Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée

22 - L'intuition des experts : quand lui faire confiance ?

22

 

L'intuition des experts : quand lui faire

 

confiance ?

 

Les controverses professionnelles font ressortir ce qu'il y a de pire

chez les universitaires. Parfois, les revues scientifiques publient des

échanges entre savants, qui commencent par la critique, par l'un, des

recherches d'un autre, suivie d'une réponse et d'une riposte du

second au premier. J'ai toujours pensé que ces échanges étaient une

perte de temps. Surtout quand la critique de départ est exprimée en

termes cinglants, la réponse est souvent l'occasion de s'exercer à ce

que j'appelle le sarcasme pour débutants et le sarcasme approfondi.

Les réponses ne concèdent presque jamais rien à une critique acerbe,

et jamais, ou presque, l'auteur de la critique d'origine n'admettra

dans sa réplique à la réponse qu'il aurait pu avoir tort. De temps à

autre, il m'est arrivé de répondre aux critiques que je trouvais

grossièrement mensongères, parce que l'absence de réponse peut

alors être considérée comme un aveu d'erreur, mais ces échanges

hostiles m'ont toujours semblé vains. En quête d'un autre moyen de

régler les différends scientifiques, je me suis engagé dans quelques

« collaborations de confrontation », qui voient des universitaires en

désaccord écrire un article sur leurs divergences, et parfois même

mener des recherches ensemble. Dans les situations particulièrement

tendues, ces recherches s'effectuent sous l'égide d'un arbitre 206 .

C'est avec Gary Klein, chef de file d'une association

d'universitaires et de praticiens qui n'aiment pas ce que je fais, que

j'ai connu la collaboration de confrontation la plus satisfaisante et la

plus productive. Lui et ses partisans se présentent comme des

spécialistes de la Prise de Décision Naturaliste, ou PDN, et évoluent

essentiellement au sein d'organisations où ils étudient le travail des

experts. Les PDNistes sont absolument contre l'approche de

l'heuristique et des biais, un modèle qu'ils estiment trop axé sur les

échecs et alimenté par des expériences artificielles plutôt que par

l'étude de personnes réelles occupées à des activités utiles. Le

recours à des algorithmes rigides en lieu et place du jugement

humain suscite chez eux un profond scepticisme, et Paul Meehl ne

fait pas partie de leurs héros. Depuis des années, Gary Klein

exprime inlassablement et avec brio ces convictions 207 .

Présenté ainsi, cela ne semble pas le germe d'une belle amitié,

mais ce n'est que le début de l'histoire. Je n'ai jamais rejeté

complètement l'intuition. Et je suis un fan des études menées par

Klein sur l'expertise des pompiers, depuis le jour où j'ai lu le

brouillon d'un article qu'il a rédigé dans les années 1970. J'ai été très

marqué par son livre Sources of Power (Les Sources du pouvoir), en

grande partie consacré au développement de l'intuition chez les

spécialistes. Je l'ai invité à me rejoindre afin que l'on étudie

ensemble les frontières qui séparent les merveilles de l'intuition de

ses errements. Intrigué, il a accepté, et nous nous sommes lancés

dans le projet – sans garantie de réussite. Nous avons tenté de

répondre à une question précise : quand peut-on faire confiance à un

expert qui prétend avoir une intuition ? Klein, c'était évident, serait

plus enclin à se montrer confiant, et moi sceptique. Mais

parviendrions-nous à nous entendre sur des principes permettant de

répondre à la question ?

Pendant sept ou huit ans, nous avons eu bien des discussions,

nous avons résolu nombre de désaccords, avons failli craquer plus

d'une fois, avons rédigé plusieurs brouillons, sommes devenus amis,

et avons fini par publier un article au titre révélateur : « Conditions

for Intuitive Expertise : A Failure to Disagreee » (Les conditions de

l'expertise : comment nous ne sommes pas parvenus à ne pas nous entendre). En effet, nous n'avons pas pu trouver de vraies questions

sur lesquelles nous n'étions pas d'accord – et pourtant, nous n'étions

pas vraiment d'accord non plus.

 

Merveilles et défauts de l'intuition

 

La Force de l'intuition208 , le best-seller de Malcolm Gladwell, est

paru alors que Klein et moi-même travaillions sur notre projet, et

nous avons été rassurés de voir que nous étions d'accord à son sujet.

Le livre de Gladwell s'ouvre sur une histoire mémorable, celle

d'experts en art confrontés à un objet décrit comme un magnifique

exemple de kouros, une statue de jeune homme209 . Plusieurs d'entre

eux ont une violente réaction viscérale : ils sentent au fond d'eux-

mêmes que cette statue est un faux, mais ils ne réussissent pas à dire

pourquoi elle les met mal à l'aise. Tous ceux qui ont lu ce livre – ils

sont plusieurs millions – se souviennent que cette histoire se conclut

par le triomphe de l'intuition. Les experts finissent par reconnaître

qu'ils savaient que cette sculpture était un faux sans savoir comment

ils le savaient – la définition même de l'intuition. Cette anecdote

sous-entend que quiconque aurait voulu trouver l'indice qui avait

guidé les experts l'aurait cherché en vain, mais c'était une conclusion

que Klein et moi rejetions. De notre point de vue, une telle

recherche était nécessaire, et si elle avait été menée correctement (ce

que Klein sait faire), elle aurait sans doute réussi.

Si beaucoup de lecteurs gardent de l'exemple du kouros une

vision presque magique de l'intuition des experts, Gladwell lui-

même n'est pas de cet avis. Dans un chapitre ultérieur, il décrit un

échec cuisant de l'intuition : les Américains élirent le président

Harding 5 , dont la seule qualification pour le poste était qu'il avait

absolument le physique de l'emploi. Grand, la mâchoire carrée, il

incarnait l'idéal d'un dirigeant fort et décidé. Les gens avaient voté

pour lui sur son apparence d'homme fort et décidé, sans aucune

autre raison de croire qu'il l'était effectivement. Ils avaient

intuitivement préjugé de ses compétences de président en substituant

une question à une autre. Le lecteur de ce livre sait maintenant qu'il

est courant d'avoir confiance en ce genre d'intuition.

L'intuition est une reconnaissance

 

Les premières expériences qui ont influencé le point de vue de

Klein sur l'intuition furent radicalement différentes des miennes. Je

me suis formé une opinion en observant l'illusion de validité chez

moi-même, et en lisant les démonstrations de Paul Meehl sur les

insuffisances de la prédiction clinique. Klein, lui, a été façonné par

ses premières études sur les commandants de pompiers sur le

terrain. Il les avait suivis lors de leurs interventions, puis avait

questionné le commandant pour savoir comment il pensait quand il

prenait ses décisions. Comme Klein l'a décrit dans notre article, ses

collaborateurs et lui-même

 

s'étaient attachés à comprendre comment les commandants pouvaient prendre de bonnes décisions sans

comparer différentes possibilités. L'hypothèse initiale était qu'ils limitaient leur analyse à deux options, mais il

s'avéra que cette hypothèse était infondée. En fait, les commandants n'engendraient en général qu'une seule

solution, et c'était tout ce dont ils avaient besoin. Ils pouvaient puiser dans le répertoire de schémas qu'ils avaient

compilés au fil de plus de dix ans d'expérience tant réelle que virtuelle pour identifier une solution plausible, qu'ils

considéraient en priorité. Ils l'évaluaient en la simulant mentalement pour voir si elle fonctionnait dans la situation

à laquelle ils étaient confrontés. […] Si le plan d'action qu'ils envisageaient était jugé approprié, ils le mettaient en

œuvre. S'il présentait des défauts, ils le modifiaient. S'ils ne parvenaient pas à le modifier facilement, ils se

reportaient alors à l'option la plus plausible suivante, qu'ils soumettaient alors à la même procédure jusqu'à ce

qu'ils trouvent un plan d'action acceptable.

 

À partir de cette description, Klein élabora une théorie de la prise

de décision, qu'il baptisa modèle de décision basée sur la

reconnaissance (Recognition-primed decision model, ou RPD).

Celui-ci s'applique non seulement aux pompiers mais permet aussi

de décrire l'expertise dans d'autres domaines, comme le jeu d'échecs.

Le processus met en jeu à la fois le Système 1 et le Système 2. Dans

la première phase, le plan qui vient à l'esprit est suscité par une

fonction automatique de la mémoire associative – le Système 1. La

phase suivante est un processus délibéré où le plan est simulé

mentalement pour vérifier qu'il peut fonctionner – c'est une

opération du Système 2. La prise de décision intuitive comme

reconnaissance d'une situation antérieure s'appuie sur les théories

déjà anciennes de Herbert Simon, qui est peut-être le seul

universitaire reconnu et admiré comme un héros et un père

fondateur par tous les clans concurrents dans le domaine de la prise

de décision210 . J'ai déjà cité sa définition de l'intuition dans

l'introduction, mais je la redonne ici, où elle prend tout son sens :

« La situation fournit un indice ; cet indice donne à l'expert un accès

à une information stockée dans sa mémoire, et cette information, à

son tour, lui donne la réponse. L'intuition n'est rien de plus et rien de

moins que de la reconnaissance 211 . »

La formule est forte, et elle ramène la magie apparente de

l'intuition à l'expérience quotidienne de la mémoire. Nous sommes

émerveillés par l'histoire du pompier qui éprouve soudain le besoin

de fuir une maison en flammes juste avant qu'elle s'effondre, parce

qu'il devine intuitivement le danger, « sans savoir comment il

sait » 212 . Mais en fait, nous ne savons pas non plus immédiatement

comment nous savons que la personne que nous voyons en entrant

dans une pièce est notre ami Peter. Savoir sans savoir, telle est la

morale de la réflexion de Simon, n'est pas un mystère caractéristique

de l'intuition ; c'est une norme de la vie mentale.

 

L'acquisition de compétences

 

Comment l'information qui vient à l'appui de l'intuition est-elle

« stockée dans la mémoire » ? Certains types d'intuition s'acquièrent

très vite. Nous avons par exemple hérité de nos ancêtres une grande

facilité à apprendre quand il faut avoir peur. D'ailleurs, une seule

expérience suffit souvent à ancrer durablement une aversion et une

peur. La plupart d'entre nous ont le souvenir viscéral d'un plat

douteux qui nous fait encore hésiter à retourner dans un restaurant.

Nous sommes tous crispés à l'approche d'un endroit où un

événement déplaisant nous est arrivé, même si rien ne porte à croire

qu'il va se reproduire. Pour moi, par exemple, c'est la bretelle

d'accès à l'aéroport de San Francisco où, il y a des années, j'ai été

pourchassé depuis l'autoroute par un conducteur hystérique qui m'a

rattrapé, a baissé sa vitre et m'a abreuvé d'insultes. Je n'ai jamais su

ce qui avait provoqué sa haine, mais j'entends encore sa voix quand

j'approche de cet endroit sur la route de l'aéroport.

Mon souvenir de cet incident est conscient, et il explique

totalement l'émotion qui l'accompagne. À bien des occasions, cependant, vous pouvez vous sentir mal à l'aise dans un endroit

donné ou quand quelqu'un utilise une tournure de phrase particulière

sans avoir le souvenir conscient de l'événement déclencheur. Avec le

recul, vous définirez ce malaise comme une intuition s'il est suivi

d'une expérience négative. Ce mode d'apprentissage émotionnel est

très proche de ce qui se passait dans les célèbres expériences de

conditionnement de Pavlov, où les chiens apprenaient à reconnaître

dans le son d'une cloche le signal annonçant de la nourriture. Ce que

les chiens de Pavlov apprenaient peut être décrit comme un espoir

acquis. Les peurs, elles, s'acquièrent encore plus facilement.

Elles peuvent aussi s'acquérir – très facilement – par des mots

plutôt que par l'expérience. Le pompier dont le « sixième sens »

l'avait averti du danger avait certainement eu bien des occasions de

discuter et de réfléchir à des types d'incendies qu'il n'avait pas vécus,

et ainsi de se répéter mentalement à quoi pourraient ressembler les

indices dans un tel cas et comment il devrait réagir. Comme j'ai pu

moi-même le vérifier, un jeune chef de section n'ayant aucune

expérience du combat sera stressé quand il fera passer ses hommes

dans un ravin encaissé, parce qu'on lui a appris à identifier ce terrain

comme étant favorable aux embuscades. L'apprentissage s'effectue

rapidement, presque sans répétition.

Si l'apprentissage émotionnel peut être rapide, le développement

de ce que l'on considère comme « l'expertise » prend généralement

du temps. L'acquisition d'une expertise dans des disciplines

complexes comme les échecs de haut niveau, le basket professionnel

ou la lutte contre les incendies est lente et compliquée parce que la

spécialisation dans un domaine précis ne nécessite pas une

compétence unique, mais plutôt une grande collection de petits

talents. Les échecs en sont un bon exemple. Un joueur de haut

niveau peut comprendre une position complexe d'un seul regard,

mais il faut des années pour développer ce degré de compétence.

Les études réalisées sur des maîtres ont montré qu'il faut au moins

10 000 heures d'entraînement systématique (environ six années

passées à jouer cinq heures par jour) pour parvenir au plus haut

niveau 213 . Durant ces heures de concentration intense, un joueur

d'échecs sérieux se familiarise avec des milliers de configurations, chacune consistant en un agencement de pièces liées entre elles,

capables de se menacer ou de se défendre les unes les autres.

L'apprentissage des échecs de haut niveau peut être comparé à

l'apprentissage de la lecture. Un élève de cours préparatoire travaille

dur pour apprendre à reconnaître les lettres individuelles et à les

assembler en syllabes et en mots, mais un bon lecteur adulte

enregistre d'un regard des paragraphes entiers. Un excellent lecteur a

aussi acquis la capacité à assembler des éléments familiers pour

former de nouveaux mots et peut rapidement « reconnaître » et

prononcer correctement un mot qu'il n'a jamais vu auparavant. Aux

échecs, les schémas récurrents d'interactions entre les pièces jouent

le rôle des lettres, et une position est comme un long mot ou une

phrase.

Un lecteur doué qui le découvre pour la première fois sera

capable de lire la strophe d'introduction du Jabberwocky de Lewis

Carroll avec l'intonation et le rythme parfaits, et en concevra du

plaisir :

 

Il était reveneure ; les slictueux toves

Sur l'alloinde gyraient et vriblaient ;

Tout flivoreux étaient les borogoves

Les vergons fourgus bourniflaient214 .

 

L'acquisition d'une expertise aux échecs est plus ardue et plus

lente que la lecture parce qu'il y a beaucoup plus de lettres dans

« l'alphabet » de l'échiquier et parce que les « mots » se composent

de nombreuses lettres. Au bout de milliers d'heures de pratique,

cependant, un coup d'œil suffit à un maître pour déchiffrer une

situation. Les quelques coups qui lui viennent à l'esprit sont presque

toujours forts, et parfois inédits. Il peut réagir à un « mot » qu'il n'a

jamais rencontré, et peut trouver une nouvelle façon d'en interpréter

un qui lui sera familier.

 

L'environnement de la compétence

Klein et moi nous sommes rapidement aperçus que nous étions

d'accord quant à la nature du talent intuitif et à son acquisition. Il

nous fallait encore trouver un terrain d'entente sur notre question

clé : quand peut-on ou non faire confiance à un spécialiste sûr de lui

qui affirme avoir une intuition ?

Nous avons fini par conclure que notre désaccord était dû en

partie au fait que nous ne pensions pas aux mêmes experts. Klein

avait passé beaucoup de temps avec des commandants de pompiers,

des infirmières et d'autres professionnels disposant d'une

incontestable expertise. Pour ma part, je m'étais surtout intéressé aux

cliniciens, aux courtiers et aux politistes qui tentaient d'effectuer des

prévisions à long terme impossibles à étayer. Comme il fallait s'y

attendre, son attitude par défaut était faite de confiance et de respect,

alors que j'étais personnellement sceptique. Il était davantage

disposé à faire confiance aux spécialistes qui disaient avoir une

intuition parce que, me dit-il, les véritables experts étaient

conscients des limites de leurs connaissances. Je lui opposai que l'on

trouvait beaucoup de pseudo-experts qui n'avaient aucune idée du

fait qu'ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient (l'illusion de validité), et

qu'en règle générale, la confiance en soi était beaucoup trop élevée

et souvent sans intérêt.

La confiance des gens en une conviction se ramène, selon moi, à

deux impressions qui sont liées : l'aisance cognitive et la cohérence.

Nous avons confiance quand l'histoire que nous nous racontons nous

vient facilement à l'esprit, sans contradiction ni scénario concurrent.

Mais l'aisance et la cohérence, sources de confiance, ne garantissent

pas la véracité d'une conviction. La machine associative se met en

route pour éliminer le doute et évoquer des idées et des informations

compatibles avec l'histoire dominante du moment. Un esprit qui

obéit à COVERA atteindra beaucoup trop facilement à une grande

confiance en ignorant ce qu'il ne sait pas. Il n'est donc pas étonnant

que beaucoup d'entre nous ont tendance à avoir une grande

confiance en des intuitions infondées. Klein et moi avons fini par

nous entendre sur un principe important : la confiance que les gens

ont dans leurs intuitions n'est pas une preuve fiable de leur validité.

Autrement dit, ne faites confiance à personne – à commencer par vous-même – quand il s'agit de savoir quelle confiance justement

accorder à leur jugement.

S'il est impossible d'accorder foi à la confiance subjective,

comment évaluer la validité probable d'un jugement intuitif ? Quand

les jugements sont-ils le reflet d'une authentique expertise ? Quand

trahissent-ils une illusion de validité ? La réponse tient aux deux

conditions fondamentales à l'acquisition d'une compétence :

 

un environnement suffisamment régulier pour être

prévisible ;

la possibilité d'apprendre ces régularités grâce à une pratique

durable.

 

Quand ces deux conditions sont remplies, les intuitions seront

probablement le fruit d'une compétence. Les échecs sont un bon

exemple d'environnement régulier ; le bridge et le poker aussi. Les

médecins, les infirmiers, les athlètes et les pompiers sont également

confrontés à des situations complexes mais fondamentalement

ordonnées. Les intuitions justes décrites par Gary Klein s'appuient

sur des indices d'une grande validité que le Système 1 du spécialiste

a appris à utiliser, même si le Système 2, lui, n'a pas appris à les

définir. En revanche, les courtiers et les politistes qui se livrent à des

prédictions à long terme opèrent dans un environnement à validité

nulle. Leurs échecs sont le reflet de l'imprévisibilité fondamentale

des événements qu'ils tentent de prédire.

Certains environnements sont pires qu'irréguliers. Robin Hogarth

a parlé d'environnements « pervers », dans lesquels les experts

peuvent très bien tirer de mauvaises leçons de l'expérience. Il

emprunte à Lewis Thomas l'exemple d'un médecin, qui, au début du

XX e siècle, avait souvent des intuitions sur des patients prêts de

contracter la typhoïde. Malheureusement, il vérifiait son intuition en

palpant la langue du patient, sans se laver les mains entre deux

consultations. Ses patients se mirent à tomber malades les uns après

les autres, et le médecin en vint à se croire infaillible dans le domaine clinique. Ses prédictions se révélaient justes – mais pas

grâce à son intuition professionnelle !

 

Les cliniciens de Meehl n'étaient pas incompétents et leurs échecs

n'étaient pas dus à un manque de talent. Leurs résultats étaient

mauvais parce qu'on leur attribuait des tâches qui n'avaient pas de

solutions simples. Leur situation est moins catastrophique que

l'environnement à validité nulle de la prévision politique à long

terme, mais ils opéraient dans des situations à faible validité qui ne

permettaient pas une grande précision. Nous le savons parce que les

meilleurs algorithmes statistiques, bien que plus précis que des juges

humains, n'ont jamais été très exacts non plus appliqués aux mêmes

situations. En fait, les études de Meehl et de ses partisans n'ont

jamais abouti à une démonstration irréfutable, un cas où les

cliniciens seraient complètement passés à côté d'un indice de grande

valeur que l'algorithme aurait, lui, détecté. Un échec aussi extrême

est peu probable parce que l'apprentissage humain est normalement

efficace. S'il existe un fort indice prédictif, des observateurs

humains l'identifieront si on leur en donne raisonnablement les

moyens. Les algorithmes statistiques surclassent nettement l'homme

dans des environnements bruyants pour deux raisons : ils sont

susceptibles, mieux que des juges humains, de détecter des indices

de faible validité, et encore plus susceptibles de garder un niveau de

précision modéré en utilisant de tels indices avec cohérence.

Il ne faut pas reprocher à qui que ce soit de ne pouvoir se livrer à

des prévisions exactes dans un monde imprévisible. Toutefois, il

semble avisé de reprocher aux experts de croire qu'ils peuvent

réussir dans une tâche impossible. C'est au mieux se leurrer que de

croire que l'on peut parvenir à des intuitions correctes dans une

situation imprévisible, et c'est parfois plus grave. En l'absence

d'indices valides, les « succès » intuitifs sont dus soit à la chance,

soit à des mensonges. Si cette conclusion vous surprend, c'est que

vous continuez de croire que l'intuition est magique. N'oubliez pas

cette règle : on ne saurait avoir confiance dans l'intuition en

l'absence de régularités stables dans l'environnement.

La pratique et le feed-back

 

Certaines régularités de l'environnement sont plus faciles à

identifier et à appliquer que d'autres. Pensez à la façon dont vous

avez développé votre façon de freiner quand vous conduisez. Quand

vous avez maîtrisé l'art de prendre les virages, vous avez appris

progressivement quand relâcher l'accélérateur et quand, et avec

quelle force, appuyer sur le frein. Les virages ne sont pas tous les

mêmes, et les situations variées dont vous avez fait l'expérience en

apprenant à conduire impliquent que vous êtes aujourd'hui prêt à

freiner au bon moment et avec la force appropriée dans tous les

virages que vous rencontrez. Le contexte d'apprentissage de cette

compétence est idéal, parce que vous bénéficiez d'un retour

immédiat et sans ambiguïté chaque fois que vous prenez un virage :

la légère récompense d'un virage bien négocié ou la légère punition

si vous éprouvez quelque difficulté à contrôler votre véhicule parce

que vous avez freiné trop fort ou pas assez. Les situations auxquelles

est confronté un pilote dans un port, qui doit manœuvrer des navires

de grande taille, ne sont pas moins régulières, mais la compétence

est beaucoup plus difficile à acquérir par la seule expérience du fait

du temps écoulé entre les actions et leurs résultats perceptibles. Le

développement d'une expertise intuitive dépend essentiellement de

la qualité et de la rapidité du retour, ainsi que de la possibilité de

pratiquer.

L'expertise ne se limite pas à un seul talent, c'est une collection de

compétences, et le même spécialiste peut être rompu à certaines des

facettes de son domaine tout en restant un novice dans d'autres.

Quand les joueurs d'échecs accèdent au statut d'expert, c'est qu'ils

ont « tout vu » (ou presque), mais à cet égard, les échecs sont une

exception. Les chirurgiens peuvent se montrer beaucoup plus

compétents pour certaines opérations que pour d'autres. De plus,

certains aspects des tâches d'un expert sont beaucoup plus faciles à

apprendre que d'autres. Les psychothérapeutes ont de nombreuses

occasions d'observer les réactions des patients à ce qu'ils disent. Le

retour leur permet de développer le talent intuitif pour trouver les mots et le ton capables de calmer la colère, d'établir des liens de

confiance, ou de focaliser l'attention d'un patient. Mais les

thérapeutes n'ont pas l'occasion d'identifier quelle approche générale

est la plus appropriée pour différents patients. Le retour qu'ils

obtiennent quant à l'évolution à long terme de leurs patients est rare,

tardif ou (le plus souvent) inexistant, et de toute façon trop ambigu

pour que l'expérience facilite l'apprentissage.

Parmi les spécialités médicales, les anesthésistes bénéficient d'un

bon retour parce que les effets de leurs actions sont rapidement

évidents. Par contraste, les radiologistes retirent peu d'information

quant à la précision des diagnostics qu'ils font et les pathologies

qu'ils ne parviennent pas à détecter. Par conséquent, les anesthésistes

se trouvent dans une meilleure position pour développer des talents

intuitifs utiles. Si un anesthésiste déclare « j'ai l'impression que

quelque chose ne va pas », tout le monde, dans le bloc opératoire,

devrait se préparer à faire face à une urgence.

Là encore, comme dans le cas de la confiance subjective, les

spécialistes peuvent ne pas être conscients des limites de leur

expertise. Un psychothérapeute expérimenté sait qu'il est doué pour

comprendre ce qui se passe dans la tête de son patient et a de bonnes

intuitions sur ce que le patient s'apprête à dire. Il est donc tentant

pour lui de conclure qu'il peut également anticiper comment le

patient se comportera l'année suivante, mais cette conclusion n'est

pas autant justifiée. L'anticipation à court terme et la prévision à

long terme sont des tâches différentes, et si le thérapeute a des

moyens convenables de maîtriser la première, il n'en va pas de

même de la seconde. De même, un expert financier peut être doué

pour plusieurs aspects de son activité, mais pas pour sélectionner

des valeurs, et un spécialiste du Moyen-Orient sait beaucoup de

choses, mais ne connaît pas l'avenir. Le psychologue clinicien, le

courtier en Bourse et l'analyste géostratégique disposent bien de

compétences intuitives dans certaines de leurs tâches, mais ils n'ont

pas appris à identifier les situations et les tâches où leur intuition

risque de les trahir. Les limites non reconnues des compétences

professionnelles expliquent pourquoi les experts sont souvent trop

sûrs d'eux.

Évaluer la validité

 

À la fin de notre travail commun, Gary Klein et moi nous sommes

entendus sur une réponse générale à notre question de départ : quand

peut-on faire confiance à un spécialiste expérimenté qui prétend

avoir une intuition ? Nous avons conclu qu'il était pour l'essentiel

possible d'établir une distinction entre les intuitions potentiellement

valides et celles qui seront sans doute bidon. Comme lorsqu'il s'agit

de savoir si une œuvre d'art est un faux, vous vous en tirerez souvent

mieux en vous concentrant sur sa provenance qu'en étudiant l'œuvre

elle-même. Si l'environnement est assez régulier et si le juge a eu la

possibilité d'apprendre ces régularités, la machine associative

reconnaîtra les situations et produira des prédictions et des décisions

rapides et exactes. Si ces conditions sont remplies, vous pouvez

avoir confiance dans les intuitions de quelqu'un.

Malheureusement, la mémoire associative produit aussi des

intuitions subjectivement convaincantes qui sont erronées.

Quiconque a suivi la progression d'un jeune joueur d'échecs

talentueux sait bien que l'on n'atteint pas la perfection

immédiatement, et que la voie qui mène à la quasi-perfection est

semée d'erreurs commises avec une grande confiance. Quand vous

évaluez les intuitions des experts, demandez-vous toujours s'ils ont

eu la possibilité suffisante d'apprendre à identifier les indices, même

dans un environnement régulier.

Dans un environnement moins régulier, ou à faible validité, on

invoque l'heuristique du jugement. Le Système 1 est souvent

capable de produire des réponses rapides à des questions difficiles

par la substitution, créant une cohérence là où il n'y en a pas. On

répond à une autre question que celle posée, et la réponse peut être

assez plausible pour passer l'examen du Système 2, laxiste et

tolérant. Par exemple, vous souhaitez prédire l'avenir commercial

d'une entreprise, et vous croyez que c'est ce que vous êtes en train

d'évaluer, alors qu'en réalité, vos estimations sont dominées par les

impressions que vous ont laissées l'énergie et la compétence de ses

dirigeants actuels. Comme la substitution est automatique, vous n'êtes souvent pas conscient de l'origine d'un jugement que vous

(votre Système 2) approuvez et adoptez. Si c'est le seul qui vous

vient à l'esprit, il risque d'être subjectivement impossible à

distinguer de jugements valides auxquels vous vous livrez avec une

assurance de spécialiste. C'est pourquoi la confiance subjective n'est

pas un bon diagnostic d'exactitude : on peut parvenir avec une

grande confiance à des jugements qui répondent à la mauvaise

question.

Vous vous demandez peut-être pourquoi Gary Klein et moi n'en

sommes pas arrivés immédiatement à l'idée d'évaluer l'intuition d'un

expert en estimant la régularité de son environnement et l'histoire de

son apprentissage, en laissant de côté son assurance. Et quelle autre

réponse nous pensions trouver. Ce sont de bonnes questions, parce

que le contour de la solution était apparent dès le départ. Nous

savions dès le début que les commandants de pompiers et les

infirmières en pédiatrie se retrouveraient d'un côté de la limite

séparant les intuitions valides des autres, et que les domaines de

spécialisation étudiés par Meehl finiraient de l'autre côté, avec les

courtiers et les analystes.

Il est difficile de reconstituer ce qui nous a pris des années, de

longues heures de discussions, des échanges incessants de brouillons

et des centaines de courriels où nous argumentions chaque mot. Plus

d'une fois, nous avons failli abandonner. Mais c'est toujours comme

ça quand un projet se termine relativement bien : une fois que vous

avez la solution, elle vous apparaît comme une évidence.

Comme le suggère le titre de notre article, Klein et moi étions

moins en désaccord que nous ne l'aurions pensé, et nous avons

accepté des solutions communes pour presque tous les sujets

importants que nous avons abordés. Toutefois, nous nous sommes

aussi aperçus que nos divergences de départ étaient bien plus

qu'intellectuelles. Nous avions des attitudes, des émotions et des

goûts différents, et cela a remarquablement peu évolué au fil des

ans. C'est particulièrement manifeste dans les faits que nous

trouvons l'un et l'autre amusants et intéressants. Klein continue de

grimacer chaque fois que l'on prononce le mot biais, et il adore

toujours les histoires où des algorithmes ou des formules aboutissent à des décisions absurdes. J'ai tendance à considérer les rares échecs

des algorithmes comme des occasions de les améliorer. Et je me

réjouis plus que Klein de voir des experts arrogants se faire moucher

quand ils prétendent disposer de pouvoirs intuitifs dans des

situations à validité nulle. À long terme, cependant, notre entente

intellectuelle est sans doute plus importante que les différences

émotionnelles qui ont subsisté entre nous.

 

*

 

L'intuition des experts en bref

 

« Quel est son degré d'expertise pour cette tâche particulière ? A-

t-elle beaucoup de pratique ? »

« Croit-il vraiment que l'environnement des start-up est assez

régulier pour justifier une intuition qui va à l'encontre des taux de

base ? »

« Elle est très confiante dans sa décision, mais la confiance

subjective est un piètre indicateur de l'exactitude d'un jugement. »

« A-t-il vraiment eu la possibilité d'apprendre ? À quel point le

retour dont il a bénéficié sur ses jugements a-t-il été rapide et

clair ? »

 

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