rivages tendres et

dangereux

Et parfois ceux du soir livrent passage à de toutes jeunes

filles qui mènent des bêtes enchaînées Mais le plus beau c’est dans l’intervalle de certaines lettres Où des mains plus blanches que la corne des étoiles à midi Ravagent un nid d’hirondelles blanches Pour qu’il pleuve toujours

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Si bas si bas que les ailes ne s’en peuvent plus mêler Des mains d’où l’on remonte à des bras si légers que la

vapeur des prés dans ses gracieux entrelacs au-dessus

des étangs est leur imparfait miroir Des bras qui ne s’articulent à rien d’autre qu’au danger

exceptionnel d’un corps fait pour l’amour Dont le ventre appelle les soupirs détachés des buissons

pleins de voiles

Et qui n’a de terrestre que l’immense vérité glacée des

traîneaux de regards sur l’étendue toute blanche De ce

que je ne reverrai plus

À cause d’un bandeau merveilleux Qui est le mien dans le colin-maillard des blessures

 

LA FORET DANS LA HACHE

 

On vient de mourir mais je suis vivant et cependant je n’ai plus d’âme. Je n’ai plus qu’un corps transparent à l’intérieur duquel des colombes transparentes se jettent sur un poignard transparent tenu par une main transparente. Je vois l’effort dans toute sa beauté, l’effort réel qui ne se chiffre par rien, peu avant l’apparition de la dernière étoile. Le corps que j’habite comme une hutte et à forfait déteste l’âme que j’avais et qui surnage au loin. C’est l’heure d’en finir avec cette fameuse dualité qu’on m’a tant reprochée. Fini le temps où des yeux sans lumière et sans bagues puisaient le trouble dans les mares de la couleur. Il n’y a plus ni rouge ni bleu. Le rouge-bleu unanime s’efface à son tour comme un rouge-gorge dans les haies de l’inattention. On vient de mourir, – ni

 

– 154 – toi ni moi ni eux exactement mais nous tous, sauf moi qui survis de plusieurs façons : j’ai encore froid, par exemple. En voilà assez. Du feu ! Du feu ! Ou bien des pierres pour que je les fende, ou bien des oiseaux pour que je les suive, ou bien des corsets pour que je les serre autour de la taille des femmes mortes, et qu’elles ressuscitent, et qu’elles m’aiment, avec leurs cheveux fatigants, leurs regards dé-faits ! Du feu, pour qu’on ne soit pas mort pour des prunes à l’eau-de-vie, du feu pour que le chapeau de paille d’Italie ne soit pas seulement une pièce de théâtre ! Allô, le gazon ! Al-lô, la pluie ! C’est moi l’irréel souffle de ce jardin. La cou-ronne noire posée sur ma tête est un cri de corbeaux migra-teurs car il n’y avait jusqu’ici que des enterrés vivants, d’ailleurs en petit nombre, et voici que je suis le premier aéré mort. Mais j’ai un corps pour ne plus m’en défaire, pour for-cer les reptiles à m’admirer. Des mains sanglantes, des yeux de gui, une bouche de feuille morte et de verre (les feuilles mortes bougent sous le verre ; elles ne sont pas aussi rouges qu’on le pense, quand l’indifférence expose ses méthodes vo-races), des mains pour te cueillir, thym minuscule de mes rêves, romarin de mon extrême pâleur. Je n’ai plus d’ombre non plus. Ah mon ombre, ma chère ombre. Il faut que j’écrive une longue lettre à cette ombre que j’ai perdue. Je commencerai par Ma chère ombre. Ombre, ma chérie. Tu vois. Il n’y a plus de soleil. Il n’y a plus qu’un tropique sur deux. Il n’y a plus qu’un homme sur mille. Il n’y a plus qu’une femme sur l’absence de pensée qui caractérise en noir pur cette époque maudite. Cette femme tient un bouquet d’immortelles de la forme de mon sang.

 

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TOUTES LES ÉCOLIÈRES ENSEMBLE

 

Souvent tu dis marquant la terre du talon comme éclot dans

un buisson l’églantine

Sauvage qui n’a l’air faite que de rosée Tu dis Toute la mer et tout le ciel pour une seule Victoire d’enfance dans le pays de la danse ou mieux pour

une seule

Étreinte dans le couloir d’un train Qui va au diable avec les coups de fusil sur un pont ou mieux Encore pour une seule farouche parole Telle qu’en doit dire en vous regardant Un homme sanglant dont le nom va très loin d’arbre en arbre Qui ne fait qu’entrer et sortir parmi cent oiseaux de neige Où donc est-ce bien

Et quand tu dis cela toute la mer et tout le ciel S’éparpillent comme une nuée de petites filles dans la cour

d’un pensionnat sévère Après une dictée où Le cœur m’en dit S’écrivait peut-être Le cœur mendie

 

C’EST MOI OUVREZ

 

Les carreaux d’air se brisent à leur tour Il n’y a plus de miroirs depuis longtemps Et les femmes se défendent jour et nuit d’être si belles À l’approche des oiseaux qui vont se poser sur leur épaule Elles renversent doucement la tête sans fermer les yeux Le parquet et les meubles saignent Une araignée lance sa toile bleue sur un cadre vide

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Des enfants une lampe à la main s’avancent dans les bois Ils demandent l’ombre des lacs aux feuilles Mais les lacs silencieux sont trop attirants On ne voit bientôt plus à la surface qu’une petite lampe qui

baisse

Sur les trois portes de la maison sont cloués trois hiboux

blancs

En souvenir des amours de l’heure L’extrémité de leurs ailes est dorée comme les couronnes de

papier qui tombent en tournoyant des arbres morts La voix de ces études met des chardons aux lèvres Sous la neige le paratonnerre charme les étoiles épervières

 

LE TROTTOIR DE PELURE D’ORANGE

 

C’est à peine croyable

Les femmes portent maintenant leurs petits sur la tête Et les hommes qui voient cela ont beau payer de leur

personne

Ils n’arrivent pas à se faire rendre la monnaie de l’identité L’avenir est trop haut il repasse jour et nuit l’idée de meurtre

sur le soleil

Ce n’est presque plus utile J’étais seul dans la maison depuis tant d’années et voici

qu’on vient

C’est peut-être le temps avec son grand plateau de petits

verres

C’est peut-être la mort avec son unique cymbale Nous en reparlerons n’est-ce pas quand le vent aura mis sa

main dans les cheveux de la boutique Et que les atolls seront venus confondre les baisers

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Tout cela n’a d’ailleurs qu’une importance discutable entre

haut et bas à un carrefour

Tout cela ne regarde que l’œil soi-disant ouvert ou fermé Attention vous avez la vie sauve

Le passage à niveau est gardé par mille chauves-souris Soyez heureux l’espace patriarcal n’ôtera pour rien au

monde son cache-nez en poil de chameau La photographie vous habille de barreaux de prison Dont quelques-uns il est vrai sont tordus mais tels que je

vous connais

Vous attireriez la limaille de fer

Pour peu qu’un acteur pousse devant lui la fausse porte à

odeur de biscuit

Vous voilà à patiner sur la glace de votre cœur Avec cette manie d’écrire des noms de pleurer de rire Je ne vous parle plus

L’espoir témoigne de tous ses yeux qui sont ceux d’une

poupée russe éventrée

Que la lumière fut où devra être l’ombre La rose de la chair vous l’arrachez de l’inexistence

pleinement nocturne en vous piquant Et en saignant d’un sang inexistant et noir Dont sont écrits les mots À suivre Obsédants et trompeurs comme un air de la Veuve joyeuse

 

APRÈS LE GRAND TAMANOIR

 

Des bas de femmes tamisent la lumière de Londres Les quais sont des gares noires de monde mais blanches de

générations disparues

Et quand je dis Londres c’est pour la forme du poème

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Mais les bas de femme sont les vraies aiguilles de l’horloge Sous la nacre noire des jarretières Ils appartiennent à ce que je ne puis nommer Faute d’une créature qui se distinguerait assez de la création Et de la destruction pour faire à elle seule la nuit sur ma pen-

sée qui virevolte

Ils ont été portés dans le temps par l’espace Par l’espace féminin très distinct de l’autre et c’est tout Au-dessus des bas la chair et de part et d’autre de cette chair

les bouledogues

Le blanc et le noir comme j’ai dit Et plus haut encore le jeu languissant qui se joue avec un

mouchoir

Tout le monde en rond

Et ni plus haut ni plus bas les fils télégraphiques enchantés Les parfums enfermés dans des coupelles vagues Il y a aussi le frôlement d’une prison contre l’air de la liberté De ce frôlement naît la fleur sombre de la passion Qui brise tout sur son passage avec ses doigts de verre Qui absorbe l’air environnant l’air respirable bulle par bulle Et à cette hauteur il y a la fraise des quatre saisons Qui se cueille le matin et le soir dans les tisons Qui s’ouvre sur le plaisir dans une étoile d’agate L’armure ici présente un défaut si charmant Une si vieille terre à l’écorce de rose se fait désirable Que les mots sautent les précipices luisants de toutes leurs

racines

Et cherchent le plus tendre de l’oreille L’herbe électrique s’est momentanément couchée La lumière détourne jusqu’à la cendre de l’œil Qui reste ouvert comme devant l’impossible Cette fleur qui serait la belle-de-jour-et-de-nuit La force et la faiblesse jettent tout près leurs agrès

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Et déjà commencent les tours qui nous émerveillent Les drames couleur de poignard les comédies en forme de

foulard

Montent alors d’une note

Et très loin dans les bois l’avenir entre deux branches Se prend à tressaillir comme l’absence inapaisable d’une

feuille

Ici les deux plateaux de la balance les deux côtés de la sole S’imposent tour à tour la privation d’évaluer et de voir Je pense à la Grande Ourse mais ce n’est pas elle Je voudrais que les mineurs me comprennent Et que le lierre se sente intéressé à ce que je dis La ligne brusque l’écart traître du feu qui découvre le visage Ne sera dans la ville abstraite qu’un appel de démon Vers l’inassermentable règne de la crépitante Femme sans nom

Qui brise en mille éclats le bijou du jour

 

TOUT VA BIEN

 

L’ameublement tourne avec un sens historique très louable Autour d’une peuplade qui se couronne d’étoiles de mer La table

Un peu plus bas dans le temps le vaisselier groupe quelques

plats décorés de têtes de fauvettes Une fontaine rit dans la cour je reconnais le bon vouloir des

conteurs cyniques pour enfants

Les chats en s’enroulant sur eux-mêmes Ont formé les cheminées sur les toits Le sol est pavé de morues salées

Le ciel de morues fraîches

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Les médecins dans la buanderie font tirer la langue aux

avocats

Un arbre pousse un gémissement et meurt tout debout Voilà pour la douleur qui se passe de consolations la douleur

de première qualité

Vient ensuite la grande boutique de fruits gelés À la prunelle de mes yeux

Continuer : partie 3 sur 7