Poésie

André Breton · Chapitre 48 sur 48 · partie 4/7

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Poésie

Au Regard des Divinités ................................................. 76

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

– 200 – soir. La bête tuée ne doit pas être bien loin sur ses portes de sang. Je l’entends gémir dans le ruisseau supérieur de l’air que dessine en ce moment un vol de passereaux.

 

POÈME AVEC VOCABULAIRE

 

7 mai 1931, 10 heures [du] soir.

La laitue de la cervelle devient orange en mourant Et se casse comme le gypse dans la terre Alors l’ange ses reps bleus d’ailes ses coupons de grands

magasins

La lumière j’ai nommé la nuit non la lumière Les licols et les lassos qui font tout le cheval Dans la Bausse les coquelicots sont certains Parmi les flaques ils ressemblent aux vieilles locomotives

plaintives

Dont l’accent est l’hiver

L’homme se donne du bon temps Le bon vivant le cher mourant

Il connaît Trafalgar et Jarnac il a suspendu ses bretelles au

nuage qui est à peine au-dessus de lui Il s’est couché sur son matelas de zinc On a frappé C’était l’action de s’étonner Qui demandait la permission de passer outre Les vecteurs ensanglantés prenaient le large Ils crevaient le cerceau horizontal de leurs gueules de feu C’étaient les ressemblances mouvantes les bonnes à tout

faire de la réalité

Un jour c’en fut fait des fiançailles d’après Et le lendemain le satyre se promenait à travers bois

– 201 –

Un pied par violette

On l’a retrouvé on l’a pincé Mais le pinçon ne le réveillait pas Il faudrait regarder les commerçants dans leur glace Et les assureurs dans celle des avertisseurs d’incendie Le tremblement d’air est terrible les insectes sont

abominables

Dans le département du Gers les philosophes Les philosophes coupés en morceaux Se font une raie non plus dans les cheveux mais dans la main Les enfants descendent de leur cadre Dans des balançoires

Ils ont la rougeole sur les échasses Et le lait devient de jour en jour plus sombre Le lait donne naissance aux dessins à la mine de plomb Du jour à donner et à recevoir

La coquille du crâne dont on fait les pâtés d’encre La tortue de tête qui lutte dans les orties La maladie de langueur qui s’appelle penser

 

POÈME EXHIBITIONNISTE

 

7 mai 1931, 10 h 15.

Je prendrai mon lit à bras le corps Et je le secouerai de tous mes rêves Les femmes rousses pourront sauter à la corde En me faisant de l’œil comme la pensée Rien ne m’arrêtera

J’enterrerai la fenêtre

Les couronnes de belles de jour et de belles de nuit

– 202 –

Puis je battrai la campagne en disposant les précieuses

machines agricoles sur le papier mural Le silence qui est déjà l’aventure Sera encore les habits que j’aurai quittés Le revers qui se plaque

Le volubilis qui s’enroule

Il n’y aura qu’un timbre oblitéré sur deux à la lettre que je ne

voudrai pas lire

Remettant à demain l’acquittement du dernier criminel Les chenêts dans leur boîte

Les chiens hurlant à la lune sur le coffret de

l’exhibitionnisme

J’entrerai dans la combinaison de la nuit Je me ferai une raison de cette combinaison J’assisterai à mon découpage en jeu de patience Plus d’angles plus ces sinistres petits mâchicoulis qu’on

découvrait quand on voulait manger dans le pain Les femmes soigneusement écartelées Les femmes serties d’hommes qui brillent en les aimant Et qui répondent par cette sèche effloraison des agaves Dans les pays chauds dans les pays brûlants dans les pays

tièdes

Puisqu’aussi bien tout se refroidit même la lave Même le souvenir même les grands braisiers dans lesquels

s’éloignent les fraises

Je trouverai mon nom écrit sur l’atrocité fulgurante Les gerbes de mon nom couchées au pied des noisetiers Les flammes déjà de mon nom veillant dans le scandaleux

myosotis

Les Niagaras de mon nom frappés par l’attente altière des

mondes

Qui se ramassent sur eux-mêmes dans les épines du hérisson

de mon nom

– 203 –

Quand on le prononce à la cantonade Dans un murmure comme si l’on m’aimait encore Comme si l’on m’avait jamais aimé

 

POÈME FIN DU MONDE

 

7 mai 1931, 10 h 45.

Brr ce ne sera pas encore pour cette fois-ci Les cheminées au haut des rêves sont moisies Et la vérité est couchée dans le puits Les poètes sont mobilisés depuis midi On voit que les cheveux se portent de plus en plus longs Ils rabattent les cils qui rabattent les perdrix Les chemins de fer sont désespérés Les bateaux sont à louer

C’est trop

Dans les horlogeries on observe que l’évidence ne tient plus

à l’écart de deux aiguilles Et dans les boucheries que les moutons prennent un air

méchant

Un jeune homme est reçu par une jeune fille dans les bras de

la statue de Fabre

Ils se prennent pour des papillons et c’est tout Le métropolitain est aérien

Les fumistes présentent leurs cartes à la Bibliothèque

nationale

Les yeux de verre sont de plus en plus demandés Quelle soif

Pince-sans-rire et sceptiques se jettent les uns sur les autres L’espace est encore entre deux arbres

– 204 –

C’est très joli

Le linge à sécher en Écosse

Les calibres d’armes en Asie Les pantalons de femmes ouverts l’absence de ces pantalons

aussi

Sont soumis à des lévitations bizarres et à des rectifications

que faute de temps on est obligé de passer La belle étoile s’orne de cornes au lieu de branches Ballants et transepts

Le dernier pape un grand hydrophile des marécages S’attaque à la carpe couvant dans le cerveau de l’homme Les livres térébenthinés se soulèvent une dernière fois sur

leurs moustaches

Ils regardent les sacs qui vont les contenir Dans les braseros où les mains travailleuses vont se nicher Les hirondelles fientent

Un cocon oublié sur le bord de la table où j’écris ces

dernières volontés

Passe de la nuit à l’oubli

L’éventail à crinière qui mouche les mouches dans le

mouchoir de l’air

L’intérêt composé qui s’inquiète dans le mot vivre La douleur au long cours le sommeil à forfait L’huître indéfiniment perlière la plante qui regarde

l’héliotropisme

Comme l’ouvrier qui ne passera jamais en rentrant de son

travail par la rue de la Paix

Vont encore se déguiser vont encore se coucher sur la

barricade

Vont encore se dépenser sans compter Vont encore se respirer pour eux seuls dans la rose des vents

 

– 205 –

POÈME PROPHÉTIQUE

 

8 mai 1931, 2 h 30.

Le petit destin est mort ce matin

En bas âge

À la Caponnière

Hue taxi

L’herbe sablée est de plus en plus longue Le calendrier aux feuilles de tremble Décore les vieilles les jeunes allées et venues Nos amis devant le triste orphéon Nos ennemis dans la pendule

À la file indienne se dessinent

L’un couvrant l’autre

Le bras en écharpe et l’écharpe est un brassard de premier

communiant

Il y a aussi les femmes

Ni nos amies ni nos ennemies à califourchon sur le cheval de

notre différence avec les autres

Le paganisme tant vanté dirige les travaux il est premier-né

sans la terrasse

Et se vautre dans le soleil

Il va venir le messie du bois mesdames Il n’a pas passé par ici

C’est un noisetier en fleur

J’en appelle à l’angle inférieur du temps La forme d’un œuf dans le coquetier mais pas l’œuf en bois

des îles

Le tracé infaillible de la noix

Plus tard dans une minute

Un ver luisant sur l’ongle

La femme que j’aimerai belle comme un troupeau d’antilopes

– 206 –

Les seins mordus la lèvre enveloppée dans un cornet de

paroles basses

La femme que j’aimerai s’introduira une serrure dans les

cheveux

Une grande serrure blonde et c’en sera fait des revenants Qui braquent le tiroir de leurs chaînes sur l’hôtel des

vaudevilles

Paraissez nuages

Usez-vous lanières des vents

L’eau est au fond de l’arrosoir qui se lève au-dessus des

statues

Dans un instant d’ici plusieurs siècles Une cage pratiquée entre deux vols d’oiseaux Le piège que les souris portent à la queue pour les chats Le ballon primitif

S’étourdiront de philosophie et ce sera le quai d’une ville

déserte

 

POÈME SCATOLOGIQUE

 

8 mai 1931, 2 h 55.

Sur la nappe brune et dans les draps du lit bruns L’homme blond

La femme ni brune ni blonde la femme Soulève le verre à boire plus grand qu’elle Et demande grâce

Les bois mouillés la lune oblique les hôtels borgnes Le feston et l’astragale l’un constructif et l’autre destructif Se passent la virgule le point et les autres signes de

ponctuation à tête d’amphore

– 207 –

La loi est crachée pour tous les peuples sur des tables Et les bidets sont orientés vers l’Orient Dans le grincement et entre les fameuses pincettes des pôles Le souvenir punaise du bois de lit humain Le souvenir entretenu par deux maquerelles Le souvenir isocèle et de même substance que la gomme à

claquer

Le souvenir prend les proportions d’un événement manqué L’or blond l’air à rendre opaque et l’eau propre plus sale La montagne individuelle la chaîne de montagne aux

breloques d’animaux tués Les maisons en construction avec l’humidité bienfaisante Les maisons en démolition avec leurs immenses cabinets à

écho

Les sensations gustatives et gymniques les horreurs Les différentes espèces de tanks de plus en plus légers Les locations de places de théâtre Livrent passage aux taches d’huile bouillante Qui ressemblent aux hommes devant les châteaux forts

 

POÈME GENRE SCOLAIRE

 

8 mai, 3 h 15.

Le mètre d’école est conservé aux Arts et Métiers Dans une robe de femme en platine Charlemagne entre aux Arts et Métiers Il dépose sa couronne au vestiaire parmi les capuchons des

élèves

Quelle gloire pour eux quelle gloire pour lui Ses yeux fermés sont les hémisphères de Magdebourg

– 208 –

Qui souvent se pèse bien se connaît L’e muet de Charlemagne est la pierre angulaire du Saint-

Empire que je veux prendre sur moi-même Le lait et le vin combinés rouillent le verre Dans les petites filles il y a la place des petits garçons et des

hannetons

Le trapèze est couvert de cerises

Le losange est vert avec des anges qui jouent aux quatre

coins

Les taches d’encre sur les doigts et les chutes sur les genoux Sont le premier signe d’égalité revendicable La nature est la tempête le cyclone la trombe Avec une marge d’aurore boréale pour le cahier La ceinture le doigt levé parquent l’érotisme dans les préaux

 

LES PARIS

 

I

Merde criaient les voyageurs du car Hypnotisés par le dragon de faïence Qui crachait le ciel à pleins poumons Par les soirs d’orage

Les chevaux à longue longue bride rebroussaient chemin

traînant leurs cavaliers désarçonnés Autour des rosaces ancien modèle Près des poiriers derrière les murs sous la tente grelottante Les voyageuses se déclaraient particulièrement satisfaites Elles voulaient rester le soir après l’appel

 

– 209 –

Elles manifestaient en outre l’intention de casser les belles

assiettes de Delft

Si on les avait écoutées

II

La cage aux oiseaux est entourée d’une serpillière humide Couleur de siphon

Les oiseaux chantent catholiquement à travers le goulot C’est tout à fait ravissant ces pays chauds Les plantes à fourrures s’enveloppent dans les manchons de

craie

Par pure gratuité

Les cœurs de loup sont plus ouverts que la fleur nommée

mauve

Qui est un couteau vieilli

Pendant que nous y sommes le trotteur second empire élé-

gant comme une fenêtre de septième sur la cour se sou-

met les pierres grimaçantes commes des fous de cour

 

[L’AMOUR SUR LE CHEMIN…]

 

L’amour sur le chemin dansait avec la peur

Car je portais le feu des étoiles aux vignes.

Il m’a fallu plus tard interpréter les signes

Des grands puits de pétrole et du désir trompeur.

Le jour se balançait, tendre comme un vapeur

Par-delà les talus couverts de fleurs malignes.

Les femmes qu’entraînait la lumière étaient dignes

De me guider, brillant chèvrefeuille grimpeur.

– 210 –

Une aune de ruban merveilleux s’envolait

De chaque épave. Un ciel fait de bouquets de lait

Aux apparitions donnait libre carrière.

Mon cheval approchait au galop de minuit

De ce poste le plus éloigné de la terre

Où depuis je suis mort et où mon ombre luit.

 

[L’OISEAU DE FLAMME…]

 

L’oiseau de flamme apporte un message. La grille Ne s’ouvre plus qu’au doigt des anges menaçants. Aux fenêtres du nord des violons cassants S’accoudent et l’amour enlace un ciel qui brille.

Au large les bijoux et leur louche escadrille, Les éventails de roche ou de verre, l’encens Pourpre des baisers morts ! Tous les êtres absents Les beaux points cardinaux continuent leur quadrille.

C’est toi qui viens, immense aurore, éternité. Je le sais, tu rendras ce qui fut habité Plus muet qu’une fleur et plus douteux qu’un prisme

Après moi qui n’aspire à toi que par dépit Comme un papillon blanc au vague mimétisme Un épi bleu se couche et c’est un noir épi

 

– 211 –

[C’EST LE STYLE JAPONAIS]

 

C’est le style japonais des rosiers de la lune La tente du cirque est tirée aux cent coins par un canard

mandarin

Tandis que l’aimable prostituée à tête de coup de feu Fait son entrée dans le souterrain Toute la vieillerie des lilas tous les gâteaux secs des prénoms

de femmes

La poussière des printemps et l’abominable panique des

papillons qui ont froid

La jeunesse qui loue son palais la vieillesse qui fait toujours

recommencer l’expérience Le petit enfer patient avec son diable doré Quels volcans d’illusions quelles ombelles de promesses Tout l’univers moins l’homme que je suis Toute la nature montrée du doigt

Plus tard dans les cafés de la périphérie Dans les musées gracieux dans les manufactures tracées sur

le sable

S’assemblent les aigrettes d’air les bouillonnements les

étincelles

Et le malheur tentera la grande réconciliation Les bocaux de parfumeurs brisés au centre de la place Feront le jeu des ombres des kiosques Puis l’erreur reconnue le col relevé Les gants fermés sur des paquets d’allumettes On se retrouvera comme par le passé Avec la notion ennemie de l’un et de l’autre Tandis que l’amour rouge se déterminera Pendant l’orage

 

– 212 –

J’en ai assez les tables sont troubles devant les chaises

chastes

Les vitres sont creuses et le paysage sent la bergamote Autour des mains dans la caresse il y a un abat-jour Et sur les mains dans l’étreinte il y a la lumière de l’osier Mais les amants s’incorporent la plus grande part de la

couleur

Qui sépare les tombeaux

C’en est fait du dernier rameau de chêne-liège Le long du torrent qui confond l’aigle et la truite Assez d’inutiles crochets par les routes Assez de cigales appuyées jour et nuit contre l’oreille L’espace organisé fait place à une colonie de vers luisants Et la barrière du temps permet d’admirer dans son jardin de

balsamines folles

La beauté qui est la garde-barrière Il faut aussitôt repartir

Les chats se sont si bien enroulés cette nuit sur eux-mêmes Qu’ils ont permis à l’homme de placer les cheminées sur les

toits

Le vagabond tient dans ses bras l’enfant abandonné Et la mère de cet enfant fait avorter à la ronde Toutes les bouteilles de feu

Tandis que les horloges écaille sang et nacre prises dans le

tourbillon

Livrent passage à de très petits cavaliers Dont on n’aperçoit que les éperons Un tapis de jésuites s’étend dans la campagne Les tintinnabulantes femmes qui nous plaisent Ramènent leur mante sur leur visage Du plus loin qu’on découvre le brasier potentiel On ne demande qu’à participer au supplice Les lotus déchirés sur les étangs ventre à terre

– 213 –

Flânent à tout vent avec une inconvenance particulière Des seigneurs authentiques qui paraissent annoncer un

temps prochain

S’avancent dans le hourvari qualitatif En s’aidant du gypse de la terre Les pêcheurs débordés par l’idée de leur filet même Proposent de confier Paris à la garde d’un nommé Mille-

mailles

On trie le verre cassé dans les bijouteries Les femmes sont là naturellement La plupart sont arrêtées devant la vitrine vide Elles prônent la substitution générale du verre à la monnaie Et l’on entend tomber de leurs mains des pièces qui se

cassent

À l’effigie des coqs sur le fumier Le fumier devant l’hôtel Claridge Est gouverné par l’ancien pendulaire ambassadeur Qui signa la paix sur une feuille de catalpa Le jour où le papier se fut mis à manquer C’est-à-dire un peu après que ce poème fut écrit Les marmottes sont toujours calmes elles flattent les petites

filles

Et rien ne sert plus de ne pas leur donner leur rang

d’animaux favoris

Mille naseaux fument dans la mer Les clochers portés par les hommes sur leurs épaules S’enfoncent tour à tour dans la neige Je prendrai la peine de mettre cette lettre à la poste Il y a en effet encore une boîte aux lettres sans fond Elle doit permettre d’atteindre le fantôme femme à qui j’ai

toujours eu affaire

Le voici je reconnais sa fourrure de gui Ses souliers aux boutons de muguet noir

– 214 –

C’est elle c’est sa chevelure plutôt je reconnais ces grappes

de cassis

Le pressoir de la paresse

Enfant petit martyr aux pensées pareilles aux appels des

timbres nickelés

Dans les maisons bourgeoises

Interroge le silence du puits

Les lauriers-roses qui faisaient partie de la décoration

charcutière

Celle qui en dernier ressort a le mieux tenu Les lauriers-roses se font rares

Les lauriers rouille passent la tête par la porte de la

ferronnerie

En quête du fer à cheval sur lequel j’aiguise le couteau Dont je fendrai l’oreille du dernier bruit Faute de pouvoir abolir l’âme du violon Plût aux barricades de ramener le ciel à d’autres sentiments Plût à la dernière des dernières d’avoir bien voulu de moi

pour amant

Les personnages subalternes terrés dans leurs vêtements

blancs

Se portent avec force courbettes aux endroits les plus

menacés

Ils sont couverts de croix et de crachats de mouron Nul n’a pensé à faire valoir la blancheur de la craie et l’éclat

du charbon qui sont des choses pures Le progrès est un épouvantail inséparable de l’arbre en fleur Inséparable du chant des oiseaux qu’il faut éloigner En agitant contre eux des livres de prix dorés sur tranches Je promets l’acquittement à tout ce qui se réclame de cette

petite plante folâtre du bas des murs qui ressemble à

l’orge

Dégénéré et à laquelle j’ai entendu donner le nom de voleur

– 215 –

Mais je serai impitoyable pour l’hermine Qui est associée au droit de juger

Comme si le jugement la faculté critique et la discrimination Qui surenchérit sur la queue de rat Avaient quelque chose à faire dans les préaux glaciaux Du comportement de l’homme au cœur d’enfant Qui se contemple dans l’œil des poissons adultes Je suis le vent qui vient soulever les rideaux dans les

maisons de correction

Remplies de jeunes filles et leur donne du courage Le courage de mal faire est un si joli bateau corsaire dans la

carafe de leur tête

Je suis l’entretien de ces plats d’argent merveilleux sur

lesquels elles se passent nos têtes Aux yeux qui ne cillent même pas Quand elles jouissent d’elles et de nous Je suis l’occasion toujours insaisissable l’occasion Comme les grandes roulottes qui sillonnent la terre Pleine de lions croit-on et dans l’éclair de leur gueule ouverte Pleine de ces têtes ravissantes sur le fond rouge et or de leur

palais

Entre les canines lumineuses

Place au sens éternel du danger maître du monde La breloque de ce qu’on ne sait pas Vient battre sinistrement le ventre terrestre Et se détache de la chaîne d’astres Le millet de la cage nocturne

Finissons-en les aiguilles de la machine à coudre Sont dressées vers le ciel de la plus humble à la plus humble Le défi monte comme la sève

Il aura raison de ces successions de carcasses éblouissantes Qui font à l’intérieur la marguerite immonde de la terre La gerbe des gestes l’axe des actes

– 216 –

Et le loup blanc pour finir toi comme un autre À la longue les voitures de laitier et les carrosses d’encre

Antoine

Pour la tentation seulement

Disparaîtront dans un nuage de poussière qui fut la vie Les rapports saisissants qui unissaient la chair à ce moins

que l’ombre de la chair Dont tu te défis à peine plus lentement Ces rapports seront vains comme l’amertume qui prête sa

vertu à certaines plantes

Et à tout ce qui n’aura pas été qui aurait pu être Un champ de blé pour la chaleur de tes mains Une heure de musique plus belle pour ton sang Une barque échouée dans un salon pour tes larmes Des gantelets de fer pour les croiser sur ta poitrine Des gantelets de fer qui laissent libres tes mains Qui ont peut-être ouvert et refermé la porte

Lyons, 20 mai 1931.

 

[CONNAIS-TU LE VERBE ÊTRE…]

 

Connais-tu le verbe être il passe dans le langage avant le

verbe avoir

Mais il s’agit toujours plus ou moins d’être et d’avoir Quand je ne t’ai pas cependant je suis Je suis comme l’eau qui dort sous les éphémères Il ne faut pas se fier aux éphémères non plus Si c’étaient des yeux qui meurent chaque fois qu’ils se

ferment

Le beau temps s’y retrouverait encore

– 217 –

Dans chacun de tes regards n’y a-t-il pas un enlèvement Le temps est fou un seul corps est le bandeau de colin-

maillard

Qui est-ce que tu tiens entre tes bras le long du canal Cherche mais oui tu sais fais semblant de savoir Prends garde c’est encore le verbe être Mais il s’agit toujours plus ou moins d’être et de ne pas avoir Comme la patience d’être belle s’élance en toi Les feux follets passent d’une rive à l’autre Sur terre la balançoire fait rage elle décrit un à un les villages

les plages les déserts

Le revers de la médaille est qu’il fasse froid où tu n’es pas Où le bain révélateur apparaîtrait à lui seul comme la

conséquence d’une révélation Et pourtant j’ai le soleil et tu l’as nous l’avons pour nous Nous avons la couleur du sang qui ne change pas d’un

continent à l’autre

Et jusqu’à l’écrevisse qui nous contemple dans sa marche Quand je ne suis pas je t’ai peut-être Le verbe être encore

Tu dois venir te coucher près de moi Tu dois faire la lumière en vain

Et le lit où je pourrais reposer doit se retirer comme la mer Je te sens peut-être peut-être m’advient-il de m’appuyer sur

toi

Imperceptiblement comme le moule sur le modèle Il y a dans l’aile intérieure de ton coude une lumière qui

monte et descend sur le drap

Même quand je veux que l’oubli fasse à perte de vue tout

pâlir

C’est l’étiquette merveilleuse l’étiquette orangée de la fiole

de poison

Le poison de tout ce que j’aime

– 218 –

Les convulsions de l’amour les distillations chantantes Soulèvent à peine le couvercle de la marmite pâle Où l’existence flotte alternativement et baigne dans son

essence

Où le don mesuré bouillonne cependant Où se prépare dans la matérialité absolue Ce qui n’est pas ce qui écarte pour être Jusqu’à la dernière herbe bleue entrée dans la composition

du philtre

 

[LE JOUR OÙ JE NAISSAIS]

 

Le jour où je naissais

Les tableaux noirs étaient à peine effacés Les villes s’éteignaient lentement Sur une corde au-dessus d’un précipice Une danseuse faisait des pointes

Elle pouvait avoir huit ou neuf ans Dans chaque main elle tenait un pot de fleurs très simple Couleur de ses lèvres

La jacinthe se perdait dans le ciel

Il y avait de la neige

J’avais peur des loups figurés sur les boîtes rectangulaires Les peaux de serpents des lampions se plissaient très loin Dans les fêtes bleues

Les fautes irréparables étaient depuis longtemps commises Elles exigeaient les folles réparations de greniers dans les

maisons

La mansardisation d’à peu près tout Les oiseaux de mer faisaient triste figure

 

– 219 –

Comme dans les contes que devait écrire par la suite

M. Binet-Valmer

La danseuse s’arrêta un moment pour s’ôter du pied Une plume d’oiseau de mer Le temps commençait à se perdre Il était monté sur une sorte de tuteur déjà envahi par les

plantes grimpantes

La danseuse était presque cachée par un liseron Elle était adorablement maquillée de deux rubis et une

mouche verte

J’étais presque oublié comme le médaillon Et je prenais la peine de regarder au-dessus de moi Les étoffes blanches dans le soleil Je comprenais tout à coup la difficulté Les yeux de l’enfant que je n’étais pas se fermaient sur la

difficulté

La menthe sauvage la prenait par le cou Et les libellules gaufraient la surface de la terre Je me levai alors et m’emparai des attributs qui m’étaient

réservés

Une hache très légère et une vingtaine d’yeux de verre Parmi lesquels deux yeux violets qui faisaient voir toute la

forêt dans la hache

La forêt avec ses vaporisations de mains pour tout prendre La forêt avec ses bruissements féminins La forêt avec son noyautage tragique qui ne prend toute sa

valeur que dans la fine

Un enfant fou on parlait de le confier à une rivière rapide Qui laisse subsister le parfum de la fleur d’acacia Je partis à la recherche du carburant nécessaire J’aimais la soude

Je me souviens d’un grand rassemblement sur un toit Tout le monde voulait voir

– 220 –

Les compagnies de perdrix venaient se réfugier autour des

cheminées

Malheur à tout

Dans une clairière l’éternité odieuse roulait ses yeux de biche

rouge

Je n’eus qu’à paraître pour la faire pleurer La danseuse aux seins d’amorce m’accompagnait

maintenant

Je courais devant elle

J’agitais la hache savante dans la lumière de laquelle

passaient les grandes villes

Les arbres se fendaient

Et d’incompréhensibles lézardes se mettaient à sillonner en

tous sens la façade des monuments Les yeux violets brûlaient derrière les chenets de marbre Et je voyais dans l’ombre antérieure avec les grands fagots

en feu que j’avais rapportés Je me voyais devant la commode de la mémoire En train de défaire une liasse de lettres d’amour Parmi ces lettres il y en avait qui sentaient le salpêtre l’œillet

d’Inde

J’étais tombé à la renverse quand on m’avait surpris Je massais les grandes fleurs qui croissent au bord de l’eau J’entravais la marche des arbres dans les promenades

publiques

J’inclinais les nuages à plus de sévérité Quand j’arrivai à la porte glaciale Déjà les jeunes femmes revenaient du confessionnal toutes

brûlantes

Je leur montrai mes abominables bijoux noués dans un

mouchoir vert pareil à un serpent couronné Je goûtai leur terreur et je perdis là le rameau d’acanthe Par bonheur la danseuse le ramassa

– 221 –

Mais je ne pus jamais le lui reprendre Elle volait devant moi comme une de ces petites hélices

vertes qui tombent des arbres

À la mi-mai et les yeux de verre se fermaient Et je mimais les êtres divers des climats Les mœurs les plus douces comme les plus compliquées N’avaient plus de secret pour celui qui était à la fois le père

et le fils de cette Antigone

Les embarquements se suivaient à intervalles réguliers Les débarquements ne se produisaient jamais Les bulbes de l’eau de la terre et du feu S’allongeaient toujours en tiges anciennes La jeune fille secouait ses cheveux dans mon sang Tout en me rendant mes baisers

La nature m’avait marqué au fer rouge l’épaule de ce lys qui

était une danseuse

Je ne la perdis que le deuxième jour Elle prit le chemin qui mène à la soufflerie de diamants Ses pots étaient déjà des maisons devant lesquelles se

croisaient des fusils de givre

Sa robe mettait un brouillard délicieux autour des choses La vermine attaquait ses chaussons fins comme aujourd’hui

l’aigrette de la pensée

 

[LYONS-LA-FORÊT TERRE DU CRIME…]

 

Lyons-la-Forêt terre du crime puisque j’y suis Royaume de l’attentat à la pudeur puisque je m’y repose Lyons-la-Forêt comme tu es faiblement nommé Beau cirque de la première époque chrétienne puisque j’ai

été baptisé

– 222 –

Où de grands lambeaux de femmes se donnent pour des

rosiers

Où des cercueils d’enfants voguent puisque nous sommes en

mai dans les arbres verts

Lyons-la-Forêt si tu me vois à trente-cinq ans C’est que j’aime tes craquements et d’une manière générale

tout ce que peuvent procurer aux arbres leurs rêves de

meubles

Tes bandits de grands chemins

Tes rançons de sang et de sperme C’est là à l’angle de ces deux murs de lave fumants Que doit être déposé ce soir tout ce dont mon imagination a

besoin

Les cassettes en lièvre tanné contenant toutes les plus belles

chevelures

Les enveloppes noires par lesquelles les ravissantes jeunes

filles m’annoncent qu’elles viennent d’assassiner leurs

pères

C’est que j’aime les réverbères beaux comme le viol Tes vampires assoupis devant l’escalier de la mairie Les jours d’orage c’est-à-dire presque tous les jours Immense champ de dépeçage pour les femmes qui viennent

de faire l’amour

Borne du brigandage surmontée d’un drapeau de crêpe Là du moins les écureuils sont de consommation courante Pour le petit déjeuner dans un buisson de rouges-gorges Puisque je dois encore manger

Là du moins la vermine de grande taille Vient contempler mon pouls qui bat encore

 

– 223 –

[LIT VIEILLE CORNEMUSE…]

 

Lit vieille cornemuse grand mouchoir plein de larmes Tendre fardeau qui nous porte et nous dispose Instant compris entre l’atténuation et l’aggravation Tas de lampes renversées verger des lilas Lutte apocalyptique du passage avec le passé Printemps spectral luzerne blanche Montagne qui se détruit sans cesse Lit forme concave de la décoloration humaine Capsule d’épreuves déroute du semblant Sonnerie ininterrompue qui ôte toute envie d’ouvrir Lit manchon de la vérité

Flamme repassée par les blanchisseuses Pâturage des brebis et des loups sous l’échelle Lit défense d’afficher même des ombres aux murs Lit permis d’inhumer et d’exhumer Lit des lions rampants et des bêtes à bon dieu souriantes Porte de fer de l’aile

Lait ou plutôt lit de la femme

Trapèze accompli sous ta forme de quadrilatère Manteau qui saigna aux quatre coins de la couronne

d’Isabeau de Bavière

Lit sans fond lit enchanté dans lequel la femme avant de

disparaître

Apparaît infiniment noire dans un éclair et disparaît

 

– 224 –

[QUE LES MESURES D’ÉTAIN…]

 

Que les mesures d’étain du sentiment jettent une dernière

ombre sur le paysage glacial

Nous sommes venus pour consommer

Nous avons laissé dehors nos chevaux aux proportions

fantastiques

Une femme sur chacun de nos genoux nous parle des

terreurs de son enfance

Et des soins qu’elle prend pour vieillir en ayant moins peur Les mots M’aimes-tu pointillent de sang la pincée de cartes

l’angle blafard et fuyant

La vie se tord les mains au-dessus du torrent Et couvre la pauvreté de l’amalgame Les haillons toujours changeants tirent du feu les marrons du

luxe

Forme de la chanson et lumière des mots à figure morale C’est l’étape extrême à brûler

pas

Nul être ne songe à s’envoûter lui-même lorsqu’il s’enfonce

les étoiles de chaque soir dans le cœur Et c’est pourtant là au comptoir Devant l’orgue de barbarie des corbeaux En rase campagne que l’action

Singulière [Poème inachevé.]

 

– 225 –

[UN TEMPS S’EST ÉCOULÉ…]

 

Un temps s’est écoulé. Ce fut d’abord un filet de pêcheur remontant à marée basse, une tapisserie marine de faible ampleur à tête d’algue, à genoux infiniment flexibles, quelque chose comme un satan de guignol. À cette époque, je finissais de gratter les miroirs de l’image qu’ils avaient bien voulu tout d’abord donner de moi comme des autres. Les autres fuyaient aussi. Tous les matins, me faisant un bouclier de mon oreiller je m’avançais vers le célèbre puits horizontal hérissé plutôt de plumes que de feuilles. J’utilisais pour mon travail de déblaiement une pierre creuse très cu-rieuse que j’avais trouvée dans la cheminée le lendemain du jour où j’avais eu l’idée d’en faire peindre l’intérieur en blanc, jusqu’au toit, un jour de neige. Cette pierre, à la sur-face de laquelle les grands poudroiements moyenâgeux se produisaient, pouvait passer, en cas de visite importune, pour un instrument de maquillage. J’en étais quitte pour donner de lamentables explications sur la paresse de cer-taines arcades en trompe-l’œil, comme en Italie, de certains sillons organico-psychologiques, dont l’art de la Nouvelle-Zélande nous a donné le schéma théorique encore qu’imparfaitement impressionnant. J’avais décidé de finir par la main droite et par l’œil droit, qui m’étaient nécessaires en tout dernier lieu pour le parachèvement de mon œuvre secrète : me faire disparaître. Je ne m’alimentais plus que de coquillages fuséiformes, roses de préférence, et d’une sorte de bouillie de prêles dont la saveur était la plus chimérique de toutes celles des épices. Un jour où les derniers mille tra-cas de l’hygiène m’avaient particulièrement épuisé, de l’œil muni d’un compte-fils que je commençais à dissimuler der-rière un volant, mystérieusement agrandi la nuit, de la taie

– 226 – grise, je captai la dernière image insupportable de moi-même. C’était une boucle, pouvant rappeler celle de la fleur de népenthès, au moment où elle s’évase avec une sorte de rire sourd, particulièrement désagréable. La grande question était de savoir si j’étais encore là. Je fis rapidement de la main le geste de faucher, sans rencontrer devant la glace au-cune résistance. Parfait ! Dans les ongles de la main j’apercevais l’œil prêt à se fermer, le blanc très bas. Cette expression de l’être aux suprêmes limites du conflit entre le clocher et le brouillard, me causa une remarquable satisfac-tion. Quelle plaque de cuivre, quelle plaque de suie, qu’un miroir d’où l’on s’en va ! Peu à peu l’œil de l’ongle se fermait. Ce n’était plus qu’un doigt de gant dans lequel coule la bague qu’on va perdre. Vouloir retenir l’eau dans une bague ! Le ménisque absurde qui avait bien voulu réfléchir les appari-tions momentanées de la lune amazone principale au cheval bleu et des papiers de cyclones nommés hommes, papiers re-tournés, roulés, salis, brûlés, imprimés, marchant pour le moins à quatre pattes, fuselés commes des chaises, cravatés de taffetas depuis qu’il n’y avait plus d’autres astres, ce mé-nisque qui est la provende de l’esprit de l’escalier, affectait des airs dont la nonchalance bien connue le disputait au double empire indéfiniment abjuré du temps et de l’espace. Puis rien. Les facultés végétales devant lesquelles mon cas était, paraît-il, soumis, concluaient à un phénomène de dé-chlorophyllie massive par agrippement de serres trop hautes. J’arrivai ainsi devant le tribunal des pierres criant à mort. La voiture cellulaire dispersée aux quatre vents, j’étendis mon absence sur la planche d’infamie. La principale pièce à con-viction était un regard posé sur une femme qu’on avait fait reproduire en cire et dont la main était glissée dans un man-chon plein d’abeilles.

26 juillet 1932.

– 227 –

[LE MARAIS DES CINQ-DOIGTS…]

 

Le marais des Cinq-Doigts s’ouvre et se ferme sur des rapides de feuillage, à une ou deux portées de fusil de la route vicinale de Veilleuse à Torpière. Abrité par des sureaux nains constamment aux prises avec la clématite sauvage et plafonné d’oiseaux immobiles dont les longues pattes fran-gent la couronne tout à fait dédorée de l’air visible, il presse sur plusieurs centaines de mètres le papier griffonné d’empreintes de la terre. Soulevez délicatement ces longues feuilles vipériennes, c’est par ici. Le crépuscule aux yeux de feutre vous précède : il a dû « couper » par la ferme d’Écraille, dont les vaches ont pour pis des digitales et pour oreilles des lames de verre absinthe. Le sol choisit de jouer des airs très lointains de pianos mécaniques et les décou-pages végétaux rappellent obstinément ces diagrammes mu-sicaux qui laissent perplexes les petits singes habillés de rouge, gambadant à bout de chaîne dans une rue montante aux fenêtres fermées. La menthe poivrée l’accompagne de son bruit d’ailes de moulins lilliputiens et achève de droguer le paysage, même évanoui parmi ces fioles. Des animaux à tête minuscule et à corps double, leur permettant de vivre tantôt dans l’un tantôt dans l’autre, selon que leur course saccadée les fait pencher de tel ou tel côté, des animaux re-liés les uns aux autres par des cordonnets vibratiles, des animaux phosphorescents et caressants hantent seuls ce qui sous le pas commence à s’amollir au fur et à mesure que sur-gissent les grandes plantes cassantes, dont les épis parais-sent faits d’une multitude d’yeux qui clignent. On avance au moyen de cet instrument nouveau, qui fit si longtemps les frais de l’imagination des chercheurs, de cet instrument truelliforme capable de boucher aussitôt ce qui vient d’être

– 228 – creusé, et dont on a fini par découvrir le modèle sur ces pe-tits insectes capables de vivre sans air. Il y a ainsi moyen de passer au travers d’un mur sans laisser de brèche, de fendre une foule qui s’attend à voir sortir une taupe de la grosseur d’un cheval d’une colline qui se forme au beau milieu des grands boulevards et effectivement voici la taupe aux at-taches incompréhensibles mais l’homme est déjà sur la taupe qu’il dresse. Un instant encore et il sera prêt à s’engager avec son admirable monture sur la route de Torpière. C’est un homme élégant, aux cheveux ras, aux yeux trop clairs pour qu’il paraisse voir et dont le geste rappelle les com-mandements brusques de certaines fleurs droites, le lys par exemple. Des étincelles merveilleuses d’intensité et de lon-gueur jaillissent de ses doigts gantelés de cuivre. La taupe frémit sous ses buffleteries pourpres, sensible au moindre appel du genou seul nu coupant le pantalon de soie vers le pied de plus en plus large et sifflant. Il approche. Le marais répond déjà de toutes ses voix malsonnantes, adorables et malsaines. La nuit presque vénitienne ce soir bande son arc au ciel et pique la première étoile de six heures. Il dépend de nous d’être ou de ne pas être comme l’amour des éphémères commence et prend fin. Jamais l’élan noir sans corne ne s’arrêtera au bord de l’eau. L’eau n’est qu’une paillette échappée dans le bal, une paillette empoisonnée qui brille trop. La robe appartient à la fille mortelle de la déesse indus-trieuse et du magicien Carrier, le propriétaire de la ferme en-chantée d’Écraille, notre ami aux semelles de cloches.

 

*

 

– 229 –

Qui chante dans les nasses que ramène le soir la beauté Et qui pleure

Je commence à voir mais qui donne le pain à la curiosité Par les fenêtres du bas des maisons que je vois hautes Qui passe la main fine de la santé Sur les corps éblouis jamais en reste avec les âmes Il y a des noms pour désigner les choses qui n’existent pas Des noms tremblants sur les lèvres peintes des visages aimés Qui se hisse dans les voilures de l’obscurité Où les ordres contradictoires montent aussi Demain hier à tout jamais

Quel buveur assis devant la taverne déplie le journal

L’a parte

Si mystérieux la première fois qu’on le découvre dans un

kiosque

Et les saisons qui les doue de ce pouvoir d’être l’été Toutes et quand bien même vous auriez froid avant

septembre

Qui menace les enfants dans la grande clairière Qui suspend les amants au milieu du plus doux de leurs

gestes

Qui arme le bras de cette liberté qui le blesse Je dis que le jour à côté

Je dis que l’heure arrière et l’instant aux oreilles d’écureuil Bornent la vue comme on vous dit Qui est-ce Ce n’est personne c’est le marbre Je vois une maison qui pousse derrière des arbres de marbre Je vois un chemin de fer éternellement immobile parmi des

architectures de fumée

J’assiste à l’inauguration d’un marché de bronze au centre

duquel vague un homme nu des temps prochains Et toujours l’éclipse orientale La turquoise renversée dans le fond des tasses

– 230 –

Qui borde le lit équilatéral qui saute sur le drap sans craindre

le dormeur

Voici les citrons sur la sellette de l’orage Devant la descente de lit à tête de tigre La chambre enfin les anneaux de feu Mariage des silences et des voix dans l’escalier qui va vers la

plage

Vers les rosiers de mer les lanternes profondes Les cachettes inoubliables des coquilles Du verre de la chair et de la pensée Les oubliettes

Du soleil de l’ombre de cette belle de nuit qu’est la pensée Le bûcher liquide des formes dont le moule est perdu Et qui surnagent dans cette tête qui se roule dans ses

cheveux

Comme les épaves d’une pensée qui oserait se dire la pensée En n’étant plus que les rayons du phare les derniers rayons

du phare dont les gardiens sont morts

 

*

 

L’ombre vitale de la sphère Et les couteaux de pacotille au cran de jour Ouverts sur les Antilles égorgées

Et le mur sur lequel on relève les traces de l’effraction

terrestre

En forme de cœurs

Et les coffres-forts peints à grands traits bleus sur l’incendie Et les cartes de visite en amiante qu’on retrouvera dans les

cendres

Quand nous ne serons plus

– 231 –

Je quitte à l’instant la maison du crime Où j’ai pu jouir de la qualité photogénique du désordre Comme un arbre épaissi d’oiseaux Dans un coin du tableau je vois l’idiot qui criait Terre Et j’entends le bourdonnement de la mouche-sans-raison Bien connue des bagnards

Comment dites-vous comment dites-vous Il fait un temps de chien bouledogue très doux Et très fatigué la tête fumeuse sur des jambes de tunnel La femme qui avait dans les yeux

Une bête à bon dieu

Chantait ce soir-là à l’Alcazar On n’était pas encore très civilisés autour des lacs de

l’intérieur

Là où les tentes et les clapotements ne font qu’un Je t’aime et nous allons pouvoir vivre Tu n’es pas celui ou celle que je pensais Ce qui n’a qu’un temps et ce qui en a plusieurs Enfin le vison est un animal magnifique Peut-être que le monde est un plat qui se mange sans appétit Et que les convives y mettent moins de gourmandise que de

politesse

C’est étonnant comme le ciment armé est une chose jeune Qui fait plaisir à une certaine distance Maintenant qu’il ne s’agit plus de maintenir Je ne sais pas trop où nous en sommes Voici les rosiers en voiture de la pagaïe Qui annoncent frileusement le mois de mars ou d’avril Voici les mille becs piaillant de la forge Voici les éléphants blancs du soir calme Chargés de reines

Voici l’indice obscur de ce changement imperceptible Que j’ai causé qui est comme une fenêtre dans une larme

– 232 –

*

 

 

Ceci a vieilli, ceci a rajeuni et cependant le rapport du chef de train, les images du tailleur, l’enseigne humoristique de la sage-femme continuent à produire leur effet. Ce sont, on peut dire, des chefs-d’œuvre de mesure et nous qui n’outrepassons que rarement nos droits et nos devoirs nous ne sommes pas peu fiers d’appartenir à un genre de l’histoire naturelle aussi zélé. Pendant que nous y sommes nous comp-tons bien qu’on va nous passer gratuitement l’indicateur et que les messageries Hachette, qui sont distributrices du pro-gramme de voyage, y joindront la superbe prime en couleur que nous avons bien méritée. Pensez donc : c’est nous qui avons créé le vide-poche. Rien dans les mains non plus. Sim-plement un encrier en bronze doré très bon marché mais plein de sang, voilà notre horizon quand nous fermons les yeux ; un buvard noir comme une petite souris d’hôtel, alors tout le monde pense, tout le monde a des visions. Tout le monde croit que c’est arrivé ; quoi ? L’égratignure de la pen-sée est bien jolie. On se croirait en balançoire. Fêtes, ô fêtes, et vous courses, et toi mort ! Les banquettes de velours gre-nat jetées sur les bancs de pierre, ce sont des engagements précis.

 

*

 

Les petits papiers purs font le tour de la table De la pensée en miettes

Et le sapin est toujours le fameux arbre vert

– 233 –

Le gypse végétal et le complément indispensable du mur de

briques

Présent Présent Présent c’est l’appel qui se poursuit dans les

casernes

Et dans les écoles à trompes

Puis les jeunes filles vont se promener sous prétexte d’étoiles Et nul ne dort plus dans les lits triomphaux L’exil est la première marche du perron vieux Et tous les serviteurs en larmes sont réunis Les robinets de cuivre rouge crient comme des toucans au-

dessus de leur nid d’eau Les parquets cirés à la débandade lorgnent les fausses

danseuses des suspensions

La cour pavée de cœurs résonne des pas de l’hiver Qui va et vient en bras de chemise Sur le mont Valérien la groseille la framboise blanches Dans leur parfum adorable

Se collettent avec les ombres bleues des grilles et des roues

d’autos

On entre on entre au Chat noir

Mais le spectre de Charles Cros le spectre à tête de moineau S’enfonce dans la désespérante Rue-qui-baisse L’attente couronnée de fleurs transparentes Brise très loin ses petites bottines vernies À la barrière

Et les insectes d’eau se surpassent entre les longues herbes Ce sont des navettes d’argent qui ne s’arrêtent jamais Et la robe d’eau n’en sera jamais que plus belle Dans la main du Septentrion

Il a été perdu un trophée de la guerre des Deux-Roses Le rapporter au dernier descendant de la famille Plantagenêt Qui fait le guet le soir sous le pont de Crimée Récompense

– 234 –

Les boas constrictors ont du plomb dans les yeux Ils sont plus à craindre qu’à charmer Ils sont décoratifs sur les locomotives La nature tend d’ailleurs de plus en plus à s’encrasser

 

*

 

Le petit renard n’est pas mort. Il est seulement blessé et il nous regarde d’une manière tellement suppliante que les larmes nous viennent aux yeux, à moins que ce ne soit un ef-fet de la réverbération. La réverbération est un poulailler dans lequel des plumes blanches tombent depuis deux heures comme de la neige. Hier soir il faisait si beau. Alors voilà que tu as mis le piège et moi je ne voulais pas, parce qu’on dit qu’il est dangereux de poser des pièges à l’heure du soleil couchant. La lumière est une si belle braconnière. L’aurons-nous assez vue s’introduire dans les taillis presque sans bruit, écarter du doigt l’épaulette verte des généraux placides, quand la mode végétale est aux fausses cérémonies militaires, et couper les aiguillettes à la manière de ces ex-quises rôdeuses du temps jadis, l’aurons-nous assez vue dé-tailler fiévreusement aux vitrines les lueurs secondes des bi-joux qui peuvent être violettes dans la perle et roses dans la topaze, l’aurons-nous assez vue élever dans ses arcs-en-ciel de Babylone des oiseaux qui ne se ressemblent plus au bout de quelques générations et qui tourmentent le sommeil des races ? Tu crois que le renard va mourir, que ce pauvre feu de bois va s’éteindre, que le fil de platine va se rompre, que l’avalanche va montrer patte blanche inutilement à la porte de la petite maison ? Où sont les dés à jouer ? J’ai peur de ne plus pouvoir les jeter tout à coup. Le temps calque mes

– 235 – mains partout. Sur les plantes, sur les étoiles, sur l’eau. Les piles électriques chantent. À la lisière du bois de chair, là où le soleil est comme un lys au fer rouge, s’élèvent des gym-nastes pervers. Le chant de l’alouette immobile comme un œuf au-dessus d’un jet de pieds d’alouette, toute la cam-pagne est, si tu te penches, là-bas, le racinien désert soulevé par le vent des passions, qui transporte vainement des col-lines et fait les grandes bouteilles vides de sable qui se bri-sent avant qu’on ait songé à boire, les grandes bouteilles pour l’usage externe, selon l’expression bien connue des prêtres. Le petit renard paraît se remettre dans sa crèche, entre le coq et les raisins. Ses dents sont de minuscules étin-celles bleu ciel. Les losanges d’espace tordus de capucines et de lierre absorbent les scènes de plusieurs théâtres sur les scènes desquels nous jouons. Ici ce sont les sorcières, ici ce sont les estafettes et là, au milieu de la plate-bande spécia-lement désignée par l’écriteau illisible et noir, de toute im-portance, ce sont les joueurs qui n’ont plus pu se lever. Le tout est dans l’œil du renard, cet œil beige à plusieurs faces cerné du bord extérieur de la coupelle d’un gland depuis plu-sieurs jours tombé. L’aspect de tout rentre dans un sac de bonbons anglais dans lequel un bonbon central est une petite lampe. Comme c’est la veille de Noël, l’aigrette d’air qui tremble à un coin de fenêtre parmi les cristaux de givre dé-tourne des Mille et une Nuits une dernière révérence de vizir. C’est toujours toi Shéhérazade, l’enfant tôt ou tard promise au bourreau. Rappelle-moi tout ce que ce renard a incendié. Le magasin du Printemps même ? Oui il s’était glissé, tout al-lumé, parmi les décors de l’Opéra. On jouait Les Maîtres chanteurs. Une autre fois c’était dans la Caroline du Sud où tu es née. Les musiciens traînaient à cheval dans la contrée, ti-rant aux carrefours des violons laqués blanc d’une boîte à doublure écossaise. Le renard, car c’était lui, dansait devant

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