Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
32 - À l'heure des comptes…
32
À l'heure des comptes…
Si l'on excepte les plus pauvres, dont la survie dépend du revenu,
les principales motivations de la recherche d'argent ne sont pas
nécessairement économiques. Pour le milliardaire en quête d'un
milliard supplémentaire et a fortiori pour le petit investisseur en
quête d'un euro supplémentaire, l'argent est un moyen de marquer
des points sur l'échelle de l'estime de soi et de la réussite. Nous
avons en tête toutes ces récompenses et ces punitions, ces promesses
et ces menaces. Nous les comptons soigneusement. Elles définissent
nos préférences et motivent nos actions, au même titre que les
incitations fournies par le contexte social. Par conséquent, nous
refusons parfois de limiter les pertes quand cela implique d'admettre
un échec, nous subissons un biais défavorable face aux actions que
nous pourrions regretter et nous traçons une distinction illusoire
mais nette entre abstention et engagement, action et inaction, car le
sentiment de responsabilité est plus grand dans un cas que dans
l'autre. L'argent qui vient en fin de compte récompenser ou punir est
souvent émotionnellement chargé, d'où une forme d'administration
mentale personnelle, qui crée inévitablement des conflits d'intérêts
lorsqu'un individu agit au nom d'une organisation.
La comptabilité mentale
Richard Thaler est fasciné depuis des années par les analogies
entre le monde de la comptabilité et les « comptes mentaux » que
nous faisons pour organiser et gérer nos vies, avec des résultats
parfois aberrants, parfois très utiles. Les comptes mentaux se
présentent sous diverses formes. Nous conservons en effet notre
argent sur des comptes différents, qui sont parfois physiques, parfois
seulement mentaux. Nous avons de l'argent de poche, des économies
générales, des économies particulières pour l'éducation de nos
enfants ou les urgences médicales. Il existe une hiérarchie claire
dans notre disposition à puiser dans ces différents comptes pour
couvrir nos besoins courants. Nous utilisons des comptes à des fins
de maîtrise personnelle, comme lorsque nous définissons un budget
familial, limitons notre consommation quotidienne de café, ou
augmentons le temps passé à faire du sport. Nous payons même
souvent pour cette maîtrise personnelle, par exemple en plaçant de
l'argent sur un compte d'épargne tout en gardant des dettes sur une
carte de crédit. Les Econs du modèle de l'agent rationnel n'ont pas
recours à la comptabilité mentale : ils ont une vision globale des
résultats et sont poussés par des stimulations extérieures. Pour les
Humains, en revanche, les comptes mentaux sont une forme de
cadrage en gros plan ; ils gardent le contrôle sur les événements et
les rendent gérables pour un esprit fini.
Les comptes mentaux sont abondamment utilisés pour compter
les points. Rappelez-vous que les golfeurs professionnels réussissent
mieux leurs putts quand ils essaient d'éviter un bogey plutôt que de
réussir un birdie. Nous pouvons en tirer une conclusion : les
meilleurs golfeurs créent un compte séparé pour chaque trou ; ils ne
tiennent pas un seul compte pour l'ensemble de leurs coups. Un
exemple ironique raconté par Thaler dans un de ses articles reste
l'une des meilleures illustrations de la façon dont la comptabilité
mentale affecte le comportement :
Deux grands passionnés de sport prévoient de faire
70 kilomètres pour voir un match de basket. L'un d'eux a payé
son ticket ; l'autre était sur le point de l'acheter quand un ami lui
en a offert un. Une tempête de neige est annoncée pour le soir
du match. Lequel des deux est le plus susceptible de braver la
tempête pour voir le match ?
La réponse est immédiate : nous savons que le fan qui a payé son
ticket est plus susceptible de prendre la route. La comptabilité
mentale permet de l'expliquer. Nous supposons que les deux fans ont
ouvert un compte pour le match qu'ils espéraient voir. Rater le
match clôturera les comptes sur un bilan négatif. Quelle que soit
l'origine de leur ticket, ils seront donc tous les deux déçus, mais la
clôture du bilan est clairement plus négative pour celui qui a acheté
un ticket et qui est désormais à court d'argent en plus d'être privé de
match. Parce qu'il est encore pire de rester chez lui pour cet
individu, il est plus motivé pour voir le match et donc plus
susceptible de tenter de prendre la route dans la tempête315 . Ce sont
des calculs tacites d'équilibre émotionnel, de ceux que le Système 1
réalise sans réfléchir. Les émotions que les gens lient à l'état de leurs
comptes mentaux ne sont pas prises en compte dans les théories
économiques classiques. Un Econ serait conscient que le ticket a
déjà été payé et qu'il ne peut être remboursé. Le coût est
« irrécupérable » et l'Econ ne se soucierait pas de savoir s'il a acheté
le ticket pour le match ou s'il l'a reçu d'un ami (dans l'hypothèse où
les Econs ont des amis). Pour mettre en place ce comportement
rationnel, le Système 2 devrait avoir conscience de la possibilité
inverse : « Serais-je toujours disposé à prendre la route en pleine
tempête si un ami m'avait offert le ticket ? » Seul un esprit actif et
discipliné peut soulever une question si difficile.
Une erreur du même ordre affecte les investisseurs particuliers
lorsqu'ils vendent des titres de leur portefeuille :
Vous avez besoin d'argent pour couvrir les frais du mariage
de votre fille et vous devrez donc vous défaire de quelques
titres. Vous vous souvenez du prix auquel vous avez acheté
chacun d'eux et pouvez donc repérer les « vainqueurs », qui
valent actuellement plus que ce que vous n'avez payé pour eux
et les « perdants ». Parmi les titres que vous possédez,
Blueberry Tiles est un gagnant ; si vous le vendez aujourd'hui,
vous aurez réalisé une plus-value de 5 000 dollars. Vous détenez
un placement équivalent dans Tiffany Motors, qui vaut
actuellement 5 000 dollars de moins que son prix d'achat. La
valeur des deux titres est restée stable ces dernières semaines.
Lequel êtes-vous le plus susceptible de vendre ?
Le choix peut vraisemblablement être formulé de la façon
suivante : « Je pourrais clôturer le compte Blueberry Tiles et
enregistrer un succès dans mon dossier d'investisseur. À l'inverse, je
pourrais clôturer le compte Tiffany Motors et ajouter un échec à
mon dossier. Qu'est-ce que je préfère faire ? » Si le problème est
posé en termes de choix entre vous faire plaisir et vous faire de la
peine, vous vendrez certainement Blueberry Tiles et profiterez de
votre prouesse d'investissement. Comme l'on pourrait s'y attendre,
les études en finance ont montré une écrasante préférence pour la
vente de gagnants plutôt que de perdants – un biais qui a reçu un 316 nom obscur : l'effet de disposition .
L'effet de disposition est un exemple de cadrage en gros plan.
L'investisseur ouvre un compte pour chaque titre acheté et veut
clôturer chaque compte sur une plus-value. Un agent rationnel aurait
une vision globale du portefeuille et vendrait le titre qui est le moins
susceptible d'enregistrer de bonnes performances à l'avenir, sans
tenir compte de son statut de gagnant ou de perdant. Amos m'a
raconté une conversation avec un conseiller financier, qui lui
demandait la liste complète des titres de son portefeuille, avec le
prix d'achat de chacun d'eux. Quand Amos a demandé en souriant :
« Est-ce que ce n'est pas censé n'avoir aucune importance ? », le
conseiller a semblé étonné. Il avait apparemment toujours pensé que
l'état du compte mental était une considération valide.
La supposition d'Amos sur les convictions du conseiller financier
était probablement juste, mais il a eu tort de considérer que le prix d'achat n'avait pas d'importance. Le prix d'achat a une importance et
doit être pris en compte, même par les Econs. L'effet de disposition
est un biais coûteux car la question de vendre les gagnants ou les
perdants appelle une réponse claire, autre que l'absence de
différence. En effet, si vous vous souciez plus de votre richesse que
de vos émotions immédiates, vous vendrez le perdant, Tiffany
Motors, et vous conserverez le gagnant, Blueberry Tiles. Il existe, au
moins aux États-Unis, une forte incitation fiscale : subir des pertes
réduit vos impôts, alors que la vente de gagnants vous expose à des
taxes. Ce fait élémentaire de la vie financière est en réalité bien
connu des investisseurs américains et détermine les décisions qu'ils
prennent en fin d'année – les investisseurs vendent plus de perdants
en décembre, lorsqu'ils pensent aux impôts. L'avantage fiscal est
évidemment valable toute l'année, mais pendant onze mois, la
comptabilité mentale annuelle prévaut sur le bon sens financier
immédiat. Autre argument s'opposant à la vente des gagnants :
l'anomalie bien connue sur le marché qui veut que les titres ayant
récemment pris de la valeur sont susceptibles de continuer à en
gagner au moins pendant une courte période. L'effet net est
important : le rendement supplémentaire après impôts attendu de la
vente de Tiffany plutôt que de Blueberry est de 3,4 % sur l'année
suivante. Par conséquent, clôturer un compte mental sur un gain est
certes un plaisir, mais c'est un plaisir que vous payez. Ce n'est pas
une erreur que ferait un Econ, et les investisseurs chevronnés, qui
utilisent leur Système 2, y sont moins exposés que les novices 317 .
Un décideur rationnel n'est intéressé que par les conséquences
futures de ses placements actuels. La réparation d'erreurs antérieures
ne préoccupe pas l'Econ. La décision de placer de nouvelles
ressources dans un compte déficitaire, alors que de meilleurs
placements sont disponibles, est connue sous le nom de sophisme
des coûts irrécupérables, une erreur coûteuse que l'on observe dans
les grandes comme dans les petites décisions. Prendre la route en
pleine tempête de neige parce qu'on a payé un ticket est un sophisme
des coûts irrécupérables.
Imaginez une société qui a déjà dépensé 50 millions de dollars
dans un projet. Le projet est maintenant en retard et les prévisions sur ses derniers rendements sont moins favorables qu'au début. Un
nouvel investissement de 60 millions de dollars est nécessaire pour
lui redonner une chance. Une autre proposition est d'investir le
même montant dans un nouveau projet qui semble actuellement
susceptible de générer un meilleur rendement. Que fera la société ?
Bien trop souvent, une entreprise affectée par des coûts
irrécupérables prendra la route dans la tempête, gaspillant son argent
plutôt que d'accepter l'humiliation de la clôture d'un compte sur un
échec coûteux. La situation relève de la case en haut à droite de
notre schéma à quatre entrées, lorsque le choix se fait entre une
perte assurée et un pari défavorable, lequel est souvent
imprudemment préféré.
Cependant, l'escalade de l'engagement dans des entreprises en
échec est une erreur du point de vue de la société, mais pas
nécessairement dans l'optique du cadre qui est « responsable » d'un
projet qui piétine. L'annulation de ce projet laissera une trace
permanente dans le dossier du cadre et ses intérêts personnels sont
peut-être mieux servis par un nouveau pari avec les ressources de
l'entreprise, dans l'espoir de récupérer l'investissement d'origine – ou
au moins de tenter de repousser le jour où les pertes seront
calculées. En présence de coûts irrécupérables, les motivations du
responsable ne s'alignent pas sur les objectifs de la société et de ses
actionnaires, manifestation courante d'un phénomène connu sous le
nom de « problème principal-agent ». Les conseils d'administration
sont bien conscients de ces conflits et remplacent souvent un PDG
encombré par des décisions antérieures et réticent à limiter les
pertes. Les membres du conseil d'administration ne pensent pas
nécessairement que le nouveau PDG est plus compétent que celui
qu'il remplace. Mais ils savent qu'il ne tient pas les mêmes comptes
mentaux et qu'il est donc en mesure d'ignorer les coûts
irrécupérables d'investissements passés lorsqu'il évalue les
opportunités présentes.
Le sophisme des coûts irrécupérables conduit les êtres humains à
s'accrocher à des emplois inintéressants, des mariages malheureux et
des projets de recherche peu prometteurs. J'ai souvent vu de jeunes
scientifiques se battre pour sauver un projet voué à l'échec alors qu'ils auraient mieux fait de l'abandonner et d'en entamer un
nouveau. Heureusement, les études suggèrent que dans certains
contextes au moins, le sophisme peut être dépassé318 . Le sophisme
des coûts irrécupérables est repéré et enseigné comme une erreur
dans les formations en économie et en commerce, avec un effet
apparemment positif : il est prouvé que les étudiants diplômés dans
ces domaines sont plus enclins que les autres à abandonner un projet
en échec.
La crainte du regret
Le regret est une émotion, mais aussi une punition que nous nous
infligeons. La crainte du regret est un facteur important dans de
nombreuses décisions prises par les gens (« Ne fais pas ça, tu le
regretteras » est une mise en garde fréquente) et l'expérience
effective du regret est courante. C'est un état émotionnel bien décrit
par deux psychologues néerlandais, qui ont remarqué que le regret
« s'accompagne du sentiment qu'on aurait dû se méfier, d'angoisse,
de réflexions autour de l'erreur commise et des opportunités
manquées, d'une tendance à s'en vouloir et à corriger son erreur, de
la volonté d'annuler l'événement et de se voir accorder une seconde
chance 319 ». Le regret intense, c'est ce que vous ressentez quand
vous pouvez très facilement imaginer faire autre chose que ce que
vous avez choisi de faire.
Le regret est l'une des émotions ressenties face à ce qui ne s'est
pas produit. Il est suscité par l'existence d'alternatives à la réalité.
Après chaque crash aérien, on entend des histoires de passagers qui
n'auraient pas « dû » être dans l'avion – ils ont obtenu une place au
dernier moment, ils ont été transférés d'une autre compagnie
aérienne, ils devaient prendre l'avion la veille mais ont dû repousser
leur départ. Le point commun de ces histoires poignantes, c'est
qu'elles impliquent des événements inhabituels – et il est plus facile
d'imaginer l'annulation d'événements inhabituels que d'événements
normaux. La mémoire associative intègre une représentation du
monde normal et des règles qui le régissent. Un événement anormal attire l'attention et active l'idée de l'événement qui aurait été normal
dans les mêmes circonstances.
Pour apprécier le lien entre regret et normalité 320 , étudiez le
scénario suivant :
M. Brown ne prend jamais d'autostoppeurs. Hier, il a pris un
homme et a été volé.
M. Smith prend fréquemment des autostoppeurs. Hier, il a
pris un homme et a été volé.
Lequel des deux regrettera le plus cet épisode ?
Les résultats ne sont pas surprenants : 88 % des personnes
interrogées choisissent M. Brown ; 12 % M. Smith.
Mais le regret est différent du reproche. La question suivante a été
posée à d'autres participants à propos du même incident :
Qui sera le plus critiqué par les autres ?
Résultats : M. Brown à 23 % ; M. Smith à 77 %.
Les regrets et les reproches sont tous deux évoqués par rapport à
une norme, mais les normes en question ne sont pas les mêmes. Les
émotions ressenties par M. Brown et par M. Smith sont dominées
par leur attitude habituelle vis-à-vis des autostoppeurs. Prendre
quelqu'un en stop est un événement anormal pour M. Brown et la
plupart des personnes interrogées s'attendent donc à ce que ce soit
lui qui ressente le plus de regrets. Toutefois, un observateur dans
une optique de jugement comparerait les deux hommes selon les
normes conventionnelles de comportement raisonnable et serait
susceptible de reprocher à M. Smith de prendre des risques
déraisonnables de façon habituelle321 . Nous sommes tentés de dire
que M. Smith mérite son sort et que M. Brown n'a pas eu de chance. Mais M. Brown est celui qui est le plus susceptible de s'en vouloir,
car une seule fois, il a agi d'une manière qui ne lui ressemblait pas.
Les décideurs savent qu'ils sont enclins aux regrets et
l'anticipation de cette émotion douloureuse joue un rôle dans de
nombreuses décisions. Les intuitions sur les regrets sont
remarquablement uniformes et écrasantes, comme le montre
l'exemple suivant 322 .
Paul détient des actions de la société A. L'année dernière, il a
envisagé de se tourner vers les titres de la société B, avant de
décider de ne pas le faire. Il apprend aujourd'hui qu'il aurait
gagné 1 200 euros de plus s'il avait pris les actions de la société
B.
George possède des actions de la société B. L'année dernière,
il s'est tourné vers les actions de la société A. Il apprend
aujourd'hui qu'il aurait gagné 1 200 euros de plus s'il avait
conservé ses actions de la société B. Qui ressentira le plus de
regrets ?
Les résultats sont très tranchés : 8 % des personnes interrogées
désignent Paul ; 92 % désignent George.
C'est étrange, car les situations des deux investisseurs sont
objectivement identiques. Ils possèdent aujourd'hui tous deux des
actions A et tous deux auraient gagné le même montant
supplémentaire s'ils avaient eu des actions B. La seule différence,
c'est que George est dans cette situation en ayant agi, alors que Paul
en est au même point en n'ayant pas agi. Ce court exemple illustre
un comportement plus large : les gens s'attendent à des réactions
émotionnelles plus fortes (regrets compris) face à un résultat qui est
le produit d'une action plutôt que face à un résultat produit par
l'inaction. Cela se vérifie dans le contexte des jeux d'argent : les
gens s'attendent à être plus heureux s'ils parient et gagnent que s'ils
s'abstiennent de parier et gagnent la même somme. L'asymétrie est
au moins aussi forte pour les pertes et s'applique aux reproches aussi
bien qu'aux regrets 323 . La clé n'est pas dans la différence entre
engagement et abstention, mais dans la distinction entre choix par
défaut et actions s'écartant du choix par défaut 324 . Lorsque vous
vous écartez du choix par défaut, vous pouvez facilement imaginer
la norme – et si votre décision entraîne des conséquences
défavorables, l'écart avec la norme peut être source d'émotions
douloureuses. Le choix par défaut quand vous possédez un titre est
de ne pas la vendre, mais le choix par défaut lorsque vous croisez
votre collègue le matin, c'est de le saluer. Vendre un titre et ne pas
saluer votre collègue sont deux écarts par rapport au choix par
défaut et des candidats naturels aux regrets ou aux reproches.
Dans une démonstration convaincante de la puissance des choix
par défaut, des participants ont joué à une simulation de blackjack
sur ordinateur. Certains joueurs ont répondu à la question :
« Souhaitez-vous une carte ? » tandis que d'autres ont répondu à :
« Souhaitez-vous rester ? » Quelle que soit la question, une réponse
positive générait bien plus de regrets qu'une réponse négative si le
résultat était mauvais ! La question suggère évidemment une
réponse par défaut, à savoir : « Je ne souhaite pas vraiment le
faire. » C'est l'écart par rapport au choix par défaut qui entraîne des
regrets. Autre situation dans laquelle l'action est le choix par défaut :
celle d'un entraîneur dont l'équipe a subi une lourde défaite lors de
son dernier match. On attend de lui qu'il apporte des changements
de joueurs ou de stratégie et s'il ne le fait pas, il s'expose à des
reproches et des regrets 325 .
L'asymétrie face au risque de regretter favorise les choix
conventionnels et l'évitement des risques. Le biais apparaît dans de
nombreux contextes. Les consommateurs à qui l'on rappelle qu'ils
pourraient regretter leurs choix affichent une préférence accrue pour
des choix conventionnels, privilégiant les marques plutôt que les
produits génériques 326 . Le comportement des gestionnaires de fonds
financiers lorsque l'année touche à sa fin illustre également l'effet de
l'évaluation anticipée : ils ont tendance à débarrasser leurs
portefeuilles des titres inhabituels et quelque peu discutables 327 .
Même les décisions sur des questions de vie ou de mort peuvent être
affectées. Imaginez un médecin traitant un patient gravement malade. Un traitement correspond à la norme de soins ; un autre est
inhabituel. Le médecin a des raisons de penser que le traitement non
conventionnel améliorerait les chances du patient, mais les preuves
ne sont pas concluantes. Le médecin qui prescrirait le traitement
inhabituel s'exposerait à un risque considérable de regrets, de
reproches et peut-être même de procès. Certes, un bon résultat
contribuera à la réputation du médecin qui a osé, mais le bénéfice
potentiel est plus limité que le coût potentiel car la réussite est
généralement un résultat plus normal que l'échec.
Responsabilité
Les pertes pèsent environ deux fois plus lourd que les gains dans
divers contextes : quand il s'agit de choisir entre plusieurs paris,
quand l'effet de dotation entre en jeu, et quand nous sommes face à
des variations de prix. Le coefficient d'aversion aux pertes est bien
plus élevé dans certaines situations. Vous pouvez notamment être
plus réticent à subir des pertes dans des aspects de votre vie qui sont
plus importants que l'argent, comme votre santé328 . De plus, votre
réticence à « vendre » des dotations importantes augmente fortement
si cette vente peut vous rendre responsable de résultats
catastrophiques. Le vieux classique de Richard Thaler sur le
comportement des consommateurs 329 comprend un exemple
convaincant, légèrement modifié dans la question suivante :
Vous avez été exposé à une maladie qui, si vous la contractez,
entraîne une mort rapide et sans douleur en l'espace d'une
semaine. La probabilité que vous déclariez la maladie est de
1/1 000. Un vaccin existe, mais il n'est efficace qu'avant
l'apparition des premiers symptômes. Quel est le prix maximum
que vous seriez prêt à payer pour le vaccin ?
La plupart des gens sont disposés à payer un montant
considérable, mais limité. Envisager la possibilité de la mort n'est pas agréable, mais le risque est faible et il semble déraisonnable de
se ruiner pour l'éviter. Imaginez maintenant une légère variation :
Des volontaires sont nécessaires pour une étude sur la
maladie susmentionnée. Tout ce que l'on vous demande, c'est de
vous exposer à une chance de 1/1 000 de contracter la maladie.
Quel est le montant minimum que vous demanderiez en
paiement pour vous porter volontaire pour ce programme ?
(Vous ne seriez pas autorisé à acheter le vaccin.)
Comme vous pouvez vous y attendre, le prix que les volontaires
fixent est bien plus élevé que le prix qu'ils sont prêts à payer pour le
vaccin. D'après Thaler, le ratio classique est de 50 pour 1. La somme
extrêmement élevée exigée par les volontaires reflète deux
caractéristiques de ce problème. Tout d'abord, vous n'êtes pas censé
vendre votre santé ; la transaction n'est pas considérée comme
légitime et la réticence à y procéder se traduit par un prix plus élevé.
Plus important peut-être, vous serez responsable du résultat s'il est
mauvais. Vous savez que si vous vous réveillez un matin avec des
symptômes indiquant votre mort prochaine, vous ressentirez plus de
regrets dans le second cas que dans le premier, car vous auriez pu
rejeter l'idée de vendre votre santé sans même réfléchir au prix. Vous
auriez pu vous en tenir au choix par défaut et ne rien faire, et cette
possibilité non avenue vous hantera pour le reste de votre vie.
L'enquête mentionnée plus tôt sur les réactions de parents face à
un insecticide potentiellement dangereux comprenait également une
question sur leur disposition à accepter un risque accru. On
demandait aux personnes interrogées d'imaginer qu'elles utilisaient
un insecticide présentant un risque d'inhalation et d'empoisonnement
infantile de 15 pour 10 000 bouteilles. Un insecticide moins cher
était disponible, dans lequel le risque passait de 15 à 16 pour
10 000 bouteilles. Les parents étaient interrogés sur la réduction qui
les conduirait à choisir le produit le moins cher (et le moins sûr).
Plus des deux tiers des parents dans l'enquête ont répondu qu'ils n'achèteraient le nouveau produit à aucun prix ! Ils étaient
évidemment révoltés par l'idée même de négocier la sécurité de leur
enfant pour de l'argent. La minorité qui a su fixer une réduction
acceptable à ses yeux a demandé un montant considérablement plus
élevé que le montant qu'ils étaient disposés à payer pour une
amélioration bien plus grande de la sécurité du produit.
Chacun peut comprendre et partager la réticence des parents à
négocier ne serait-ce qu'une légère augmentation du risque que court
leur enfant pour de l'argent. Il convient toutefois de noter que cette
attitude est incohérente et potentiellement nuisible à la sécurité de
ceux que nous souhaitons protéger. Même les parents les plus
aimants disposent de ressources finies en temps et en argent pour
protéger leur enfant (le compte mental assurer-la-sécurité-de-mon-
enfant dispose d'un budget limité) et il semble raisonnable
d'optimiser l'utilisation de ces ressources. L'argent qui pourrait être
économisé en acceptant une légère hausse du risque de préjudice lié
à un pesticide pourrait certainement être mieux employé en
réduisant l'exposition de l'enfant à d'autres risques, peut-être en
achetant un siège auto plus sûr ou des caches pour les prises
électriques. Le 330 compromis tabou , qui conduit à refuser tout
accroissement du risque, n'est pas un moyen efficace d'exploiter le
budget accordé à la sécurité. En réalité, la résistance pourrait être
davantage motivée par une crainte égoïste de regrets que par un
souhait d'optimiser la sécurité de l'enfant. L'idée du « Et si ? » qui
vient à l'esprit de tout parent qui fait délibérément ce choix est un
reflet des regrets et de la honte qu'il ressentirait si le pesticide devait
causer un préjudice.
L'aversion intense ressentie à l'idée de négocier un risque accru
pour un quelconque autre avantage se manifeste à grande échelle
dans les lois et les règlements qui régissent le risque. Cette tendance
est particulièrement forte en Europe, où le principe de précaution,
qui interdit toute action susceptible de causer un préjudice, est une
doctrine largement acceptée. Dans le contexte réglementaire, le
principe de précaution charge quiconque entreprend des actions qui
pourraient nuire aux personnes ou à l'environnement de faire la
preuve qu'elles ne sont pas dangereuses. De multiples organismes internationaux ont même précisé que l'absence de preuves
scientifiques de danger potentiel n'était pas une raison suffisante
pour prendre des risques. Mais, comme le remarque le juriste Cass
Sunstein, le principe de précaution coûte cher et son interprétation
stricte peut être paralysante 331 . Il cite une liste impressionnante
d'innovations qui n'auraient pas pu passer l'épreuve, comme « les
avions, l'air conditionné, les antibiotiques, les automobiles, le
chlore, le vaccin contre la rougeole, la chirurgie à cœur ouvert, la
radio, la réfrigération, le vaccin contre la variole et les rayons X ».
La version forte du principe de précaution est évidemment intenable.
Mais une aversion accrue aux pertes est intégrée dans une intuition
morale forte et largement partagée ; elle trouve ses racines dans le
Système 1. Le dilemme entre les attitudes morales d'aversion
extrême aux pertes et une gestion efficace du risque n'a pas de
solution simple qui s'imposerait d'elle-même.
Nous passons une bonne partie de notre journée à anticiper et à
essayer d'éviter les douleurs émotionnelles que nous nous infligeons.
Dans quelle mesure devons-nous prendre au sérieux ces résultats
intangibles, les autopunitions (et les récompenses occasionnelles)
que nous subissons lorsque nous évaluons nos vies ? Les Econs ne
sont pas censés y être sensibles, et ils coûtent cher aux Humains. Ils
conduisent à des actions qui nuisent à la richesse des individus, à la
stabilité politique et au bien-être de la société. Mais le regret et la
responsabilité morale sont des émotions réelles, peu importe que les
Econs ne les ressentent pas.
Est-il notamment raisonnable de laisser nos choix être influencés
par l'anticipation de regrets ? L'éventualité des regrets, comme
l'éventualité d'une perte de connaissance, est un fait de la vie auquel
chacun doit s'adapter. Si vous êtes un investisseur suffisamment
riche et profondément prudent, vous pouvez vous offrir le luxe d'un
portefeuille minimisant les regrets attendus même s'il n'optimise pas
l'accroissement de la richesse.
Vous pouvez également prendre des précautions qui vous
protégeront contre les regrets. La plus utile d'entre elles est peut-être de les anticiper explicitement. Si vous êtes capables de vous
rappeler, lorsque les choses tournent mal, que vous aviez
soigneusement envisagé la possibilité de ressentir des regrets avant
de prendre votre décision, il est possible que vous en ressentiez
moins. Vous devez aussi savoir que regrets et biais rétrospectif vont
de pair et que tout ce que vous pourrez faire pour éviter ce biais sera
donc probablement très utile. Ma politique personnelle pour éviter le
biais rétrospectif consiste à être soit très rigoureux soit
complètement désinvolte lorsque je prends une décision avec des
conséquences à long terme. Le retour en arrière est plus dur lorsque
vous avez un peu réfléchi, juste assez pour vous dire plus tard : « J'ai
failli faire un meilleur choix. »
Daniel Gilbert et ses collègues affirment de façon provocante que
les gens anticipent en général plus de regrets qu'ils n'en ressentiront
en réalité, car ils sous-estiment l'efficacité des défenses
psychologiques qu'ils mettront en place – ce qu'ils appellent le 332 « système immunitaire psychologique ». Ils recommandent donc
de ne pas accorder trop d'importance aux regrets ; même si vous en
ressentez un peu, ils vous feront moins de mal que ce que vous
imaginez aujourd'hui.
*
La tenue de comptes en bref
« Il tient des comptes mentaux séparés pour les achats en liquide
et par carte de crédit. Je lui rappelle constamment que l'argent, c'est
de l'argent. »
« Nous nous accrochons à ce titre simplement pour éviter de
clôturer notre compte mental sur une perte. C'est l'effet de
disposition. »
« Nous avons découvert un excellent plat dans ce restaurant et
nous n'essayons jamais rien d'autre, pour éviter de regretter. »
« Le vendeur m'a présenté le siège auto le plus cher en me disant
que c'était le plus sûr et je n'ai pu me résoudre à acheter le modèle moins cher. Cela ressemblait à un compromis tabou. »
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