Poésie

André Breton · Chapitre 48 sur 48 · partie 5/7

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Poésie

Au Regard des Divinités ................................................. 76

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

– 236 – la troupe. Le gardénia se promenait seul, coupé, à hauteur de boutonnière. Maintenant les meubles rustiques comblent seuls la lacune, à commencer par le superbe vaisselier Louis XIII.

 

*

 

Et le lit vert qui est un paon de feuilles Et la femme si émouvante qui porte dans sa poitrine un cœur

renversé

Et la musique que j’écoutai le soir dans un café de Saverne Pendant qu’on construisait à grand bruit une porte-tambour Et que tous les démons du recueillement se prenaient à la

gorge

Et l’angle du péril avec la sécurité là parmi les moulures

charmantes

Des corps enlacés et la rivière cassée comme une épée sur le

genou de l’averse

Place au clair féerique et immortel dédain de ces choses

orgueilleuses

Nuit sur les places qui furent occupées Nuit sur les cérémonies qui laissent un voile de mariée dans

les arbres

Nuit sur les fontaines de rire

Nuit sur les ventres blancs des danseuses en robes grises Nuit sur les champs de tir et dans la prunelle du tireur Nuit sur les usines vermeilles

Nuit sur les algues glissantes qui tombent des toits Nuit sur les jardins profonds toujours trop calmes Nuit sur les verres fumés dans lesquels on boit Nuit sur les arbres en fleur

– 237 –

Nuit sur les pavillons toujours ennemis Nuit sur les mains qui défont les agrafes Nuit sur les appareils de protection au déclic brusque Nuit sur les sujets extérieurs comme les nids d’aigles Nuit sur les oasis scandaleuses

Nuit sur les passages des étoiles à telle heure Nuit sur le grand midi des champs de blé mûr Nuit sur les statues des révoltés immenses Nuit sur les roulottes crevées des antiques reines d’Égypte Nuit sur les rails déboulonnés

Nuit sur les expéditions marquantes Nuit sur les tonneaux gémissants de la Halle aux vins Nuit sur les marches les palissades les barrières Nuit sur les étoffes chantantes

Nuit sur les vers luisants

Nuit sur les attentes de nouvelles

Nuit sur les poignées de portes

Nuit sur les perspectives à têtes de perroquets Nuit sur les bastions et sur les cabanes d’ermites Nuit sur les secrets les chances les viols Nuit sur les précipices les combles les fouilles Nuit sur les recherches parodiques de remèdes pires que le

mal

Nuit sur l’histoire

Nuit sur la profanation des autels nacrés Nuit sur les bonbonnes de rêves

Nuit sur les alambics naturels des régions inexplorables Nuit sur les jeux les suicides les promenades Nuit sur les noms

Nuit sur les bouches

 

*

– 238 –

C’était moi cet homme et cette femme, ce couple de pi-geons voyageurs photographes, cette fleur double éclose par hasard dans une main. Le nombre de la fidélité et de la danse, la fameuse crosse arabe qui s’enroule vers le bas, bondissait en tête de la procession bizarre dans laquelle était portée une enfant de quinze ans en bas noirs entrouvrant son peignoir d’acacia. On voyait passer sur une litière supportant une baignoire quelques-unes des loueuses de charmes de tout temps les plus réputées et le chant plieur de roseaux soulevait de grands espaces humides et finement ensoleillés, matés à la minute par des écureuils croqueurs. Le défilé du-rait depuis mille ans et plus. Quelques landaus morts de la couleur de la pluie passaient parfois en sens inverse à grand train. C’était moi ce brillant qui jette les feux de la mort dans la vie, ce papier qui froissé ne laisse plus rien deviner de la condamnation ou du pardon, ce croisement mystérieux sur la place d’un rayon de jour avec toutes les lumières connues, parmi lesquelles il faut retenir celle des bougies, celle des euphorbes, celle du gaz, celle de certains poissons. Mais l’âme, ce célèbre petit chat-huant de nos greniers, pailletait à peine de quelques étincelles d’orage la robe déteinte de ce début de matinée. On était assez tranquille de ce côté-là et rien de grave n’entravait la marche aux allures d’abeille. Toutefois l’existence était contestée. J’ai déjà dit qui j’étais, entouré de lierre et flottant, avec une volonté touchante d’induire les uns et les autres en erreur. La monture des der-nières étoiles n’avait rien de remarquable mais le doigt du ciel était si joli que cette pauvreté lui allait à ravir. Il y avait des têtes de plomb qui se cachaient dans des bras de plumes, des yeux de feu qui plongeaient dans des cheveux de cendres, des barrières de mouvement qui cinglaient des po-neys d’excentricité sur le passage décoratif des prisons à es-

– 239 – calier extérieur tendu de velours rouge, des hôtels particu-liers à enseignes lumineuses très faibles, des terrains de sport brusquement inondés de myosotis. De-ci de-là se fen-dait sous nos yeux une amande verte grande comme une ca-bane et nous y entrions une seconde ou encore éclatait une châtaigne aventureuse comme un buisson où toujours quelque chose remue et nous la frappions d’une légère ba-dine blanche dans l’espoir de n’avoir plus à y revenir. Des papillons tournaient si vite au-dessus des tiges de verre de l’air que c’était à songer aux premières ombrelles qui péné-trèrent en Amérique du Sud. Le moment serait venu de dire ce qui se passa quand l’aigle de mer fondit sur le troupeau aigu et que la brise désigna plus clairement les ouïes des clo-chers. La procession approchait à ce moment de la Maison aux gouttières, ainsi nommée en souvenir du miracle. Un jour qu’il avait fait trop beau, les gouttières de cette maison avaient sauté sur le sol et s’étaient mises à jouer devant la porte comme de jeunes arbres. C’étaient plutôt des enfants bleues toutes nues dont les cheveux maintenant défaits avaient été de véritables nids. Depuis qu’elles étaient parties, quand il ne pleuvait nulle part ailleurs, un ruissellement per-pétuel glaçait délicieusement la façade comme j’ai vu la glace toute d’eau glissant d’une devanture de fleuriste. La Vierge de quinze ans aux grands yeux charbonnés jusqu’aux joues fut alors déposée précieusement à terre et nous étions là qui la reçûmes, douce comme les parfums de gantier. Elle tenait à la main un revolver bleu ciel dans la crosse duquel je reconnus celle qui menait tout à l’heure la procession et qui n’était plus qu’un minuscule et imprononçable chiffre de nacre surmonté d’une couronne sur la plus haute pointe de laquelle basculait le plus petit des oiseaux-mouches, pareil à une double croche à corps rouge. Nous entrâmes alors dans la maison à la porte étoilée, intérieurement tendue d’ailes de

– 240 – mouettes. La foule immobile reprit au-dehors ses apparences de grille sauvage et le dragon à la crinière de scandale, aux griffes fumantes recommença à aller et à venir le long des fenêtres battant d’une aile unique les fenêtres de rose pâle à cœur cramoisi jusqu’à ce qu’enfin les prières même d’amour cessassent et qu’à ceux qui espèrent encore, le verre qui se renverse toujours, le verre vraiment divin fût rendu.

 

[JEUNES GENS DÉCOUVREZ…]

 

Jeunes gens découvrez la terre très curieuse Soyez assez riches pour faire poser l’électricité dans les

vallons

Disposez des spectacles naturels comme peut faire une grue

métallique qui puise des matériaux précieux derrière la

montagne et les laisse choir à vos pieds dans la plaine J’avais un ami qui un jour ramena d’Amérique un couple de

puces en habits de mariés

Tout ce que je puis dire est que cela ne lui a pas porté

bonheur et qu’il s’est suicidé Jeunes gens soyez corrects je vous en prie dans la

présentation des choses surprenantes Ce n’est pas une raison parce que vous mordez la poussière

de l’éternité

Qu’il faut vous avancer la tête renversée en arrière à toucher

vos talons

À part le hérisson et une certaine espèce de pigeon Je ne vois guère d’animaux à qui cette manière de faire la

roue n’inspire quelque cri rauque Vous sucez le lait de votre mère ce qui est bien et sans cela

vous ne pourriez voir les étoiles

– 241 –

Qui sont de très belles choses impossibles Vous atteignez la puberté ce qui est mieux et sans cela vous

ne pourriez vous faire une idée

De l’anse perfide en forme de bras de femme qui soulève

l’homme au moment où il s’engage le soir sur une route

blanche déserte

Ceci a d’ailleurs lieu une ou deux fois pas plus Jeunes gens faites apparaître pendant qu’il en est temps dans

le cadre riant de votre vie

Le portrait de la plus belle jeune femme de la vie Celle qui ne sera pas comme les autres et vous parfumera de

sa présence toute la vie

Que vos yeux ne soient pas le tombeau de cette merveille C’est pour elle pour elle seule que vous pouvez vous perdre Sur la mer et par les sillons entrelacés du ciel et des champs Jeunes gens les arbres les machines les constellations les

jeux

Sont encore de trop humbles vestiges de ce qui n’a pu être Faute du consentement total qui ne donne que les yeux

fermés

Du consentement qui anticipe sur la saison totale où les

jours n’étant plus faits que d’une certaine quantité de

liberté active on tend des pièges où les bêtes ne se

prennent plus que le temps d’embellir L’inconscience d’être dev ient une maison hantée

éblouissante

 

*

 

Jeunes gens avez-vous vu passer Hélène Smith En robe de soirée gris perle toute déchirée

– 242 –

Quand elle allait aux provisions par les petites rues de

Genève

Et qu’elle avait trente ans

Les libellules immenses éclataient comme le caprice humain

le long des rails

Et les êtres qui la frôlaient étaient des êtres inhumains et

trop beaux

Des animaux qui atteignaient le stade parfait où les a trop

rarement fixés l’espoir de tout un peuple Des chevaux à la crinière de rideau blanc Des aigles à serres de pinces à sucre des poissons volants à

paradis de vannerie

Des plantes marines qui s’étaient assimilé pour toujours des

formes de lampes à pétrole

À cette hauteur où il n’y a plus que des globes semant la

mort

Et où un platane ressemble à s’y méprendre à une torpille

verte

Sur le chemin d’Hélène tout s’entrouvrait les maisons

transparentes et rayonnantes

Les voitures ailées les foules à rumeur de goudron frais Tout s’entrouvrait les marchés dont la porte était un torrent

desséché par lequel descendaient en ramant des

chauves-souris blanches

Les étalages de fruits et de fleurs qui livraient passage à des

cortèges de reines nues cachant leurs seins de leurs

mains et n’osant respirer tant elles craignaient de se

trahir par le parfum intérieur

La terre ancienne où se cache le lingot de chair Qui donnera l’étoile à cinq branches au bouquet du feu

central

Dont naîtra la femme avant l’homme contrairement à la

légende

– 243 –

La terre ancienne aux jointures d’écaille blanche Tend ses filets et ses pièges naturels dans ma tête Mirée par les soleils qui ne dureront pas Livrée au murmure de la soie au croisement de ses fils

gigantesques

Qui donneront l’envers de ma pensée Où viennent se jeter la nuit les climats à cœur de cataractes

et se découper les zones inquiétantes qui me sont

favorables

Tandis que les essences qui seront plus tard en circulation Errent comme des musiques en peine du côté de mes mains Qui voilent les objets usuels

La terre ancienne annelée de mirages stérilise la vie Qui monte et descend et fait rage

La vie dans laquelle je puise les cercles obscurs Qui s’étendent ensuite autour de moi avec un parfum

déchirant

Semblable à l’image de ce que j’aime dans une glace envahie

par l’air du temps

Lui-même fait d’une multitude de tendres corps emmêlés La terre ancienne figurée par les saisons souriantes à la crête

verte

La terre ancienne faite de tous les métaux dont le rêve sertit

les pierres qui existeraient sous les noms de guyolle de

fermantère de cilletée

Et dont pourraient se couvrir les femmes les plus pauvres et

les plus belles

Qui passent la nuit dans les jardins de varech immense Découpées dans le bois odoriférant de certains crayons de

couleur qui auraient grandi démesurément Et d’où les sèves pailletées se fondraient avec les sucs des

dernières graminées éclairantes

 

– 244 –

La terre ancienne toute rose qui chante dans la matrice des

ongles

Me fait un chapeau de verre et une ceinture de sable Pour que je puisse m’élever parmi les oriflammes qui battent

au haut des tours fumeuses de l’eau en ruines

 

[DU LIT QUI EST FAIT…]

 

Du lit qui est fait de poings serrés comme l’approche d’une

rixe

Et de torsades de sable qui s’élèvent vertigineusement S’éloignent les apparences de deux têtes Dont l’une est la mienne

Cette tête est le talon d’Achille de la nature Une chose qui attire les guêpes et dans la composition de

laquelle entrent du sucre candi et de la vapeur Et qui s’éperonne de rire et qui jette des fils de tous côtés Des fils de gazon qui s’enroulent à la taille de l’échassier de

l’eau

Je n’ai plus d’oreilles ce sont des poursuites qui m’en

tiennent lieu

Une automobile des motocyclettes tout un train À la portière duquel une femme au buste renversé dont les

cheveux menacent terriblement de se prendre aux

broussailles

Et dont la bouche est le verre de lampe rouge dans lequel je

vois les baisers

Quand je suis animé par la crainte de n’avoir pas su vivre Et que j’ouvre les bras à la nouvelle de ma disparition Bel et bien signalée dans le journal il y a même un portrait je

ne comprends pas

– 245 –

Ce portrait est celui d’un enfant qui cueille des horloges

minuscules ayant longtemps séjourné dans la mer Les parfums de la nuit les calices invisibles d’une cerise à

noyau d’adonide goutte de sang qui s’ouvre dans un

coquelicot

Les parfums de la nuit les changements de direction du bois

tendre bravé par le rossignol à cœur de navette

couronné de son nid

Les parfums de la nuit les angoisses de la force qui monte

des roues et des ronces

Quand la grande ourse est embourbée dans le vaste terrain

calcaire en forme de livre

Je mets pied à terre aussitôt le tableau noir se couvre de

signes bizarres

Sous des pas de papillons il paraît que mon cerveau est cloué

sur la porte

Je ne m’en porte pas plus mal Mais alors ma tête depuis quelque temps il est vrai que je la

trouvais bien légère sur mes épaules Les parfums de la nuit

La chambre est vide je chasse avec un chat sur les toits Mais chaque coup de feu est un jour de beau temps huppé

fièrement d’une averse Je crois que la nuit est une sorte de poudre de riz Si l’on ajoute le cerne de la lune et une grande blessure Qui se rapporte à l’idée de laisser en souffrance tout ce qui

est nécessaire

La ressemblance est parfaite

L’autre tête est toujours à côté de la mienne sur l’oreiller On dirait qu’elle apparaît à un soupirail Ses cheveux sont formés de petits sacs de meunier en plein

soleil

 

– 246 –

Et derrière les yeux il y a mon étoile qui brille dans une

serrure

Sur nous la potence de la grêle agite une boule de sureau qui

en coupe donne le ciel

 

[QUI TEND L’OREILLE…]

 

Qui tend l’oreille qui veut vraiment entendre à perdre l’ouïe Entrez glissez sous le second couvercle du tonnerre et de la

grêle

Elle a des dents de riz celle qui chante Et ce qu’elle chante est la paresse d’un lavoir plein de jeunes

filles

Dans une nuit boréale très loin où est-ce mais à quoi bon Et ce qu’elle chante est la toile d’une tente de cirque

soulevée par le vent

Le vent qui rend les cheveux nomades et qui fait les yeux de

papier voletant

Et ce qu’elle chante est un dressoir dans un asile sur la mer Un asile où les unes se croient vagues les autres mouettes Elle a des cils comme du lilas de Perse celle qui chante En ramassant des branches douces aux éperviers Qui ouvre en évitant de se piquer le front et les joues les

yeux

Et ces yeux risquent de ne plus se refermer sur le plaisir

d’avoir vu

Qui consent à ne plus voir jamais que l’intérieur du puits

plein d’ailes

Au fond duquel a lieu la moisson des grands épis de verre Ces épis qu’on apportait en grand secret au moulin du regard Elle a l’ombre du prisme celle qui aveugle

– 247 –

Et ce qu’elle montre est une coquille de larmes Qu’on peut s’appliquer pour toujours sur la joue c’est du plus

bel effet trompeur

Aussitôt les soleils s’assaillent dans la chambre Et dans leurs rayons se balancent des aiguilles à coudre tous

les objets les uns avec les autres

Et tout un attirail de bergers moutonniers soufflant dans des

cornes

Au moment où le soir tombe et le chien vert qui manque à la

réparation des porcelaines

Et ce qu’elle montre est un tombereau rempli de culs de

bouteilles

Dans chaque cul de bouteille il y a un regard fascinant Un regard qui dore la grande distance existant entre les êtres Elle a le front de l’oubli au panier d’acétylène celle qui

aveugle

Je le demande encore qui se moque de renoncer à la caresse

pour caresser

À la caresse du tulle de l’air dont les écharpes descendent à

longs plis des arbres

À la caresse de la paille d’un autre corps dont les volutes se

délacent dans la pensée

À la caresse des claies intérieures sur lesquelles mûrit le

cœur comme une bobine de fils de la vierge et de vers

luisants

Elle a des doigts de plume celle qui rend insensible Et ce qu’elle touche est un paysage de sable qui se défait

sans cesse

Et aussi un pays dans lequel la rose est munie d’une cuirasse

brillante et rose

Elle a des lèvres de la couleur du temps celle qui s’habille de

cocaïne

 

– 248 –

LA MAISON BLONDE

 

Maison prise dans une chevelure peignée de mésanges Et toujours rebouclée de nids de mésanges Grande caisse marquée des mots printemps et danger Suspendue au hissement et au déhissement de la grue bleue Dans un port qui bout de voyelles La danseuse à la barre des croisées Devant les fortes armoires à glace des montagnes Et tout ce linge fin étendu sur les coquelicots Me rappellent les belles promesses de la transparence Alors qu’elle n’était pas encore un verre À pied comme l’idée que se fait l’homme qu’il a à lever son

verre

À la gloire de l’éternel Absent Qui ne parvient pas à soulever de bulles le cresson des

fontaines

C’est ici qu’on vient prendre les ordres Ordre de tenir prêt le compartiment compris entre le ventre

et l’intérieur des cuisses de la jeune girafe Ordre de ramper toute la nuit autour d’un pommier Ordre de retrouver la clé des caves à liqueurs des bordels Ordre de tenter les femmes sur les routes qui montent Au moyen de phallus processionnaires Et le plus secret de tous ordre

De faire disparaître tous les miroirs en les jetant dans les

puits

Les initiés des deux sexes lorsqu’ils se rencontrent rasent les

lambris

D’un bleu de lessive où clignent des étoiles de contrebande Et la boule du monde surmontée naguère d’une croix

 

– 249 –

Apparaît renversée dans la main de celles qui passent en la

caressant à rebrousse-poil

Les chevaux mènent grand tapage dans l’écurie célèbre Ils tournent sur eux-mêmes comme lorsqu’on les dételle Et se cabrent comme des mantes religieuses Dans l’attente des vibrations communiquées à la moelle

aérienne

Par l’éperon du soleil

C’est là que ces laques dont le secret appartient aux Indiens Saignent le long des meubles que les événements qui me

concernent

Fleurissent comme d’un arbre d’amadou Maison crispée maison sans timbre Qui pour anse de panier n’admet que l’arc-en-ciel Maison qui est le soufflet à faire chanter la braise Aux rosaces de vitraux

C’est la maison d’écorce à la porte d’amande amère Et au marteau de plume Maison du gardien des pensées

défendues

Il passe jour et nuit derrière mes cils Et son pas est semblable à la chute des pommes Il est vêtu d’un manteau traînant découpé dans un rideau

d’emballage chamarré Et agite un trousseau de chardons bleus Quand il me parle, c’est dans une langue inconnue Il a beaucoup voyagé ses malles s’ouvrent et se ferment

bruyamment dans le grenier

Et je pense qu’il a surtout beaucoup oublié En raison de sa tête d’oiseau de mer Il feuillette parfois un livre fait de vitres la pluie la poussière

la grêle

Il porte en bandoulière le moulin des anciens petits

marchands de plaisir

– 250 –

Un perpétuel crépuscule suspend ses fruits à la treille du

bateau échoué près de moi

Je suis assis sur le banc de sable

Un bras passé autour de la taille insaisissable de la viorne à

tête humaine

La bouche entrouverte comme si j’allais mourir Quel sang s’achemine le long du fossé de la route Il est limpide et roule des galets de braise sur tout ce que j’ai

entrepris jamais

Une femme endormie glisse dans sa lumière

 

[C’EST LE TEMPS QUI VEUT…]

 

C’est le temps qui veut l’homme aux yeux de catastrophe La femme elle est esclave de l’attroupement seulement Seulement de l’attroupement des saisons qui font et défont le

lit de la clairière

Tous les oiseaux de l’oreiller tous les papillons des

persiennes sur le drap

Et tout encore le treillis qui vole balancé par une main

invisible au-dessus des champs de blé Au-dessus des champs de blé blanc ou de blé noir Pour que la fiction de la vie

Allège définitivement ce qui serait tenté de tirer du cœur un

son autre que celui du cristal

Et les germinations entières de plantes incrustées d’yeux

laminées par le rouleau d’air et changeantes Les mouvements illusoires comme les cillements les

ponctuations rapides

Pour que le dragon minuscule qui garde les moindres

interstices vacants entre les esprits aériens

– 251 –

De l’homme et de la femme à la langue d’eau Prenne un repos gagné sur la folie de toutes les paroles qu’on

articule

Qu’on articule dans l’amour comme s’il était besoin de jeter

de la tour de feu des brindilles et des fleurs sèches Ou encore de ramener la peur par la main dans les bois Que les diamants sont pâles ce matin quoique troubles Que l’haleine de la pensée est douce et cruelle en partant de

ce qui va mourir

Je n’ai jamais vu le val éblouissant des rayons se creuser si

profondément sous mes yeux

Que les attaches de la nuit sont fines quand elle marche en

essayant de se mettre au pas mâle du jour Il faut saisir au vol les coupables paroles Il faut traquer les joies jusque dans l’ombre des peines

 

[LA FOUDRE EST TOMBÉE…]

 

La foudre est tombée cette nuit sur les oiseaux Il y a longtemps qu’elle tournait autour du manteau des

anciens chefs d’Hawaï Et voici qu’elle est arrivée à ses fins Tous les chevaux sont à genoux devant leurs cavaliers en

rase campagne

Les barreaux des prisons serpentent bleus dans l’herbe Des sages-femmes vont en courant de porte en porte Elles dessinent une étoile sur la porte quelquefois deux De loin on pourrait se croire revenus aux beaux temps de la

peste

Mais non cela veut dire que le nuage de sauterelles humaines Prend au contraire une extraordinaire densité

– 252 –

Ce n’est pas à tort qu’on annonçait le vrai commencement

du monde pour l’an deux mil Un pêcheur est apparu couvert d’écailles il a dit Que l’on ne revenait pas autrement du bal des Lisses Qui laissait loin celui des Ardents

Les statues des places publiques se mettent à mendier À commencer par les plus fières

Dans les gares les trains se nouent bizarrement Un couple s’enlace sans rien voir et sans rien entendre

derrière un mur d’usine Parmi les joncs de cinq mètres et les gerbes d’enfer La femme est blonde encore et les martres font cercle autour

d’elle

Ses bras autour du cou de l’homme sont des comètes de

paille

Et quand elle renverse la tête les neiges s’allument au soleil

levant sur les montagnes

 

[LES COURSES DE HAIES…]

 

Les courses de haies en sac

Qu’on a eu l’idée d’organiser récemment Ont connu le plus grand succès

Reconnu sur la pelouse la marguerite noire la mésange

charbonnière

Le papillon des brumes la murène Et je n’ai garde de vous oublier Vous portiez un admirable hennin noir ma surprenante Et une robe légère couleur d’éclipse Des girls du ciel aux pas naguère tant admirés Ne luisait plus que le cache-sexe d’étoiles

– 253 –

Je sens que vous me faites trop aimer cette trahison des

choses

Quels sont ces parfums sur lesquels se serre en rêve le poing

des pierres

Il suffit que je parle pour que ces pierres s’ouvrent c’est votre

mouchoir

La musique de la nuit ne respecte pas mon sommeil J’ouvre les yeux sur des persiennes grises Je les ferme sur des persiennes blanches Faut-il que vous ayez toujours à me gronder

 

[DANS LA BARQUE D’UN RIRE]

 

Dans la barque d’un rire

Sur la mer aux doigts bleus de craie L’on craint que les désirs ne sonnent C’est ta robe couchée comme un cor de chasse sur les

rochers

Dalila pensée de l’existence d’une étoile Quand l’ardeur de l’aigle défait les monts Les oiseaux pompent l’eau des grands puits couverts Le marécage paillette les pieds du vent On apporte sur le plat d’une gerbe une tête cavalcadante Qui descend la côte dans une voiture fermée Au galop des ruches et dans le silence des actes Mort prends tes aises et cache le travail exaspérant des

glaciers rutilants

De roses et de victuailles tes épaules prennent feu dans la

bagarre du rêve

 

– 254 –

LA CAGE AUX SENS ET SA PORTE OUVERTE

 

Le plus difficile n’est pas de s’évader les hommes n’ont

jamais su bâtir de prisons

Que sur des endroits qui sonnent le creux de leur morale À la place des barreaux de la veille Il n’est pas rare de découvrir une belle panoplie de maréchal-

ferrant

Et les murs de toute épaisseur offrent à peine moins de

coulisses

Qu’un petit théâtre de barrière Je ne parle pas des rivières de Guyane Qui roulent des pommes de pin incendiées Des métiers de dentellière tout en ivoire Et des regards pareils à de grandes écharpes fleuries Sous les coups de feu

Le danger n’est pas de trop avec l’espoir pour faire

[Poème inachevé.]

 

[SUR L’ÉTANG DES PARESSES…]

 

Sur l’étang des paresses dans la chasse aux doigts bleus Derrière les buissons de guerriers qui avancent Revêtus d’armures glissantes comme les rivières S’évase une robe plissée qui est celle des rêves et des filtres Pour la naissance de la fille de la danseuse de corde Celle qui courbe les paupières vers les étoiles grenat On saute à cette heure des précipices on traque les

tranquilles bourreaux

– 255 –

Dans leurs maisons de haches

Sans que pour cela les mèches de fougère allument les cœurs Car le vent est tombé du mur

Veillez encore petites forces planétaires couleuvres

d’artichauts

L’émail des routes s’use peu à peu sous le poids des racines Penchez le verre à luisants sur la falaise tournez le moulin

des ronces

Comme je revenais de la messe noire Il y a eu d’atroces petites cassures dans le quartier d’orange

que je mangeais

 

LA PÊCHE AUX ÉCREVISSES

 

Par l’aigrette et la coque une jeune rétine Se forge le murex adorable du soir Une ombrelle de sang saute dans le parloir Le drap fleure la menthe et la térébenthine

Le mobilier savant dans l’ombre s’agglutine Un tamis poussiéreux a fait place au pressoir Il faut interroger les grands trous de miroir Que la mouche de mai de loin en loin satine

L’enfant sous la rosée au bon dard qui le lèche Voit poindre les deux six qui dorment tête-bêche Charger du fond des temps le vrai chevalier bleu

Celui qui s’offrira plus tard à le conduire S’il rêve du castel sans retour où il pleut Vers le buisson caché brûlant toujours de luire

– 256 –

JUGEMENT DE L’AUTEUR SUR LUI-MÊME

 

Héraclite mourant, Pierre de Lune,

Sade, le cyclone à tête de grain

de millet, le tamanoir : son plus

grand désir eût été d’appartenir

à la famille des grands indésirables

 

– 257 –

PLEINE MARGE

 

 

1940

 

À Pierre Mabille.

Je ne suis pas pour les adeptes

Je n’ai jamais habité au lieu dit La Grenouillère La lampe de mon cœur file et bientôt hoquette à l’approche

des parvis

Je n’ai jamais été porté que vers ce qui ne se tenait pas à

carreau

Un arbre élu par l’orage

Le bateau de lueurs ramené par un mousse L’édifice au seul regard sans clignement du lézard et mille

frondaisons

Je n’ai vu à l’exclusion des autres que des femmes qui

avaient maille à partir avec leur temps Ou bien elles montaient vers moi soulevées par les vapeurs

d’un abîme

Ou encore absentes il y a moins d’une seconde elles me

précédaient du pas de la Joueuse de tympanon Dans la rue au moindre vent où leurs cheveux portaient la

torche

 

– 258 –

Entre toutes cette reine de Byzance aux yeux passant de si

loin l’outre-mer

Que je ne me retrouve jamais dans le quartier des Halles où

elle m’apparut

Sans qu’elle se multiplie à perte de vue dans les glaces des

voitures des marchandes de violettes

Entre toutes l’enfant des cavernes son étreinte prolongeant

de toute la vie la nuit esquimau

Quand déjà le petit jour hors d’haleine grave son renne sur la

vitre

Entre toutes la religieuse aux lèvres de capucine Dans le car de Crozon à Quimper

Le bruit de ses cils dérange la mésange charbonnière Et le livre à fermoir va glisser de ses jambes croisées

Entre toutes l’ancienne petite gardienne ailée de la Porte Par laquelle les conjectures se faufilent entre les pousse-

pousse

Elle me montre alignées des caisses aux inscriptions

idéographiques le long de la Seine Elle est debout sur l’œuf brisé du lotus contre mon oreille

Entre toutes celle qui me sourit du fond de l’étang de Berre Quand d’un pont des Martigues il lui arrive de suivre

appuyée contre moi la lente procession des lampes

couchées

En robe de bal des méduses qui tournoient dans le lustre Celle qui feint de ne pas être pour tout dans cette fête D’ignorer ce que cet accompagnement repris chaque jour

dans les deux sens a de votif

 

– 259 –

Entre toutes

Je reviens à mes loups à mes façons de sentir Le vrai luxe

C’est que le divan capitonné de satin blanc Porte l’étoile de la lacération

Il me faut ces gloires du soir frappant de biais votre bois de

lauriers

Les coquillages géants des systèmes tout érigés qui se

présentent en coupe irrégulière dans la campagne Avec leurs escaliers de nacre et leurs reflets de vieux verres

de lanternes

Ne me retiennent qu’en fonction de la part de vertige Faite à l’homme qui pour ne rien laisser échapper de la

grande rumeur

Parfois est allé jusqu’à briser le pédalier

Je prends mon bien dans les failles du roc là où la mer Précipite ses globes de chevaux montés de chiens qui hurlent Où la conscience n’est plus le pain dans son manteau de roi Mais le baiser le seul qui se recharge de sa propre braise

Et même des êtres engagés dans une voie qui n’est pas la

mienne

Qui est à s’y méprendre le contraire de la mienne Elle s’ensable au départ dans la fable des origines Mais le vent s’est levé tout à coup les rampes se sont mises à

osciller grandement autour de leur pomme irisée Et pour eux ç’a été l’univers défenestré Sans plus prendre garde à ce qui ne devrait jamais finir Le jour et la nuit échangeant leurs promesses

– 260 –

Ou les amants au défaut du temps retrouvant et perdant la

bague de leur source

Ô grand mouvement sensible par quoi les autres parviennent

à être les miens

Même ceux-là dans l’éclat de rire de la vie tout encadrés de

bure

Ceux dont le regard fait un accroc rouge dans les buissons de

mûres

M’entraînent m’entraînent où je ne sais pas aller Les yeux bandés tu brûles tu t’éloignes tu t’éloignes De quelque manière qu’ils aient frappé leur couvert est mis

chez moi

Mon beau Pelage couronné de gui ta tête droite sur tous ces

fronts courbés

Joachim de Flore mené par les anges terribles Qui à certaines heures aujourd’hui rabattent encore leurs

ailes sur les faubourgs

Où les cheminées fusent invitant à une résolution plus

proche dans la tendresse

Que les roses constructions heptagonales de Giotto

Maître Eckhardt mon maître dans l’auberge de la raison Où Hegel dit à Novalis Avec lui nous avons tout ce qu’il nous

faut et ils partent

Avec eux et le vent j’ai tout ce qu’il me faut

Jansénius oui je vous attendais prince de la rigueur Vous devez avoir froid

 

– 261 –

Le seul qui de son vivant réussit à n’être que son ombre Et de sa poussière on vit monter menaçant toute la ville la

fleur du spasme

Paris le diacre

La belle la violée la soumise l’accablante La Cardière

Et vous messieurs Bonjour

Qui en assez grande pompe avez bel et bien crucifié deux

femmes je crois

Vous dont un vieux paysan de Fareins-en-Dôle Chez lui entre les portraits de Marat et de la mère Angélique Me disait qu’en disparaissant vous avez laissé à ceux qui

sont venus et pourront venir

Des provisions pour longtemps

Salon-Martigues, septembre 1940.

 

– 262 –

FATA MORGANA

 

 

1940

 

Ce matin la fille de la montagne tient sur ses genoux un

accordéon de chauves-souris blanches Un jour un nouveau jour cela me fait penser à un objet que je

garde

Alignés en transparence dans un cadre des tubes en verre de

toutes les couleurs de philtres de liqueurs Qu’avant de me séduire il ait dû répondre peu importe à

quelque nécessité de représentation commerciale Pour moi nulle œuvre d’art ne vaut ce petit carré fait de

l’herbe diaprée à perte de vue de la vie Un jour un nouvel amour et je plains ceux pour qui l’amour

perd à ne pas changer de visage

Comme si de l’étang sans lumière la carpe qui me tend à

l’éveil une boucle de tes cheveux N’avait plus de cent ans et ne me taisait tout ce que je dois

pour rester moi-même ignorer

Un nouveau jour est-ce bien près de toi que j’ai dormi J’ai donc dormi j’ai donc passé les gants de mousse Dans l’angle je commence à voir briller la mauvaise

commode qui s’appelle hier Il y a de ces meubles embarrassants dont le véritable office

est de cacher des issues

De l’autre côté qui sait la barque aimantée nous pourrions

partir ensemble

À la rencontre de l’arbre sous l’écorce duquel il est dit

 

– 263 –

Ce qu’à nous seuls nous sommes l’un à l’autre dans la grande

algèbre

Il y a de ces meubles plus lourds que s’ils étaient emplis de

sable au fond de la mer

Contre eux il faudrait des mots-leviers De ces mots échappés d’anciennes chansons qui vont au

superbe paysage de grues

Très tard dans les ports parcourus en zigzag de bouquets de

fièvre

Écoute

Je vois le lutin

Que d’un ongle tu mets en liberté En ouvrant un paquet de cigarettes Le héraut-mouche qui jette le sel de la mode Si zélé à faire croire que tout ne doit pas être de toujours Celui qui exulte à faire dire Allô je n’entends plus

Comme c’est joli qu’est-ce que ça rappelle

Si j’étais une ville dis-tu Tu serais Ninive sur le Tigre Si j’étais un instrument de travail Plût au ciel noir tu serais la

canne des cueilleurs dans les verreries Si j’étais un symbole Tu serais une fougère dans une nasse Et si j’avais un fardeau à porter Ce serait une boule faite de

têtes d’hermines qui crient Si je devais fuir la nuit sur une route Ce serait le sillage du

géranium

Si je pouvais voir derrière moi sans me retourner Ce serait

l’orgueil de la torpille

 

– 264 –

Comme c’est joli

En un rien de temps

Il faut convenir qu’on a vu s’évanouir dans un rêve Les somptueuses robes en tulle pailleté des arroseuses

municipales

Et même plier bagage sous le regard glacial de l’amiral

Coligny

Le dernier vendeur de papier d’Arménie De nos jours songe qu’une expédition se forme pour la

capture de l’oiseau quetzal dont on ne possède plus en

vie oui en vie que quatre exemplaires Qu’on a vu tourner, à blanc la roulette des marchands de

plaisir

Qu’est-ce que ça rappelle

Dans les hôtels à plantes vertes c’ est l’heure où les

charnières des portes sans nombre D’un coup d’archet s’apprêtent à séparer comme les oiseaux

les chaussures les mieux accordées Sur les paliers mordorés dans le moule à gaufre fracassé où

se cristallise le bismuth

À la lumière des châteaux vitrifiés du mont Knock-Farril

dans le comté de Ross

Un jour un nouveau jour cela me fait penser à un objet que

garde mon ami Wolfgang Paalen

D’une corde déjà grise tous les modèles de nœuds réunis sur

une planchette

Je ne sais pourquoi il déborde tant le souci didactique qui a

présidé à sa construction sans doute pour une école de

marins

 

– 265 –

Bien que l’ingéniosité de l’homme donne ici sa fleur que

nimbe la nuée des petits singes aux yeux pensifs En vérité aucune page des livres même virant au pain bis

n’atteint à cette vertu conjuratoire rien ne m’est si

propice

Un nouvel amour et que d’autres tant pis se bornent à adorer La bête aux écailles de roses aux flancs creux dont j’ai

trompé depuis longtemps la vigilance Je commence à voir autour de moi dans la grotte Le vent lucide m’apporte le parfum perdu de l’existence Quitte enfin de ses limites

À cette profondeur je n’entends plus sonner que le patin Dont parfois l’éclair livre toute une perspective d’armoires à

glace écroulées avec leur linge

Parce que tu tiens

Dans mon être la place du diamant serti dans une vitre Qui me détaillerait avec minutie le gréement des astres Deux mains qui se cherchent c’est assez pour le toit de

demain

Deux mains transparentes la tienne le murex dont les

anciens ont tiré mon sang

Mais voici que la nappe ailée

S’approche encore léchée de la flamme des grands vins Elle comble les arceaux d’air boit d’un trait les lacunes des

feuilles

Et joue à se faire prendre en écharpe par l’aqueduc Qui roule des pensées sauvages

Les bulles qui montent à la surface du café Après le sucre le charmant usage populaire qui veut que les

prélève la cuiller

Ce sont autant de baisers égarés

Avant qu’elles ne courent s’anéantir contre les bords

– 266 –

Ô tourbillon plus savant que la rose Tourbillon qui emporte l’esprit qui me regagne à l’illusion

enfantine

Que tout est là pour quelque chose qui me concerne

Qu’est-ce qui est écrit

Il y a ce qui est écrit sur nous et ce que nous écrivons Où est la grille qui montrerait que si son tracé extérieur Cesse d’être juxtaposable à son tracé intérieur La main passe

Plus à portée de l’homme il est d’autres coïncidences Véritables fanaux dans la nuit du sens C’était plus qu’improbable c’est donc exprès Mais les gens sont si bien en train de se noyer Que ne leur demandez pas de saisir la perche

Le lit fonce sur ses rails de miel bleu Libérant en transparence les animaux de la sculpture

médiévale

Il incline prêt à verser au ras des talus de digitales Et s’éclaire par intermittence d’yeux d’oiseaux de proie Chargés de tout ce qui émane du gigantesque casque

emplumé d’Otrante

Le lit fonce sur ses rails de miel bleu Il lutte de vitesse avec les ciels changeants Qui conviennent toujours ascension des piques de clôture

des parcs

Et boucanage de plus belle succédant au lever de danseuses

sur le comptoir

Le lit brûle les signaux il ne fait qu’un de tous les bocaux de

poissons rouges

Il lutte de vitesse avec les ciels changeants

– 267 –

Rien de commun tu sais avec le petit chemin de fer Qui se love à Cordoba du Mexique pour que nous ne nous

lassions pas de découvrir

Les gardénias qui embaument dans de jeunes pousses de

palmier évidées

Ou ailleurs pour nous permettre de choisir Du marchepied dans les lots d’opales et de turquoises brutes Non le lit à folles aiguillées ne se borne pas à dérouler la soie

des lieux et des jours incomparables Il est le métier sur lequel se croisent les cycles et d’où sourd

ce qu’on pressent sous le nom de musique des sphères Le lit brûle les signaux il ne fait qu’un de tous les bocaux de

poissons rouges

Et quand il va pour fouiller en sifflant le tunnel charnel Les murs s’écartent la vieille poudre d’or à n’y plus voir se

lève des registres d’état civil Enfin tout est repris par le mouvement de la mer Non le lit à folles aiguillées ne se borne pas à dérouler la soie

des lieux et des jours incomparables

C’est la pièce sans entractes le rideau levé une fois pour

toutes sur la cascade

Dis-moi

Comment se défendre en voyage de l’arrière-pensée

pernicieuse

Que l’on ne se rend pas où l’on voudrait La petite place qui fuit entourée d’arbres qui diffèrent

imperceptiblement de tous les autres Existe pour que nous la traversions sous tel angle dans la

vraie vie

Le ruisseau en cette boucle même comme en nulle autre de

tous les ruisseaux

Est maître d’un secret qu’il ne peut faire nôtre à la volée

– 268 –

Derrière la fenêtre celle-ci faiblement lumineuse entre bien

d’autres plus ou moins lumineuses Ce qui se passe

Est de toute importance pour nous peut-être faudrait-il

revenir

Avoir le courage de sonner

Qui dit qu’on ne nous accueillerait pas à bras ouverts Mais rien n’est vérifié tous ont peur nous-mêmes Avons presque aussi peur

Et pourtant je suis sûr qu’au fond du bois fermé à clé qui

tourne en ce moment contre la vitre S’ouvre la seule clairière

Est-ce là l’amour cette promesse qui nous dépasse Ce billet d’aller et retour éternel établi sur le modèle de la

phalène chinée

Est-ce l’amour ces doigts qui pressent la cosse du brouillard Pour qu’en jaillissent les villes inconnues aux portes hélas

éblouissantes

L’amour ces fils télégraphiques qui font de la lumière

insatiable un brillant sans cesse qui se rouvre De la taille même de notre compartiment de la nuit Tu viens à moi de plus loin que l’ombre je ne dis pas dans

l’espace des séquoias millénaires Dans ta voix se font la courte échelle des trilles d’oiseaux

perdus

Beaux dés pipés

Bonheur et malheur

Au bonneteau tous ces yeux écarquillés autour d’un

parapluie ouvert

Quelle revanche le santon-puce de la bohémienne Ma main se referme sur elle

Si j’échappais à mon destin

– 269 –

Il faut chasser le vieil aveugle des lichens du mur d’église Détruire jusqu’au dernier les horribles petits folios déteints

jaunes verts bleus roses

Ornés d’une fleur variable et exsangue Qu’il vous invite à détacher de sa poitrine Un à un contre quelques sous

Mais toujours force reste

Au langage ancien les simples la marmite Une chevelure qui vient au feu

Et quoi qu’on fasse jamais happé au cœur de toute lumière Le drapeau des pirates

Un homme grand engagé sur un chemin périlleux Il ne s’est pas contenté de passer sous un bleu d’ouvrier les

brassards à pointes acérées d’un criminel célèbre À sa droite le lion dans sa main l’oursin Se dirige vers l’est

Où déjà le tétras gonfle de vapeur et de bruit sourd les airelles Voilà qu’il tente de franchir le torrent les pierres qui sont des

lueurs d’épaules de femmes au théâtre Pivotent en vain très lentement

J’avais cessé de le voir il reparaît un peu plus bas sur l’autre

berge

Il s’assure qu’il est toujours porteur de l’oursin À sa droite le lion all right

Le sol qu’il effleure à peine crépite de débris de faulx

En même temps cet homme descend précipitamment un escalier

au cœur d’une ville il a déposé sa cuirasse Au-dehors on se bat contre ce qui ne peut plus durer Cet homme parmi tant d’autres brusquement semblables

– 270 –

Qu’est-il donc que se sent-il donc de plus que lui-même Pour que ce qui ne peut plus

durer ne dure plus

Il est tout prêt à ne plus durer lui-même Un pour tous advienne que pourra

Ou la vie serait la goutte de poison

Du non-sens introduite dans le chant de l’alouette au-dessus des

coquelicots

La rafale passe

En même temps

Cet homme qui relevait des casiers autour du phare Hésite à rentrer il soulève avec précaution des algues et des

algues

Le vent est tombé ainsi soit-il

Et encore des algues qu’il repose

Comme s’il lui était interdit de découvrir dans son ensemble le

jeune corps de femme le plus secret

D’où part une construction ailée Ici le temps se brouille à la fois et s’éclaire Du trapèze tout en cigales

Mystérieusement une très petite fille interroge André tu ne sais pas pourquoi je résédise Et aussitôt une pyramide s’élance au loin À la vie à la mort ce qui commence me précède et m’achève Une fine pyramide à jour de pierre dure Reliée à ce beau corps par des lacets vermeils

De la brune à la blonde

Entre le chaume et la couche de terreau Il y a place pour mille et une cloches de verre Sous lesquelles revivent sans fin les têtes qui m’enchantent Dans la suspension du sacre

– 271 –

Têtes de femmes qui se succèdent sur tes épaules quand tu

dors

Il en est de si lointaines

Têtes d’hommes aussi

Innombrables à commencer par ces chefs d’empereurs à la

barbe glissante

Le maraîcher va et vient sous sa housse Il embrasse d’un coup d’œil tous les plateaux montés cette

nuit du centre de la terre

Un nouveau jour c’est lui et tous ces êtres Aisément reconnaissables dans les vapeurs de la campagne C’est toi c’est moi à tâtons sous l’éternel déguisement

Dans les entrelacs de l’histoire momie d’ibis Un pas pour rien comme on cargue la voilure momie d’ibis Ce qui sort du côté cour rentre par le côté jardin momie

d’ibis

Si le développement de l’enfant permet qu’il se libère du

fantasme de démembrement de dislocation du corps

momie d’ibis

Il ne sera jamais trop tard pour en finir avec le morcelage de

l’âme momie d’ibis

Et par toi seule sous toutes ses facettes de momie d’ibis Avec tout ce qui n’est plus ou attend d’être je retrouve l’unité

perdue momie d’ibis

Momie d’ibis du non-choix à travers ce qui me parvient Momie d’ibis qui veut que tout ce que je puis savoir

Continuer : partie 6 sur 7