Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
24 - Le moteur du capitalisme
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Le moteur du capitalisme
L'erreur de prévision n'est que l'une des manifestations d'un biais
optimiste omniprésent. La plupart d'entre nous considèrent le monde
comme plus bienveillant qu'il ne l'est en réalité, nos propres atouts
comme plus positifs qu'ils ne le sont, et les objectifs que nous nous
fixons comme plus réalisables qu'ils ne le seront probablement.
Nous avons également tendance à exagérer notre capacité à prédire
l'avenir, ce qui engendre un excès de confiance optimiste. À cause
de ses conséquences sur les décisions, le biais optimiste est peut-être
le plus important des biais cognitifs. Cela dit, il peut être aussi bien
un avantage qu'un risque ; alors, si vous êtes de nature optimiste,
réjouissez-vous !
Les optimistes de nature
Certaines personnes sont plus optimistes que les autres. Si vous
êtes génétiquement pourvu d'un biais optimiste, il n'est pas vraiment
nécessaire de vous dire que vous avez de la chance – vous le savez 225 déjà . L'attitude optimiste est essentiellement héréditaire, et fait
partie d'une disposition générale au bien-être, qui peut aussi inclure
une tendance à voir le bon côté des choses 226 . Si vous aviez un vœu
à exaucer pour votre enfant, vous devriez sérieusement envisager de
lui souhaiter d'être optimiste. Les optimistes sont habituellement enjoués et heureux, et par conséquent populaires ; ils surmontent les
échecs et les coups durs, leurs chances de faire une dépression sont
réduites, leur système immunitaire est plus fort, ils s'occupent mieux
de leur santé, se sentent en meilleure forme que d'autres et ont,
réellement, des chances de vivre plus longtemps. Une étude sur les
gens qui surestiment leur durée de vie par rapport aux prévisions des
actuaires montre qu'ils travaillent plus, qu'ils sont plus optimistes
quant à leurs futurs revenus, sont davantage susceptibles de se
remarier après un divorce (le célèbre « triomphe de l'espoir sur
l'expérience227 »), et ont tendance à miser sur des actions
individuelles. Bien sûr, les bienfaits de l'optimisme ne sont offerts
qu'aux individus qui ne sont que légèrement victimes des biais
cognitifs et qui sont capables de « mettre l'accent sur le positif »
sans perdre la réalité de vue.
Les optimistes jouent un rôle très important dans nos vies. Leurs
décisions ont une influence ; ce sont eux les inventeurs, les
entrepreneurs, les chefs politiques et militaires – pas les gens
médiocres. Ils en sont là où ils sont parce qu'ils relèvent des défis et
prennent des risques. Ils ont du talent, et ils ont eu de la chance, plus
qu'ils ne le reconnaissent. Ils sont probablement optimistes de
tempérament. Une étude réalisée auprès de créateurs de petites
entreprises a conclu que les entrepreneurs étaient en général plus
confiants dans la vie que des cadres moyens 228 . Leur expérience du
succès les a confortés dans leur foi en leur jugement et dans leur
capacité à contrôler les événements. Leur assurance est renforcée
par l'admiration des autres 229 . Ce raisonnement aboutit à une
hypothèse : les gens qui ont le plus d'influence sur l'existence des
autres sont susceptibles d'être optimistes et trop sûrs d'eux, et de
prendre plus de risques qu'ils ne l'imaginent 230 .
Les preuves dont on dispose suggèrent qu'un biais optimiste joue
un rôle – parfois déterminant – chaque fois que des individus ou des
institutions prennent sciemment des risques significatifs. Bien
souvent, les preneurs de risques font l'effort nécessaire pour
identifier quelles sont leurs chances, mais ils sous-estiment le
danger. Comme ils interprètent mal les risques, les entrepreneurs
optimistes s'estiment souvent prudents, même quand ils ne le sont pas. Leur confiance dans leur succès futur alimente une humeur
positive qui les aide à obtenir des ressources des autres, accroît le
moral de leurs employés, et augmente leurs perspectives de réussite.
Quand il faut agir, l'optimisme, même sous sa variante légèrement
délirante, peut être une bonne chose.
Des dangers de l'optimisme chez les entrepreneurs
Aux États-Unis, les chances qu'une petite entreprise survive au-
delà de cinq ans sont de l'ordre de 35 %. Mais les individus qui
lancent ce genre d'entreprises ne pensent pas que les statistiques
s'appliquent à eux. Une enquête a montré que les chefs d'entreprise
américains ont tendance à croire qu'ils se trouvent dans un secteur
prometteur : en moyenne, ils estiment à 60 % les chances de réussite
de « n'importe quelle entreprise comme la [leur] » – soit presque le
double du véritable pourcentage. Le biais est encore plus criant
quand les gens évaluent les chances de leur propre entreprise. 81 %
des entrepreneurs estiment leurs chances personnelles de succès à
7/10 ou plus, et 33 % affirment que le risque qu'ils échouent est égal
à zéro 231 .
Cela n'est pas étonnant. Si vous interrogiez quelqu'un qui vient
d'ouvrir un restaurant, vous ne vous attendriez pas à ce qu'il ou elle
sous-estime ses chances de succès ou qu'il ou elle ait une vision
négative de ses compétences en tant que restaurateur. Malgré tout,
on peut se demander : aurait-il quand même investi cet argent et ce
temps s'il avait raisonnablement fait l'effort d'en savoir plus sur ses
chances de réussite – ou, s'il en avait pris conscience (60 % des
nouveaux restaurants ferment leurs portes au bout de trois ans), y
aurait-il prêté attention ? L'idée d'adopter la vision externe ne lui est
probablement pas venue.
Un des avantages d'un tempérament optimiste, c'est qu'il
encourage à tenir bon face aux obstacles. Mais cet acharnement peut
s'avérer coûteux. Une série d'études impressionnantes menées par
Thomas Astebro lève le voile sur ce qui se passe quand les
optimistes reçoivent de mauvaises nouvelles. Ses données
proviennent d'une institution canadienne, le Programme d'assistance aux inventeurs, qui, contre une somme modique, fournit aux
inventeurs une évaluation objective des perspectives commerciales
de leurs idées. Les évaluations s'appuient sur un classement
méticuleux de chaque invention en fonction de trente-sept critères,
dont le besoin du produit, les coûts de production, et une estimation
de la demande et de son évolution. Les analystes résument leurs
classements par une lettre, D et E annonçant un échec – ce qui
correspond à 70 % des inventions qu'ils passent en revue. Les
prévisions d'échec s'avèrent d'une précision remarquable : seuls 5
des 411 projets qui ont obtenu la plus mauvaise note ont été
commercialisés, et aucun n'a été un succès232 .
Un résultat décourageant a poussé près de la moitié des inventeurs
à abandonner après avoir reçu une note qui prédisait sans équivoque
leur échec. Mais 47 % d'entre eux ont poursuivi leurs efforts de
développement même après avoir appris que leur projet était sans
espoir, et en moyenne, ces individus persévérants (ou obstinés) ont
doublé leurs pertes de départ avant de renoncer. De façon
significative, la persévérance malgré un avis défavorable était
relativement courante chez les inventeurs ayant obtenu une note
élevée sur une échelle de mesure de l'optimisme – où les inventeurs
obtiennent déjà généralement de meilleurs résultats que la moyenne
de la population. Dans l'ensemble les retours sur investissement
pour des inventions privées sont modestes, « inférieurs aux retours
sur les titres financiers privés et sur les titres à haut risque ». Plus
généralement, les avantages financiers de l'auto-entreprise sont
médiocres : avec les mêmes qualifications, les gens obtiennent en
moyenne de meilleurs retours en vendant leurs compétences à des
employeurs qu'en se lançant par eux-mêmes. Ainsi, l'optimisme se
révèle répandu, entêté, et coûteux 233 .
Les psychologues ont confirmé que la plupart des gens croient
sincèrement qu'ils sont supérieurs aux autres dans la plupart des
domaines valorisants – ils sont même prêts à parier de petites 234 sommes d'argent sur ces convictions en laboratoire . Sur le
marché, bien sûr, la foi en sa propre supériorité peut avoir des
conséquences importantes. Les dirigeants de grandes entreprises se
hasardent parfois à des paris énormes sur des fusions et des acquisitions onéreuses, croyant à tort qu'ils peuvent gérer les actifs
d'une autre société mieux que ses propriétaires actuels. La Bourse
réagit d'ordinaire en dégradant la valeur de la société acquéreuse,
parce que l'expérience a montré que les efforts pour intégrer de
grandes entreprises échouent plus souvent qu'ils ne réussissent. On
explique ces acquisitions mal avisées par une « hypothèse de
l'orgueil235 » : les dirigeants de la société acquéreuse sont
simplement moins compétents qu'ils ne le pensent.
Les économistes Ulrike Malmendier et Geoffrey Tate ont identifié
des PDG optimistes par la quantité d'actions de leur entreprise qu'ils
détiennent personnellement et observé que les dirigeants très
optimistes prenaient des risques inconsidérés. Ils assumaient la dette
au lieu d'émettre des titres et étaient plus susceptibles que d'autres de
« payer trop cher pour des sociétés cibles et d'entreprendre des
fusions négatives pour les valeurs 236 ». Il faut remarquer que l'action
de la société acquéreuse souffrait beaucoup plus lors des fusions si
le PDG, d'après les évaluations des auteurs, manifestait un trop
grand optimisme. La Bourse est apparemment capable de repérer les
PDG trop sûrs d'eux. Ce qui exonère les PDG d'une accusation mais
les fait tomber sous le coup d'une autre : les dirigeants des
entreprises qui prennent des paris inconsidérés ne le font pas parce
qu'ils jouent avec l'argent des autres. Au contraire, ils prennent de
plus grands risques quand les enjeux sont encore plus importants
pour eux sur le plan personnel. Les dégâts causés par des PDG trop
sûrs d'eux sont aggravés quand la presse spécialisée leur confère le
statut de célébrités ;tout porte à croire que les récompenses
prestigieuses décernées aux PDG coûtent cher aux actionnaires.
Comme le disent les auteurs : « Nous constations que les sociétés
dont les PDG sont récompensés de prix en souffrent par la suite, en
termes de titres et de performance opérationnelle. Dans le même
temps, la rémunération des PDG augmente, ils consacrent plus de
temps à des activités en dehors de l'entreprise, comme la rédaction
de livres et la participation à d'autres conseils d'administration, et ils
sont plus susceptibles de se livrer à des malversations 237 . »
Il y a de cela des années, mon épouse et moi étions en vacances
sur l'île de Vancouver, et cherchions à nous loger. Nous avons trouvé un motel charmant, mais désert, sur une route peu fréquentée au
beau milieu d'une forêt. Les propriétaires étaient un jeune couple
séduisant, qui n'a pas tardé à nous raconter son histoire. Ils avaient
travaillé comme enseignants dans l'Alberta ; ils avaient décidé de
changer de vie et avaient investi leur épargne dans l'achat de ce
motel, construit une dizaine d'années plus tôt. Inconscients de
l'ironie de leurs propos, ils nous ont expliqué qu'ils avaient pu
l'acheter à bas prix « parce que les six ou sept propriétaires
précédents n'avaient pas réussi à le faire marcher ». Ils nous ont
également fait part de leur intention de demander un prêt pour
rendre l'établissement plus attirant en bâtissant un restaurant à côté.
Ils n'ont pas éprouvé le besoin d'expliquer pourquoi ils pensaient
réussir là où six ou sept autres avaient échoué. Les entrepreneurs ont
en commun une tendance à la témérité et à l'optimisme, qu'il s'agisse
de propriétaires de motel ou de PDG superstars.
La prise de risque optimiste des chefs d'entreprise contribue
certainement au dynamisme d'une société capitaliste, même si la
plupart des preneurs de risque subissent des déceptions. Cependant,
Marta Coelho, de la London School of Economics, a souligné les
graves questions politiques qui se posent quand les petits
entrepreneurs demandent au gouvernement de les soutenir, alors que
leurs décisions ont toutes les chances d'aboutir à un échec. Le
gouvernement doit-il consentir des prêts à des candidats
entrepreneurs condamnés à la faillite ? Vaste débat…
La négligence de la concurrence
Il est tentant d'expliquer l'optimisme entrepreneurial comme un
agrégat de vœux pieux, mais l'émotion n'est en fait qu'un élément de
l'histoire. Les biais cognitifs jouent un rôle important, en particulier
COVERA, cette fameuse caractéristique du Système 1.
◆ Nous nous concentrons sur notre objectif, nous nous ancrons sur notre plan, et négligeons les taux de base
appropriés, nous exposant à l'erreur de prévision.
◆ Nous nous concentrons sur ce que nous voulons et pouvons faire, négligeant les plans et les talents d'autres que
nous.
◆ Tant pour expliquer le passé que pour prédire l'avenir, nous nous concentrons sur le rôle causal du talent et
négligeons le rôle de la chance. Nous sommes donc enclins à une illusion de contrôle.
◆ Nous nous concentrons sur ce que nous savons et négligeons ce que nous ne savons pas, ce qui nous rend trop sûrs
de nos convictions.
L'observation selon laquelle « 90 % des conducteurs croient être
supérieurs à la moyenne » est une découverte psychologique bien
établie, et elle est souvent citée en exemple d'un phénomène
d'autoglorification plus général. Cependant, l'interprétation de cette
découverte a changé ces dernières années, passant de
l'autoglorification au biais cognitif 238 . Considérez ces deux
questions :
Êtes-vous bon conducteur ?
Êtes-vous un conducteur supérieur à la moyenne ?
Il est facile et rapide de répondre à la première question : la
plupart des conducteurs disent oui. La seconde est beaucoup plus
difficile et la plupart des gens peinent à y répondre sérieusement et
correctement, parce qu'elle nécessite d'évaluer la qualité moyenne
des conducteurs. Au point où nous en sommes dans ce livre, il n'est
plus étonnant de constater que les gens réagissent à une question
difficile en répondant à une question plus facile. Ils se comparent à
la moyenne sans jamais penser à la moyenne. Preuve de
l'interprétation cognitive de l'effet de supériorité à la moyenne,
quand on interroge les gens sur une tâche qu'ils trouvent difficile
(pour beaucoup d'entre nous, cela pourrait être : « Êtes-vous
meilleur que la moyenne des gens pour entamer une conversation
avec des inconnus ? »), ils ont tôt fait de s'estimer inférieurs à la
moyenne. Le résultat, c'est que les gens ont tendance à être trop
optimistes quant à leur capacité relative dans toute activité dont ils
se tirent modérément bien.
Bien souvent, j'ai posé cette question à des fondateurs et des
membres de start-up innovantes : dans quelle mesure vos résultats
dépendront-ils de ce que vous faites dans votre entreprise ? Une question manifestement facile. La réponse vient rapidement et dans
mon petit échantillon, elle n'a jamais été inférieure à 80 %. Même
quand ils ne sont pas sûrs de réussir, ces gens audacieux estiment
avoir leur sort presque entièrement entre leurs mains. Ils ont
certainement tort. Le résultat d'une start-up dépend autant des
performances de ses concurrents et des changements sur le marché
que de ses propres efforts. Toutefois, COVERA intervient, et les
entrepreneurs se concentrent naturellement sur ce qu'ils connaissent
le mieux – leurs plans et leurs actions, ainsi que les menaces et les
possibilités les plus immédiates, comme la disponibilité de
financements. Ils en savent moins sur leurs concurrents et trouvent
donc naturel d'imaginer un avenir où ces derniers ne jouent pas un
grand rôle.
Colin Camerer et Dan Lovallo, inventeurs du concept de
négligence de la concurrence, l'ont illustré par une citation de
l'homme qui était à l'époque président des studios Disney. Quand on
lui a demandé pourquoi tant de grosses productions sortaient le
même jour (comme le 4 juillet, fête de l'Indépendance), il a
répondu :
L'orgueil. L'orgueil. Quand vous ne pensez qu'à votre propre entreprise, vous vous dites : j'ai de bons
scénaristes, de bons commerciaux, voilà ce que nous allons faire. Et vous n'imaginez pas que tout le monde pense
exactement de la même façon. Pour un week-end donné dans l'année, vous allez avoir cinq nouveaux films, et il
n'y a certainement pas assez de gens pour aller les voir.
Cette réponse sans artifice parle d'orgueil, mais elle ne trahit
aucune arrogance, aucun sentiment de supériorité par rapport aux
autres studios. La concurrence ne fait tout simplement pas partie de
la décision, où, une fois de plus, une question difficile a été
remplacée par une autre, plus facile. La question à laquelle il faut
répondre est celle-ci : sachant ce que d'autres vont faire, combien de
gens iront voir notre film ? La question envisagée par les dirigeants
des studios est plus simple et se réfère à un savoir qui leur est très
facilement accessible : avons-nous un bon film et une organisation
efficace pour le commercialiser ? Les processus familiers du
Système 1, COVERA et la substitution, débouchent à la fois sur la
négligence de la concurrence et sur l'effet de supériorité par rapport à la moyenne. La négligence de la concurrence a pour conséquence
une saturation du marché : on voit entrer sur le marché plus de
concurrents qu'il ne peut en accueillir en restant profitable, aussi
leurs revenus moyens constituent-ils une perte239 . Le résultat est
décevant pour un acteur classique du marché, mais l'effet sur
l'économie dans son ensemble pourrait fort bien être positif. En fait,
Giovanni Dosi et Dan Lovallo décrivent les sociétés qui échouent
mais ouvrent de nouveaux marchés à des concurrents plus qualifiés
comme des « martyrs optimistes » – ils sont bons pour l'économie,
mais mauvais pour leurs investisseurs.
L'excès de confiance
Pendant plusieurs années, des professeurs de l'université Duke ont
réalisé une étude : les principaux responsables financiers de grandes
entreprises devaient estimer l'évolution de l'indice de Standard &
Poor's sur l'année suivante. Les universitaires de Duke ont rassemblé
11 600 de ces prédictions et ont analysé leur exactitude. Leur
conclusion est simple : les responsables financiers des grandes
entreprises n'ont aucune idée des fluctuations boursières à court
terme ; la corrélation entre leurs estimations et la vraie valeur se
situait légèrement au-dessus de zéro ! Quand ils annonçaient que le
marché allait fléchir, il avait toutes les chances d'être haussier. Ces
découvertes ne sont pas surprenantes. La mauvaise nouvelle, c'est
que les directeurs financiers n'étaient apparemment pas conscients
du peu de valeur de leurs prévisions.
Outre ces estimations quant à l'indice de S&P, les participants
devaient fournir deux autres estimations : une valeur dont ils étaient
sûrs à 90 % qu'elle était surestimée, et une autre dont ils étaient sûrs
à 90 % qu'elle était sous-estimée. La différence entre les deux
valeurs est définie comme un « intervalle de confiance à 80 % », et
les résultats qui se situent à l'extérieur de cet intervalle sont appelés
« surprises ». Un individu qui établit souvent des intervalles de
confiance peut s'attendre à ce que seulement 20 % des résultats
soient des surprises. Comme cela est souvent le cas avec les
exercices de ce genre, il y eut beaucoup trop de surprises ; leur fréquence était de 67 %, soit trois fois plus que prévu. Cela montre
que les directeurs financiers étaient beaucoup trop confiants dans
leur capacité à prévoir le marché. L'excès de confiance est une autre
manifestation de COVERA : quand nous estimons une quantité,
nous nous appuyons sur les informations qui nous viennent à l'esprit
et nous bâtissons une histoire cohérente où cette estimation trouve
son sens. Il est impossible de prévoir de la place pour les
informations qui ne nous viennent pas à l'esprit – peut-être
justement parce que nous n'avons aucune idée de leur existence.
Les auteurs ont calculé les intervalles de confiance qui auraient
réduit l'incidence des surprises à 20 %. Les résultats sont
stupéfiants. Pour maintenir le taux des surprises au niveau souhaité,
les directeurs financiers auraient dû dire, année après année : « Il y a
80 % de chances que l'indice de S&P l'an prochain se situe entre –
10 % et +30 %. » L'intervalle de confiance qui reflète correctement
le savoir des directeurs financiers (ou plus exactement leur
ignorance) est plus de quatre fois supérieur aux intervalles qu'ils ont
effectivement cités.
C'est ici que la psychologie sociale entre en jeu, car la réponse
que donnerait un directeur financier honnête est évidemment
ridicule. Un directeur financier qui informe ses collègues qu'il y a
« de bonnes chances que les retours de S&P se situent entre –10 %
et +30 % » peut s'attendre à quitter la pièce sous les quolibets. Ce
large intervalle de confiance est un aveu d'ignorance, ce qui est
socialement inacceptable de la part de quelqu'un qui est payé pour
s'y connaître dans le domaine financier. Même s'ils savaient à quel
point ils en savent peu, les responsables seraient pénalisés s'ils
l'admettaient. Le président Truman est célèbre pour avoir réclamé un
« économiste à un seul côté », capable d'adopter une attitude claire.
Il en avait plus qu'assez d'entendre des économistes lui dire : « d'un
autre côté… »
Les institutions et les entreprises qui suivent les recommandations
d'experts trop sûrs d'eux peuvent s'attendre à en payer les
conséquences. L'étude menée sur les directeurs financiers a montré
que ceux qui étaient les plus confiants et les plus optimistes à propos
de l'indice de S&P étaient aussi les plus confiants et les plus optimistes au sujet des perspectives de leur propre entreprise, qui
prenait dès lors plus de risques que d'autres. Comme l'a affirmé
Nassim Taleb, une appréciation inadéquate de l'incertitude de
l'environnement pousse immanquablement les agents économiques à
prendre des risques qu'ils devraient éviter. Cependant, l'optimisme
est très apprécié, socialement comme sur les marchés ; les gens et
les entreprises récompensent ceux qui fournissent des informations
dangereusement trompeuses plus qu'ils ne récompensent ceux qui
disent la vérité. Une des leçons de la crise financière qui a déclenché
la Grande Récession est qu'il y a des périodes où la concurrence,
entre experts et entre organisations, engendre des forces puissantes
qui favorisent une cécité collective au risque et à l'incertitude.
Les pressions socio-économiques qui favorisent l'excès de
confiance ne sont pas cantonnées à la prévision financière. D'autres
corps de métier doivent gérer le fait que l'on attend d'un expert digne
de ce nom qu'il fasse preuve d'une grande confiance. Philip Tetlock
a remarqué que la plupart des spécialistes trop sûrs d'eux étaient les
plus susceptibles d'être invités à parader sur les plateaux de
télévision. L'excès de confiance semble également endémique en
médecine. Une étude réalisée sur des patients morts aux urgences a
comparé les résultats d'autopsie aux diagnostics des médecins quand
les patients étaient encore en vie. Les médecins ont aussi évalué leur
propre degré de confiance. Résultat : « Les cliniciens qui étaient
“tout à fait certains” du diagnostic ante mortem avaient tort dans
40 % des cas 240 . » Une fois de plus, l'excès de confiance des experts
est encouragé par leurs clients : « En général, le fait de ne pas avoir
l'air sûr de soi est considéré comme une faiblesse et un signe de
vulnérabilité chez les médecins. La confiance est préférée à
l'incertitude et l'on évite de manifester son incertitude devant les
patients 241 . » Les experts qui reconnaissent l'étendue de leur
ignorance doivent s'attendre à être remplacés par des concurrents
plus sûrs d'eux, plus à même de gagner la confiance des clients. Une
appréciation non biaisée de l'incertitude est la pierre angulaire de la
rationalité – mais ce n'est pas ce que veulent les gens et les
entreprises. Une incertitude extrême est paralysante dans des
situations dangereuses, et l'aveu que l'on est simplement en train de jouer à pile ou face est d'autant plus inacceptable quand les enjeux
sont élevés. La solution consiste alors souvent à prétendre que l'on
sait.
Quand ils sont réunis, les facteurs émotionnels, cognitifs et
sociaux qui sous-tendent l'optimisme outrancier composent un
cocktail enivrant, qui pousse parfois les gens à prendre des risques
qu'ils éviteraient s'ils étaient conscients du danger. Rien ne prouve
que les preneurs de risque dans le domaine économique soient
animés d'un appétit inhabituel pour les paris hasardeux ; ils sont
simplement moins conscients des risques que des gens plus timorés.
Dan Lovallo et moi-même avons inventé l'expression « prévisions
audacieuses et décisions timorées » pour dépeindre l'arrière-plan de
la prise de risque 242 .
Les effets d'un optimisme débordant sur le processus de décision
sont au mieux mitigés, mais l'optimisme apporte en revanche une
contribution positive à une mise en œuvre efficace. Le principal
avantage de l'optimisme, c'est la persévérance face aux revers.
D'après Martin Seligman, fondateur de la psychologie positive, un
« style d'explication positive » contribue à la persévérance en
défendant l'image que l'on a de soi. Essentiellement, le style
optimiste nécessite de s'arroger le crédit des succès et de ne pas se
reprocher les échecs. Ce style peut s'enseigner, du moins jusqu'à un
certain point, et Seligman a étudié les effets d'une telle formation
dans divers secteurs professionnels caractérisés par un fort taux
d'échecs, comme la vente de produits d'assurance par téléphone (ce
qui était courant avant Internet). Quand on vient de se faire claquer
la porte au nez par une ménagère en colère, l'idée qu'elle était « une
sale bonne femme » est clairement supérieure à « je suis nul comme
représentant ». J'ai toujours pensé que la recherche scientifique était
un de ces domaines où un certain optimisme est un élément essentiel
de la réussite : je ne crois pas avoir jamais croisé de scientifique qui
n'ait pas la capacité à exagérer l'importance de ce qu'il fait, et selon
moi, quelqu'un qui n'est pas pourvu du sens illusoire de sa propre
importance finira par plier face à l'enchaînement de multiples petits échecs et de rares succès qui est le sort que connaissent la plupart
des chercheurs.
La technique du pre-mortem : un remède incomplet
Peut-on s'entraîner à surmonter un trop grand optimisme ? Je n'y
crois pas trop. On a souvent tenté de former les gens à annoncer des
intervalles de confiance qui reflètent l'imprécision de leurs
jugements, mais la réussite est apparemment limitée. On cite
régulièrement en exemple le fait que les géologues de Royal Dutch
Shell auraient perdu de leur excès de confiance dans le repérage des
zones d'exploration potentielles après avoir fait l'exercice sur des
sites dont on connaissait déjà le résultat 243 . Dans d'autres situations,
l'excès de confiance a été atténué (mais pas éliminé) quand il a été
demandé aux sujets de prendre en considération des hypothèses
concurrentes à la leur. Cela étant, l'excès de confiance est une
conséquence directe des caractéristiques du Système 1, qu'il est
possible d'apprivoiser, à défaut de les soumettre. Le principal
obstacle tient à ce que la confiance subjective est déterminée par la
cohérence de l'histoire que l'on a bâtie, non par la qualité ou la
quantité de l'information qui la soutient.
Les entreprises et institutions sont peut-être plus aptes à dompter
l'optimisme et les ego que les individus eux-mêmes. La meilleure
idée en la matière a été avancée par Gary Klein, mon « collaborateur
de confrontation » qui, de façon générale, défend, comme on l'a vu,
la prise de décision intuitive contre l'idée de biais et est hostile aux
algorithmes. Il a surnommé sa proposition le pre-mortem. La
procédure est simple : quand la société est sur le point de prendre
une décision importante mais qu'elle ne s'est pas encore engagée
officiellement, Klein suggère de rassembler, pour une courte séance,
un groupe d'individus au courant de la décision. La séance débute
par une brève présentation : « Imaginez que nous soyons dans un an.
Nous avons mis le plan en œuvre tel qu'il est. Le résultat est une
catastrophe. Prenez cinq à dix minutes pour rédiger une histoire
succincte de cette catastrophe. »
D'habitude, cette idée de Gary Klein suscite un enthousiasme
immédiat. Après que je l'ai décrite dans les grandes lignes lors d'une
conférence à Davos, quelqu'un derrière moi a murmuré : « Rien que
pour ça, ça valait le coup de venir ! » (Je me suis aperçu par la suite
qu'il s'agissait du PDG d'une grande multinationale.) Le pre-mortem
a deux grands avantages : il évite le mode de pensée grégaire qui
affecte nombre d'équipes une fois qu'une décision a été prise, et il
libère l'imagination de gens avertis, l'orientant sur un sujet où l'on en
a besoin.
Quand une équipe s'accorde sur une décision – surtout quand elle
est entérinée par le patron –, les doutes quant au bien-fondé de cette
action sont peu à peu éliminés, et finissent par être traités comme
des signes d'un manque de loyauté vis-à-vis de l'équipe et de ses
chefs. La neutralisation du doute contribue à l'excès de confiance
dans un groupe où seuls les partisans de la décision ont la parole. La
principale vertu du pre-mortem, c'est qu'il légitime le doute. De plus,
il encourage même les partisans de la décision à identifier des
menaces potentielles qu'ils n'avaient pas envisagées auparavant. Le
pre-mortem n'est pas une panacée et il n'offre pas une protection
absolue contre les mauvaises surprises, mais il peut nettement
contribuer à limiter les dégâts de plans qui sont victimes des biais de
COVERA et de l'optimisme complaisant.
*
L'optimisme en bref
« Ils ont une illusion de contrôle. Ils sous-estiment gravement les
obstacles. »
« Ils souffrent apparemment d'un cas aigu de négligence de la
concurrence. »
« C'est un cas d'excès de confiance. Ils semblent croire qu'ils en
savent plus qu'en réalité. »
« Nous devrions procéder à une séance de pre-mortem. Quelqu'un
pourrait identifier un danger que nous avons négligé. »
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