Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
Système 1 / Système 2
Les deux vitesses de la pensée
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En mémoire d'Amos Tversky
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Introduction
Tous les auteurs, je pense, aiment à s'imaginer dans quel cadre
leurs lecteurs profiteront le mieux de leurs œuvres. Dans mon cas, il
s'agit de la machine à café, au bureau, là où s'échangent opinions et
ragots. J'espère enrichir le vocabulaire qu'utilisent les gens quand ils
discutent des jugements et des choix d'autrui, de la nouvelle
stratégie de leur entreprise, ou des décisions prises par un collègue
en matière d'investissement. Pourquoi se soucier des ragots ? Parce
qu'il est beaucoup plus facile, et bien plus amusant, de reconnaître et
d'identifier les erreurs des autres que les siennes. Il n'est jamais
facile de s'interroger sur ce que l'on croit et ce que l'on veut soi-
même ; alors pourquoi se priver des avis informés de tierces
personnes ? Nous anticipons spontanément la réaction de nos amis
et collègues face à nos choix ; et ces jugements sont loin d'être
anodins. La prise en compte d'un qu'en-dira-t-on intelligent est pour
beaucoup d'entre nous une motivation plus forte à se remettre en
cause, à améliorer sa prise de décision au travail et chez soi que
toutes les bonnes résolutions du Nouvel An. Pour être un bon
diagnosticien, un médecin doit connaître une longue liste de noms
de maladies, chacun englobant à la fois la définition de l'affection,
ses symptômes, ses antécédents et causes possibles, ses
développements et ses conséquences éventuels, et les interventions
envisageables afin de la soigner ou de la circonscrire. Cet
apprentissage passe entre autres par celui du langage médical. De même, une meilleure compréhension des jugements et des choix
nécessite un vocabulaire plus riche que ce qu'offre notre langage
courant. L'intérêt d'écouter les ragots est que l'on y décèle des
schémas types dans les erreurs que commettent les gens. Les erreurs
systématiques sont plus communément définies comme des
préjugés, qui se reproduisent de façon prévisible dans des
circonstances données. Par exemple, quand un orateur sûr de lui et
séduisant bondit sur scène, vous pouvez être sûr que son auditoire
jugera ses déclarations plus favorablement qu'il ne le mérite. Il
existe un terme pour définir ce phénomène – l'effet de halo –,
permettant de mieux l'anticiper, l'identifier et le comprendre.
Quand on vous demande à quoi vous pensez, vous êtes
normalement en mesure de répondre. Vous croyez savoir ce qui se
passe dans votre tête, et qui consiste souvent en une pensée
consciente qui débouche logiquement sur une autre. Mais ce n'est
pas la seule façon, ni même la plus habituelle, qu'a l'esprit de
fonctionner. Beaucoup d'impressions et de pensées surviennent dans
votre expérience consciente sans que vous sachiez comment elles
sont arrivées là. Vous ne pouvez pas retracer comment vous en êtes
venu à croire qu'il y a une lampe posée sur le bureau devant vous, ou
comment vous avez détecté un soupçon d'irritation dans la voix de
votre conjoint au téléphone, ou comment vous avez réussi à éviter
un danger sur la route avant même d'en être conscient. Le travail
mental qui produit les impressions, les intuitions et bien des
décisions se déroule en silence dans notre esprit.
Ce livre est en grande partie consacré aux défauts de l'intuition. Il
ne s'agit pas, en s'intéressant à nos erreurs, de nier l'intelligence
humaine, pas plus que l'attention accordée aux maladies dans les
textes médicaux ne nie la bonne santé. Nous sommes pour la plupart
en bonne santé la majeure partie du temps, tout comme l'essentiel de
nos jugements et de nos actes sont la plupart du temps appropriés.
Tandis que nous naviguons au fil de notre existence, nous nous
laissons d'ordinaire guider par des impressions et des sensations, et
la confiance que nous avons dans nos convictions et nos préférences
intuitives est généralement justifiée. Mais pas toujours. Nous
sommes souvent sûrs de nous alors que nous avons tort, et un observateur objectif sera mieux capable que nous de détecter nos
erreurs.
Voici donc mon objectif quant aux conversations autour de la
machine à café : j'espère améliorer votre capacité à identifier et
comprendre les erreurs de jugement et de choix chez les autres et, en
fin de compte, chez vous-mêmes, en proposant un langage plus riche
et plus précis pour en discuter. Dans certains cas au moins, un
diagnostic précis incitera aussi à réagir pour limiter les dégâts
qu'entraînent souvent les erreurs de jugements et les mauvais choix.
Ce livre reflète mes connaissances actuelles en matière de
jugement et de prise de décision, fruit de découvertes
psychologiques réalisées au cours des dernières décennies. Mais le
cœur du propos, si je cherche à en retracer l'origine, remonte, je
crois, à ce jour heureux de 1969 où j'avais demandé à un collègue
d'intervenir durant un séminaire que j'organisais au département de
psychologie de l'université hébraïque de Jérusalem. Amos Tversky
était considéré comme une étoile montante dans le domaine de la
recherche sur la prise de décision – comme, à vrai dire, dans tout ce
qu'il entreprenait –, aussi étais-je sûr que nous passerions un
moment intéressant. Les gens qui connaissaient Amos disaient
souvent qu'il était la personne la plus intelligente qu'ils aient jamais
rencontrée. Il était brillant, volubile et charismatique. Doué de plus
d'une mémoire prodigieuse pour les blagues, et de la capacité
exceptionnelle de les convoquer à l'appui d'une thèse. On ne
s'ennuyait jamais avec lui. Il avait alors trente-deux ans, j'en avais
trente-cinq.
Amos a parlé aux étudiants d'un programme de recherche en
cours à l'université du Michigan, visant à répondre à la question
suivante : les gens sont-ils naturellement de bons statisticiens ? Nous
savions déjà qu'intuitivement, les gens sont de bons grammairiens :
à quatre ans, un enfant se plie sans peine aux règles de la grammaire
quand il s'exprime, sans avoir aucune idée de l'existence de ces
règles. Les gens disposent-ils d'une intuition comparable pour les
principes fondamentaux des statistiques ? La réponse était oui, nous expliqua Amos, avec certaines nuances. Cela a donné lieu à un débat
animé et, à la fin du séminaire, nous avons conclu que la réponse
était peut-être plutôt non, avec des nuances.
Amos et moi avions apprécié notre échange. Les statistiques
intuitives nous semblaient un sujet intéressant, méritant que nous
l'explorions ensemble. Le vendredi suivant, nous nous sommes
retrouvés pour déjeuner au Café Rimon, repaire favori des bohèmes
et des enseignants de Jérusalem, et avons réfléchi aux moyens
d'étudier les intuitions statistiques de chercheurs de haut niveau.
Lors du séminaire, nous avions expérimenté que nos propres
intuitions étaient déficientes. En dépit de nombreuses années
d'enseignement et d'utilisation des statistiques, nous n'avions pas
développé de sens intuitif quant à la fiabilité des résultats
statistiques observés sur de petits échantillons de population. Nos
jugements subjectifs étaient biaisés : nous avions beaucoup trop
tendance à croire des résultats de recherche fondés sur des
démonstrations inadéquates et à ne pas rassembler assez de données
dans nos propres recherches 1 . Notre projet serait donc d'analyser si
d'autres chercheurs étaient affligés du même défaut.
Nous avons préparé une enquête, prenant appui sur des scénarios
inspirés de problèmes statistiques réels qui surgissent pendant des
recherches. Amos a recueilli les réactions d'un groupe d'experts qui
participaient à une conférence de la Société de psychologie
mathématique, parmi lesquels les auteurs de deux manuels de
statistiques. Comme nous nous y attendions, nous nous sommes
aperçus que nos collègues experts, comme nous, exagéraient
grandement la probabilité que le résultat original d'une expérience
puisse être reproduit avec succès même avec un échantillon
modeste. Ils donnèrent également de piètres conseils à une fausse
étudiante quant à la quantité de données qu'il lui fallait rassembler.
Même les statisticiens n'étaient pas naturellement doués pour les
statistiques.
Alors que nous rédigions l'article qui faisait état de ces résultats,
Amos et moi avons pris conscience que nous aimions travailler
ensemble. Amos était toujours très drôle, et son humour déteignait
sur moi, aussi avons-nous passé des heures de rude labeur à nous amuser constamment. Grâce à cela, nous étions d'une patience
exceptionnelle. Il est bien plus facile de viser la perfection quand on
ne s'ennuie jamais. Mais surtout, c'est peut-être le plus important,
nous laissions de côté notre arsenal critique. Nous étions tous deux
en général aussi critiques qu'ergoteurs, lui peut-être encore plus que
moi, mais durant nos années de collaboration, jamais nous n'avons
rejeté d'emblée ce que l'autre avançait. De fait, une de mes grandes
joies, dans nos travaux communs, a été qu'Amos comprenait souvent
plus clairement que moi mes idées les plus floues. Amos était plutôt
un penseur logique, versé dans la théorie, possédant un sens
infaillible de la direction à suivre. J'étais pour ma part plus intuitif,
plus immergé dans la psychologie de la perception, à laquelle nous
avons emprunté nombre de nos idées. Nous étions assez semblables
pour nous comprendre facilement, et assez différents pour nous
surprendre l'un l'autre. Nous avons mis au point un emploi du temps
qui nous permettait de passer l'essentiel de nos journées de travail
ensemble, partant souvent pour de longues promenades. Pendant les
quatorze années qui ont suivi, notre collaboration a été le moteur de
nos vies, et le travail effectué ensemble durant cette période a été le
meilleur que nous ayons l'un ou l'autre jamais produit.
Nous avons rapidement adopté une méthode que nous avons
conservée pendant des années. Nos recherches étaient comme un
dialogue, au cours duquel nous inventions des questions et
examinions nos réponses intuitives. Chaque question était en soi une
petite expérience, et nous procédions à de multiples expériences en
une journée. Nous ne cherchions pas vraiment la bonne réponse aux
questions statistiques que nous nous posions. Notre objectif était
d'identifier et d'analyser la réponse intuitive, la première qui nous
venait à l'esprit, celle que nous étions tentés de donner même quand
nous savions qu'elle était erronée. Nous pensions – à juste titre,
s'avéra-t-il – que toute intuition que nous partagerions serait
également partagée par beaucoup d'autres, et qu'il serait facile d'en
démontrer l'impact sur la capacité de jugement.
Un jour, nous avons découvert, à notre plus grande joie, que nous
avions les mêmes idées absurdes sur les professions qu'exerceraient
plus tard plusieurs enfants en bas âge de notre connaissance. Nous nous amusions à identifier, chez des enfants de trois ans, qui serait
un avocat sans merci, un universitaire obsessionnel, ou encore un
psychothérapeute empathique mais un rien intrusif. Bien sûr, ces
prédictions n'étaient que des idioties, mais nous ne les trouvions pas
moins séduisantes. Il était de plus évident que nos intuitions étaient
régies par le fait que chaque enfant ressemblait aux stéréotypes d'un
métier. Cet exercice divertissant nous aida à développer une théorie
qui commençait alors à se faire jour dans nos esprits, portant sur le
rôle de la ressemblance dans les prédictions. Nous avons testé et
peaufiné cette théorie lors de dizaines d'expériences, comme la
suivante (pour laquelle il faut imaginer que Steve a été choisi au
hasard parmi un échantillon représentatif) :
Un homme décrit son voisin : « Steve est très timide et
réservé, toujours prêt à rendre service, mais sans vraiment
s'intéresser aux gens ou à la réalité. Personnalité docile et
méticuleuse, il a besoin d'ordre et de structure, et se passionne
pour les détails. » Steve est-il plus susceptible de devenir
bibliothécaire ou agriculteur ?
La ressemblance entre la personnalité de Steve et celle du
stéréotype du bibliothécaire frappe immédiatement tout le monde,
alors que des considérations statistiques tout aussi importantes sont
presque toujours ignorées. Saviez-vous qu'aux États-Unis, on
compte plus de vingt agriculteurs pour un bibliothécaire ? Puisqu'il
y a tant d'agriculteurs, il est presque sûr que l'on trouvera davantage
de personnalités « dociles et méticuleuses » sur des tracteurs que
derrière le comptoir d'accueil d'une bibliothèque. Toutefois, nous
sommes-nous aperçus, les gens participant à nos expériences
ignoraient les statistiques appropriées et se fiaient exclusivement à
la ressemblance. Nous avons avancé qu'ils se servaient de la
ressemblance comme d'une méthode empirique simplificatrice pour
émettre un jugement difficile. Le recours à cette méthode
heuristique2 entraînait des partis pris prévisibles (des erreurs
systématiques) dans leurs prédictions.
Une autre fois, Amos et moi nous sommes interrogés sur le taux
de divorces parmi les professeurs de notre université. Nous avons
remarqué que la question déclenchait une recherche mémorielle en
quête d'enseignants divorcés que nous connaissions ou dont nous
avions entendu parler, et que nous avions tendance à évaluer
l'importance d'une catégorie en fonction de la facilité avec laquelle
des exemples nous venaient à l'esprit. Pour nous, cette foi dans la
facilité de la recherche mémorielle était heuristique.
Dans une de nos expériences, nous avons demandé aux
participants de répondre à une question simple sur des mots pris
dans un texte3 :
Prenons la lettre K.
Sera-t-elle plus souvent la première OU la troisième lettre
d'un mot ?
Comme le sait tout joueur de Scrabble, il est beaucoup plus facile
de trouver des mots qui commencent par une lettre donnée que d'en
trouver ayant la même lettre en troisième position. Cela vaut pour
toutes les lettres de l'alphabet. Nous nous attendions donc à ce que
les personnes interrogées exagèrent la fréquence des lettres
apparaissant en première position – même les lettres (comme K, L,
N, R, V) qui, en fait, apparaissent plus souvent en troisième position.
Là encore, le recours à une certaine méthode heuristique aboutit à un
biais prévisible dans le jugement. De la même façon, j'ai longtemps
eu l'impression que l'adultère était plus courant chez les politiciens
que chez les médecins ou les avocats, mais j'ai récemment
commencé à en douter. Alors même que j'avais trouvé des
explications à ce « phénomène », y compris l'effet aphrodisiaque du
pouvoir et les tentations d'une vie loin de son foyer. J'ai fini par
comprendre que les transgressions des politiciens étaient
simplement beaucoup plus susceptibles de nous être rapportées que celles des avocats et des médecins. Mon impression intuitive était
peut-être uniquement due aux sujets que choisissent les journalistes
et à mon recours à telle méthode heuristique.
Amos et moi avons passé des années à étudier et à décrire les
défauts de la pensée intuitive dans diverses fonctions – estimer la
probabilité d'un événement, prédire l'avenir, évaluer des hypothèses
et prévoir des fréquences. Nous collaborions depuis cinq ans quand
nous avons publié nos découvertes dans la revue Science, lue par des
universitaires de toutes les disciplines. L'article était intitulé
« Judgment Under Uncertainty : Heuristics and Biases1 » (Juger
dans l'incertitude : heuristique et partis pris). Il décrivait les
raccourcis simplificateurs de la pensée intuitive et expliquait une
vingtaine de partis pris comme autant de manifestations de cette
heuristique, et comme autant de preuves du rôle de la méthode
heuristique dans la capacité de jugement.
Comme l'ont souvent souligné les historiens de la science, il
arrive parfois aux universitaires d'un domaine donné de partager des
assertions élémentaires sur leur discipline. Les sociologues n'y font
pas exception ; ils s'appuient sur une vision de la nature humaine qui
sert de toile de fond à la plupart des débats sur des comportements
spécifiques, mais qui est rarement remise en question. Dans les
années 1970, les sociologues partaient en gros de deux principes à
propos de la nature humaine. Premièrement, les gens sont
généralement rationnels, et leur pensée est normalement saine.
Deuxièmement, les émotions comme la peur, l'affection et la haine
expliquent la plupart des cas où les gens se départent de leur
rationalité. Notre article prenait à rebours ces deux affirmations sans
les aborder de front. Nous décrivions des erreurs systématiques dans
la pensée de gens normaux, et attribuions ces erreurs à la conception
de la machine cognitive plutôt qu'à la corruption de la pensée par
l'émotion.
Notre article attira l'attention bien davantage que nous ne l'avions
escompté, et c'est encore aujourd'hui l'un des textes les plus souvent
cités en sociologie (plus de trois cents articles universitaires y
faisaient référence en 2010). Les spécialistes d'autres disciplines
l'ont trouvé utile, et les concepts d'heuristique et de partis pris ont été appliqués de façon productive dans de nombreux domaines, tels
la médecine diagnostique, la justice, l'analyse du renseignement, la
philosophie, les finances, les statistiques et la stratégie militaire.
Ainsi, des étudiants en sciences politiques ont remarqué que
l'heuristique permettait d'expliquer pourquoi certains sujets
devenaient incontournables dans l'opinion publique alors que
d'autres étaient négligés. Les gens ont tendance à évaluer
l'importance relative d'un sujet en fonction de la facilité avec
laquelle on peut le retrouver lors d'une recherche mémorielle –
laquelle est en grande partie fonction de l'étendue de la couverture
médiatique. Les sujets fréquemment cités peuplent l'esprit tandis que
d'autres s'effacent de la conscience. De même, ce que les médias
choisissent de rapporter correspond à ce qui, selon eux, préoccupe
actuellement l'opinion publique. Ce n'est pas un hasard si les
régimes autoritaires exercent une pression substantielle sur les
médias indépendants. L'intérêt du public étant plus facilement attisé
par des événements dramatiques et par les célébrités, la curée
médiatique est un phénomène banal. Pendant des semaines après la
mort de Michael Jackson, il a été quasiment impossible de trouver
une chaîne de télévision traitant d'un autre sujet. En comparaison,
des sujets cruciaux mais suscitant moins de passion, comme le
déclin du niveau de l'éducation ou le surinvestissement médical dans
la dernière année de vie, sont rarement évoqués. (En écrivant ces
mots, je m'aperçois que mon choix d'exemples « rarement évoqués »
a lui-même été guidé par ma recherche mémorielle. Les sujets que
j'ai choisis sont en fait souvent évoqués ; d'autres questions tout
aussi importantes et moins souvent abordées ne me sont pas venues
à l'esprit.)
Sur le moment, nous ne l'avions pas vraiment compris, mais une
des raisons essentielles de l'influence de « l'heuristique et des partis
pris » en dehors du domaine de la psychologie tenait à une
caractéristique accessoire de nos travaux : nous avions presque
toujours inclus dans nos articles le texte complet des questions que
nous posions à nos participants et à nous-mêmes. Ces questions
avaient servi de démonstration appliquée aux lecteurs, leur
permettant d'identifier comment leurs propres réflexions étaient biaisées par des partis pris cognitifs. Peut-être avez-vous fait une
expérience comparable en lisant la question sur Steve le
bibliothécaire, qui visait à vous faire comprendre la force de la
ressemblance dans le calcul des probabilités, et à quel point il est
facile d'ignorer les faits statistiques appropriés.
Notre recours à ces mises en situation a donné à des spécialistes
de disciplines diverses – en particulier les philosophes et les
économistes – l'occasion, inhabituelle, d'étudier de possibles défauts
dans leur propre pensée. Ayant pris conscience de leur faillibilité, ils
ont alors été plus susceptibles de remettre en question l'affirmation
dogmatique, très répandue à l'époque, qui voulait que l'esprit humain
soit rationnel et logique. Le choix de la méthode avait été crucial : si
nous n'avions fait état que des résultats d'expériences
conventionnelles, l'article aurait été moins digne d'intérêt, moins
marquant. De plus, un lecteur sceptique aurait pris ses distances vis-
à-vis des résultats en attribuant les erreurs de jugement à
l'inconséquence proverbiale des étudiants, cobayes traditionnels des
recherches en psychologie. Bien sûr, nous n'avions pas préféré ces
mises en situation aux expériences classiques parce que nous
souhaitions influencer les philosophes et les économistes. Nous
avions opté pour elles parce qu'elles étaient plus amusantes, et nous
avons eu de la chance dans le choix de la méthode, entre autres. Un
thème revient régulièrement dans ce livre : la chance joue
inévitablement un grand rôle dans la réussite. Presque toujours, on
voit qu'il suffit d'un infime détail pour faire la différence entre un
formidable succès et un résultat médiocre. Cela vaut également pour
notre histoire.
Nos travaux n'ont pas suscité une réaction positive unanime. La
théorie des partis pris notamment a été dénoncée, et il nous a été
reproché d'avoir une vision injustement négative de l'esprit humain 4
. Comme c'est le cas dans toutes les disciplines scientifiques, des
chercheurs ont affiné nos idées, d'autres ont proposé des solutions
alternatives plausibles 5 . Mais dans l'ensemble, le principe selon
lequel nos esprits seraient sujets à des erreurs systématiques est
aujourd'hui généralement admis. Nos recherches ont eu sur les sciences sociales une influence nettement supérieure à ce que nous
aurions pu imaginer.
Après avoir étudié le jugement, nous nous sommes
immédiatement intéressés au processus de décision dans des
conditions d'incertitude. Nous voulions établir une théorie
psychologique montrant comment les gens prennent des décisions
sur des paris simples. Par exemple : accepteriez-vous de parier sur le
lancer d'une pièce si on vous offrait 130 euros quand elle retombe
sur face et 100 euros sur pile ? Depuis longtemps, ces exemples
élémentaires servent à analyser des questions plus vastes sur la prise
de décision, comme le poids relatif que les gens attribuent à des
choses sûres et à des résultats incertains. Notre méthode était la
même : nous avons passé des journées entières à concevoir des
problèmes et à examiner si nos préférences intuitives
correspondaient à la logique du choix. Là encore, comme dans le cas
du jugement, nous avons observé des partis pris systématiques dans
nos propres décisions, des préférences intuitives qui violaient
constamment les règles du choix rationnel. Cinq ans après notre
article dans Science, nous avons publié « Théorie des perspectives :
une analyse de la décision face au risque », une théorie du choix qui,
paraît-il, aurait été encore plus marquante que nos travaux sur le
jugement et serait l'un des textes fondateurs de l'économie
comportementale.
Jusqu'à ce que la séparation géographique nous complique la vie,
Amos et moi avons eu la chance incroyable de travailler ensemble,
notre réflexion commune étant supérieure à tout ce que nous aurions
pu produire individuellement, et rendant le travail non seulement
productif mais aussi amusant. Notre collaboration sur le jugement et
la prise de décision m'a valu le prix Nobel 6 , que j'ai reçu en 2002 et
que j'aurais partagé avec Amos s'il n'était mort en 1996, à l'âge de
cinquante-neuf ans.
Ce livre n'est pas censé décrire le début de mes recherches avec
Amos, ce que nombre d'auteurs ont fait avec talent au fil des ans. Je
souhaite surtout ici dépeindre le fonctionnement de l'esprit humain en m'inspirant de développements récents dans la psychologie
cognitive et sociale. L'un des plus importants est que nous
comprenons désormais les merveilles de la pensée intuitive, autant
que ses failles.
Amos et moi n'avions pas abordé la question des intuitions justes,
nous étant contentés de déclarer que l'heuristique du jugement,
« bien que fort utile, aboutit parfois à de graves erreurs
systématiques ». Nous nous étions concentrés sur les biais, à la fois
parce que nous les trouvions intéressants en eux-mêmes, et parce
qu'ils nous fournissaient la preuve de l'heuristique du jugement.
Nous ne nous étions pas demandé si tous les jugements intuitifs face
à l'incertitude étaient produits par l'heuristique que nous étudiions ;
on sait aujourd'hui que ce n'est pas le cas. En particulier, les
intuitions exactes des experts s'expliquent mieux par les effets d'une
pratique durable 7 que par l'heuristique. Nous pouvons dorénavant
brosser un tableau plus riche et équilibré, où la compétence et
l'heuristique sont des sources alternatives de jugements intuitifs et
de choix.
Le psychologue Gary Klein raconte l'histoire d'une équipe de
pompiers qui entrent dans une maison où la cuisine est en feu 8 .
Alors qu'ils viennent de commencer à arroser la cuisine, le
commandant se surprend à crier : « Fichons le camp d'ici ! » sans
même savoir pourquoi. À peine les pompiers sont-ils sortis que le
plancher s'effondre. Ce n'est qu'après coup que le commandant
s'aperçoit que le feu avait été inhabituellement silencieux, et qu'il
avait eu curieusement chaud aux oreilles. Conjuguées, ces
impressions avaient déclenché ce qu'il a appelé un « sixième sens du
danger ». Il n'avait aucune idée de ce qui n'allait pas, mais il savait
que quelque chose n'allait effectivement pas. Il s'avéra que le foyer
central du sinistre ne se trouvait pas dans la cuisine, mais à la cave,
sous les pieds des pompiers.
Nous avons tous entendu des histoires de ce genre sur l'intuition
des spécialistes : le maître d'échecs qui, passant près d'une partie
disputée dans la rue, proclame : « Blancs mat en trois coups » sans
s'arrêter, ou le médecin qui effectue un diagnostic complexe après
n'avoir jeté qu'un coup d'œil à un patient. L'intuition de l'expert nous frappe parce qu'elle nous semble magique, alors qu'elle ne l'est pas.
En fait, nous accomplissons tous des exploits d'expertise intuitive
plusieurs fois par jour. Nous sommes, pour la plupart, parfaitement
affûtés quand il s'agit d'identifier la colère dès le premier mot d'une
conversation téléphonique, comprendre en entrant dans une pièce
que nous étions le sujet de conversation, réagir rapidement à des
signes subtils prouvant que le conducteur de la voiture sur la voie
d'à côté est dangereux. Nos capacités intuitives quotidiennes ne sont
pas moins étonnantes que la formidable perspicacité d'un pompier
ou d'un médecin expérimenté – elles sont simplement plus
courantes.
Il n'y a pas de magie dans la psychologie de l'intuition exacte. La
meilleure description, et la plus courte, que l'on en ait donnée est
peut-être celle du grand Herbert Simon, qui a étudié les maîtres
d'échecs 9 et a montré qu'au bout de milliers d'heures de pratique, ils
finissent par ne plus voir les pièces sur l'échiquier comme nous. On
peut percevoir l'agacement que suscite en lui la mythification de
l'intuition des experts quand il écrit : « La situation fournit un
indice ; cet indice donne à l'expert un accès à une information
stockée dans sa mémoire, et cette information, à son tour, lui donne
la réponse. L'intuition n'est rien de plus et rien de moins que de la
reconnaissance 10 . »
Nous ne sommes pas surpris quand un enfant de deux ans regarde
un chien et s'exclame : « Chienchien ! » parce que nous sommes
habitués au miracle de l'enfant qui apprend à reconnaître et à
nommer les choses. Ce que veut dire Simon, c'est que les miracles
de l'intuition de l'expert ressortissent au même principe. Les
intuitions valides se développent quand les spécialistes ont appris à
reconnaître des éléments familiers dans une nouvelle situation et à
agir de façon adaptée. Les bons jugements intuitifs viennent alors à
l'esprit avec la même immédiateté que le « chienchien ! » de
l'enfant.
Malheureusement, les intuitions des professionnels ne relèvent
pas toutes d'une véritable expertise. Il y a des années de cela, j'ai
rendu visite au principal responsable des investissements d'un grand
cabinet financier, qui m'a dit qu'il venait tout juste d'investir quelques dizaines de millions de dollars dans les actions de Ford.
Quand je lui ai demandé comment il avait pris sa décision, il m'a
répondu qu'il avait, peu de temps auparavant, assisté à un salon de
l'automobile et qu'il en avait été impressionné. « C'est sûr, ils savent
faire des voitures ! » m'a-t-il dit en guise d'explication. Il ne m'a pas
caché qu'il en avait l'intime conviction, et qu'il était satisfait de lui-
même et de sa décision. Ce que j'ai trouvé remarquable, c'est qu'il
n'avait apparemment pas pris en compte la seule question qu'un
économiste devrait se poser : l'action de Ford est-elle actuellement
sous-évaluée ? Au lieu de cela, il avait fait confiance à son
intuition ; il aimait cette voiture, il aimait l'entreprise, et il aimait
l'idée d'en détenir des actions. Pour ce que l'on sait de la précision
qu'exige le choix des actions, on peut se dire sans craindre de se
tromper qu'il ne savait pas ce qu'il faisait.
L'heuristique spécifique qu'Amos et moi avons étudiée ne nous
aide guère à comprendre comment ce décideur en est venu à investir
dans les actions de Ford, mais il existe aujourd'hui une conception
plus vaste de l'heuristique qui, elle, nous le permet. L'émotion, et
c'est un grand progrès, joue désormais un rôle beaucoup plus
important dans notre compréhension des choix et des jugements
intuitifs que par le passé. La décision du responsable serait
aujourd'hui décrite comme un exemple de l'heuristique de l'affect 11 ,
où les jugements et les décisions sont directement fonction de ce que
l'on a le sentiment d'aimer ou de ne pas aimer, et qui laisse peu de
place à la délibération ou au raisonnement.
Confronté à un problème – le choix d'un coup aux échecs ou la
décision d'investir dans des actions –, le mécanisme de la pensée
intuitive fait du mieux qu'il peut. Si l'individu dispose de l'expertise
adéquate, il va identifier la situation, et la solution intuitive qui lui
viendra à l'esprit a de fortes chances d'être correcte. C'est ce qui se
passe quand un maître d'échecs observe une position complexe : les
quelques coups qui lui apparaissent immédiatement sont tous forts.
Quand la question est difficile et qu'une solution experte n'est pas
accessible, cela n'empêche pas l'intuition de prendre le risque : une
réponse peut alors rapidement venir à l'esprit – mais ce n'est pas une
réponse à la question d'origine. La question à laquelle le décideur faisait face (dois-je investir dans les actions de Ford ?) était difficile,
mais c'est la réponse à une question facile, et malgré tout liée à la
première (est-ce que j'aime les Ford ?), qui lui est aussitôt venue et a
déterminé son choix. C'est l'essence de l'heuristique intuitive : face à
une question ardue, nous penchons souvent pour une réponse à une
question facile, généralement sans prendre conscience de la
substitution 12 .
Il arrive que la quête spontanée d'une solution intuitive échoue –
ce n'est ni une solution d'expert, ni une réponse heuristique qui nous
vient à l'esprit. Dans de tels cas, nous passons alors souvent à un
mode de pensée plus lent, plus délibéré et qui nécessite plus d'effort.
On peut parler de pensée lente. La pensée rapide englobe les deux
variantes de la pensée intuitive – l'experte et l'heuristique –, ainsi
que les activités mentales entièrement automatiques que sont la
perception et la mémoire, ces opérations qui vous permettent de
savoir qu'une lampe se trouve sur votre bureau ou de retrouver le
nom de la capitale de la Russie.
Depuis vingt-cinq ans, de nombreux psychologues ont exploré la
distinction entre la pensée rapide et la pensée lente. Pour des raisons
que j'aborde plus en détail dans le prochain chapitre, je décris la vie
mentale grâce à la métaphore de deux agents, le Système 1 et le
Système 2, chacun se chargeant respectivement de la pensée rapide
et de la pensée lente. J'évoque les caractéristiques de la pensée
intuitive et de la pensée délibérée comme si elles étaient les traits et
les dispositions de deux personnages dans votre esprit. D'après ce
qu'il ressort des recherches les plus récentes, le Système 1 intuitif est
plus influent que votre expérience ne vous le laisse croire, et il est
l'auteur secret de beaucoup de vos choix et avis. Pour l'essentiel, ce
livre traite des agissements du Système 1, et des influences
réciproques entre le Système 2 et lui.
Ce livre est divisé en cinq parties. La première partie présente les
éléments fondamentaux d'une approche du jugement et du choix
fondée sur ces deux systèmes. Elle s'attarde sur la distinction entre
les opérations automatiques du Système 1 et les opérations contrôlées du Système 2, et montre comment la mémoire
associative, qui est au cœur du Système 1, construit constamment
une interprétation cohérente de ce qui se passe en permanence dans
notre monde. Je m'efforce de donner un aperçu de la complexité et
de la richesse des processus automatiques et souvent inconscients
qui sous-tendent la pensée intuitive et de la façon dont ces processus
automatiques expliquent l'heuristique du jugement. Le but est de
fournir un lexique permettant de penser et de parler de l'esprit.
La deuxième partie approfondit l'étude du jugement heuristique et
explore une grande énigme : pourquoi avons-nous tant de mal à
penser de façon statistique ? Nous pensons facilement par
association, par métaphore, par causalité, mais les statistiques
nécessitent que l'on pense à beaucoup de choses en même temps, ce
que le Système 1 n'est pas conçu pour faire.
La difficulté de la pensée statistique est l'ossature de la troisième
partie, qui dépeint une autre limite intrigante de notre esprit : notre
confiance excessive dans ce que nous croyons savoir, et notre
incapacité apparente à reconnaître l'étendue de notre ignorance et
l'incertitude du monde dans lequel nous vivons. Nous sommes
enclins à surestimer la compréhension que nous avons du monde et
à sous-estimer le rôle du hasard dans les événements. Cette trop
grande confiance en soi est alimentée par la certitude illusoire de la
sagesse rétrospective. Mon opinion à ce sujet a été influencée par
Nassim Taleb, l'auteur du 13 Cygne noir. Je rêve de conversations à la
machine à café qui exploreront avec intelligence les leçons que l'on
peut tirer du passé tout en sachant résister aux sirènes de la sagesse
rétrospective et aux illusions de la certitude.
La quatrième partie est une sorte de conversation avec la
discipline de l'économie sur la nature de la prise de décision et sur
l'idée qui veut que les agents économiques soient rationnels. Cette
partie revient, en s'appuyant sur le modèle à deux systèmes, sur les
concepts clés de la théorie des perspectives, ce modèle de choix
qu'Amos et moi avons élaboré en 1979. Les chapitres suivants
s'intéressent aux diverses façons qu'ont les choix humains de dévier
des règles de la rationalité. J'y aborde la tendance malheureuse à
traiter les problèmes séparément les uns des autres, ainsi que les effets de cadrage, à cause desquels l'on prend des décisions en
fonction de critères superficiels. Ces phénomènes, aisément
explicables par la nature propre du Système 1, sont une redoutable
remise en question de l'idée de rationalité privilégiée en économie
classique.
La cinquième partie décrit les recherches récentes qui ont abouti à
une distinction entre deux soi, le soi expérimentant et le soi
mémoriel. Imaginons par exemple que l'on soumette des gens à deux
expériences douloureuses. L'une des deux est effectivement pire que
l'autre dans la mesure où elle dure plus longtemps. Mais la
formation automatique de la mémoire – une caractéristique du
Système 1 – a ses règles propres, qui expliquent pourquoi le pire
épisode laissera finalement un meilleur souvenir. Par la suite, quand
les gens doivent choisir quel épisode répéter, ils sont naturellement
guidés par leur soi mémoriel, et s'exposent donc eux-mêmes (leur
soi expérimentant) à une douleur inutile. Cette distinction entre deux
soi est applicable à l'évaluation du bien-être, où l'on s'aperçoit de
nouveau que ce qui rend heureux le soi expérimentant n'est pas tout
à fait la même chose que ce qui satisfait le soi mémoriel. Comment
ces deux soi réunis en un même corps peuvent conduire au
bonheur ? La question est épineuse, tant à l'échelle des individus
qu'à celle des sociétés, qui font du bien-être de la population un
objectif politique.
En conclusion, nous explorerons, en ordre inversé, les
implications de trois distinctions établies dans ce livre : entre les soi
expérimentant et mémoriel, entre la conception des agents en
économie classique et en économie comportementale (qui emprunte
à la psychologie), et entre le Système 1 automatique et le laborieux
Système 2. Je reviendrai enfin aux vertus des ragots et à ce que les
institutions et les entreprises pourraient faire pour améliorer la
qualité des jugements et des décisions prises en leur nom.
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