Poésie
Au Regard des Divinités ................................................. 76
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
Les réverbères sont d’ailleurs d’ordre tout familial Le père l’oncle le frère avec leurs grandes têtes vitrées Vertes du côté des femmes
Celles-ci coquettes dans leur misère Cinq par cinq la dernière tenant le petit bol de vitriol Nous rappellent les amusantes combinaisons du dimanche à
la campagne
Quand Paul de Kock
Roi d’un siècle et demi acceptait de se mesurer avec le
bégayant Lacordaire
Le sport est pratiqué avec un zèle de plus en plus méritoire Et ces tournois qui eurent leur charme Ne rassembleraient plus aujourd’hui que les petits oiseaux Parlez-nous des branle-bas du boulevard À l’apparition des religieuses à accroche-cœur Porteuses du supplément moral des Petites-Annonces Une cuisine une chambre une salle à manger La loi le droit le devoir mais à condition de voter pour les
anarchistes
Il fait si doux que l’abbé Moreux se promène nu dans son
observatoire
Par train spécial les architectes se rendent au cirque de
Gavarnie
Avec leurs femmes habillées en débardeurs La civilisation moyenne dont nous jouissons
– 161 –
Promet plus qu’elle ne tient mais les distra ctions ne
manquent pas
J’arrache une feuille du calendrier nous sommes mercredi C’est l’anniversaire de la découverte du persil Une autre feuille dimanche
Toutes les femmes reviennent aux manches à gigot Encore une semaine de passée
L’école laïque oblige les petites filles à jouer à la poupée Le service militaire fait les officiers qui sortent du rang Le suffrage universel nous donne toujours des regrets Le placement de l’argent décide de notre carrière L’instinct de reproduction n’est pas étranger aux animaux Le sentiment du devoir accompli est satisfaisant La paix armée est un gant de velours sur un chapeau haut de
forme en fer
L’UNION LIBRE
Ma femme à la chevelure de feu de bois Aux pensées d’éclairs de chaleur À la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d'étoiles de
dernière grandeur
Aux dents d’empreintes de souris blanche sur la terre
blanche
À la langue d’ambre et de verre frottés Ma femme à la langue d'hostie poignardée À la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux À la langue de pierre incroyable
Ma femme aux cils de bâtons d'écriture d'enfant
– 162 –
Aux sourcils de bord de nid d'hirondelle Ma femme aux tempes d'ardoise de toit de serre Et de buée aux vitres
Ma femme aux épaules de champagne Et de fontaine à têtes de dauphins sous la glace Ma femme aux poignets d'allumettes Ma femme aux doigts de hasard et d'as de cœur Aux doigts de foin coupé
Ma femme aux aisselles de marbre et de fênes De nuit de la Saint-Jean
De troène et de nid de scalares
Aux bras d’écume de mer et d'écluse Et de mélange du blé et du moulin Ma femme aux jambes de fusée
Aux mouvements d'horlogerie et de désespoir Ma femme aux mollets de moelle de sureau Ma femme aux pieds d'initiales
Aux pieds de trousseaux de clés aux pieds de calfats qui
boivent
Ma femme au cou d'orge imperlé
Ma femme à la gorge de Val d'or
De rendez-vous dans le lit même du torrent Aux seins de nuit
Ma femme aux seins de taupinière marine Ma femme aux seins de creuset du rubis Aux seins de spectre de la rose sous la rosée Ma femme au ventre de dépliement d'éventail des jours Au ventre de griffe géante
Ma femme au dos d'oiseau qui fuit vertical Au dos de vif-argent
Au dos de lumière
À la nuque de pierre roulée et de craie mouillée Et de chute d'un verre dans lequel on vient de boire
– 163 –
Ma femme aux hanches de nacelle Aux hanches de lustre et de pennes de flèche Et de tiges de plumes de paon blanc De balance insensible
Ma femme aux fesses de grès et d'amiante Ma femme aux fesses de dos de cygne Ma femme aux fesses de printemps Au sexe de glaïeul
Ma femme au sexe de placer et d'ornithorynque Ma femme au sexe d'algue et de bonbons anciens Ma femme au sexe de miroir
Ma femme aux yeux pleins de larmes Aux yeux de panoplie violette et d'aiguille aimantée Ma femme aux yeux de savane
Ma femme aux yeux d'eau pour boire en prison Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache Aux yeux de niveau d'eau de niveau d'air de terre et de feu
NŒUD DES MIROIRS
Les belles fenêtres ouvertes et fermées Suspendues aux lèvres du jour
Les belles fenêtres en chemise
Les belles fenêtres aux cheveux de feu dans la nuit noire Les belles fenêtres de cris d’alarme et de baisers Au-dessus de moi au-dessous de moi derrière moi il y en a
moins qu’en moi
Où elles ne font qu’un seul cristal bleu comme les blés Un diamant divisible en autant de diamants qu’il en faudrait
pour se baigner à tous les bengalis
– 164 –
Et les saisons qui ne sont pas quatre mais quinze ou seize En moi parmi lesquelles celle où le métal fleurit Celle dont le sourire est moins qu’une dentelle Celle où la rosée du soir unit les femmes et les pierres Les saisons lumineuses comme l’intérieur d’une pomme dont
on a détaché un quartier
Ou encore comme un quartier excentrique habité par des
êtres qui sont de mèche avec le vent Ou encore comme le vent de l’esprit qui la nuit ferre
d’oiseaux sans bornes les chevaux à naseaux d’algèbre Ou encore comme la formule
Les saisons remontent maille par maille leur filet brillant de
l’eau vive de mes yeux Et dans ce filet il y a ce que j’ai vu c’est la spire d’un
fabuleux coquillage
Qui me rappelle l’exécution en vase clos de l’empereur
Maximilien
Il y a ce que j’ai aimé c’est le plus haut rameau de l’arbre de
corail qui sera foudroyé
C’est le style du cadran solaire à minuit vrai Il y a ce que je connais bien ce que je connais si peu que
prête-moi tes serres vieux délire
Pour m’élever avec mon cœur le long de la cataracte Les aéronautes parlent de l’efflorescence de l’air en hiver
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UN HOMME ET UNE FEMME
ABSOLUMENT BLANCS
Tout au fond de l’ombrelle je vois les prostituées
merveilleuses
Leur robe un peu passée du côté du réverbère couleur des
bois
Elles promènent avec elles un grand morceau de papier
mural
Comme on ne peut en contempler sans serrement de cœur
aux anciens étages d’une maison en démolition Ou encore une coquille de marbre blanc tombée d’une
cheminée
Ou encore un filet de ces chaînes qui derrière elles se
brouillent dans les miroirs
Le grand instinct de la combustion s’empare des rues où
elles se tiennent
Comme des fleurs grillées
Les yeux au loin soulevant un vent de pierre Tandis qu’elles s’abîment immobiles au centre du tourbillon Rien n’égale pour moi le sens de leur pensée inappliquée La fraîcheur du ruisseau dans lequel leurs bottines trempent
l’ombre de leur bec
La réalité de ces poignées de foin coupé dans lesquelles elles
disparaissent
Je vois leurs seins qui mettent une pointe de soleil dans la
nuit profonde
Et dont le temps de s’abaisser et de s’élever est la seule
mesure exacte de la vie
Je vois leurs seins qui sont des étoiles sur des vagues Leurs seins dans lesquels pleure à jamais l’invisible lait bleu
– 166 –
FACTEUR CHEVAL
Nous les oiseaux que tu charmes toujours du haut de ces
belvédères
Et qui chaque nuit ne faisons qu’une branche fleurie de tes
épaules aux bras de ta brouette bien-aimée Qui nous arrachons plus vifs que des étincelles à ton poignet Nous sommes les soupirs de la statue de verre qui se soulève
sur le coude quand l’homme dort Et que des brèches brillantes s’ouvrent dans son lit Brèches par lesquelles on peut apercevoir des cerfs aux bois
de corail dans une clairière
Et des femmes nues tout au fond d’une mine Tu t’en souviens tu te levais alors tu descendais du train Sans un regard pour la locomotive en proie aux immenses
racines barométriques
Qui se plaint dans la forêt vierge de toutes ses chaudières
meurtries
Ses cheminées fumant de jacinthes et mue par des serpents
bleus
Nous te précédions alors nous les plantes sujettes à
métamorphoses
Qui chaque nuit nous faisons des signes que l’homme peut
surprendre
Tandis que sa maison s’écroule et qu’il s’étonne devant les
emboîtements singuliers
Que recherche son lit avec le corridor et l’escalier L’escalier se ramifie indéfiniment Il mène à une porte de meule il s’élargit tout à coup sur une
place publique
Il est fait de dos de cygnes une aile ouverte pour la rampe Il tourne sur lui-même comme s’il allait se mordre
– 167 –
Mais non il se contente sur nos pas d’ouvrir toutes ses
marches comme des tiroirs
Tiroirs de pain tiroirs de vin tiroirs de savon tiroirs de glaces
tiroirs d’escaliers
Tiroirs de chair à la poignée de cheveux À cette heure où des milliers de canards de Vaucanson se
lissent les plumes
Sans te retourner tu saisissais la truelle dont on fait les seins Nous te souriions tu nous tenais par la taille Et nous prenions les attitudes de ton plaisir Immobiles sous nos paupières pour toujours comme la
femme aime voir l’homme Après avoir fait l’amour
RIDEAU RIDEAU
Les théâtres vagabonds des saisons qui auront joué ma vie Sous mes sifflets
L’avant-scène avait été aménagée en cachot d’où je pouvais
siffler
Les mains aux barreaux je voyais sur fond de verdure noire L’héroïne nue jusqu’à la ceinture Qui se suicidait au début du premier acte La pièce se poursuivait inexplicablement dans le lustre La scène se couvrant peu à peu de brouillard Et je criais parfois
Je brisais la cruche qu’on m’avait donnée et de laquelle
s’échappaient des papillons Qui montaient follement vers le lustre Sous prétexte d’intermède encore de ballet qu’on tenait à me
donner de mes pensées
– 168 –
J’essayais alors de m’ouvrir le poignet avec les morceaux de
terre brune
Mais c’étaient des pays dans lesquels je m’étais perdu Impossible de retrouver le fil de ces voyages J’étais séparé de tout par le pain du soleil Un personnage circulait dans la salle seul personnage agile Qui s’était fait un masque de mes traits Il prenait odieusement parti pour l’ingénue et pour le traître Le bruit courait que c’était arrangé comme mai juin juillet
août
Soudain la caverne se faisait plus profonde Dans les couloirs interminables des bouquets tenus à hauteur
de main
Erraient seuls c’est à peine si j’osais entrouvrir ma porte
Trop de liberté m’était accordée à la fois Liberté de m’enfuir en traîneau de mon lit Liberté de faire revivre les êtres qui me manquent Les chaises d’aluminium se resserraient autour d’un kiosque
de glaces
Sur lequel se levait un rideau de rosée frangé de sang devenu
vert
Liberté de chasser devant moi les apparences réelles Le sous-sol était merveilleux sur un mur blanc apparaissait
en pointillé de feu ma silhouette percée au cœur d’une
balle
LE SPHINX VERTÉBRAL
La belle ombre patiente et courbe fait le tour des pavés Les fenêtres vénitiennes s’ouvrent et se ferment sur la place Où vont en liberté des bêtes suivies de feux
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Les réverbères mouillés bruissent encadrés d’une nuée
d’yeux bleus
Qui couvrent le paysage en amont de la ville Ce matin proue du soleil comme tu t’engloutis dans les
superbes chants exhalés à l’ancienne derrière les rideaux
par les guetteuses nues
Tandis que les arums géants tournent autour de leur taille Et que le mannequin sanglant saute sur ses trois pieds dans
le grenier
Il vient disent-elles en cambrant leur cou sur lequel le
bondissement des nattes libère des glaciers à peine roses Qui se fendent sous le poids d’un rai de lumière tombant des
persiennes arrachées
Il vient c’est le loup aux dents de verre Celui qui mange l’heure dans les petites boîtes rondes Celui qui souffle les parfums trop pénétrants des herbes Celui qui fume les petits feux de passage le soir dans les
navets
Les colonnes des grands appartements de marbre et de
vétiver crient
Elles crient elles sont prises de ces mouvements de va-et-
vient qui n’animaient jusque-là que certaines pièces
colossales des usines
Les femmes immobiles sur les plaques tournantes vont voir Il fait jour à gauche mais nuit complètement nuit à droite Il y a des branchages encore pleins d’oiseaux qui passent à
toute allure obscurcissant le trou de la croisée Des oiseaux blancs qui pondent des œufs noirs Où sont ces oiseaux que remplacent maintenant des étoiles
bordées de deux rangs de perles
Une tête de poisson très très longue ce n’est pas encore lui De la tête de poisson naissent des jeunes filles secouant un
tamis
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Et du tamis des cœurs faits de larmes bataviques Il vient c’est le loup aux dents de verre Celui qui volait très haut sur les terrains vagues reparus au-
dessus des maisons
Avec des plantes aiguisées toutes tournées vers ses yeux D’un vert à défier une bouteille de mousse renversée sur la
neige
Ses griffes de jade dans lesquelles il se mire en volant Son poil de la couleur des étincelles C’est lui qui gronde dans les forges au crépuscule et dans les
lingeries abandonnées
Il est visible on le touche il avance avec son balancier sur le
fil tendu d’hirondelles
Les guetteuses se penchent se penchent aux fenêtres De tout leur côté d’ombre de tout leur côté de lumière La bobine du jour est tirée par petits coups du côté du
paradis de sable
Les pédales de la nuit bougent sans interruption
VIGILANCE
À Paris la tour Saint-Jacques chancelante Pareille à un tournesol
Du front vient quelquefois heurter la Seine et son ombre
glisse imperceptiblement parmi les remorqueurs À ce moment sur la pointe des pieds dans mon sommeil Je me dirige vers la chambre où je suis étendu Et j’y mets le feu
Pour que rien ne subsiste de ce consentement qu’on m’a
arraché
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Les meubles font alors place à des animaux de même taille
qui me regardent fraternellement
Lions dans les crinières desquels achèvent de se consumer
les chaises
Squales dont le ventre blanc s’incorpore le dernier frisson
des draps
À l’heure de l’amour et des paupières bleues Je me vois brûler à mon tour je vois cette cachette solennelle
de riens
Qui fut mon corps
Fouillée par les becs patients des ibis du feu Lorsque tout est fini j’entre invisible dans l’arche Sans prendre garde aux passants de la vie qui font sonner
très loin leurs pas traînants
Je vois les arêtes du soleil
À travers l’aubépine de la pluie J’entends se déchirer le linge humain comme une grande
feuille
Sous l’ongle de l’absence et de la présence qui sont de
connivence
Tous les métiers se fanent il ne reste d’eux qu’une dentelle
parfumée
Une coquille de dentelle qui a la forme parfaite d’un sein Je ne touche plus que le cœur des choses je tiens le fil
SANS CONNAISSANCE
On n’a pas oublié
La singulière tentative d’enlèvement Tiens une étoile pourtant il fait encore grand jour
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De cette jeune fille de quatorze ans Quatre de plus que de doigts
Qui regagnait en ascenseur
Je vois ses seins comme si elle était nue On dirait des mouchoirs séchant sur un rosier L’appartement de ses parents Le père un piquet solidement enfoncé dans l’ombre la mère
jolie pyramide d’abat-jour Appartement situé au quatrième étage d’un immeuble de la
rue Saint-Martin
Non loin de la Porte gardée par deux salamandres géantes Sous laquelle je me tiens moi-même plusieurs heures par
jour
Que je sois à Paris ou non
La belle Euphorbe appelons la jeune fille Euphorbe S’inquiète de l’arrêt de l’ascenseur entre le deuxième et le
troisième étage
À six heures du soir quand le quartier Saint-Martin
commence à broyer de la craie du plantain du vitrail Rester ainsi suspendue comme une aiguillette à une veste
mexicaine
N’a rien de particulièrement réjouissant Le palier du second à quelques pieds au-dessous d’Euphorbe
charrie des planches claires l’anguille d’une rampe et
quelques jolies herbes noires très longues Qui ressemblent à un vêtement d’homme La jeune fille surprise en pleine ascension se compare à un
diabolo de plumes
Elle a les yeux plus verts que d’ordinaire n’est verte
l’angélique
Et ces yeux plongent se brûlent à d’autres yeux sur lesquels
glisse une flamme de bore
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D’en bas les mollets d’Euphorbe luisent un peu de biais ce
sont deux oiseaux sombres qui doivent être plus tièdes
et plus doux que tous les autres
Les yeux de bore s’y fixent un instant puis le regard
étincelant s’évase dans la robe Très fine qui est de Paris
C’en est assez pour que ces deux êtres se soient compris Ainsi dans une hutte par temps de pluie sous les tropiques
l’énervement fait merveille Les insectes à taille minuscule déployant de véritables
drapeaux qui traînent partout dans les coins Une porte qui glisse sur elle-même avec le bruit d’une
ombrelle qu’on ferme
L’enfant est dans les bras de l’homme il sent frémir la chair
au-dessus des jarrets sous la robe qui remonte un peu
comme un fuchsia
L’escalier mal éclairé des ombres grandissent sur le mur de
faux marbre chair
Ombres de chevaux lancés à toutes guides dans la tempête Ombres de buissons qui courent à leur tour largement
dépassés
Et surtout ombres de danseurs toujours le même couple sur
une plaque tournante bordée de draps Cet instant fait dérailler le train rond des pendules La rue jette des éclairs Euphorbe sourit sournoisement entre
la crainte et le plaisir
Je vois son cœur à cette minute il est distrait coupant il est le
premier bourgeon qui saute d’un marronnier rose Un mot et tout est sauvé
Un mot et tout est perdu
L’inconnu là la tentation comme nulle part ailleurs sous ce
ciel à la paille de fer
– 174 –
Mais aussi la peur sous cette voûte affolante de pas qui vont
et qui viennent
À faire un amas de plâtre de cette maison qui est bien loin Un amas de plâtre dans un abri duquel on commencerait à
s’aimer
La peur à oublier ses doigts dans un livre pour ne plus
toucher
À fermer ses yeux dans le sillage du premier venu pour
éperdument le fuir
Quelle seconde
On sait le reste
Pfuût houch le coup de revolver le sang qui saute lestement
les marches vertes
Pas assez vite pour que l’homme Son signalement un mètre soixante-cinq la concierge n’a pas
osé arrêter ce visiteur inhabituel mais poli Il était d’autre part très bien de sa personne Ne s’éloigne en allumant une cigarette Plus douce que la douleur d’aimer et d’être aimé
DERNIÈRE LEVÉE
La lettre que j’attends voyage incognito dans une enveloppe Que son timbre recouvre et au-delà Ce timbre est oblitéré par le zodiaque On a beaucoup de peine à déchiffrer mon nom dans sa
dentelure
Quand elle me parviendra le soleil sera froid Il y aura des épaves sur la place Blanche Parmi lesquelles se distinguera mon courage Pareil à un treuil d’écureuils
– 175 –
Je l’ouvrirai d’un coup de rame Et je me mettrai à lire
Cela ne pourra manquer de provoquer un rassemblement Mais je ne m’arrêterai pas
Les mots jamais entendus prendront le large Ils seront de paille enflammée et luiront dans une cage
d’amiante
Suspendue à l’arbre à devinettes La lettre que j’attends sera de la couleur des voiliers éteints Mais les nouvelles qu’elle m’apportera leurs formes de rosée Je retrouverai dans ces formes tout ce que j’ai perdu Ces lumières qui bercent les choses irréelles Ces animaux dont les métamorphoses m’ont fait une raison Ces pierres que je croyais lancées pour me dépister moi-
même
Qu’elle est de petites dimensions cette lettre que j’attends Pourvu qu’elle ne s’égare pas parmi les grains de poison
UNE BRANCHE D’ORTIE
ENTRE PAR LA FENÊTRE
La femme au corps de papier peint La tanche rouge des cheminées
Dont la mémoire est faite d’une multitude de petits
abreuvoirs
Pour les navires au loin
Et qui rit comme un peu de braise qu’on aurait enchâssée
dans la neige
Et qui se voit grandir et diminuer la nuit sur des pas
d’accordéon
La cuirasse des herbes la poignée de la porte des poignards
– 176 –
Celle qui descend des paillettes du sphinx Celle qui met des roulettes au fauteuil du Danube Celle pour qui l’espace et le temps se déchirent le soir quand
le veilleur de son œil vacille comme un elfe N’est pas l’enjeu du combat que se livrent mes rêves Oiseau cassant
Que la nature tend sur les fils télégraphiques des transes Et qui chavire sur le grand lac de nombres de son chant Elle est le double cœur de la muraille perdue À laquelle s’agrippent les sauterelles du sang Qui traînent mon apparence de miroir mes mains de faille Mes yeux de chenilles mes cheveux de longues baleines
noires
De baleines cachetées d’une cire étincelante et noire
LE GRAND SECOURS MEURTRIER
La statue de Lautréamont
Au socle de cachets de quinine
En rase campagne
L’auteur des Poésies est couché à plat ventre Et près de lui veille l’héloderme suspect Son oreille gauche appliquée au sol est une boîte vitrée Occupée par un éclair l’artiste n’a pas oublié de faire figurer
au-dessus de lui
Le ballon bleu ciel en forme de tête de Turc Le cygne de Montevideo dont les ailes sont déployées et
toujours prêtes à battre
Lorsqu’il s’agit d’attirer de l’horizon les autres cygnes Ouvre sur le faux univers deux yeux de couleurs différentes
– 177 –
L’un de sulfate de fer sur la treille des cils l’autre de boue
diamantée
Il voit le grand hexagone à entonnoir dans lequel se
crisperont bientôt les machines
Que l’homme s’acharne à couvrir de pansements Il ravive de sa bougie de radium les fonds du creuset humain Le sexe de plumes le cerveau de papier huilé Il préside aux cérémonies deux fois nocturnes qui ont pour
but soustraction faite du feu d’intervertir les cœurs de
l’homme et de l’oiseau J’ai accès près de lui en qualité de convulsionnaire Les femmes ravissantes qui m’introduisent dans le wagon
capitonné de roses
Où un hamac qu’elles ont pris soin de me faire de leurs
chevelures m’est réservé De toute éternité
Me recommandent avant de partir de ne pas prendre froid
dans la lecture du journal
Il paraît que la statue près de laquelle le chiendent de mes
terminaisons nerveuses
Arrive à destination est accordée chaque nuit comme un
piano
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VIOLETTE NOZIÈRES
(1933)
Tous les rideaux du monde tirés sur tes yeux Ils auront beau
Devant leur glace à perdre haleine Tendre l’arc maudit de l’ascendance et de la descendance Tu ne ressembles plus à personne de vivant ni de mort Mythologique jusqu’au bout des ongles Ta prison est la bouée à laquelle ils s’efforcent d’atteindre
dans leur sommeil
Tous y reviennent elle les brûle
Comme on remonte à la source d’un parfum dans la rue Ils dévident en cachette ton itinéraire La belle écolière du lycée Fénelon qui élevait des chauves-
souris dans son pupitre
Le perce-neige du tableau noir
Regagne le logis familial où s’ouvre Une fenêtre morale dans la nuit
Les parents une fois de plus se saignent pour leur enfant On a mis le couvert sur la table d’opération Le brave homme est noir pour plus de vraisemblance Mécanicien dit-on de trains présidentiels Dans un pays de pannes où le chef suprême de l’État Lorsqu’il ne voyage pas à pied de peur des bicyclettes
– 179 –
N’a rien de plus pressé que de tirer le signal d’alarme pour
aller s’ébattre en chemise sur le talus L’excellente femme a lu Corneille dans le livre de classe de
sa fille
Femme française et l’a compris Comme son appartement comprend un singulier cabinet de
débarras
Où brille mystérieusement un linge Elle n’est pas de celles qui glissent en riant vingt francs dans
leur bas
Le billet de mille cousu dans l’ourlet de sa jupe Lui assure une rigidité pré-cadavérique Les voisins sont contents
Tout autour de la terre
Contents d’être les voisins
L’histoire dira
Que M. Nozières était un homme prévoyant Non seulement
parce qu’il avait économisé cent soixante cinq mille
francs
Mais surtout parce qu’il avait choisi pour sa fille un prénom
dans la première partie duquel on peut démêler psycha-
nalytiquement son programme
La bibliothèque de chevet je veux dire la table de nuit N’a plus après cela qu’une valeur d’illustration
Mon père oublie quelquefois que je suis sa fille
L’éperdu
Ce qui tout à la fois craint et rêve de se trahir Mots couverts comme une agonie sur la mousse Celui qui dit les avoir entendus de ta bouche brave tout ce
qui vaut la peine d’être bravé Cette sorte de courage est aujourd’hui le seul
– 180 –
Il nous dédommage à lui seul de cette ruée vers une tonnelle
de capucines
Qui n’existe plus
Tonnelle belle comme un cratère
Mais quel secours
Un autre homme à qui tu faisais part de ta détresse Dans un lit un homme qui t’avait demandé le plaisir Le don toujours incomparable de la jeunesse Il a reçu ta confidence parmi tes caresses Fallait-il que ce passant fût obscur Vers toi n’a su faire voler qu’une gifle dans la nuit blanche Ce que tu fuyais
Tu ne pouvais le perdre que dans les bras du hasard Qui rend si flottantes les fins d’après-midi de Paris autour
des femmes aux yeux de cristal fou Livrées au grand désir anonyme
Auquel fait merveilleusement uniquement Silencieusement écho
Pour nous le nom que ton père t’a donné et ravi
On glisse où s’est posé ton haut talon de sucre
Tout est égal qu’ils fassent ou non semblant de ne pas en
convenir
Devant ton sexe ailé comme une fleur des Catacombes Étudiants vieillards journalistes pourris faux révolutionnaires
prêtres juges
Avocats branlants
Ils savent bien que toute hiérarchie finit là
– 181 –
Pourtant un jeune homme t’attendait énigmatique à une ter-
rasse de café
Ce jeune homme qui au quartier Latin vendait paraît-il entre-
temps L’Action française Cesse d’être mon ennemi puisque tu l’aimais Vous auriez pu vivre ensemble bien qu’il soit si difficile de
vivre avec son amour
Il t’écrivait en partant Vilaine chérie C’est encore joli
Jusqu’à plus ample informé l’argent enfantin n’est que
l’écume de la vague
Longtemps après la cavalerie et la chevalerie des chiens Violette
La rencontre ne sera plus poétiquement qu’une femme seule
dans les bosquets introuvables du Champ-de-Mars Assise les jambes en X sur une chaise jaune
– 182 –
L’AIR DE L’EAU
(1934)
Monde dans un baiser
Le joueur à baguettes de coudrier cousues sur les manches Apaise un essaim de jeunes singes-lions Descendus à grand fracas de la corniche Tout devient opaque je vois passer le carrosse de la nuit Traîné par les axolotls à souliers bleus Entrée scintillante de la voie de fait qui mène au tombeau Pavé de paupières avec leurs cils
La loi du talion use un peuple d’étoiles Et tu te diapres pour moi d’une rosée noire Tandis que les effrayantes bornes mentales À cheveux de vigne
Se fendent dans le sens de la longueur Livrant passage à des aigrettes
Qui regagnent le lac voisin
Les barreaux du spectacle sont merveilleusement tordus Un long fuseau d’air atteste seul la fuite de l’homme Au petit matin dans les luzernes illustres L’heure
N’est plus que ce que sonnent les pièces d’or de la
bohémienne
Aux volants de coréopsis
Une écuyère debout sur un cheval au galop pommelé de
boules d’orage
De loin les bras sont toujours en extension latérale Le losange poudreux du dessous me rappelle
– 183 –
La tente décorée de bisons bleus
Par les Indiens de l’oreiller Dehors l’air essaye les gants de gui Sur un comptoir d’eau pure Monde dans un baiser monde
À moi les écailles
Les écailles de la grande tortue céleste à ventre d’hydrophile Qui se bat chaque nuit dans l’amour Avec la grande tortue noire le gigantesque scolopendre de
racines
*
Le poisson-télescope casse des pierres au fond des livres Et le plaisir roule ces pierres
Comme vont à dos d’âne de très jeunes filles d’autrefois En robes d’acacia
Le temps est si clair que je tremble qu’il ne finisse Un coup de vent sur tes yeux et je ne te verrais plus Déjà tous les récifs ont pris le large Les derniers réverbères de paille reculent devant les
éteigneurs
Auxquels des papillons blancs font un casque de
scaphandriers
Ils ne se risqueront pas dans la ville aux grands chardons Où souffle un vent blond à décorner les lucanes J’habite au cœur d’un de ces chardons Où tes cheveux sont des poignées de portes sous-marines Des anses à saisir les trésors
Nous pouvons aller et venir dans les pièces frissonnantes Sans crainte errer dans la forêt de jets d’eau
– 184 –
Nous perdre dans l’immense spath d’Islande Ta chair arrosée de l’envol de mille oiseaux de paradis Est une haute flamme couchée dans la neige La neige de t’avoir trouvée La descente de lit de loup blanc à perte de vue
*
Je rêve je te vois superposée indéfiniment à toi-même Tu es assise sur le haut tabouret de corail Devant ton miroir toujours à son premier quartier Deux doigts sur l’aile d’eau du peigne Et en même temps
Tu reviens de voyage tu t’attardes la dernière dans la grotte Ruisselante d’éclairs
Tu ne me reconnais pas
Tu es étendue sur le lit tu t’éveilles ou tu t’endors Tu t’éveilles où tu t’es endormie ou ailleurs Tu es nue la balle de sureau rebondit encore Mille balles de sureau bourdonnent au-dessus de toi Si légères qu’à chaque instant ignorées de toi Ton souffle ton sang sauvés de la folle jonglerie de l’air Tu traverses la rue les voitures lancées sur toi ne sont plus
que leur ombre
Et la même
Enfant
Prise dans un soufflet de paillettes Tu sautes à la corde
Assez longtemps pour qu’apparaisse au haut de l’escalier in-
visible
Le seul papillon vert qui hante les sommets de l’Asie
– 185 –
Je caresse tout ce qui fut toi
Dans tout ce qui doit l’être encore J’écoute siffler mélodieusement Tes bras innombrables
Serpent unique dans tous les arbres Tes bras au centre desquels tourne le cristal de la rose des
vents
Ma fontaine vivante de Sivas
*
L’aigle sexuel exulte il va dorer la terre encore une fois Son aile descendante
Son aile ascendante agite imperceptiblement les manches de
la menthe poivrée
Et tout l’adorable déshabillé de l’eau Les jours sont comptés si clairement Que le miroir a fait place à une nuée de frondes Je ne vois du ciel qu’une étoile Il n’y a plus autour de nous que le lait décrivant son ellipse
vertigineuse
D’où la molle intuition aux paupières d’agate œillée Se soulève parfois pour piquer la pointe de son ombrelle
dans la boue de la lumière électrique Alors des étendues jettent l’ancre se déploient au fond de
mon œil fermé
Icebergs rayonnant des coutumes de tous les mondes à venir Nés d’une parcelle de toi d’une parcelle inconnue et glacée
qui s’envole
Ton existence le bouquet géant qui s’échappe de mes bras
– 186 –
Est mal liée elle creuse les murs déroule les escaliers des
maisons
Elle s’effeuille dans les vitrines de la rue Aux nouvelles je pars sans cesse aux nouvelles Le journal est aujourd’hui de verre et si les lettres n’arrivent
plus
C’est parce que le train a été mangé La grande incision de l’émeraude qui donna naissance au
feuillage
Est cicatrisée pour toujours les scieries de neige aveuglante Et les carrières de chair bourdonnent seules au premier
rayon
Renversé dans ce rayon
Je prends l’empreinte de la mort et de la vie À l’air liquide
*
Le marquis de Sade a regagné l’intérieur du volcan en érup-
tion
D’où il était venu
Avec ses belles mains encore frangées Ses yeux de jeune fille
Et cette raison à fleur de sauve-qui-peut qui ne fut Qu’à lui
Mais du salon phosphorescent à lampes de viscères Il n’a cessé de jeter les ordres mystérieux Qui ouvrent une brèche dans la nuit morale C’est par cette brèche que je vois Les grandes ombres craquantes la vieille écorce minée Se dissoudre
– 187 –
Pour me permettre de t’aimer Comme le premier homme aima la première femme En toute liberté
Cette liberté
Pour laquelle le feu même s’est fait homme Pour laquelle le marquis de Sade défia les siècles de ses
grands arbres abstraits
D’acrobates tragiques
Cramponnés au fil de la Vierge du désir
*
J’ai devant moi la fée du sel Dont la robe brodée d’agneaux Descend jusqu’à la mer
Et dont le voile de chute en chute irise toute la montagne Elle brille au soleil comme un lustre d’eau vive Et les petits potiers de la nuit se sont servis de ses ongles
sans lune
Pour compléter le service à café de la belladone Le temps se brouille miraculeusement derrière ses souliers
d’étoiles de neige
Tout le long d’une trace qui se perd dans les caresses de
deux hermines
Les dangers rétrospectifs ont beau être richement répartis Des charbons mal éteints au prunellier des haies par le
serpent corail qui peut passer pour un très mince filet de
sang coagulé
Le fond de l’âtre
Est toujours aussi splendidement noir Le fond de l’âtre où j’ai appris à voir
– 188 –
Et sur lequel danse sans interruption la crêpe à dos de
primevères
La crêpe qu’il faut lancer si haut pour la dorer Celle dont je retrouve le goût perdu Dans ses cheveux
La crêpe magique le sceau aérien
De notre amour
*
Au beau demi-jour de 1934
L’air était une splendide rose couleur de rouget Et la forêt quand je me préparais à y entrer Commençait par un arbre à feuilles de papier à cigarettes Parce que je t’attendais
Et que si tu te promènes avec moi N'importe où
Ta bouche est volontiers la nielle
D'où repart sans cesse la roue bleue diffuse et brisée qui
monte
Blêmir dans l’ornière
Tous les prestiges se hâtaient à ma rencontre Un écureuil était venu appliquer son ventre blanc sur mon
cœur
Je ne sais comment il se tenait
Mais la terre était pleine de reflets plus profonds que ceux de
l’eau
Comme si le métal eût enfin secoué sa coque Et toi couchée sur l'effroyable mer de pierreries Tu tournais
Nue
– 189 –
Dans un grand soleil de feu d’artifice Je te voyais descendre lentement des radiolaires Les coquilles même de l’oursin j’y étais Pardon je n’y étais déjà plus J’avais levé la tête car le vivant écrin de velours blanc
m’avait quitté
Et j’étais triste
Le ciel entre les feuilles luisait hagard et dur comme une
libellule
J’allais fermer les yeux
Quand les deux pans du bois qui s’étaient brusquement
écartés s’abattirent
Sans bruit
Comme les deux feuilles centrales d’un muguet immense D’une fleur capable de contenir toute la nuit J’étais où tu me vois
Dans le parfum sonné à toute volée Avant qu’elles ne revinssent comme chaque jour à la vie
changeante
J’eus le temps de poser mes lèvres Sur tes cuisses de verre
*
Yeux zinzolins de la petite Babylonienne trop blanche Au nombril sertissant une pierre de même couleur Quand s’ouvre comme une croisée sur un jardin nocturne La main de Jacqueline X
Que vous êtes pernicieux au fond de cette main Yeux d’outre-temps à jamais humides Fleur qui pourriez vous appeler la réticence du prophète
– 190 –
C’en est fait du présent du passé de l’avenir Je chante la lumière unique de la coïncidence La joie de m’être penché sur la grande rosace du glacier
supérieur
Les infiltrations merveilleuses dont on s’aperçoit un beau
jour qu’elles ont fait un cornet du plancher La portée des incidents étranges mais insignifiants à
première vue
Et leur don d’appropriation finale vertigineuse à moi-même Je chante votre horizon fatal
Vous qui clignez imperceptiblement dans la main de mon
amour
Entre le rideau de vie
Et le rideau de cœur
Yeux zinzolins
Y Z
De l’alphabet secret de la toute-nécessité
*
Il allait être cinq heures du matin
La barque de buée tendait sa chaîne à faire éclater les vitres Et dehors
Un ver luisant
Soulevait comme une feuille Paris Ce n’était qu’un cri tremblant continu Un cri parti de l’hospice de la Maternité tout proche FINIS FONDEUR FOU
Mais tout ce qui passait de joie dans l’exhalaison de cette
douleur
Il me semble que j’étais tombé longtemps
– 191 –
J’avais encore la main crispée sur une poignée d’herbes Et soudain ce froissement de fleurs et d’aiguilles de glace Ces sourcils verts ce balancier d’étoile filante De quelles profondeurs pouvait bien remonter la cloche Hermétique
Dont rien la veille encore ne me faisait prévoir l’arrêt à ce
palier
La cloche aux parois de laquelle
Ondine
Tout en agitant pour t’élever la pédale du sagittaire en fer de
lance
Tu avais gravé les signes infaillibles De mon enchantement
Au moyen d’un poignard dont le manche de corail bifurque à
l’infini
Pour que ton sang et le mien
N’en fassent qu’un
*
Ils vont tes membres déployant autour de toi des draps verts Et le monde extérieur
En pointillé
Ne joue plus les prairies ont déteint les jours des clochers se
rejoignent
Et le puzzle social
A livré sa dernière combinaison
Ce matin encore ces draps se sont levés ont fait voile avec
toi d’un lit prismatique Dans le château brouillé du saule aux yeux de lama Pour lequel la tête en bas
– 192 –
Je suis parti jadis
Draps amande de ma vie
Quand tu marches le cuivre de Vénus Innerve la feuille glissante et sans bords Ta grande aile liquide
Bat dans le chant des vitriers
*
Et mouvement encore
Mouvement rythmé par le pilage de coquilles d’huître et
d’étoiles rousses
Dans les tapas des îles heureuses
Je pense à un très ancien livre de voyages Où l’on conte qu’un marin abandonné dans l’une de ces îles S’était épris si éperdument d’une indigène Et s’en était fait si éperdument aimer Qu’ils parvenaient à échanger sur toutes choses des
impressions parfois très subtiles
Au moyen d’un langage unique de caresses Lorsque je te vois je retrouve en moi cet homme qui avait
oublié trop volontiers la parole
Et je souris lorsqu’un ami me reproche non sans raison De ne pas avoir en général
Montré assez de défiance à l’égard de cette obsession
poétique
Il dit même de cette fausse intuition tyrannique Que serait la nostalgie de l’âge d’or Mais les événements modernes ne sont pas forcément
dépouillés de tout sens originel et final Et la rencontre
– 193 –
Élective vraiment comme elle peut être De l’homme et de la femme Toi que je découvre et qui restes pour moi toujours à
découvrir
Les premiers navigateurs à la recherche moins des pays Que de leur propre cause
Voguent éternellement dans la voix des sirènes Cette rencontre
Avec tout ce qu’elle comporte à distance de fatal Cette précipitation l’un vers l’autre de deux systèmes tenus
séparément pour subjectifs
Met en branle une série de phénomènes très réels Qui concourent à la formation d’un monde distinct De nature à faire honte à ce que nous apercevrions À son défaut
De celui-ci
La barbarie des civilisations n’y peut rien Je lisais tout à l’heure dans L’Humanité Qu’en Oïrotie
Dans une contrée où toutes les jolies filles il y a vingt ans Étaient vendues aux beys
La femme ayant acquis maintenant le droit de disposer
d’elle-même
On avait pu voir
Un jeune homme apporter à une jeune fille un petit bouquet
*
À ta place je me méfierais du chevalier de paille Cette espèce de Roger délivrant Angélique Leitmotiv ici des bouches de métro
– 194 –
Disposées en enfilade dans tes cheveux C’est une charmante hallucination lilliputienne Mais le chevalier de paille le chevalier de paille Te prend en croupe et vous vous jetez dans la haute allée de
peupliers
Dont les premières feuilles perdues beurrent les roses
morceaux de pain de l’air J’adore ces feuilles à l’égal De ce qu’il y a de suprêmement indépendant en toi Leur pâle balance
À compter de violettes
Juste ce qu’il faut pour que transparaisse aux plus tendres
plis de ton corps
Le message indéchiffrable capital
D’une bouteille qui a longtemps tenu la mer Et je les adore quand elles se rassemblent comme un coq
blanc
Furieux sur le perron du château de la violence Dans la lumière devenue déchirante où il ne s’agit plus de
vivre
Dans le taillis enchanté
Où le chasseur épaule un fusil à crosse de faisan Ces feuilles qui sont la monnaie de Danaé Lorsqu’il m’est donné de t’approcher à ne plus te voir D’étreindre en toi ce lieu jaune ravagé Le plus éclatant de ton œil Où les arbres volent
Où les bâtiments commencent à être secoués d’une gaieté de
mauvais aloi
Où les jeux du cirque se poursuivent avec un luxe effréné
dans la rue
Survivre
– 195 –
Du plus loin deux ou trois silhouettes se détachent Sur le groupe étroit bat le drapeau parlementaire
*
On me dit que là-bas les plages sont noires De la lave allée à la mer
Et se déroulent au pied d’un immense pic fumant de neige Sous un second soleil de serins sauvages Quel est donc ce pays lointain
Qui semble tirer toute sa lumière de ta vie Il tremble bien réel à la pointe de tes cils Doux à ta carnation comme un linge immatériel Frais sorti de la malle entrouverte des âges Derrière toi
Lançant ses derniers feux sombres entre tes jambes Le sol du paradis perdu
Glace de ténèbres miroir d’amour Et plus bas vers tes bras qui s’ouvrent À la preuve par le printemps
D’APRÈS
De l’inexistence du mal
Tout le pommier en fleur de la mer
*
Toujours pour la première fois
C’est à peine si je te connais de vue
– 196 –
Tu rentres à telle heure de la nuit dans une maison oblique à
ma fenêtre
Maison tout imaginaire
C’est là que d’une seconde à l’autre Dans le noir intact
Je m’attends à ce que se produise une fois de plus la
déchirure fascinante
La déchirure unique
De la façade et de mon cœur Plus je m’approche de toi
En réalité
Plus la clé chante à la porte de la chambre inconnue Où tu m’apparais seule
Tu es d’abord tout entière fondue dans le brillant L’angle fugitif d’un rideau
C’est un champ de jasmin que j’ai contemplé à l’aube sur une
route des environs de Grasse
Avec ses cueilleuses en diagonale Derrière elles l’aile sombre tombante des plants dégarnis Devant elles l’équerre de l’éblouissant Le rideau invisiblement soulevé
Rentrent en tumulte toutes les fleurs C’est toi aux prises avec cette heure trop longue jamais assez
trouble jusqu’au sommeil Toi comme si tu pouvais être
La même à cela près que je ne te rencontrerai peut-être
jamais
Tu fais semblant de ne pas savoir que je t’observe Merveilleusement je ne suis plus sûr que tu le sais Ton désœuvrement m’emplit les yeux de larmes Une nuée d’interprétations entoure chacun de tes gestes C’est une chasse à la miellée
– 197 –
Il y a des rocking-chairs sur un pont il y a des branchages qui
risquent de t’égratigner dans la forêt Il y a dans une vitrine rue Notre-Dame-de-Lorette Deux belles jambes croisées prises dans de hauts bas Qui s’évasent au centre d’un grand trèfle blanc Il y a une échelle de soie déroulée sur le lierre Il y a
Qu’à me pencher sur le précipice De la fusion sans espoir de ta présence et de ton absence J’ai trouvé le secret
De t’aimer
Toujours pour la première fois
– 198 –
POÈMES DIVERS IV ET TEXTES
AUTOMATIQUES
[LE VAISSEAU N’AVANÇAIT PLUS…]
Le vaisseau n’avançait plus depuis un siècle. On avait joué aux cartes interminablement, on avait bu la liqueur de lune qui rend un peu poltron il est vrai mais la pompe géante à bras d’oiseaux blancs avait tôt fait de rassembler le soir tout le monde sur la glace qui était aussi peu cassante que possible. Et c’était le tambour de ville et c’était une roulotte foraine bien singulière que celle dont l’ours par une série de stratagèmes avait fini par regagner son pays natal. Quant à la fenêtre elle était couchée sur le gazon assez ras, ma foi, et de couleur cristalline. Quand je m’y accoudais le crissement de mes fourrures contre le verre dépoli me donnait des frissons et il m’advenait d’aller plus loin, beaucoup plus loin dans la vision que les navigateurs les plus téméraires. Un jour je m’en souviens, c’était sans espoir de retour, les acanthes glaciaires s’entrouvrirent sous mes yeux, découvrant des fesses de gazelle qui étaient une rose mangeant un magasin de gants et d’elles s’envolaient des perroquets qui sautaient à la corde puis les cachemires se fanèrent à leur tour et les va-peurs prirent le large montées par des spongilles étoilés. La crête des prismes scintillait d’une manière insolite comme lorsqu’on sonne à la porte d’un grand parc qui passe pour abandonné mais sait-on jamais ce qui prend possession des demeures privées de présences humaines ? Dans un angle de
– 199 – la fosse neigeuse repose sous ses parures le génie de la Ter-rasse qui vit de privations. Les oreilles de la mer qui sont les poissons-volants ne sont pas absentes de la tapisserie, vieil intérieur de calèche, mais le cheval a été fouetté au point de disparaître dans la brume de ses naseaux. Je suis monté sur trois chaises, une bleue, une jaune et une bleue. Les papil-lons se rassemblent au-dessus de moi, c’est la voile inutile, l’occasion à crinière blanche déroulant ses anneaux pour s’endormir.
[LES PLANTES SONT DES COUVERTS…]
Les plantes sont des couverts d’étain sur une table de seigneurs à cause du brouillard et la colline bêle de milliers d’agneaux à l’approche des loups. La carrure générale des herbes laisse à désirer quand le vent est si bas et que les cloches intérieures de l’air s’entourent de lierre. Prenez garde : la cachette pince les premiers cordons de sa bourse et le trajet saigne. On va commencer par ramener le coffre jaune du fond de l’eau. Ce coffre n’a pas d’angles : il est cou-vert de méduses qui le rendent phosphorescent à la tombée de la nuit. Les pailles sont hautes et pailletées avec des re-flets d’écritoires très vieux. Pora la charmante boit d’un vin lilas dans une clochette des prés. C’est la fée d’oubli et d’anéantissement passager. Elle est couverte de stries bleues et tient par la main une sarigue à tête d’horloge peinte en vert. Le bois d’osier ronge son frein à la cantonade, parcouru par un serpent tintant et caressant qui va se coucher. Les troubles commencent par un crochet de cuivre au-dessus d’une porte : ce crochet a dû s’échapper d’une boucherie car y pendent des draperies solaires un peu trop violentes, ce