Poésie
Au Regard des Divinités ................................................. 76
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
Gare
TIKI
Je t’aime à la face des mers
Rouge comme l’œuf quand il est vert
Tu me transportes dans une clairière
Douce aux mains comme une caille
Tu m’appuies sur le ventre de la femme
Comme contre un olivier de nacre
Tu me donnes l’équilibre
Tu me couches
Par rapport au fait d’avoir vécu
– 316 –
Avant et après
Sous mes paupières de caoutchouc
RANO RARAKU
Que c’est beau le monde
La Grèce n’a jamais existé
Ils ne passeront pas
Mon cheval trouve son picotin dans le cratère
Des hommes-oiseaux des nageurs courbes
Volettent autour de ma tête car
C’est moi aussi
Qui suis là
Aux trois-quarts enlisé
Plaisantant des ethnologues
Dans l’amicale nuit du Sud
Ils ne passeront pas
La plaine est immense
Ceux qui s’avancent sont ridicules
Les hautes images sont tombées
– 317 –
OUBLIÉS
(1948)
ÉCOUTE AU COQUILLAGE
Je n’avais pas commencé à te voir tu étais AUBE
Rien n’était dévoilé
Toutes les barques se berçaient sur le rivage Dénouant les faveurs (tu sais) de ces boîtes de dragées Roses et blanches entre lesquelles ambule une navette
d’argent
Et moi je t’ai nommée Aube en tremblant
Dix ans après
Je te retrouve dans la fleur tropicale Qui s’ouvre à minuit
Un seul cristal de neige qui déborderait la coupe de tes deux
mains
On l’appelle à la Martinique la fleur du bal Elle et toi vous vous partagez le mystère de l’existence Le premier grain de rosée devançant de loin tous les autres
follement irisé contenant tout
Je vois ce qui m’est caché à tout jamais Quand tu dors dans la clairière de ton bras sous les papillons
de tes cheveux
– 318 –
Et quand tu renais du phénix de ta source Dans la menthe de la mémoire
De la moire énigmatique de la ressemblance dans un miroir
sans fond
Tirant l’épingle de ce qu’on ne verra qu’une fois
Dans mon cœur toutes les ailes du milkweed Frètent ce que tu me dis
Tu portes une robe d’été que tu ne te connais pas Presque immatérielle elle est constellée en tous sens
d’aimants en fer à cheval, d’un beau rouge minium à
pieds bleus
Sur mer, 1946.
JE REVIENS
Mais enfin où sommes-nous
Je lustre de deux doigts le poil de la vitre Un griffon de transparence passe la tête Au travers je ne reconnais pas le quartier Le soir tombe il est clair que nous allons depuis longtemps à
l’aventure
Doucement doucement voyons
Et moi je vous dis qu’il y avait une plaque là à gauche
Rue quoi Rue-où-peut-être-donné-le-droit-à-la-bonne-chère Et dix-sept cents francs au compteur c’est insensé Qu’attendez-vous pour consulter votre plan nom de Dieu Mais le chauffeur semble sortir d’un rêve
– 319 –
La tête tournée à droite il lit à haute voix Rue-des-chères-bonnes-âmes
Eh bien
Ça ne lui fait ni chaud ni froid
Bien mieux il parle de reprendre la course Il a déjà la main sur son drapeau
Où allions-nous j’ai oublié
Nous entrons dans un tabac vermoulu Il faut écarter d’épais rideaux de gaze grise Comme les bayahondes d’Haïti Au comptoir une femme nue ailée Verse le sang dans des verres d’éclipse Les étiquettes des bouteilles portent les mots Libres
Pêcheurs
Gondine on dirait de l’eau-de-vie de Dantzig Evita de
Martines
Et les boîtes de cigares flamboient d’images d’échauffourées La merveille au mur est un éventail à soupiraux Madame sommes-nous encore loin de Chorhyménée Mais la belle au buisson ardent se mire dans ses ongles Des joueurs au fond de la pièce abattent des falaises de
vitraux
Nous rebroussons
La route est bordée de maisons toutes en construction Dont pointe le pistil et se déploient en lampe à arc les
étamines
– 320 –
SUR LA ROUTE DE SAN ROMANO
La poésie se fait dans un lit comme l’amour Ses draps défaits sont l’aurore des choses La poésie se fait dans les bois
Elle a l’espace qu’il lui faut
Pas celui-ci mais l’autre que conditionnent
L’œil du milan
La rosée sur une prêle
Le souvenir d’une bouteille de Traminer embuée sur
un plateau d’argent
Une haute verge de tourmaline sur la mer Et la route de l’aventure mentale Qui monte à pic
Une halte elle s’embroussaille aussitôt
Cela ne se crie pas sur les toits
Il est inconvenant de laisser la porte ouverte Ou d’appeler des témoins
Les bancs de poissons les haies de mésanges Les rails à l’entrée d’une grande gare Les reflets des deux rives
Les sillons dans le pain
Les bulles du ruisseau
Les jours du calendrier
Le millepertuis
L’acte d’amour et l’acte de poésie Sont incompatibles
Avec la lecture du journal à haute voix
– 321 –
Le sens du rayon de soleil
La lueur bleue qui relie les coups de hache du
bûcheron
Le fil du cerf-volant en forme de cœur ou de nasse Le battement en mesure de la queue des castors La diligence de l’éclair Le jet de dragées du haut des vieilles marches L’avalanche
La chambre aux prestiges
Non messieurs ce n’est pas la huitième Chambre Ni les vapeurs de la chambrée un dimanche soir
Les figures de danse exécutées en transparence au-
dessus des mares
La délimitation contre un mur d’un corps de femme
au lancer de poignards
Les volutes claires de la fumée
Les boucles de tes cheveux
La courbe de l’éponge des Philippines Les lacés du serpent corail
L’entrée du lierre dans les ruines Elle a tout le temps devant elle
L’étreinte poétique comme l’étreinte de chair Tant qu’elle dure
Défend toute échappée sur la misère du monde
– 322 –
ODE À CHARLES FOURIER
En ce temps-là je ne te connaissais que de vue
Je ne sais même plus comment tu es habillé Dans le genre neutre sans doute on ne fait pas mieux
Mais on ne saurait trop complimenter les édiles De t’avoir fait surgir à la proue des boulevards extérieurs C’est ta place aux heures de fort tangage Quand la ville se soulève
Et que de proche en proche la fureur de la mer gagne ces
coteaux tout spirituels
Dont la dernière treille porte les étoiles Ou plus souvent quand s’organise la grande battue nocturne
du désir
Dans une forêt dont tous les oiseaux sont de flammes Et aussi chaque fois qu’une pire rafale découvre à la carène Une plaie éblouissante qui est la criée aux sirènes Je ne pensais pas que tu étais à ton poste Et voilà qu’un petit matin de 1937
Tiens il y avait autour de cent ans que tu étais mort
En passant j’ai aperçu un très frais bouquet de violettes à tes
pieds
Il est rare qu’on fleurisse les statues à Paris Je ne parle pas des chienneries destinées à mouvoir
le troupeau
Et la main qui s’est perdue vers toi d’un long sillage égare
aussi ma mémoire
Ce dut être une fine main gantée de femme On aimait s’en abriter pour regarder au loin
– 323 –
Sans trop y prendre garde aux jours qui suivirent j’observai
que le bouquet était renouvelé
La rosée et lui ne faisaient qu’un
Et toi rien ne t’eut fait détourner les yeux des boues
diamantifères de la place Clichy
Fourier es-tu toujours là
Comme au temps où tu t’entêtais dans tes plis de bronze à
faire dévier le train des baraques foraines Depuis qu’elles ont disparu c’est toi qui es incandescent
Toi qui ne parlais que de lier vois tout s’est délié Et sens dessus dessous on a redescendu la côte Les lèvres entrouvertes des enfants boudant le sein des
mères dénudées
Et ces nacres d’épaules et ces fesses gardant leur duvet S’amalgament en un seul bloc compact et mat d’écume de
mer
Que saute un filet de sang
Sur un autre plan
Car les images les plus vives sont les plus fugaces
La manche du temps hume la muscade Et fait saillir la manchette aveuglante de la vie
Sur un autre plan
D’aucuns se prennent à choyer dans les éboulis au bord des
mares
Des espèces qui paraissent en voie de s’encroûter
définitivement
Mais qui les circonstances aidant ne semblent pas incapables
d’une nouvelle reptation Et passent pour nourrir volontiers leur vermine On répugne à trancher leurs œufs sans coque
– 324 –
Leur frai immémorial glisse sur la peur Tu les a connues aussi bien que moi Mais tu ne peux savoir comme elles sont sorties lissées et
goulues de l’hivernage
Tu pensais que sur terre la création d’essai qui avait
nécessité des modèles carnassiers d’ample dimension n’avait pas résisté au premier déluge alors que précisais-tu une deuxième création sur l’Ancien Continent et une troisième en Amérique avaient trouvé grâce devant un second déluge de sorte que l’homme qui en était issu pouvait attendre de pied ferme et même qu’il lui appartenait de précipiter à son avantage les créations 4, 5, etc.
Dieu de la progression pardonne-moi c’est toujours le même
mobilier
On n’est pas mieux pourvu sous le rapport des contre-moules
antirat et antipunaise
Par ma foi les grands hagards de la faune préhistorique Ne sont pas si loin ils gouvernent la conception de l’univers Et prêtent leur peau halitueuse aux ouvrages des hommes Pour savoir comme aujourd’hui le commun des mortels
prend son sort
Tâche de surprendre le regard du lamantin Qui se prélasse au zoo dans sa baignoire d’eau tiède Il t’en dira long sur la vigueur des idéaux Et te donnera la mesure de l’effort qui a été fourni Dans la voie de l’industrie attrayante Par la même occasion
Tu ne manqueras pas de t’enquérir des charognards Et tu verras s’ils ont perdu de leur superbe
Le rideau jumeau soulevé
Tu seras admis à contempler dans son sacre
– 325 –
Une main de sang empreinte à l’endroit du cœur sur son
tablier impeccable le boucher-soleil Se donnant le ballet de ses crochets nickelés Pendant que les cynocéphales de l’épicerie Comblés d’égards en ces jours de disette et de marché noir À ton approche feront miroiter leur côté luxueux Parmi les mesures que tu préconisais pour rétablir l’équilibre
de population
(Nombre de consommateurs proportionné aux forces
productives)
Il est clair qu’on ne s’en est pas remis au régime
gastrosophique
Dont l’établissement devait aller de pair avec la légalisation
des mœurs phanérogames On a préféré la bonne vieille méthode Qui consiste à pratiquer des coupes sombres dans la
multitude fantôme
Sous l’anesthésique à toute épreuve des drapeaux
Fourier il est par trop sombre de les voir émerger d’un des
pires cloaques de l’histoire Épris du dédale qui y ramène
Impatients de recommencer pour mieux sauter
Sur la brèche
Au premier défaut du cyclone
Savoir qui reste la lampe au chapeau La main ferme à la rampe du wagonnet suspendu Lancé dans le poussier sublime
Comme toi Fourier
Toi tout debout parmi les grands visionnaires Qui crus avoir raison de la routine et du malheur
– 326 –
Ou encore comme toi dans la pose immortelle Du Tireur d’épine
On a beau dire que tu t’es fait de graves illusions Sur les chances de résoudre le litige à l’amiable À toi le roseau d’Orphée
D’autres vinrent qui n’étaient plus armés seulement de
persuasion
Ils menaient le bélier qui allait grandir Jusqu’à pouvoir se retourner de l’orient à l’occident Et si la violence nichait entre ses cornes Tout le printemps s’ouvrait au fond de ses yeux
Tour à tour l’existence de cette bête fabuleuse
m’exalte et me trouble
Quand elle a donné de la tête le monde a tremblé il
y a eu d’immenses clairières
Qui par places ont été reprises de brousse Maintenant elle saigne et elle paît
Je ne vois pas le pâtre omnitone qui devrait en avoir
la garde
Pourvu qu’elle reste assez vaillante pour aller au
bout de son exploit
On tremble qu’elle ne se soit contaminée dès
longtemps près des marais
Sous la superbe Toison si sournoisement allaient
s’élaborer des poisons
Le drame est qu’on ne peut répondre de ces êtres de très
grandes proportions qu’il advient au génie de mettre en
marche et qui livrés à leurs propres ressources n’ont que
– 327 –
trop tendance à s’orienter vers le néfaste à plus forte
raison si le recours à un néfaste partiel et envisagé
comme transitoire à l’effet même de réduire dans la suite
le néfaste entre dans les intentions dont ils sont pétris Sans prix
À mes yeux et toujours exemplaire reste le premier bond
accompli dans le sens de l’ajustement de structure Et pourtant quelle erreur d’aiguillage a pu être commise rien
n’annonce le règne de l’harmonie Non seulement Crésus et Lucullus Que tu appelais à rivaliser aux sous-groupes des tentes de la
renoncule
Ont toujours contre eux Spartacus Mais en regardant d’arrière en avant on a l’impression que
les parcours de bonheur sont de plus en plus clairsemés Indigence fourberie oppression carnage ce sont toujours les
mêmes maux dont tu as marqué la civilisation au fer
rouge
Fourier on s’est moqué mais il faudra bien qu’on tâte un jour
bon gré mal gré de ton remède
Quitte à faire subir à l’ordonnance de ta main telles
corrections d’angle
À commencer par la réparation d’honneur Due au peuple juif
Et laissant hors de débat que sans distinction de confession
la libre rapine parée du nom de commerce ne saurait
être réhabilitée
Roi de passion une erreur d’optique n’est pas pour altérer la
netteté ou réduire l’envergure de ton regard Le calendrier à ton mur a pris toutes les couleurs du spectre Je sais comme sans arrière-pensée tu aimerais Tout ce qu’il y a de nouveau Dans l’eau
– 328 –
Qui passe sous le pont
Mais pour mettre ordre à ces dernières acquisitions et qui
sait par impossible se les rendre propices Ton vieux bahut en cœur de chêne est toujours bon Tout tient sinon se plaît dans ses douze tiroirs
I. ÉTAT DES RESSORTS SENSUELS
1° LE TACT :
a) sur le plan des faits tangibles – hiver d’une rigueur jusqu’alors inconnue en Europe (destruction des foyers, pé-nurie de vêtements, abaissement calorique dû à la sous-alimentation), b) dans le domaine des idées – « expliquer c’est identifier » (tu l’avais mieux dit) mais expliquer = rechercher la vraie réalité. Or, plus on traque de près cette réalité, plus elle se dérobe. L’école : « L’effort réaliste en quête de l’authentique nature physique aboutit en fin de compte à un immatérialisme. »
2° LA VUE :
a) vers l’extérieur – elle est déchirée de toutes parts (les camps de concentration, les bombardements massifs l’ont tenue à l’extrême limite du supportable) ; b) vers l’intérieur – elle venait de se découvrir tout un nouveau continent dont
– 329 – l’exploration se poursuivra (grands repères déjà pris en psy-chopathie et en art).
3° L’OUÏE :
obstruée systématiquement par le caquetage le plus éhonté et le plus nocif de tous les temps (radiophonie). La note poétique en plein discord poste du mont Everest.
4° LE GOÛT :
a) langue et palais – rétrogradation de la gastronomie ca-balistique au-delà de l’enfance de la terre par retrait pur et simple de tous les comestibles qui n’étaient pas réservés au bétail. Premier accès de convoitise à l’apparition de la con-serve américaine qui sauvegarde du moins la belle appa-rence du petit pois ; b) au sens de discernement du beau – pas-sons.
5° L’ODORAT :
On n’a pas surpassé les parfums de Paris.
II. ÉTAT DES RESSORTS AFFECTUEUX
6° L’AMITIÉ :
En croissante et presque complète aliénation d’elle-même. Une des malédictions d’aujourd’hui : qu’aux plus rares affinités, aux accords initiaux les plus vastes sur les-quels se fonde l’amitié entre deux êtres succède au moindre frottement comme par renversement de signe un antago-nisme sans appel qui les porte aux mouvements les plus con-tradictoires et dans les cas de plus vive rancœur va jusqu’à fausser le témoignage de leur vie (maladie à étudier : elle af-
– 330 – fecte d’autant plus la collectivité qu’elle frappe de préférence des individus placés en vedette).
7° L’AMOUR :
Je ne m’explique pas ce qui t’a fait occulter ici le Grand Brillant et nous tendre une perle baroque mais l’attraction passionnée ou révélation sociale permanente n’en est pas moins la projection enthousiaste de ce Brillant dans toutes les autres sphères. Vérité embryonnaire en philosophie mo-derne : « Celui qui n’aime que l’humanité n’aime pas mais bien celui qui aime tel être humain déterminé » (c’est au plus haut période de l’amour électif pour tel être que s’ouvrent toutes grandes les écluses de l’amour pour l’humanité non certes telle qu’elle est mais telle qu’on se prend à vouloir ac-tivement qu’elle devienne). Accorder sans autre chicane au même auteur que « c’est dans le fait d’être soi-même de la façon la plus décisive que prend racine notre amour le plus pur pour la nature ».
8° L’AMBITION :
Babiolisme – la tombola-infernale de la guerre a eu pour effet dérisoire de combler les adultes des satisfactions que tu proposais d’accorder à un enfant de trois ans, haut lutin – il au-rait déjà pour le moins une vingtaine de dignités et décorations, comme celles de :
Licencié au groupe des allumettes,
Bachelier au groupe d’égoussage,
Néophyte au groupe du réséda, etc…, etc…
avec ornements distinctifs de toutes ces fonctions (certaines pré-tentions non moins puériles mais plus inquiétantes n’impliquant pas aujourd’hui le port extérieur de rubans).
– 331 –
9° LA FAMILLE :
Lieu actuel de culmination du système deux poids deux mesures : fils à papa et enfants perdus. Dans l’œil vacillant du serf l’aplomb du château féodal. La famille ressort d’aparté, de piétinement, d’égoïsme, de vanité, de division, d’hypocrisie et de mensonge tel que le sanctionne le scan-dale persistant et sans égal de l’héritage.
III. ÉTAT DES PASSIONS MÉCANISANTES
10° LA CABALISTE :
Vient d’être assujettie en masse aux cadres les plus con-traires à sa raison d’être, aussi désadaptée que possible du besoin de consommation, de préparation et de production qui peut la motiver. L’esprit du lendemain ne hasarde pas plus de trois poils de moustache hors du terrier. Maigre feu d’artifice. Haute feuille d’acanthe de l’ornière.
11° LA COMPOSITE :
À peine moins rétive à se reconnaître. Encore sous le coup de l’invitation peu déclinable à penser sur commande, tout au moins à se mouvoir par rangs arbitraires, aux creux impalpables. Tout à retrouver, à rapporter au réseau de la solidarité humaine.
12° LA PAPILLONNE :
Cri du sphinx Atropos. Travail à la chaîne.
– 332 –
Fourier qu’a-t-on fait de ton clavier Qui répondait à tout par un accord Réglant au cours des étoiles jusqu’au grand écart du plus fier
trois-mâts depuis les entrechats de la plus petite barque
sur la mer
Tu as embrassé l’unité tu l’as montrée non comme perdue
mais comme intégralement réalisable Et si tu as nommé « Dieu » ç’a été pour inférer que ce dieu
tombait sous le sens (Son corps est le feu) Mais ce qui me débuche à jamais la pensée socialiste C’est que tu aies éprouvé le besoin de différencier au moins en
quadruple forme la virgule
Et de faire passer la clé de sol de seconde en première ligne
dans la notation musicale
Parce que c’est le monde entier qui doit être non seulement
retourné mais de toutes parts aiguillonné dans ses con-
ventions
Qu’il n’est pas une manette à quoi se fier une fois pour toutes Comme pas un lieu commun dogmatique qui ne chancelle
devant le doute et l’exigence ingénus
Parce que le « Voile d’airain » a survécu à l’accroc que tu lui
as fait
Qu’il couvre de plus belle la cécité scientifique « Personne n’a jamais vu de molécule, ni d’atome, ni de lien
atomique et sans doute ne les verra jamais » (Philo-
sophe). Prompt démenti : entre en se dandinant la molé-
cule du caoutchouc
– 333 –
Un savant bien que muni de lunettes noires perd la vue pour
avoir assisté à plusieurs milles de distance aux premiers
essais de la bombe atomique (Les journaux)
Fourier je te salue du Grand Canon du Colorado Je vois l’aigle qui s’échappe de ta tête Il tient dans ses serres le mouton de Panurge Et le vent du souvenir et de l’avenir Dans les plumes de ses ailes fait passer les visages
de mes amis
Parmi lesquels nombreux ceux qui n’ont plus ou
n’ont pas encore de visage
Parce que persistent on ne peut plus vainement à s’opposer
les rétrogrades conscients et tant d’apôtres du progrès
social en fait farouchement immobilistes que tu mettais
dans le même sac
Je te salue de la Forêt Pétrifiée de la culture
humaine
Où plus rien n’est debout Mais où rôdent de grandes lueurs tournoyantes Qui appellent la délivrance du feuillage et de
l’oiseau
De tes doigts part la sève des arbres en fleurs
Parce que disposant de la pierre philosophale Tu n’as écouté que ton premier mouvement qui était de la
tendre aux hommes
Mais entre eux et toi nul intercesseur Pas un jour qu’avec confiance tu ne l’attendisses pendant
une heure dans les jardins du Palais-Royal Les attractions sont proportionnelles aux destinées
– 334 –
En foi de quoi je viens aujourd’hui vers toi
Je te salue du Névada des chercheurs d’or De la terre promise et tenue
À la terre en veine de promesses plus hautes qu’elle
doit tenir encore
Du fond de la mine d’azurite qui mire le plus beau
ciel
Pour toujours par delà cette enseigne de bar qui
continue à battre la rue d’une ville morte – Vir-ginia-City – « Au vieux baquet de sang »
Parce que se perd de plus en plus le sens de la fête Que les plus vertigineux autostrades ne laissent pas de nous
faire regretter ton trottoir à zèbres Que l’Europe prête à voler en poudre n’a trouvé rien de plus
expédient que de prendre des mesures de défense contre
les confetti
Et que parmi les exercices chorégraphiques que tu suggérais
de multiplier
Il serait peut-être temps d’omettre ceux du fusil et de
l’encensoir
Je te salue de l’instant où viennent de prendre fin
les danses indiennes
Au cœur de l’orage Et les participants se groupent en amande autour
des brasiers à la prenante odeur de pin-pignon contre la pluie bien aimée
Une amande qui est une opale
Exaltant au possible ses feux rouges dans la nuit
– 335 –
Parce que tu as compris que l’état surcomposé ou supra-
mondain de l’âme (qu’il ne s’agit plus de reporter à
l’autre monde mais de promouvoir dans celui-ci) devait
entretenir des relations plus étroites avec l’état simple ou
infra-mondain, le sommeil, qu’avec l’état composé ou
mondain, la veille, qui leur est intermédiaire
Je te salue de la croisée des chemins en signe de
preuve et de la trajectoire toujours en puissance de cette flèche précieusement recueillie à mes pieds : « Il n’y a pas de séparation, d’hétérogénéité entre le surnaturel et le naturel (le réel et le surréel). Aucun hiatus. C’est un « continuum », on croit entendre André Breton : c’est un ethnographe qui nous parle au nom des Indiens Soulteaux »
Parce que si le serpent à sonnettes était une de tes bêtes
noires du moins tu n’as pas douté que les passions sans
en excepter celles que la morale fait passer pour les plus
indignes égarements de l’esprit et des sens constituent
un cryptogramme indivisible que l’homme est appelé à
déchiffrer
Et que tenant pour hors de question que la nature et l’âme
humaine répondent au même modèle Dare-dare tu t’es mis en quête de repères dans le potager
Je te salue du bas de l’échelle qui plonge en grand
mystère dans la kiwa hopi la chambre souter-raine et sacrée ce 22 août 1945 à Mishongnovi à l’heure où les serpents d’un nœud ultime mar-quent qu’ils sont prêts à opérer leur conjonction avec la bouche humaine
– 336 –
Du fond du pacte millénaire qui dans l’angoisse a
pour objet de maintenir l’intégrité du verbe
Des plus lointaines ondes de l’écho qu’éveille le pied
frappant impérieusement le sol pour sceller l’alliance avec les puissances qui font lever la graine
Fourier tranchant sur la grisaille des idées et des aspirations
d’aujourd’hui ta lumière Filtrant la soif de mieux-être et la maintenant à l’abri de tout
ce qui pourrait la rendre moins pure quand bien même
et c’est le cas je tiendrais pour avéré que l’amélioration
du sort humain ne s’opère que très lentement par à
coups au prix de revendications terre à terre et de froids
calculs le vrai levier n’en demeure pas moins la
croyance irraisonnée à l’acheminement vers un futur
édénique et après tout c’est elle aussi le seul levain des
générations ta jeunesse
« Si la série des cerisistes est en nombreuse réunion à son
grand verger, à un quart de lieue du phalanstère, il con-vient que, dans la séance de quatre à six heures du soir, elle voie se réunir avec elle et à son voisinage ;
1° Une cohorte de la phalange voisine et des deux sexes, ve-
nue pour aider aux cerisistes ;
2° Un groupe de dames fleuristes du canton, venant cultiver
une ligne de cent toises de Mauves et Dahlias qui for-ment perspective pour la route voisine, et bordure en équerre pour un champ de légumes contigu au verger ;
3° Un groupe de la Série des légumistes, venu pour cultiver
les légumes de ce champ ;
– 337 –
4° Un groupe de la Série des mille fleurs, venu pour la cul-
ture d’un autel de secte, placé entre le champ de lé-gumes et le verger de cerisiers ;
5° Un groupe de jouvencelles fraisistes, arrivant à la fin de la
séance, et sortant de cultiver une clairière garnie de fraisiers dans la forêt voisine ;
À cinq heures trois quarts, des fourgons suspendus partis du
phalanstère amènent le goûté pour tous ces groupes : il est servi dans le castel des cerisistes, de cinq heures trois quarts à six un quart, ensuite les groupes se dispersent après avoir formé des liens amicaux et négocié des réu-nions industrielles ou autres pour les jours suivants »
Pointant sur champ d’étoiles la main hardiment portée vers
la ruche où la reine Herschel rassemble ses satellites
connus et non encore découverts en haine irréductible
de la frustration en tous genres qui découvre à la honte
des sociétés les plus arrogantes le visage noirci d’un en-
fant près d’un four d’usine et s’abîme dans la douceur
des coups frappés par l’horloge de Pol de Limbourg ton
tact suprême dans la démesure
Au grand scandale des uns sous l’œil à peine moins sévère
des autres soulevant son poids d’ailes ta liberté
– 338 –
Les lacés du serpent corail
L’entrée du lierre dans les ruines Elle a tout le temps devant elle
L’étreinte poétique comme l’étreinte de chair Tant qu’elle dure
Défend toute échappée sur la misère du monde
1948.
– 339 –
CONSTELLATIONS6
LE LEVER DU SOLEIL
Il était dit que le jeu de mains devait mal finir. C’en est fait, une bonne fois le canut et le gnaf ont réglé leur compte ; on en est quitte pour une tourbe à ne pas démêler la soie du chégros. Voilà pour le spectacle extérieur : il a pris fin sur les hauts cris du petit monde que les mères entraînent et rassu-rent. Mais l’enfant décidément oublié à son banc bien après l’heure est seul à pouvoir montrer, dans le gland du rideau qu’attisent les spasmes de la veilleuse, la patte héraldique haut levée du tout jeune lion qui s’avance et qui joue.
L’ÉCHELLE DE L’ÉVASION
Tout est encore froncé comme un bouton de coquelicot mais l’air baille de chausse-trapes. Il n’est que de mettre le nez dehors pour évoluer entre des boîtes à surprise de toutes tailles d’où ne demande qu’à jaillir de son corps d’annelé la tête de Pierre-le-Hérissé devenu adulte épandant sa barbe de
6 La série des planches de Miró auxquelles se rapportent ces textes ne sont pas libres de droit. Mais la valeur de ceux-ci leur per-met d’être reproduits isolément. (ELG.)
– 340 – braise. Nantis au grand complet de leur attirail, les ramo-neurs échangent leurs plus longs « Ooooh-Ooooh » par le tuyau de la cheminée.
PERSONNAGES DANS LA NUIT GUIDÉS PAR
LES TRACES PHOSPHORESCENTES DES
ESCARGOTS
Rares sont ceux qui ont éprouvé le besoin d’une aide semblable en plein jour, – ce plein jour où le commun des mortels a l’aimable prétention de voir clair. Ils s’appellent Gérard, Xavier, Arthur… ceux qui ont su qu’au regard de ce qui serait à atteindre les chemins tracés, si fiers de leurs po-teaux indicateurs et ne laissant rien à désirer sous le rapport du bien tangible appui du pied, ne mènent strictement nulle part. Je dis que les autres, qui se flattent d’avoir les yeux grands ouverts, sont à leur insu perdus dans un bois. À l’éveil, le tout serait de refuser à la fallacieuse clarté le sacri-fice de cette lueur de labradorite qui nous dérobe trop vite et si vainement les prémonitions et les incitations du rêve de la nuit quand elle est tout ce que nous avons en propre pour nous diriger sans coup férir dans le dédale de la rue.
FEMMES SUR LA PLAGE
Le sable dit au liège : « Comme le lit de sa plus belle nuit je moule ses formes qui suspendent en leur centre la navette de la mer. Je la flatte comme un chat, à la démembrer vers
– 341 – tous ses pôles. Je la tourne vers l’ambre, d’où fusent en tous sens les Broadways électriques. Je la prends comme la balle au bond, je l’étends sur un fil, j’évapore jusqu’à la dernière bulle ses lingeries et, de ses membres jetés, je lui fais faire la roue de la seule ivresse d’être. » Et le liège dit au sable : « Je suis la palette de son grain, je creuse le même vertige à la ca-resse. Je l’abîme et je la sublime, ainsi les yeux mi-clos jusqu’à l’effigie de la déité immémoriale au long du sillage des pierres levées et je vaux ce que pour son amant, la pre-mière fois qu’elle s’abandonne, elle pèse dans ses bras. »
FEMME À LA BLONDE AISSELLE
COIFFANT SA CHEVELURE
À LA LUEUR DES ÉTOILES
Qu’y a-t-il entre cette cavité sans profondeur tant la pente en est douce à croire que c’est sur elle que s’est moulé le baiser, qu’y a-t-il entre elle et cette savane déroulant im-perturbablement au-dessus de nous ses sphères de lucioles ? Qui sait, peut-être le reflet des ramures du cerf dans l’eau troublée qu’il va boire parmi les tournoiements en nappes du pollen et l’amant luge tout doucement vers l’extase. Que sous le pouvoir du peigne cette masse fluide, mûrement brassée de sarrasin et d’avoine, tout au long épinglée de dé-charges électriques, n’est pas plus confondant dans sa chute le torrent qui bondit couleur de rouille à chaque détour du parc du château de Fougères aux treize tours par la grâce du geste qui découvre et recouvre le nid sournoisement tramé des vrilles de la clématite.
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L’ÉTOILE MATINALE
Elle dit au berger : « Approche. C’est moi qui t’attirais enfant vers ces caves profondes où la mer en se retirant gare les œufs des tempêtes que lustre le varech, aux myriades de paupières baissées. Seulement à la lumière frisante, comme on met la main sur les superbes fossiles au long de la route qui se cherche dans la montagne dynamitée, tu brûlais de voir jaillir l’arête d’un coffre de très ancien ouvrage qui con-tînt (ce n’est même pas la peine de le forcer) tout ce qui peut ruisseler d’aveuglant au monde. Je te le donne parce que c’est toi comme chaque jour pour que tes sillons grisollent et que, plus flattée qu’aucune, ta compagne sourie en te retrou-vant. »
PERSONNAGE BLESSÉ
L’homme tourne toute la vie autour d’un petit bois ca-denassé dont il ne distingue que les fûts noirs d’où s’élève une vapeur rose. Les souvenirs de l’enfance lui font à la dé-robée croiser la vieille femme que la toute première fois il en a vu sortir avec un très mince fagot d’épines incandescentes. (Il avait été fasciné en même temps qu’il s’était entendu crier, puis ses larmes par enchantement s’étaient taries au scintillement du bandeau de lin qu’aujourd’hui il retrouve dénoué dans le ciel.) Cette lointaine initiation le penche mal-gré lui sur le fil des poignards et lui fait obsessionnellement caresser cette balle d’argent que le comte Potocki passe pour avoir polie des saisons durant à dessein de se la loger dans la tête. Sans savoir comment il a bien pu y pénétrer, à tout
– 343 – moment l’homme peut s’éveiller à l’intérieur du bois en douce chute libre d’ascenseur au Palais des Mirages entre les arbres éclairés du dedans dont vainement il tentera d’écarter de lui une feuille cramoisie.
FEMME ET OISEAU
Le chat rêve et ronronne dans la lutherie brune. Il scrute le fond de l’ébène et de biais lape à distance le tout vif aca-jou. C’est l’heure où le sphinx de la garance détend par mil-liers sa trompe autour de la fontaine de Vaucluse et où par-tout la femme n’est plus qu’un calice débordant de voyelles en liaison avec le magnolia inimitable de la nuit.
FEMME DANS LA NUIT
À dix heures du soir toutes les femmes en une courent au rendez-vous en rase campagne, sur mer, dans les villes. C’est elle qui fait la vole des cartons de la fête et des tamis de rosée dans les bois. Par-dessus les toits la reine des cor-morans, le point de guêpe au niveau du sablier, fait tinter de son bec le sac des présages fermé giclant entre les pro-messes. « Mir Bernat, dit Sifre adossé au rempart de Carcas-sonne, d’une dame j’ai la moitié, mais je n’ai pas bien pu dé-cider s’il me vaut mieux le bas ou le haut. » Rien ne résonne encore plus loin dans les folies, les gares, les hôtels. Une vie protoplasmique profuse se taille dans la Voie lactée, à hau-teur de soupir, une amande qui germe. Du ciel de la journée reste un nid d’accenteur.
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DANSEUSES ACROBATES
Parlez-moi de ces femmes dont la double huppe de coq de roche déploie à volonté l’arc semi-circulaire qui relie leurs narines à leurs talons, leur nuque à leur pubis et qui dans un bruit sourd toujours déchirant choisissent de s’abîmer en étoile à même la terre. L’écuyère dérive sur son patin de soie, c’est la plume au vent et son cheval n’a laissé qu’un fer étincelant dans le ciel. Corsetée de mousse, en maillot de lumière, l’exquise Marie Spelterini s’avance sur un fil au-dessus du Niagara. Rien non plus en esprit ne se gouvernera sans le trait d’éperdu à l’expiration duquel le plus haut pé-riode d’assouplissement commande l’abandon au radar qui aiguille infailliblement les rencontres et, le doute au rebut, de tropisme en giration, doit toujours permettre de ressaisir par la main.
LE CHANT DU ROSSIGNOL À MINUIT
ET LA PLUIE MATINALE
La clé de sol enjambe la lune. Le criocère sertit la pointe de l’épée du sacre. Un voilier porté par les alizés s’ouvre une passe dans les bois. Et les douze gouttes du philtre s’extravasent en un flot de sève qui emparadise les cœurs et feint de dégager cette merveille (on ne peut que l’entrevoir) qui, du côté bonheur, ferait contrepoids au sanglot. Les chères vieilles croches tout embrasées reposent le couvercle de leur marmite.
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LE 13 L’ÉCHELLE
A FRÔLÉ LE FIRMAMENT
Celle qu’aima l’Amour, on sait que, pour avoir voulu le voir en l’éclairant d’une lampe alors qu’il dormait, elle le mit en fuite en lui laissant tomber sur la main une goutte d’huile enflammée. Il lui est dit qu’elle ne le retrouvera que tout en haut de la Tour dont l’escalier commence comme celui de l’Hôtel de la Reine Blanche à Paris mais se rompt et se hé-risse de toujours plus d’obstacles en s’élevant labyrinthe ver-tical en coupe de murex tombé en ruines. On la voit sans souffle atteindre le sommet, sa gaze plus lacérée et plus lu-cide qu’une nuit d’été. Hélas, le dieu n’y est pas et les tenta-tions d’en bas, innombrables joueuses de tympanon à tête de courtilière, y vont de leur ronde pour lui pomper le cœur : chérie, c’en sera fait, tu ne sentiras plus rien. C’est alors, mais seulement alors, que dans l’inouï s’assure et à toute vo-lée retentit la voix de la Tour : « Les yeux fermés redescends par où tu es venue. Tu ne t’arrêteras pas au niveau du sol. C’est quand à nouveau tu seras parvenue ici en reflet que te sera révélé l’équilibre des forces et que tu poseras le doigt sur le coffret de parfums. »
LA POÉTESSE
La Belle Cordière de nos jours retrouve sa mission, qui est de faire grésiller le sel de la terre. Elle mire l’instant où le soleil doit devenir « noir comme un sac fait de poil » et le vent joncher la terre de figues vertes. C’est, il semble, amor-cé, quoique la lune persiste à répandre l’odeur de seringa.
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Les jeux de l’amour et de la mort se poursuivent sous le pé-ristyle dans des détonations d’armes à feu. Des taillis où couve une chanson ensorcelante perce par éclairs et ondule la pointe du sein de la belladone. Lamiel, le tison aux doigts, s’apprête à incendier le Palais de Justice.
LE RÉVEIL AU PETIT JOUR
À tire-d’aile s’éloigne le bonnet de la meunière et voilà qu’il survole le clocher, repoussant les cerfs-volants de la nuit, comme les autres en forme de cœurs et de cages. La charrue à tête d’alouette le contemple de l’herbe grasse. Au diapason de tout ce qui s’étire au-dehors, une dernière flamme se cambre au centre du lit frais défait. En contre-point, dans le murmure qui s’amplifie s’essore une barcarolle dont jaillit tintinnabulant notre grand ami Obéron, qui règne sur le cresson de fontaine. Chut ! Sans plus bouger il nous convie à entendre le beau Huon frapper à la fois aux Cent Portes. En effet le cor magique brame en chandelier dans le lointain. Le sang coulera mais il ne sera pas dit que le Cheva-lier manque à nous rapporter les quatre molaires et les moustaches au prix desquelles est Esclarmonde et s’accomplit le sacrifice quotidien.
VERS L’ARC-EN-CIEL
« 22, 23, 24… » D’un froment plus fondant que la neige la rose monstre du saut à la corde s’évase dans la chère cour grise quitte enfin de ses fenêtres piaillantes. D’entre les vo-
– 347 – lutes de la fleur sableuse s’élance un cœur d’enfant toujours plus haut jusqu’à se détacher en diabolo vers le fuchsia de la mansarde. « 38, 39, 40… » Le leurre passe avec la muleta du sang qui bout et, dans l’éblouissant, la manche de vers lui-sants seule fuse de la garde insensible à force de prestesse. Tandis que, du chaudron immémorial d’où sa chevelure se soulève par saccades à flots d’ailes de corbeau, s’exhale le haut fumet des esquives et des feintes, Concha épelle jusques et y compris le mot défaillir l’alphabet de l’amour.
FEMMES ENCERCLÉES
PAR LE VOL D’UN OISEAU
« Il est sur mon talon, il en veut à chacune de mes boucles, il me traite comme un violon qu’on accorde, il m’oublie dans son labyrinthe où tourne l’agate œillée ! – Où ai-je déjà vu cette plume en fronde de capillaire filer ver-meille dans l’éclair d’un fleuret ? – Tous les soirs que fait l’engoulevent, il regagne, moi en croupe, son poste d’aiguilleur, d’où il a la haute main sur les cônes, trompes, lanternes, balises, pavillons et flammes. »
FEMMES AU BORD D’UN LAC
À LA SURFACE IRISÉE
PAR LE PASSAGE D’UN CYGNE
Leur rêverie se veloute de la chair d’une pensée propor-tionnée aux dimensions de l’œil cyclopéen qu’ouvrent les
– 348 – lacs et dont la fixité fascina qui devait se faire le terrible hé-raut du Retour Éternel. Le beau sillage partant du cœur in-nerve les trois pétales de base de l’immense fleur qui vogue se consumant sans fin pour renaître dans une flambée de vi-traux. Ce sont les oratoires sous-jacents, plus que profanes, où se retirent les belles, chacune dans son secret. Elles s’y rendent en tapis volant, sur le merveilleux nuage d’inconnaissance. C’est là que la vapeur des alambics fait ruche et que le bras, qui reflète à s’y méprendre le col de cygne, pointe tout distraitement sur l’angle du miel. Plus, entre les mots, la moindre brise : le luxe est dans la volupté. – Toute femme est la Dame du Lac.
L’OISEAU MIGRATEUR
Sur les murs des petits bourgs, des hameaux perdus, ces beaux signes à la craie, au charbon, c’est l’alphabet des vaga-bonds qui se déroule : un quignon de pain, peut-être un verre à trois maisons après la forge ; château : gare au molosse qui peut sauter la haie. Ailleurs le petit homme nu, qui tient la clé des rébus, est toujours assis sur sa pierre. À qui veut l’entendre, mais c’est si rare, il enseigne la langue des oi-seaux : « Qui rencontre cette vérité de lettres, de mots et de suite ne peut jamais, en s’exprimant, tomber au-dessous de sa conception. » Sous les ponts de Paris, le fleuve monnaye, entre autres méreaux, le souvenir des priapées au temps où le chef des jongleurs levait tribut sur chaque folle femme. Et chacun de nous passe et repasse, traquant inlassablement sa chimère, la tête en calebasse au bout de son bourdon.
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CHIFFRES ET CONSTELLATIONS
AMOUREUX D’UNE FEMME
Au globule de vie toute la chance et pour cela qu’il s’agglomère à lui-même autant de fois que la goutte de pluie sur la feuille et la vitre, selon les tracés pas plus tôt décidés que disparus dont elle garde le secret et cela en autant de sens qu’indiquent les rayons du soleil. C’est comme les perles de ces petites boîtes rondes de l’enfance jouet comme on n’en voit plus qui ne tenaient pas quitte tant qu’au prix d’une longue patience on n’en avait pas ponctué jusqu’au dernier alvéole une bouche esquissant un sourire. La tête d’Ogmius coiffée du sanglier sonne toujours aussi clair par l’ondée d’orage : à jamais elle nous offre un visage frappé du même coin que les cieux. Au centre, la beauté originelle, balbutiante de voyelles, servie d’un suprême doigté par les nombres.
LE BEL OISEAU DÉCHIFFRANT L’INCONNU
AU COUPLE D’AMOUREUX
Les bancs des boulevards extérieurs s’infléchissent avec le temps sous l’étreinte des lianes qui s’étoilent tout bas de beaux yeux et de lèvres. Alors qu’ils nous paraissent libres continuent autour d’eux à voleter et fondre les unes sur les autres ces fleurs ardentes. Elles sont pour nous traduire en termes concrets l’adage des mythographes qui veut que l’attraction universelle soit une qualité de l’espace et l’attraction charnelle la fille de cette qualité mais oublie par
– 350 – trop de spécifier que c’est ici à la fille, pour le bal, de parer la mère. Il suffit d’un souffle pour libérer ces myriades d’aigrettes porteuses d’akènes. Entre leur essor et leur re-tombée selon la courbe sans fin du désir s’inscrivent en har-monie tous les signes qu’englobe la partition céleste.
LE CRÉPUSCULE ROSE
CARESSE LES FEMMES ET LES OISEAUX
Le sorbier entre dans la lyre ou bien la lyre dans le sor-bier. Vous pouvez fuir, les belles, la poursuite ne sera pas longue ! Le souffle des chevaux lacère d’un nuage les vestes des piqueurs et les disperse comme il ne peut advenir qu’à l’approche du Grand Veneur en personne. Vous n’arriverez pas jusqu’à la grille… C’était bien la peine, votre gorge est un flot de bouvreuils. Saviez-vous qu’à la cathédrale de Sens on montra des grelots de vermeil dont le rôle fut de tinter aux franges d’une étole et d’un manipule ?
LE PASSAGE DE L’OISEAU DIVIN
Le monde se distend comme la pelure en impeccable hé-lice d’un citron vert. En scintille la boucle de celle qui sup-plia : « Encore une minute, monsieur le bourreau ! » Et la bouleversante cornemuse, conçue en des temps toujours re-culables pour épouser les mouvements du cœur auquel elle s’applique étroitement quoi qu’il arrive, donne de tous ses bourdons à l’étoile du berger. Où se délace – d’un flot de ru-
– 351 – bans de Riemann – la beauté, qui l’appréhende a déjà le pied sur la pédale : « La partie matérielle de la plante est tout à fait consentante à être mangée. » C’est très volontiers que la chenille qui la dévore, se fit-elle arrogante comme celle de la dicranure vinule, s’expose, dans le subtil du devenir, à être la proie de l’oiseau. Plus rien n’en transparaît dans l’aromal : « Un oiseau, un papillon ne sont jamais tristes. Les papillons sont très élevés en esprit ; ils jouent avec les enfants ; le pa-pillon le sait et s’en amuse : il s’échappe toujours, même quand on l’attrape et qu’on le tue. »
Paris, octobre-décembre 1958.
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Septembre 2018
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André Breton