Poésie
Au Regard des Divinités ................................................. 76
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
– 200 – soir. La bête tuée ne doit pas être bien loin sur ses portes de sang. Je l’entends gémir dans le ruisseau supérieur de l’air que dessine en ce moment un vol de passereaux.
POÈME AVEC VOCABULAIRE
7 mai 1931, 10 heures [du] soir.
La laitue de la cervelle devient orange en mourant Et se casse comme le gypse dans la terre Alors l’ange ses reps bleus d’ailes ses coupons de grands
magasins
La lumière j’ai nommé la nuit non la lumière Les licols et les lassos qui font tout le cheval Dans la Bausse les coquelicots sont certains Parmi les flaques ils ressemblent aux vieilles locomotives
plaintives
Dont l’accent est l’hiver
L’homme se donne du bon temps Le bon vivant le cher mourant
Il connaît Trafalgar et Jarnac il a suspendu ses bretelles au
nuage qui est à peine au-dessus de lui Il s’est couché sur son matelas de zinc On a frappé C’était l’action de s’étonner Qui demandait la permission de passer outre Les vecteurs ensanglantés prenaient le large Ils crevaient le cerceau horizontal de leurs gueules de feu C’étaient les ressemblances mouvantes les bonnes à tout
faire de la réalité
Un jour c’en fut fait des fiançailles d’après Et le lendemain le satyre se promenait à travers bois
– 201 –
Un pied par violette
On l’a retrouvé on l’a pincé Mais le pinçon ne le réveillait pas Il faudrait regarder les commerçants dans leur glace Et les assureurs dans celle des avertisseurs d’incendie Le tremblement d’air est terrible les insectes sont
abominables
Dans le département du Gers les philosophes Les philosophes coupés en morceaux Se font une raie non plus dans les cheveux mais dans la main Les enfants descendent de leur cadre Dans des balançoires
Ils ont la rougeole sur les échasses Et le lait devient de jour en jour plus sombre Le lait donne naissance aux dessins à la mine de plomb Du jour à donner et à recevoir
La coquille du crâne dont on fait les pâtés d’encre La tortue de tête qui lutte dans les orties La maladie de langueur qui s’appelle penser
POÈME EXHIBITIONNISTE
7 mai 1931, 10 h 15.
Je prendrai mon lit à bras le corps Et je le secouerai de tous mes rêves Les femmes rousses pourront sauter à la corde En me faisant de l’œil comme la pensée Rien ne m’arrêtera
J’enterrerai la fenêtre
Les couronnes de belles de jour et de belles de nuit
– 202 –
Puis je battrai la campagne en disposant les précieuses
machines agricoles sur le papier mural Le silence qui est déjà l’aventure Sera encore les habits que j’aurai quittés Le revers qui se plaque
Le volubilis qui s’enroule
Il n’y aura qu’un timbre oblitéré sur deux à la lettre que je ne
voudrai pas lire
Remettant à demain l’acquittement du dernier criminel Les chenêts dans leur boîte
Les chiens hurlant à la lune sur le coffret de
l’exhibitionnisme
J’entrerai dans la combinaison de la nuit Je me ferai une raison de cette combinaison J’assisterai à mon découpage en jeu de patience Plus d’angles plus ces sinistres petits mâchicoulis qu’on
découvrait quand on voulait manger dans le pain Les femmes soigneusement écartelées Les femmes serties d’hommes qui brillent en les aimant Et qui répondent par cette sèche effloraison des agaves Dans les pays chauds dans les pays brûlants dans les pays
tièdes
Puisqu’aussi bien tout se refroidit même la lave Même le souvenir même les grands braisiers dans lesquels
s’éloignent les fraises
Je trouverai mon nom écrit sur l’atrocité fulgurante Les gerbes de mon nom couchées au pied des noisetiers Les flammes déjà de mon nom veillant dans le scandaleux
myosotis
Les Niagaras de mon nom frappés par l’attente altière des
mondes
Qui se ramassent sur eux-mêmes dans les épines du hérisson
de mon nom
– 203 –
Quand on le prononce à la cantonade Dans un murmure comme si l’on m’aimait encore Comme si l’on m’avait jamais aimé
POÈME FIN DU MONDE
7 mai 1931, 10 h 45.
Brr ce ne sera pas encore pour cette fois-ci Les cheminées au haut des rêves sont moisies Et la vérité est couchée dans le puits Les poètes sont mobilisés depuis midi On voit que les cheveux se portent de plus en plus longs Ils rabattent les cils qui rabattent les perdrix Les chemins de fer sont désespérés Les bateaux sont à louer
C’est trop
Dans les horlogeries on observe que l’évidence ne tient plus
à l’écart de deux aiguilles Et dans les boucheries que les moutons prennent un air
méchant
Un jeune homme est reçu par une jeune fille dans les bras de
la statue de Fabre
Ils se prennent pour des papillons et c’est tout Le métropolitain est aérien
Les fumistes présentent leurs cartes à la Bibliothèque
nationale
Les yeux de verre sont de plus en plus demandés Quelle soif
Pince-sans-rire et sceptiques se jettent les uns sur les autres L’espace est encore entre deux arbres
– 204 –
C’est très joli
Le linge à sécher en Écosse
Les calibres d’armes en Asie Les pantalons de femmes ouverts l’absence de ces pantalons
aussi
Sont soumis à des lévitations bizarres et à des rectifications
que faute de temps on est obligé de passer La belle étoile s’orne de cornes au lieu de branches Ballants et transepts
Le dernier pape un grand hydrophile des marécages S’attaque à la carpe couvant dans le cerveau de l’homme Les livres térébenthinés se soulèvent une dernière fois sur
leurs moustaches
Ils regardent les sacs qui vont les contenir Dans les braseros où les mains travailleuses vont se nicher Les hirondelles fientent
Un cocon oublié sur le bord de la table où j’écris ces
dernières volontés
Passe de la nuit à l’oubli
L’éventail à crinière qui mouche les mouches dans le
mouchoir de l’air
L’intérêt composé qui s’inquiète dans le mot vivre La douleur au long cours le sommeil à forfait L’huître indéfiniment perlière la plante qui regarde
l’héliotropisme
Comme l’ouvrier qui ne passera jamais en rentrant de son
travail par la rue de la Paix
Vont encore se déguiser vont encore se coucher sur la
barricade
Vont encore se dépenser sans compter Vont encore se respirer pour eux seuls dans la rose des vents
– 205 –
POÈME PROPHÉTIQUE
8 mai 1931, 2 h 30.
Le petit destin est mort ce matin
En bas âge
À la Caponnière
Hue taxi
L’herbe sablée est de plus en plus longue Le calendrier aux feuilles de tremble Décore les vieilles les jeunes allées et venues Nos amis devant le triste orphéon Nos ennemis dans la pendule
À la file indienne se dessinent
L’un couvrant l’autre
Le bras en écharpe et l’écharpe est un brassard de premier
communiant
Il y a aussi les femmes
Ni nos amies ni nos ennemies à califourchon sur le cheval de
notre différence avec les autres
Le paganisme tant vanté dirige les travaux il est premier-né
sans la terrasse
Et se vautre dans le soleil
Il va venir le messie du bois mesdames Il n’a pas passé par ici
C’est un noisetier en fleur
J’en appelle à l’angle inférieur du temps La forme d’un œuf dans le coquetier mais pas l’œuf en bois
des îles
Le tracé infaillible de la noix
Plus tard dans une minute
Un ver luisant sur l’ongle
La femme que j’aimerai belle comme un troupeau d’antilopes
– 206 –
Les seins mordus la lèvre enveloppée dans un cornet de
paroles basses
La femme que j’aimerai s’introduira une serrure dans les
cheveux
Une grande serrure blonde et c’en sera fait des revenants Qui braquent le tiroir de leurs chaînes sur l’hôtel des
vaudevilles
Paraissez nuages
Usez-vous lanières des vents
L’eau est au fond de l’arrosoir qui se lève au-dessus des
statues
Dans un instant d’ici plusieurs siècles Une cage pratiquée entre deux vols d’oiseaux Le piège que les souris portent à la queue pour les chats Le ballon primitif
S’étourdiront de philosophie et ce sera le quai d’une ville
déserte
POÈME SCATOLOGIQUE
8 mai 1931, 2 h 55.
Sur la nappe brune et dans les draps du lit bruns L’homme blond
La femme ni brune ni blonde la femme Soulève le verre à boire plus grand qu’elle Et demande grâce
Les bois mouillés la lune oblique les hôtels borgnes Le feston et l’astragale l’un constructif et l’autre destructif Se passent la virgule le point et les autres signes de
ponctuation à tête d’amphore
– 207 –
La loi est crachée pour tous les peuples sur des tables Et les bidets sont orientés vers l’Orient Dans le grincement et entre les fameuses pincettes des pôles Le souvenir punaise du bois de lit humain Le souvenir entretenu par deux maquerelles Le souvenir isocèle et de même substance que la gomme à
claquer
Le souvenir prend les proportions d’un événement manqué L’or blond l’air à rendre opaque et l’eau propre plus sale La montagne individuelle la chaîne de montagne aux
breloques d’animaux tués Les maisons en construction avec l’humidité bienfaisante Les maisons en démolition avec leurs immenses cabinets à
écho
Les sensations gustatives et gymniques les horreurs Les différentes espèces de tanks de plus en plus légers Les locations de places de théâtre Livrent passage aux taches d’huile bouillante Qui ressemblent aux hommes devant les châteaux forts
POÈME GENRE SCOLAIRE
8 mai, 3 h 15.
Le mètre d’école est conservé aux Arts et Métiers Dans une robe de femme en platine Charlemagne entre aux Arts et Métiers Il dépose sa couronne au vestiaire parmi les capuchons des
élèves
Quelle gloire pour eux quelle gloire pour lui Ses yeux fermés sont les hémisphères de Magdebourg
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Qui souvent se pèse bien se connaît L’e muet de Charlemagne est la pierre angulaire du Saint-
Empire que je veux prendre sur moi-même Le lait et le vin combinés rouillent le verre Dans les petites filles il y a la place des petits garçons et des
hannetons
Le trapèze est couvert de cerises
Le losange est vert avec des anges qui jouent aux quatre
coins
Les taches d’encre sur les doigts et les chutes sur les genoux Sont le premier signe d’égalité revendicable La nature est la tempête le cyclone la trombe Avec une marge d’aurore boréale pour le cahier La ceinture le doigt levé parquent l’érotisme dans les préaux
LES PARIS
I
Merde criaient les voyageurs du car Hypnotisés par le dragon de faïence Qui crachait le ciel à pleins poumons Par les soirs d’orage
Les chevaux à longue longue bride rebroussaient chemin
traînant leurs cavaliers désarçonnés Autour des rosaces ancien modèle Près des poiriers derrière les murs sous la tente grelottante Les voyageuses se déclaraient particulièrement satisfaites Elles voulaient rester le soir après l’appel
– 209 –
Elles manifestaient en outre l’intention de casser les belles
assiettes de Delft
Si on les avait écoutées
II
La cage aux oiseaux est entourée d’une serpillière humide Couleur de siphon
Les oiseaux chantent catholiquement à travers le goulot C’est tout à fait ravissant ces pays chauds Les plantes à fourrures s’enveloppent dans les manchons de
craie
Par pure gratuité
Les cœurs de loup sont plus ouverts que la fleur nommée
mauve
Qui est un couteau vieilli
Pendant que nous y sommes le trotteur second empire élé-
gant comme une fenêtre de septième sur la cour se sou-
met les pierres grimaçantes commes des fous de cour
[L’AMOUR SUR LE CHEMIN…]
L’amour sur le chemin dansait avec la peur
Car je portais le feu des étoiles aux vignes.
Il m’a fallu plus tard interpréter les signes
Des grands puits de pétrole et du désir trompeur.
Le jour se balançait, tendre comme un vapeur
Par-delà les talus couverts de fleurs malignes.
Les femmes qu’entraînait la lumière étaient dignes
De me guider, brillant chèvrefeuille grimpeur.
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Une aune de ruban merveilleux s’envolait
De chaque épave. Un ciel fait de bouquets de lait
Aux apparitions donnait libre carrière.
Mon cheval approchait au galop de minuit
De ce poste le plus éloigné de la terre
Où depuis je suis mort et où mon ombre luit.
[L’OISEAU DE FLAMME…]
L’oiseau de flamme apporte un message. La grille Ne s’ouvre plus qu’au doigt des anges menaçants. Aux fenêtres du nord des violons cassants S’accoudent et l’amour enlace un ciel qui brille.
Au large les bijoux et leur louche escadrille, Les éventails de roche ou de verre, l’encens Pourpre des baisers morts ! Tous les êtres absents Les beaux points cardinaux continuent leur quadrille.
C’est toi qui viens, immense aurore, éternité. Je le sais, tu rendras ce qui fut habité Plus muet qu’une fleur et plus douteux qu’un prisme
Après moi qui n’aspire à toi que par dépit Comme un papillon blanc au vague mimétisme Un épi bleu se couche et c’est un noir épi
– 211 –
[C’EST LE STYLE JAPONAIS]
C’est le style japonais des rosiers de la lune La tente du cirque est tirée aux cent coins par un canard
mandarin
Tandis que l’aimable prostituée à tête de coup de feu Fait son entrée dans le souterrain Toute la vieillerie des lilas tous les gâteaux secs des prénoms
de femmes
La poussière des printemps et l’abominable panique des
papillons qui ont froid
La jeunesse qui loue son palais la vieillesse qui fait toujours
recommencer l’expérience Le petit enfer patient avec son diable doré Quels volcans d’illusions quelles ombelles de promesses Tout l’univers moins l’homme que je suis Toute la nature montrée du doigt
Plus tard dans les cafés de la périphérie Dans les musées gracieux dans les manufactures tracées sur
le sable
S’assemblent les aigrettes d’air les bouillonnements les
étincelles
Et le malheur tentera la grande réconciliation Les bocaux de parfumeurs brisés au centre de la place Feront le jeu des ombres des kiosques Puis l’erreur reconnue le col relevé Les gants fermés sur des paquets d’allumettes On se retrouvera comme par le passé Avec la notion ennemie de l’un et de l’autre Tandis que l’amour rouge se déterminera Pendant l’orage
– 212 –
J’en ai assez les tables sont troubles devant les chaises
chastes
Les vitres sont creuses et le paysage sent la bergamote Autour des mains dans la caresse il y a un abat-jour Et sur les mains dans l’étreinte il y a la lumière de l’osier Mais les amants s’incorporent la plus grande part de la
couleur
Qui sépare les tombeaux
C’en est fait du dernier rameau de chêne-liège Le long du torrent qui confond l’aigle et la truite Assez d’inutiles crochets par les routes Assez de cigales appuyées jour et nuit contre l’oreille L’espace organisé fait place à une colonie de vers luisants Et la barrière du temps permet d’admirer dans son jardin de
balsamines folles
La beauté qui est la garde-barrière Il faut aussitôt repartir
Les chats se sont si bien enroulés cette nuit sur eux-mêmes Qu’ils ont permis à l’homme de placer les cheminées sur les
toits
Le vagabond tient dans ses bras l’enfant abandonné Et la mère de cet enfant fait avorter à la ronde Toutes les bouteilles de feu
Tandis que les horloges écaille sang et nacre prises dans le
tourbillon
Livrent passage à de très petits cavaliers Dont on n’aperçoit que les éperons Un tapis de jésuites s’étend dans la campagne Les tintinnabulantes femmes qui nous plaisent Ramènent leur mante sur leur visage Du plus loin qu’on découvre le brasier potentiel On ne demande qu’à participer au supplice Les lotus déchirés sur les étangs ventre à terre
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Flânent à tout vent avec une inconvenance particulière Des seigneurs authentiques qui paraissent annoncer un
temps prochain
S’avancent dans le hourvari qualitatif En s’aidant du gypse de la terre Les pêcheurs débordés par l’idée de leur filet même Proposent de confier Paris à la garde d’un nommé Mille-
mailles
On trie le verre cassé dans les bijouteries Les femmes sont là naturellement La plupart sont arrêtées devant la vitrine vide Elles prônent la substitution générale du verre à la monnaie Et l’on entend tomber de leurs mains des pièces qui se
cassent
À l’effigie des coqs sur le fumier Le fumier devant l’hôtel Claridge Est gouverné par l’ancien pendulaire ambassadeur Qui signa la paix sur une feuille de catalpa Le jour où le papier se fut mis à manquer C’est-à-dire un peu après que ce poème fut écrit Les marmottes sont toujours calmes elles flattent les petites
filles
Et rien ne sert plus de ne pas leur donner leur rang
d’animaux favoris
Mille naseaux fument dans la mer Les clochers portés par les hommes sur leurs épaules S’enfoncent tour à tour dans la neige Je prendrai la peine de mettre cette lettre à la poste Il y a en effet encore une boîte aux lettres sans fond Elle doit permettre d’atteindre le fantôme femme à qui j’ai
toujours eu affaire
Le voici je reconnais sa fourrure de gui Ses souliers aux boutons de muguet noir
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C’est elle c’est sa chevelure plutôt je reconnais ces grappes
de cassis
Le pressoir de la paresse
Enfant petit martyr aux pensées pareilles aux appels des
timbres nickelés
Dans les maisons bourgeoises
Interroge le silence du puits
Les lauriers-roses qui faisaient partie de la décoration
charcutière
Celle qui en dernier ressort a le mieux tenu Les lauriers-roses se font rares
Les lauriers rouille passent la tête par la porte de la
ferronnerie
En quête du fer à cheval sur lequel j’aiguise le couteau Dont je fendrai l’oreille du dernier bruit Faute de pouvoir abolir l’âme du violon Plût aux barricades de ramener le ciel à d’autres sentiments Plût à la dernière des dernières d’avoir bien voulu de moi
pour amant
Les personnages subalternes terrés dans leurs vêtements
blancs
Se portent avec force courbettes aux endroits les plus
menacés
Ils sont couverts de croix et de crachats de mouron Nul n’a pensé à faire valoir la blancheur de la craie et l’éclat
du charbon qui sont des choses pures Le progrès est un épouvantail inséparable de l’arbre en fleur Inséparable du chant des oiseaux qu’il faut éloigner En agitant contre eux des livres de prix dorés sur tranches Je promets l’acquittement à tout ce qui se réclame de cette
petite plante folâtre du bas des murs qui ressemble à
l’orge
Dégénéré et à laquelle j’ai entendu donner le nom de voleur
– 215 –
Mais je serai impitoyable pour l’hermine Qui est associée au droit de juger
Comme si le jugement la faculté critique et la discrimination Qui surenchérit sur la queue de rat Avaient quelque chose à faire dans les préaux glaciaux Du comportement de l’homme au cœur d’enfant Qui se contemple dans l’œil des poissons adultes Je suis le vent qui vient soulever les rideaux dans les
maisons de correction
Remplies de jeunes filles et leur donne du courage Le courage de mal faire est un si joli bateau corsaire dans la
carafe de leur tête
Je suis l’entretien de ces plats d’argent merveilleux sur
lesquels elles se passent nos têtes Aux yeux qui ne cillent même pas Quand elles jouissent d’elles et de nous Je suis l’occasion toujours insaisissable l’occasion Comme les grandes roulottes qui sillonnent la terre Pleine de lions croit-on et dans l’éclair de leur gueule ouverte Pleine de ces têtes ravissantes sur le fond rouge et or de leur
palais
Entre les canines lumineuses
Place au sens éternel du danger maître du monde La breloque de ce qu’on ne sait pas Vient battre sinistrement le ventre terrestre Et se détache de la chaîne d’astres Le millet de la cage nocturne
Finissons-en les aiguilles de la machine à coudre Sont dressées vers le ciel de la plus humble à la plus humble Le défi monte comme la sève
Il aura raison de ces successions de carcasses éblouissantes Qui font à l’intérieur la marguerite immonde de la terre La gerbe des gestes l’axe des actes
– 216 –
Et le loup blanc pour finir toi comme un autre À la longue les voitures de laitier et les carrosses d’encre
Antoine
Pour la tentation seulement
Disparaîtront dans un nuage de poussière qui fut la vie Les rapports saisissants qui unissaient la chair à ce moins
que l’ombre de la chair Dont tu te défis à peine plus lentement Ces rapports seront vains comme l’amertume qui prête sa
vertu à certaines plantes
Et à tout ce qui n’aura pas été qui aurait pu être Un champ de blé pour la chaleur de tes mains Une heure de musique plus belle pour ton sang Une barque échouée dans un salon pour tes larmes Des gantelets de fer pour les croiser sur ta poitrine Des gantelets de fer qui laissent libres tes mains Qui ont peut-être ouvert et refermé la porte
Lyons, 20 mai 1931.
[CONNAIS-TU LE VERBE ÊTRE…]
Connais-tu le verbe être il passe dans le langage avant le
verbe avoir
Mais il s’agit toujours plus ou moins d’être et d’avoir Quand je ne t’ai pas cependant je suis Je suis comme l’eau qui dort sous les éphémères Il ne faut pas se fier aux éphémères non plus Si c’étaient des yeux qui meurent chaque fois qu’ils se
ferment
Le beau temps s’y retrouverait encore
– 217 –
Dans chacun de tes regards n’y a-t-il pas un enlèvement Le temps est fou un seul corps est le bandeau de colin-
maillard
Qui est-ce que tu tiens entre tes bras le long du canal Cherche mais oui tu sais fais semblant de savoir Prends garde c’est encore le verbe être Mais il s’agit toujours plus ou moins d’être et de ne pas avoir Comme la patience d’être belle s’élance en toi Les feux follets passent d’une rive à l’autre Sur terre la balançoire fait rage elle décrit un à un les villages
les plages les déserts
Le revers de la médaille est qu’il fasse froid où tu n’es pas Où le bain révélateur apparaîtrait à lui seul comme la
conséquence d’une révélation Et pourtant j’ai le soleil et tu l’as nous l’avons pour nous Nous avons la couleur du sang qui ne change pas d’un
continent à l’autre
Et jusqu’à l’écrevisse qui nous contemple dans sa marche Quand je ne suis pas je t’ai peut-être Le verbe être encore
Tu dois venir te coucher près de moi Tu dois faire la lumière en vain
Et le lit où je pourrais reposer doit se retirer comme la mer Je te sens peut-être peut-être m’advient-il de m’appuyer sur
toi
Imperceptiblement comme le moule sur le modèle Il y a dans l’aile intérieure de ton coude une lumière qui
monte et descend sur le drap
Même quand je veux que l’oubli fasse à perte de vue tout
pâlir
C’est l’étiquette merveilleuse l’étiquette orangée de la fiole
de poison
Le poison de tout ce que j’aime
– 218 –
Les convulsions de l’amour les distillations chantantes Soulèvent à peine le couvercle de la marmite pâle Où l’existence flotte alternativement et baigne dans son
essence
Où le don mesuré bouillonne cependant Où se prépare dans la matérialité absolue Ce qui n’est pas ce qui écarte pour être Jusqu’à la dernière herbe bleue entrée dans la composition
du philtre
[LE JOUR OÙ JE NAISSAIS]
Le jour où je naissais
Les tableaux noirs étaient à peine effacés Les villes s’éteignaient lentement Sur une corde au-dessus d’un précipice Une danseuse faisait des pointes
Elle pouvait avoir huit ou neuf ans Dans chaque main elle tenait un pot de fleurs très simple Couleur de ses lèvres
La jacinthe se perdait dans le ciel
Il y avait de la neige
J’avais peur des loups figurés sur les boîtes rectangulaires Les peaux de serpents des lampions se plissaient très loin Dans les fêtes bleues
Les fautes irréparables étaient depuis longtemps commises Elles exigeaient les folles réparations de greniers dans les
maisons
La mansardisation d’à peu près tout Les oiseaux de mer faisaient triste figure
– 219 –
Comme dans les contes que devait écrire par la suite
M. Binet-Valmer
La danseuse s’arrêta un moment pour s’ôter du pied Une plume d’oiseau de mer Le temps commençait à se perdre Il était monté sur une sorte de tuteur déjà envahi par les
plantes grimpantes
La danseuse était presque cachée par un liseron Elle était adorablement maquillée de deux rubis et une
mouche verte
J’étais presque oublié comme le médaillon Et je prenais la peine de regarder au-dessus de moi Les étoffes blanches dans le soleil Je comprenais tout à coup la difficulté Les yeux de l’enfant que je n’étais pas se fermaient sur la
difficulté
La menthe sauvage la prenait par le cou Et les libellules gaufraient la surface de la terre Je me levai alors et m’emparai des attributs qui m’étaient
réservés
Une hache très légère et une vingtaine d’yeux de verre Parmi lesquels deux yeux violets qui faisaient voir toute la
forêt dans la hache
La forêt avec ses vaporisations de mains pour tout prendre La forêt avec ses bruissements féminins La forêt avec son noyautage tragique qui ne prend toute sa
valeur que dans la fine
Un enfant fou on parlait de le confier à une rivière rapide Qui laisse subsister le parfum de la fleur d’acacia Je partis à la recherche du carburant nécessaire J’aimais la soude
Je me souviens d’un grand rassemblement sur un toit Tout le monde voulait voir
– 220 –
Les compagnies de perdrix venaient se réfugier autour des
cheminées
Malheur à tout
Dans une clairière l’éternité odieuse roulait ses yeux de biche
rouge
Je n’eus qu’à paraître pour la faire pleurer La danseuse aux seins d’amorce m’accompagnait
maintenant
Je courais devant elle
J’agitais la hache savante dans la lumière de laquelle
passaient les grandes villes
Les arbres se fendaient
Et d’incompréhensibles lézardes se mettaient à sillonner en
tous sens la façade des monuments Les yeux violets brûlaient derrière les chenets de marbre Et je voyais dans l’ombre antérieure avec les grands fagots
en feu que j’avais rapportés Je me voyais devant la commode de la mémoire En train de défaire une liasse de lettres d’amour Parmi ces lettres il y en avait qui sentaient le salpêtre l’œillet
d’Inde
J’étais tombé à la renverse quand on m’avait surpris Je massais les grandes fleurs qui croissent au bord de l’eau J’entravais la marche des arbres dans les promenades
publiques
J’inclinais les nuages à plus de sévérité Quand j’arrivai à la porte glaciale Déjà les jeunes femmes revenaient du confessionnal toutes
brûlantes
Je leur montrai mes abominables bijoux noués dans un
mouchoir vert pareil à un serpent couronné Je goûtai leur terreur et je perdis là le rameau d’acanthe Par bonheur la danseuse le ramassa
– 221 –
Mais je ne pus jamais le lui reprendre Elle volait devant moi comme une de ces petites hélices
vertes qui tombent des arbres
À la mi-mai et les yeux de verre se fermaient Et je mimais les êtres divers des climats Les mœurs les plus douces comme les plus compliquées N’avaient plus de secret pour celui qui était à la fois le père
et le fils de cette Antigone
Les embarquements se suivaient à intervalles réguliers Les débarquements ne se produisaient jamais Les bulbes de l’eau de la terre et du feu S’allongeaient toujours en tiges anciennes La jeune fille secouait ses cheveux dans mon sang Tout en me rendant mes baisers
La nature m’avait marqué au fer rouge l’épaule de ce lys qui
était une danseuse
Je ne la perdis que le deuxième jour Elle prit le chemin qui mène à la soufflerie de diamants Ses pots étaient déjà des maisons devant lesquelles se
croisaient des fusils de givre
Sa robe mettait un brouillard délicieux autour des choses La vermine attaquait ses chaussons fins comme aujourd’hui
l’aigrette de la pensée
[LYONS-LA-FORÊT TERRE DU CRIME…]
Lyons-la-Forêt terre du crime puisque j’y suis Royaume de l’attentat à la pudeur puisque je m’y repose Lyons-la-Forêt comme tu es faiblement nommé Beau cirque de la première époque chrétienne puisque j’ai
été baptisé
– 222 –
Où de grands lambeaux de femmes se donnent pour des
rosiers
Où des cercueils d’enfants voguent puisque nous sommes en
mai dans les arbres verts
Lyons-la-Forêt si tu me vois à trente-cinq ans C’est que j’aime tes craquements et d’une manière générale
tout ce que peuvent procurer aux arbres leurs rêves de
meubles
Tes bandits de grands chemins
Tes rançons de sang et de sperme C’est là à l’angle de ces deux murs de lave fumants Que doit être déposé ce soir tout ce dont mon imagination a
besoin
Les cassettes en lièvre tanné contenant toutes les plus belles
chevelures
Les enveloppes noires par lesquelles les ravissantes jeunes
filles m’annoncent qu’elles viennent d’assassiner leurs
pères
C’est que j’aime les réverbères beaux comme le viol Tes vampires assoupis devant l’escalier de la mairie Les jours d’orage c’est-à-dire presque tous les jours Immense champ de dépeçage pour les femmes qui viennent
de faire l’amour
Borne du brigandage surmontée d’un drapeau de crêpe Là du moins les écureuils sont de consommation courante Pour le petit déjeuner dans un buisson de rouges-gorges Puisque je dois encore manger
Là du moins la vermine de grande taille Vient contempler mon pouls qui bat encore
– 223 –
[LIT VIEILLE CORNEMUSE…]
Lit vieille cornemuse grand mouchoir plein de larmes Tendre fardeau qui nous porte et nous dispose Instant compris entre l’atténuation et l’aggravation Tas de lampes renversées verger des lilas Lutte apocalyptique du passage avec le passé Printemps spectral luzerne blanche Montagne qui se détruit sans cesse Lit forme concave de la décoloration humaine Capsule d’épreuves déroute du semblant Sonnerie ininterrompue qui ôte toute envie d’ouvrir Lit manchon de la vérité
Flamme repassée par les blanchisseuses Pâturage des brebis et des loups sous l’échelle Lit défense d’afficher même des ombres aux murs Lit permis d’inhumer et d’exhumer Lit des lions rampants et des bêtes à bon dieu souriantes Porte de fer de l’aile
Lait ou plutôt lit de la femme
Trapèze accompli sous ta forme de quadrilatère Manteau qui saigna aux quatre coins de la couronne
d’Isabeau de Bavière
Lit sans fond lit enchanté dans lequel la femme avant de
disparaître
Apparaît infiniment noire dans un éclair et disparaît
– 224 –
[QUE LES MESURES D’ÉTAIN…]
Que les mesures d’étain du sentiment jettent une dernière
ombre sur le paysage glacial
Nous sommes venus pour consommer
Nous avons laissé dehors nos chevaux aux proportions
fantastiques
Une femme sur chacun de nos genoux nous parle des
terreurs de son enfance
Et des soins qu’elle prend pour vieillir en ayant moins peur Les mots M’aimes-tu pointillent de sang la pincée de cartes
l’angle blafard et fuyant
La vie se tord les mains au-dessus du torrent Et couvre la pauvreté de l’amalgame Les haillons toujours changeants tirent du feu les marrons du
luxe
Forme de la chanson et lumière des mots à figure morale C’est l’étape extrême à brûler
pas
Nul être ne songe à s’envoûter lui-même lorsqu’il s’enfonce
les étoiles de chaque soir dans le cœur Et c’est pourtant là au comptoir Devant l’orgue de barbarie des corbeaux En rase campagne que l’action
Singulière [Poème inachevé.]
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[UN TEMPS S’EST ÉCOULÉ…]
Un temps s’est écoulé. Ce fut d’abord un filet de pêcheur remontant à marée basse, une tapisserie marine de faible ampleur à tête d’algue, à genoux infiniment flexibles, quelque chose comme un satan de guignol. À cette époque, je finissais de gratter les miroirs de l’image qu’ils avaient bien voulu tout d’abord donner de moi comme des autres. Les autres fuyaient aussi. Tous les matins, me faisant un bouclier de mon oreiller je m’avançais vers le célèbre puits horizontal hérissé plutôt de plumes que de feuilles. J’utilisais pour mon travail de déblaiement une pierre creuse très cu-rieuse que j’avais trouvée dans la cheminée le lendemain du jour où j’avais eu l’idée d’en faire peindre l’intérieur en blanc, jusqu’au toit, un jour de neige. Cette pierre, à la sur-face de laquelle les grands poudroiements moyenâgeux se produisaient, pouvait passer, en cas de visite importune, pour un instrument de maquillage. J’en étais quitte pour donner de lamentables explications sur la paresse de cer-taines arcades en trompe-l’œil, comme en Italie, de certains sillons organico-psychologiques, dont l’art de la Nouvelle-Zélande nous a donné le schéma théorique encore qu’imparfaitement impressionnant. J’avais décidé de finir par la main droite et par l’œil droit, qui m’étaient nécessaires en tout dernier lieu pour le parachèvement de mon œuvre secrète : me faire disparaître. Je ne m’alimentais plus que de coquillages fuséiformes, roses de préférence, et d’une sorte de bouillie de prêles dont la saveur était la plus chimérique de toutes celles des épices. Un jour où les derniers mille tra-cas de l’hygiène m’avaient particulièrement épuisé, de l’œil muni d’un compte-fils que je commençais à dissimuler der-rière un volant, mystérieusement agrandi la nuit, de la taie
– 226 – grise, je captai la dernière image insupportable de moi-même. C’était une boucle, pouvant rappeler celle de la fleur de népenthès, au moment où elle s’évase avec une sorte de rire sourd, particulièrement désagréable. La grande question était de savoir si j’étais encore là. Je fis rapidement de la main le geste de faucher, sans rencontrer devant la glace au-cune résistance. Parfait ! Dans les ongles de la main j’apercevais l’œil prêt à se fermer, le blanc très bas. Cette expression de l’être aux suprêmes limites du conflit entre le clocher et le brouillard, me causa une remarquable satisfac-tion. Quelle plaque de cuivre, quelle plaque de suie, qu’un miroir d’où l’on s’en va ! Peu à peu l’œil de l’ongle se fermait. Ce n’était plus qu’un doigt de gant dans lequel coule la bague qu’on va perdre. Vouloir retenir l’eau dans une bague ! Le ménisque absurde qui avait bien voulu réfléchir les appari-tions momentanées de la lune amazone principale au cheval bleu et des papiers de cyclones nommés hommes, papiers re-tournés, roulés, salis, brûlés, imprimés, marchant pour le moins à quatre pattes, fuselés commes des chaises, cravatés de taffetas depuis qu’il n’y avait plus d’autres astres, ce mé-nisque qui est la provende de l’esprit de l’escalier, affectait des airs dont la nonchalance bien connue le disputait au double empire indéfiniment abjuré du temps et de l’espace. Puis rien. Les facultés végétales devant lesquelles mon cas était, paraît-il, soumis, concluaient à un phénomène de dé-chlorophyllie massive par agrippement de serres trop hautes. J’arrivai ainsi devant le tribunal des pierres criant à mort. La voiture cellulaire dispersée aux quatre vents, j’étendis mon absence sur la planche d’infamie. La principale pièce à con-viction était un regard posé sur une femme qu’on avait fait reproduire en cire et dont la main était glissée dans un man-chon plein d’abeilles.
26 juillet 1932.
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[LE MARAIS DES CINQ-DOIGTS…]
Le marais des Cinq-Doigts s’ouvre et se ferme sur des rapides de feuillage, à une ou deux portées de fusil de la route vicinale de Veilleuse à Torpière. Abrité par des sureaux nains constamment aux prises avec la clématite sauvage et plafonné d’oiseaux immobiles dont les longues pattes fran-gent la couronne tout à fait dédorée de l’air visible, il presse sur plusieurs centaines de mètres le papier griffonné d’empreintes de la terre. Soulevez délicatement ces longues feuilles vipériennes, c’est par ici. Le crépuscule aux yeux de feutre vous précède : il a dû « couper » par la ferme d’Écraille, dont les vaches ont pour pis des digitales et pour oreilles des lames de verre absinthe. Le sol choisit de jouer des airs très lointains de pianos mécaniques et les décou-pages végétaux rappellent obstinément ces diagrammes mu-sicaux qui laissent perplexes les petits singes habillés de rouge, gambadant à bout de chaîne dans une rue montante aux fenêtres fermées. La menthe poivrée l’accompagne de son bruit d’ailes de moulins lilliputiens et achève de droguer le paysage, même évanoui parmi ces fioles. Des animaux à tête minuscule et à corps double, leur permettant de vivre tantôt dans l’un tantôt dans l’autre, selon que leur course saccadée les fait pencher de tel ou tel côté, des animaux re-liés les uns aux autres par des cordonnets vibratiles, des animaux phosphorescents et caressants hantent seuls ce qui sous le pas commence à s’amollir au fur et à mesure que sur-gissent les grandes plantes cassantes, dont les épis parais-sent faits d’une multitude d’yeux qui clignent. On avance au moyen de cet instrument nouveau, qui fit si longtemps les frais de l’imagination des chercheurs, de cet instrument truelliforme capable de boucher aussitôt ce qui vient d’être
– 228 – creusé, et dont on a fini par découvrir le modèle sur ces pe-tits insectes capables de vivre sans air. Il y a ainsi moyen de passer au travers d’un mur sans laisser de brèche, de fendre une foule qui s’attend à voir sortir une taupe de la grosseur d’un cheval d’une colline qui se forme au beau milieu des grands boulevards et effectivement voici la taupe aux at-taches incompréhensibles mais l’homme est déjà sur la taupe qu’il dresse. Un instant encore et il sera prêt à s’engager avec son admirable monture sur la route de Torpière. C’est un homme élégant, aux cheveux ras, aux yeux trop clairs pour qu’il paraisse voir et dont le geste rappelle les com-mandements brusques de certaines fleurs droites, le lys par exemple. Des étincelles merveilleuses d’intensité et de lon-gueur jaillissent de ses doigts gantelés de cuivre. La taupe frémit sous ses buffleteries pourpres, sensible au moindre appel du genou seul nu coupant le pantalon de soie vers le pied de plus en plus large et sifflant. Il approche. Le marais répond déjà de toutes ses voix malsonnantes, adorables et malsaines. La nuit presque vénitienne ce soir bande son arc au ciel et pique la première étoile de six heures. Il dépend de nous d’être ou de ne pas être comme l’amour des éphémères commence et prend fin. Jamais l’élan noir sans corne ne s’arrêtera au bord de l’eau. L’eau n’est qu’une paillette échappée dans le bal, une paillette empoisonnée qui brille trop. La robe appartient à la fille mortelle de la déesse indus-trieuse et du magicien Carrier, le propriétaire de la ferme en-chantée d’Écraille, notre ami aux semelles de cloches.
*
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Qui chante dans les nasses que ramène le soir la beauté Et qui pleure
Je commence à voir mais qui donne le pain à la curiosité Par les fenêtres du bas des maisons que je vois hautes Qui passe la main fine de la santé Sur les corps éblouis jamais en reste avec les âmes Il y a des noms pour désigner les choses qui n’existent pas Des noms tremblants sur les lèvres peintes des visages aimés Qui se hisse dans les voilures de l’obscurité Où les ordres contradictoires montent aussi Demain hier à tout jamais
Quel buveur assis devant la taverne déplie le journal
L’a parte
Si mystérieux la première fois qu’on le découvre dans un
kiosque
Et les saisons qui les doue de ce pouvoir d’être l’été Toutes et quand bien même vous auriez froid avant
septembre
Qui menace les enfants dans la grande clairière Qui suspend les amants au milieu du plus doux de leurs
gestes
Qui arme le bras de cette liberté qui le blesse Je dis que le jour à côté
Je dis que l’heure arrière et l’instant aux oreilles d’écureuil Bornent la vue comme on vous dit Qui est-ce Ce n’est personne c’est le marbre Je vois une maison qui pousse derrière des arbres de marbre Je vois un chemin de fer éternellement immobile parmi des
architectures de fumée
J’assiste à l’inauguration d’un marché de bronze au centre
duquel vague un homme nu des temps prochains Et toujours l’éclipse orientale La turquoise renversée dans le fond des tasses
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Qui borde le lit équilatéral qui saute sur le drap sans craindre
le dormeur
Voici les citrons sur la sellette de l’orage Devant la descente de lit à tête de tigre La chambre enfin les anneaux de feu Mariage des silences et des voix dans l’escalier qui va vers la
plage
Vers les rosiers de mer les lanternes profondes Les cachettes inoubliables des coquilles Du verre de la chair et de la pensée Les oubliettes
Du soleil de l’ombre de cette belle de nuit qu’est la pensée Le bûcher liquide des formes dont le moule est perdu Et qui surnagent dans cette tête qui se roule dans ses
cheveux
Comme les épaves d’une pensée qui oserait se dire la pensée En n’étant plus que les rayons du phare les derniers rayons
du phare dont les gardiens sont morts
*
L’ombre vitale de la sphère Et les couteaux de pacotille au cran de jour Ouverts sur les Antilles égorgées
Et le mur sur lequel on relève les traces de l’effraction
terrestre
En forme de cœurs
Et les coffres-forts peints à grands traits bleus sur l’incendie Et les cartes de visite en amiante qu’on retrouvera dans les
cendres
Quand nous ne serons plus
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Je quitte à l’instant la maison du crime Où j’ai pu jouir de la qualité photogénique du désordre Comme un arbre épaissi d’oiseaux Dans un coin du tableau je vois l’idiot qui criait Terre Et j’entends le bourdonnement de la mouche-sans-raison Bien connue des bagnards
Comment dites-vous comment dites-vous Il fait un temps de chien bouledogue très doux Et très fatigué la tête fumeuse sur des jambes de tunnel La femme qui avait dans les yeux
Une bête à bon dieu
Chantait ce soir-là à l’Alcazar On n’était pas encore très civilisés autour des lacs de
l’intérieur
Là où les tentes et les clapotements ne font qu’un Je t’aime et nous allons pouvoir vivre Tu n’es pas celui ou celle que je pensais Ce qui n’a qu’un temps et ce qui en a plusieurs Enfin le vison est un animal magnifique Peut-être que le monde est un plat qui se mange sans appétit Et que les convives y mettent moins de gourmandise que de
politesse
C’est étonnant comme le ciment armé est une chose jeune Qui fait plaisir à une certaine distance Maintenant qu’il ne s’agit plus de maintenir Je ne sais pas trop où nous en sommes Voici les rosiers en voiture de la pagaïe Qui annoncent frileusement le mois de mars ou d’avril Voici les mille becs piaillant de la forge Voici les éléphants blancs du soir calme Chargés de reines
Voici l’indice obscur de ce changement imperceptible Que j’ai causé qui est comme une fenêtre dans une larme
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*
Ceci a vieilli, ceci a rajeuni et cependant le rapport du chef de train, les images du tailleur, l’enseigne humoristique de la sage-femme continuent à produire leur effet. Ce sont, on peut dire, des chefs-d’œuvre de mesure et nous qui n’outrepassons que rarement nos droits et nos devoirs nous ne sommes pas peu fiers d’appartenir à un genre de l’histoire naturelle aussi zélé. Pendant que nous y sommes nous comp-tons bien qu’on va nous passer gratuitement l’indicateur et que les messageries Hachette, qui sont distributrices du pro-gramme de voyage, y joindront la superbe prime en couleur que nous avons bien méritée. Pensez donc : c’est nous qui avons créé le vide-poche. Rien dans les mains non plus. Sim-plement un encrier en bronze doré très bon marché mais plein de sang, voilà notre horizon quand nous fermons les yeux ; un buvard noir comme une petite souris d’hôtel, alors tout le monde pense, tout le monde a des visions. Tout le monde croit que c’est arrivé ; quoi ? L’égratignure de la pen-sée est bien jolie. On se croirait en balançoire. Fêtes, ô fêtes, et vous courses, et toi mort ! Les banquettes de velours gre-nat jetées sur les bancs de pierre, ce sont des engagements précis.
*
Les petits papiers purs font le tour de la table De la pensée en miettes
Et le sapin est toujours le fameux arbre vert
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Le gypse végétal et le complément indispensable du mur de
briques
Présent Présent Présent c’est l’appel qui se poursuit dans les
casernes
Et dans les écoles à trompes
Puis les jeunes filles vont se promener sous prétexte d’étoiles Et nul ne dort plus dans les lits triomphaux L’exil est la première marche du perron vieux Et tous les serviteurs en larmes sont réunis Les robinets de cuivre rouge crient comme des toucans au-
dessus de leur nid d’eau Les parquets cirés à la débandade lorgnent les fausses
danseuses des suspensions
La cour pavée de cœurs résonne des pas de l’hiver Qui va et vient en bras de chemise Sur le mont Valérien la groseille la framboise blanches Dans leur parfum adorable
Se collettent avec les ombres bleues des grilles et des roues
d’autos
On entre on entre au Chat noir
Mais le spectre de Charles Cros le spectre à tête de moineau S’enfonce dans la désespérante Rue-qui-baisse L’attente couronnée de fleurs transparentes Brise très loin ses petites bottines vernies À la barrière
Et les insectes d’eau se surpassent entre les longues herbes Ce sont des navettes d’argent qui ne s’arrêtent jamais Et la robe d’eau n’en sera jamais que plus belle Dans la main du Septentrion
Il a été perdu un trophée de la guerre des Deux-Roses Le rapporter au dernier descendant de la famille Plantagenêt Qui fait le guet le soir sous le pont de Crimée Récompense
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Les boas constrictors ont du plomb dans les yeux Ils sont plus à craindre qu’à charmer Ils sont décoratifs sur les locomotives La nature tend d’ailleurs de plus en plus à s’encrasser
*
Le petit renard n’est pas mort. Il est seulement blessé et il nous regarde d’une manière tellement suppliante que les larmes nous viennent aux yeux, à moins que ce ne soit un ef-fet de la réverbération. La réverbération est un poulailler dans lequel des plumes blanches tombent depuis deux heures comme de la neige. Hier soir il faisait si beau. Alors voilà que tu as mis le piège et moi je ne voulais pas, parce qu’on dit qu’il est dangereux de poser des pièges à l’heure du soleil couchant. La lumière est une si belle braconnière. L’aurons-nous assez vue s’introduire dans les taillis presque sans bruit, écarter du doigt l’épaulette verte des généraux placides, quand la mode végétale est aux fausses cérémonies militaires, et couper les aiguillettes à la manière de ces ex-quises rôdeuses du temps jadis, l’aurons-nous assez vue dé-tailler fiévreusement aux vitrines les lueurs secondes des bi-joux qui peuvent être violettes dans la perle et roses dans la topaze, l’aurons-nous assez vue élever dans ses arcs-en-ciel de Babylone des oiseaux qui ne se ressemblent plus au bout de quelques générations et qui tourmentent le sommeil des races ? Tu crois que le renard va mourir, que ce pauvre feu de bois va s’éteindre, que le fil de platine va se rompre, que l’avalanche va montrer patte blanche inutilement à la porte de la petite maison ? Où sont les dés à jouer ? J’ai peur de ne plus pouvoir les jeter tout à coup. Le temps calque mes
– 235 – mains partout. Sur les plantes, sur les étoiles, sur l’eau. Les piles électriques chantent. À la lisière du bois de chair, là où le soleil est comme un lys au fer rouge, s’élèvent des gym-nastes pervers. Le chant de l’alouette immobile comme un œuf au-dessus d’un jet de pieds d’alouette, toute la cam-pagne est, si tu te penches, là-bas, le racinien désert soulevé par le vent des passions, qui transporte vainement des col-lines et fait les grandes bouteilles vides de sable qui se bri-sent avant qu’on ait songé à boire, les grandes bouteilles pour l’usage externe, selon l’expression bien connue des prêtres. Le petit renard paraît se remettre dans sa crèche, entre le coq et les raisins. Ses dents sont de minuscules étin-celles bleu ciel. Les losanges d’espace tordus de capucines et de lierre absorbent les scènes de plusieurs théâtres sur les scènes desquels nous jouons. Ici ce sont les sorcières, ici ce sont les estafettes et là, au milieu de la plate-bande spécia-lement désignée par l’écriteau illisible et noir, de toute im-portance, ce sont les joueurs qui n’ont plus pu se lever. Le tout est dans l’œil du renard, cet œil beige à plusieurs faces cerné du bord extérieur de la coupelle d’un gland depuis plu-sieurs jours tombé. L’aspect de tout rentre dans un sac de bonbons anglais dans lequel un bonbon central est une petite lampe. Comme c’est la veille de Noël, l’aigrette d’air qui tremble à un coin de fenêtre parmi les cristaux de givre dé-tourne des Mille et une Nuits une dernière révérence de vizir. C’est toujours toi Shéhérazade, l’enfant tôt ou tard promise au bourreau. Rappelle-moi tout ce que ce renard a incendié. Le magasin du Printemps même ? Oui il s’était glissé, tout al-lumé, parmi les décors de l’Opéra. On jouait Les Maîtres chanteurs. Une autre fois c’était dans la Caroline du Sud où tu es née. Les musiciens traînaient à cheval dans la contrée, ti-rant aux carrefours des violons laqués blanc d’une boîte à doublure écossaise. Le renard, car c’était lui, dansait devant