Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée

30 - Les événements rares

30

 

Les événements rares

 

Je me suis rendu en Israël à plusieurs reprises pendant une

période où les attentats contre les bus étaient relativement communs

(bien que naturellement rares d'un point de vue purement

statistique). Entre décembre 2001 et septembre 2004, Israël a connu

23 attentats à la bombe qui ont fait un total de 236 victimes. À

l'époque, près de 1,3 million de personnes prenaient le bus chaque

jour en Israël. Chaque passager encourait donc un risque infime

mais ce n'était pas le sentiment de l'opinion publique. Les gens

évitaient les bus autant que possible et de nombreux passagers

effectuaient leur trajet dans l'angoisse, scrutant leurs compagnons, à

la recherche de tout paquet suspect ou vêtement susceptible de

dissimuler une bombe.

Disposant d'une voiture de location, je n'avais guère l'occasion de

prendre le bus, néanmoins j'eus le déplaisir de remarquer que j'avais

moi aussi modifié mon comportement. Je découvris que je n'aimais

pas m'arrêter à hauteur d'un bus au feu rouge et que je démarrais

plus vite quand le feu passait au vert. Évidemment, j'avais honte de

moi. Je savais que le risque était véritablement infime et que toute

modification de mon comportement correspondait à la surestimation

d'un événement hautement improbable. Je savais que j'avais en

réalité plus de chances d'être blessé dans un accident de la route

qu'en m'arrêtant à côté d'un bus. Mais mon désir d'éviter les bus n'était pas motivé par une inquiétude rationnelle pour ma survie.

J'agissais en fonction de ce que je ressentais sur le moment : le fait

de me trouver à côté d'un bus me faisait penser aux bombes et ces

pensées étaient déplaisantes. Si j'évitais les bus, c'est parce que je ne

voulais pas penser aux attentats.

Cette expérience personnelle illustre parfaitement comment

fonctionne le terrorisme et pourquoi il est une arme si redoutable : le

terrorisme provoque une cascade de disponibilité. Une image

extrêmement précise de la mort et de la destruction se construit dans

l'esprit. Renforcée par les médias et les nombreuses conversations

qu'elle alimente, cette image devient de plus en plus accessible,

surtout lorsqu'elle est associée à un contexte particulier comme

l'apparition d'un bus. Les réactions émotionnelles fonctionnent par

association, de manière automatique et incontrôlée, et suscitent en

nous un réflexe de protection. Si le Système 2 « sait » que le risque

est faible, cette connaissance ne suffit toutefois pas à éliminer un

sentiment d'inconfort et donc le désir de l'éviter301 . Il est impossible

« d'éteindre » le Système 1. L'émotion n'est pas seulement

disproportionnée par rapport à la probabilité de l'événement, elle en

est complètement détachée. Imaginez deux villes menacées par des

terroristes kamikazes. On informe les habitants de la première que

deux terroristes sont prêts à frapper tandis que les résidents de la

seconde ne sont menacés que par un seul kamikaze. Le risque

encouru par les seconds est moitié moindre que les premiers. Se

sentent-ils plus en sécurité pour autant ?

 

Il existe de nombreux vendeurs de billets de loterie à New York et

leurs affaires marchent bien. La loterie repose sur les mêmes ressorts

psychologiques que le terrorisme. L'enivrante possibilité de gagner

un prix important est partagée par toute une communauté et

renforcée sous l'effet des conversations de bureau et à la maison.

L'achat d'un billet de loterie nous gratifie de manière immédiate en

nous permettant de rêver à la fortune, de même que le fait d'éviter un

bus m'offrait une gratification immédiate en me soulageant de la

peur. Dans les deux cas, la probabilité de gagner à la loterie ou d'être victime d'un attentat est infime ; seul compte le fait que ce soit

possible. Dans sa formulation originelle, la théorie des perspectives

affirmait que « les événements très improbables sont soit ignorés,

soit surestimés » mais elle ne précisait pas dans quelles

circonstances et ne proposait pas d'interprétation psychologique du

phénomène. Dernièrement, ma conception des poids décisionnels a

été fortement influencée par les récents travaux menés sur le rôle

des émotions et de la puissance d'évocation dans la prise de

décision 302 . La surévaluation d'événements improbables est ancrée

dans certaines caractéristiques du Système 1 qui nous sont

désormais bien connues. L'émotion et l'intensité ont une influence

sur la facilité avec laquelle nous formons des jugements de

probabilités, ce qui explique pourquoi nous avons tendance à réagir

de manière disproportionnée face aux événements rares, que nous ne

saurions nous contenter d'ignorer.

 

Surestimation et surévaluation

 

Quelle est selon vous la probabilité que le prochain président

des États-Unis ne soit pas issu d'un des deux grands partis, mais

d'un parti tiers ? 

Combien êtes-vous prêt à parier pour pouvoir gagner 1 000

euros si le prochain président est issu d'un parti tiers, et rien du

tout dans le cas contraire ?

 

Ces deux questions sont différentes, mais elles sont liées. La

première vous demande d'estimer les chances que se produise un

événement improbable. La seconde vous demande d'attribuer un

poids décisionnel à cet événement en pariant dessus.

Comment formule-t-on des jugements et comment assigne-t-on

des poids décisionnels ? Pour répondre à ces questions, nous allons

partir de deux réponses simples, avant de les affiner. Voici donc

deux réponses simplifiées aux questions précédentes :

◆ Les gens surestiment les chances que se produise un événement improbable.

◆ Les gens accordent trop de valeur (poids décisionnel trop élevé) à des événements improbables dans leur prise de

décision.

 

Bien que la surestimation des probabilités et la surévaluation

(poids décisionnel) d'événements rares soient deux phénomènes

distincts, tous deux reposent sur les mêmes mécanismes

psychologiques : attention soutenue, biais de confirmation et aisance

cognitive.

L'apport de descriptions spécifiques met en marche le dispositif

associatif du Système 1. Lorsque vous pensez à la victoire

improbable d'un candidat tiers, votre système associatif lance son

mode de confirmation habituel : il recherche de manière sélective

des preuves, des exemples et des images susceptibles de corroborer

la vraisemblance de l'événement en question. Certes, le processus

est biaisé, mais ce n'est toutefois pas un pur exercice d'imagination.

Votre cerveau recherche un scénario plausible, conforme aux limites

de la réalité : vous n'êtes pas en train d'imaginer une petite fée

installant un candidat à la Maison blanche. Au final, votre jugement

de probabilité est déterminé par le degré d'aisance cognitive avec

lequel vous parvenez à un scénario plausible.

Notons que nous ne nous focalisons pas toujours sur l'événement

porté à notre attention. Si cet événement est très probable, nous nous

concentrons alors sur son contraire. Voici un exemple :

 

Quelle est la probabilité qu'un bébé né dans la maternité

locale sorte de l'établissement avec sa mère dans les trois jours

suivant sa naissance ?

 

Ici, on vous demande d'estimer les chances qu'un nouveau-né

quitte la maternité, toutefois il est presque certain que vous allez

plutôt penser aux circonstances dans lesquelles un bébé ne sortirait

pas de l'hôpital au bout du délai habituel. Notre cerveau est capable

de noter spontanément ce qui est étrange, différent ou inhabituel.

Vous avez rapidement réalisé qu'il était normal dans les hôpitaux (américains du moins) de laisser sortir les jeunes mamans avec leur

bébé trois jours après l'accouchement. Votre attention s'est donc

tournée sur les autres scénarios, les cas inhabituels. Vous vous êtes

concentré sur l'événement improbable. L'heuristique de disponibilité

est certainement entrée en jeu : votre jugement a probablement été

déterminé par le nombre de problèmes médicaux que votre cerveau

vous a soumis et par la facilité avec laquelle il l'a fait. Comme vous

étiez alors en mode de confirmation, il est probable que vous avez

surestimé la fréquence de ces problèmes.

La probabilité d'un événement rare est encore plus souvent

surestimée lorsque l'alternative à l'événement n'est pas spécifiée.

Mon exemple préféré est issu d'une étude menée par le

psychologique Craig Fox quand il était encore étudiant d'Amos 303 .

Fox rassembla un groupe de fans de basket-ball et leur demanda leur

opinion sur les vainqueurs des playoffs. Il leur demanda notamment

d'estimer la probabilité pour chacune des huit équipes participantes

de remporter le tournoi. L'événement central devint ainsi la

possibilité de victoire de chaque équipe prise séparément.

Vous avez certainement deviné ce qui s'est alors passé mais vous

serez probablement surpris par l'ampleur de l'effet observé par Fox.

Imaginez un supporter auquel on demande d'estimer les chances de

victoire des Chicago Bulls. L'événement central est clairement

déterminé (la victoire des Bulls) mais les scénarios alternatifs (la

victoire d'une des sept autres équipes) sont imprécis et moins

évocateurs. La mémoire et l'imagination du supporter entrent en

mode de confirmation et cherchent à élaborer un scénario de victoire

des Bulls. Lorsqu'on demande ensuite à la même personne d'estimer

les chances de victoire des Lakers, le même processus de sélection-

confirmation se met en marche. Les huit équipes participant à ce

tournoi jouent à un très haut niveau et aucun scénario de victoire

n'est exclu, même pour l'équipe la plus faible. Résultat : les

jugements de probabilité présentés pour les huit équipes

représentaient un total de 240 % ! Ce chiffre est naturellement

absurde puisque la somme des probabilités de victoire de toutes les

équipes doit impérativement être égale à 100 %. Cette incohérence

disparaissait toutefois lorsqu'on demandait aux sujets de prédire si le vainqueur serait issu de la conférence est ou de la conférence ouest.

Là, les supporters étaient mis en face d'une alternative dont les

branches étaient clairement spécifiées (est ou ouest) et l'addition de

leurs jugements de probabilités était bien égale à 100 % 304 .

Pour mesurer les poids décisionnels attachés à ces estimations,

Fox leur demanda ensuite de parier sur le résultat du tournoi.

Chaque pari fut associé à un enjeu financier (une somme juste

suffisante pour rendre le pari attractif). Le gagnant remporterait

160 euros. La somme mise en jeu pour les huit équipes se montait à

287 euros. En moyenne, celui qui essaierait de parier sur les huit

équipes était certain de perdre au moins 127 euros ! Les parieurs

savaient parfaitement qu'il y avait huit équipes en jeu et que le

bénéfice moyen pour parier sur chacune d'elles ne dépasserait pas

les 160 euros. Cela ne les empêcha pas d'attribuer des poids

décisionnels disproportionnés par rapport à la probabilité de chaque

scénario. Les supporters ne se contentaient pas de surestimer la

probabilité des possibilités portées à leur attention, ils se montraient

aussi trop enclins à parier sur ces événements.

Ces découvertes jetèrent un éclairage nouveau sur nos erreurs de

planification ou certaines manifestations d'optimisme excessif. La

réussite d'un projet est un objet spécifique, facile à imaginer

lorsqu'on se concentre sur le résultat visé. En revanche, l'alternative

(la possibilité de l'échec) est une perspective diffuse en raison du

nombre presque infini de problèmes susceptibles de survenir. Quand

les entrepreneurs et les investisseurs évaluent leurs chances de

succès, ils ont tendance à surévaluer la probabilité de leur réussite et

à attacher des poids décisionnels trop lourds à leurs estimations.

 

Netteté des perspectives

 

Ainsi que nous l'avons vu, la théorie des perspectives se distingue

de la théorie de l'utilité de par la relation qu'elle imagine entre

probabilités et poids décisionnels. Dans la théorie de l'utilité, les

poids décisionnels et les probabilités sont identiques. Le poids

décisionnel d'une chose certaine de se produire est 100 et le poids

décisionnel d'un événement ayant 90 % de chances de se produire est 90, c'est-à-dire qu'il est aussi neuf fois plus important que le

poids décisionnel d'un événement ayant 10 % de chances de se

réaliser. Dans la théorie des perspectives, les variations de

probabilités ont une influence réduite sur les poids décisionnels.

Dans une étude citée plus haut, nous avons découvert que le poids

décisionnel attaché à un événement ayant 90 % de chances de se

réaliser était de 71,2 tandis que le poids décisionnel associé à une

probabilité de 10 % était de 18,6. Ces deux valeurs de probabilités

étaient séparées par un facteur de 9. Toutefois, le ratio entre leurs

deux poids décisionnels associés n'était pas de 9 mais de 3,83, signe

d'une sensibilité diminuée. Dans les deux théories, les poids

décisionnels dépendent de la probabilité d'un événement et non de

son issue. Dans les deux théories, le poids décisionnel d'un

événement ayant 90 % de chances de se produire est le même,

quelle que soit la nature de cet événement (recevoir un chèque de

100 euros, une douzaine de roses ou un choc électrique) 305 . En

réalité, cette hypothèse théorique est erronée.

Une équipe de psychologues de l'université de Chicago a publié

un article au titre accrocheur : « Money, Kisses and Electric

Shocks : On the Affective Psychology of Risk » (Argent, baisers et

chocs électriques : de la psychologie affective du risque). Leurs

travaux ont mis en évidence que le jugement porté sur un pari était

beaucoup moins sensible aux variations de probabilités lorsque le

résultat (hypothétique) était de nature émotionnelle (« rencontrer et

embrasser votre star de cinéma préférée » ou « recevoir un choc

électrique, sans danger, mais douloureux ») que lorsqu'il impliquait

un gain ou une perte d'argent. Ce phénomène a également été

observé par d'autres chercheurs utilisant des mesures physiologiques

comme les battements du cœur. Ces chercheurs avaient remarqué

que la crainte d'un choc électrique était très largement indépendante

de la probabilité objective de le recevoir. En réalité, la simple

possibilité de recevoir une décharge électrique provoquait chez les

sujets une réaction de peur aussi forte que s'ils étaient presque

certains de la recevoir. Les chercheurs de Chicago suggérèrent donc

qu'une « imagerie puissante au plan de l'affect » pouvait prévaloir sur la probabilité de l'événement. Dix ans plus tard, un groupe de

psychologues de Princeton remit en question cette conclusion.

D'après les chercheurs de Princeton, cette relative invariance aux

probabilités que l'on observe dans les cas impliquant des émotions

est un phénomène tout à fait normal. En l'occurrence, ce sont les

paris d'argent qui constituent l'exception. La sensibilité aux

variations de probabilités est relativement élevée lorsque l'enjeu est

financier car les joueurs connaissent la valeur attendue exacte du

pari (la somme à gagner).

Quelle somme d'argent serait aussi attrayante que chacun des

paris ci-dessous ?

 

A. 84 % de chances de gagner 59 euros.

B. 84 % de chances de recevoir une douzaine de roses rouges

dans un vase en verre.

 

On remarque immédiatement que la première question est

beaucoup plus simple que la seconde. Vous n'avez pas besoin de

réfléchir longtemps pour estimer la valeur attendue de cette

proposition, vous calculez très rapidement que cela représente

environ 50 euros (49,56 pour être précis), et cette estimation

constitue une référence suffisante pour répondre à la question. La

proposition B ne fournit pas ce genre de référent, il est donc

beaucoup plus difficile d'y répondre. On pose ensuite la même

question en remplaçant dans les deux énoncés la probabilité de 84 %

par 21 %. Comme prévu, l'écart entre les réponses était bien plus

prononcé dans le cas de l'argent que dans celui des roses.

Pour corroborer l'hypothèse selon laquelle l'insensibilité aux

variations de probabilité n'est pas causée par l'émotion, les

chercheurs de Princeton ont également mesuré la disposition de

leurs sujets à payer pour se soustraire au risque du pari :

 

21 % (ou 84 %) de chances de passer le week-end à repeindre

le trois pièces de quelqu'un d'autre.

21 % (ou 84 %) de chances de nettoyer trois cabinets dans les

toilettes d'un dortoir utilisé pendant une semaine.

 

La deuxième proposition provoque certainement une réaction

beaucoup plus émotive que la première et pourtant les poids

décisionnels sont identiques dans les deux cas. De toute évidence,

l'intensité de l'émotion n'entre pas en jeu.

Une autre étude parvint à des conclusions étonnantes. Les

participants avaient reçu des informations précises sur le prix de lots

à gagner ainsi qu'une description. Par exemple :

 

84 % de chances de gagner : une douzaine de roses rouges

dans un vase en verre, d'une valeur de 59 euros.

21 % de chances de gagner : une douzaine de roses rouges

dans un vase en verre, d'une valeur de 59 euros.

 

Il est facile de calculer l'équivalent monétaire de ces propositions,

et pourtant le fait de préciser le prix des objets n'avait pas d'impact

sur les résultats : les estimations des sujets restaient insensibles à la

probabilité. Les gens qui considéraient ce pari comme une chance de

gagner des roses ne se servaient pas du prix indiqué comme référent

pour estimer la valeur de cette proposition. Quels enseignements

peut-on tirer de cette expérience ?

Je pense que la représentation claire du résultat, que celui-ci

implique des émotions ou non, réduit l'influence de la probabilité

dans notre évaluation de perspectives incertaines. Cette hypothèse

repose sur une allégation que je crois raisonnable : le fait d'ajouter

des détails non pertinents mais saillants à un enjeu financier perturbe

les calculs du décideur. Comparez les équivalents monétaires que

vous attribuez aux propositions suivantes :

21 % (ou 84 %) de chances de recevoir 59 euros lundi

prochain

21 % (ou 84 %) de recevoir une grande enveloppe bleue en

carton contenant 59 euros lundi prochain.

 

Selon mon hypothèse, la sensibilité aux probabilités sera moins

marquée dans le second cas car la mention d'une enveloppe bleue

suscite une représentation plus directe et plus frappante et que la

notion abstraite d'une somme d'argent. Vous avez construit

l'événement dans votre esprit et vous avez une image très nette du

résultat même si vous savez que vos chances sont faibles. La

disponibilité cognitive contribue à l'effet de certitude : lorsque vous

possédez une image claire d'un événement, la possibilité que celui-ci

ne se produise pas est également très présente dans votre esprit, et

surévaluée. La combinaison de l'effet de possibilité renforcé et de

l'effet de certitude renforcé laisse peu de place aux poids

décisionnels pour changer entre 21 % et 84 % de probabilité.

 

Netteté des probabilités

 

L'idée que la clarté et la facilité d'imagination renforcent le poids

décisionnel s'appuie sur de nombreuses observations. Dans une

expérience célèbre, les participants avaient le choix entre deux urnes

dans laquelle tirer une bille. Pour gagner, il fallait tirer une bille

rouge.

 

L'urne A contient 10 billes dont 1 rouge.

L'urne B contient 100 billes dont 8 rouges.

 

Quelle urne choisissez-vous ? Vos chances de gagner sont de

10 % dans la première urne et de 8 % dans l'urne B, ce qui devrait

faciliter votre choix. Sauf que ce n'est pas ce qu'on observe : entre

30 et 40 % des étudiants choisissaient l'urne contenant le plus de billes gagnantes plutôt que l'urne leur offrant les meilleures chances

de gagner. Pour Seymour Epstein, ces résultats illustrent le caractère

superficiel du Système 1 (qu'il appelle le système expérientiel) 306 .

Comme on pouvait s'y attendre, le choix remarquablement

absurde effectué par les sujets de cette expérience a attiré l'attention

de nombreux chercheurs. Ce biais a reçu plusieurs dénominations ;

suivant l'exemple de Paul Slovic, je l'appellerai la négligence du

dénominateur. Lorsque votre attention est concentrée sur les billes

gagnantes, vous n'évaluez pas le nombre de billes perdantes avec le

même soin. Une imagerie nette contribue à la négligence du

dénominateur, du moins selon mon expérience. Lorsque je pense à

la première urne, je vois une seule et unique bille rouge noyée au

milieu d'un certain nombre de billes blanches. Quand je pense à la

seconde, la grande urne, je vois huit billes rouges au milieu d'un

certain nombre de billes blanches et cette vision me paraît plus

prometteuse. La netteté avec laquelle j'imagine ces billes gagnantes

me pousse à attacher un poids décisionnel plus lourd à la réalisation

de cet événement, ce qui renforce l'effet de possibilité. Cela vaut

également pour l'effet de certitude. Si j'ai 90 % de chances de

gagner, la possibilité de ne pas gagner me paraîtra plus évidente

avec 10 billes perdantes sur 100 qu'avec 1 sur 10.

Le concept de négligence du dénominateur permet d'expliquer

pourquoi la communication en matière de risque peut produire des

effets très différents. Si vous lisez qu'un « vaccin protégeant les

enfants contre une maladie mortelle comporte un risque de 0,001 %

de provoquer un handicap permanent », le risque paraît minime. Une

autre façon de décrire ce même risque consiste à dire : « Un enfant

sur 100 000 enfants vaccinés souffrira d'un handicap permanent. »

Cette seconde formulation suscite une réaction très différente de la

première : elle évoque l'image spécifique d'un enfant handicapé de

manière permanente à cause d'un médicament. Les 999 999 autres

enfants vaccinés et en bonne santé ont disparu. Ainsi que le prévoit

la négligence du dénominateur, les événements à faible probabilité

sont nettement plus surévalués lorsqu'ils sont présentés sous forme

de fréquence plutôt qu'en termes abstraits de « risques », de

« chances » ou de « probabilités ». Comme nous l'avons déjà dit, le Système 1 préfère nettement traiter avec des individus qu'avec des

catégories.

L'expression sous forme de fréquence peut avoir de puissants

effets. Dans une étude, les gens à qui l'on disait que « telle maladie

tue 1 286 personnes sur 10 000 » la jugeaient plus dangereuse

qu'une maladie « tuant 24,14 % de la population ». La première

formulation rend la maladie plus dangereuse alors qu'elle exprime

un risque deux fois moins élevé que la seconde ! Preuve encore plus

directe de l'effet de négligence du dénominateur, une maladie « tuant

1 286 personnes sur 10 000 » était jugée plus dangereuse qu'une

maladie « tuant 24,4 personnes sur 100 » 307 . Cet effet serait

probablement réduit, voire éliminé, si on demandait aux participants

de comparer directement les deux formulations, tâche pour laquelle

ils solliciteraient le Système 2. Dans la vie, nous sommes toutefois

plus souvent confrontés à un seul type de formulation à la fois. Il

faudrait posséder un Système 2 particulièrement actif pour

reformuler chaque proposition que l'on nous soumet et découvrir

que la nouvelle formulation suscite alors une réaction différente.

Les psychologues et les psychiatres chevronnés ne sont pas à

l'abri de cet effet de format 308 . Dans le cadre d'une expérience, des

professionnels furent chargés d'évaluer s'il était raisonnable de

laisser un patient au comportement violent sortir de l'hôpital

psychiatrique. On leur fournit des informations comprenant les

estimations d'un spécialiste. Les probabilités étaient identiques mais

présentées de deux manières différentes.

 

Les cas similaires à celui de M. Jones présentent 10 % de

chances de commettre un acte violent contre une autre personne

dans les premiers mois suivant leur sortie de l'hôpital.

Sur 100 cas similaires à celui de M. Jones, 10 commettent un

acte de violence contre une autre personne au cours des

premiers mois suivant leur sortie de l'hôpital.

Les professionnels à qui l'on fournissait les chiffres exprimés sous

forme de fréquence avaient deux fois plus de chances de s'opposer à

la sortie du patient (41 % contre 21 % chez ceux qui avaient reçu

l'information sous forme de pourcentage). La description plus

évocatrice du risque les incitait à attacher des poids décisionnels

plus lourds à des événements présentant la même probabilité.

La forme utilisée pour communiquer une information offre des

possibilités de manipulation que certaines personnes n'hésitent pas à

exploiter. Slovic et ses collègues citent notamment l'exemple d'un

article disant que « près de 1 000 homicides sont commis chaque

année aux États-Unis par des individus atteints de sévères troubles

mentaux ne suivant pas de traitement ». Une autre façon de dire la

même chose consisterait à déclarer que « 1 000 Américains sur

273 000 000 meurent chaque année de cette manière ». On pourrait

également dire que « le risque d'être tué de cette manière est

d'environ 0,00036 % par an ». Ou encore que « 1 000 Américains

meurent chaque année de cette manière, ce qui équivaut à moins

d'un trentième du nombre de suicidés et environ un quart du nombre

de victimes du cancer du larynx ». Slovic souligne que ces

personnes « ne dissimulent pas leurs intentions : elles veulent que

l'opinion publique ait peur des malades mentaux dans l'espoir que

cela se traduise par une augmentation du budget consacré à ces

malades ».

Tout avocat habile cherchant à instiller le doute quant à une

preuve ADN ne dira pas que « le risque de fausse concordance est

de 0,1 % » mais que l'on dénombre « un cas sur 1 000 de fausse

concordance dans des crimes punis par la peine de mort ». Cette

formulation a beaucoup plus de chances de l'aider à passer le seuil

du doute raisonnable 309 . Les jurés qui entendent ces mots voient se

former l'image d'un homme assis en face d'eux et accusé à tort à

cause d'une erreur de laboratoire. Le procureur préférera

naturellement les références plus abstraites afin de noyer l'esprit des

jurés sous des chiffres et des décimales.

 

Décider sur une impression globale

L'expérience nous suggère l'hypothèse suivante : l'attention

soutenue et la saillance d'un événement contribuent toutes les deux à

une surestimation des événements rares et à la surévaluation de

résultats improbables. La saillance d'un événement est renforcée par

sa simple mention, la facilité que l'on a à l'imaginer et la forme sous

laquelle il est présenté. Il existe naturellement des exceptions où le

fait de se concentrer sur un événement n'augmente pas sa

probabilité : il s'agit de cas où une théorie erronée vous fait croire un

événement impossible même si vous y pensez, ou encore de cas où

l'impossibilité d'imaginer le résultat vous laisse convaincu que

l'événement ne va pas se produire. Le biais consistant à surestimer et

à surévaluer des événements saillants n'est pas une loi absolue mais

il se vérifie souvent.

Ces dernières années, les chercheurs se sont beaucoup intéressés

au choix issu de l'expérience, processus qui ne suit pas les mêmes

règles que le choix issu de la description, que nous avons analysé

dans la théorie des perspectives310 . Au cours d'une expérience, on a

installé des participants face à deux boutons. Chaque fois qu'ils

appuyaient sur l'un d'entre eux, ils recevaient une somme d'argent ou

bien rien du tout. L'effet des boutons (gain d'argent ou effet nul) était

fixé de manière aléatoire en fonction d'une perspective spécifique

(par exemple « 5 % de chances de gagner 12 euros » ou « 95 % de

chances de gagner 1 euro »). Le mécanisme est purement aléatoire,

les choix proposés aux participants ne sont donc pas nécessairement

conformes aux prédictions statistiques. Les valeurs attendues

associées aux deux boutons sont à près égales mais un des boutons

est plus risqué (plus variable) que l'autre. Par exemple, un bouton

vous fera gagner 10 euros sur 5 % des essais contre 1 euro sur 50 %

de tentatives avec l'autre. Le choix issu de l'expérience est créé en

exposant les participants à de nombreuses tentatives au cours

desquelles ils peuvent observer les conséquences de leur choix pour

tel ou tel bouton. Lors d'une tentative critique, un participant choisit

d'appuyer sur un des deux boutons et obtient l'effet correspondant.

Le choix par description se produit lorsque le sujet reçoit une

description verbale de la perspective associée à tel ou tel bouton

(« 5 % de chances de gagner 12 euros ») avant d'en choisir un.

Ainsi que le prévoit la théorie des perspectives, le choix par

description crée un effet de possibilité, les événements peu

probables sont surestimés par rapport à leur probabilité objective.

Dans le cadre du choix issu de l'expérience, on n'observe jamais une

telle surestimation et les cas de sous-évaluation sont nombreux.

Le cadre expérimental du choix issu de l'expérience vise à

représenter un grand nombre de situations dans lesquelles nous

observons des résultats différents provenant de la même source. Un

restaurant ordinairement bon pourra à l'occasion vous servir un plat

particulièrement réussi ou au contraire complètement raté. Votre ami

est généralement de bonne compagnie mais il lui arrive d'être de

mauvaise humeur et de se montrer agressif. La Californie est une

zone sismique à risque mais les séismes sont rares. Les résultats de

nombreuses expériences montrent que les événements rares ne sont

pas surévalués lorsque nous prenons des décisions telles que choisir

un restaurant ou attacher la bouilloire électrique pour limiter les

dégâts en cas de séisme.

L'interprétation du choix issu de l'expérience fait encore l'objet de

discussions 311 , mais il est communément admis qu'une des raisons

majeures expliquant la sous-évaluation des événements rares, à la

fois dans le cadre d'expériences et dans la vie réelle, est liée au fait

que bon nombre de participants n'ont jamais vécu cet événement

rare ! La plupart des habitants de Californie n'ont jamais vécu de

tremblement de terre important, et en 2007, aucun banquier n'avait

fait l'expérience d'une crise financière majeure. Pour Ralph Hertwig

et Ido Erev, « les événements rares (comme l'éclatement de la bulle

immobilière) sont sous-estimés par rapport à leur probabilité

objective 312 ». Ils citent également l'exemple de la faible réaction de

l'opinion publique face aux menaces environnementales à long

terme.

Ces exemples de négligence sont tous les deux importants et

faciles à expliquer, mais il existe également des cas où les gens

sous-évaluent des événements rares qu'ils ont pourtant vécus.

Imaginez que vous êtes face à un problème compliqué que deux de

vos collègues pourraient probablement résoudre. Vous les

connaissez tous les deux depuis des années et avez eu de nombreuses occasions d'observer leur caractère. Adèle est

généralement agréable et de bon conseil sans être exceptionnelle sur

ce dernier point. Brian est généralement moins sympathique et

moins utile qu'Adèle mais il lui est arrivé de se montrer

extrêmement généreux, de vous consacrer parfois beaucoup de

temps et de vous donner des conseils. Vers qui vous tournez-vous ?

Il y a deux façons de considérer ce problème :

 

◆ Il s'agit d'un choix entre deux propositions. Adèle est la plus sûre ; le choix de Brian a plus de chances d'être

légèrement moins satisfaisant et présente une faible probabilité d'être très utile. Cet événement rare sera surestimé par l'effet de possibilité, vous incitant à vous adresser à Brian.

◆ Il s'agit également d'un choix entre vos impressions globales d'Adèle et de Brian. Les bonnes et mauvaises

expériences que vous avez eues avec ces personnes sont stockées dans votre représentation de leur comportement ordinaire. À moins que l'événement rare soit trop extrême et donc présenté séparément (par exemple, Brian insultant un collègue qui lui demandait de l'aide), la règle veut que vous vous dirigiez vers la personne à laquelle vous associez le plus de souvenirs positifs et les plus récents, à savoir Adèle.

 

Dans un esprit à double système, la seconde interprétation semble

de loin la plus plausible. Le Système 1 génère des représentations

globales d'Adèle et de Brian impliquant des émotions et une

tendance à rechercher ou à éviter le contact avec ces personnes. Il

suffit de comparer ces deux tendances (recherche ou évitement) pour

savoir à quelle porte vous allez frapper. À moins que l'événement

rare ne vous vienne à l'esprit de manière explicite, il ne sera pas

surévalué. Il est très simple d'appliquer cette méthode aux études du

choix issu de l'expérience. À mesure que les participants les voient

générer des résultats différents, ils dotent chaque bouton d'une

« personnalité » suscitant des réactions émotionnelles.

Les chercheurs comprennent aujourd'hui mieux les conditions

dans lesquelles des événements rares sont ignorés ou surestimés par

rapport à l'époque où nous avons formulé la théorie des

perspectives. La probabilité d'un événement rare est (souvent, pas

toujours) surestimée en raison du biais de confirmation de la

mémoire. En pensant à un événement, vous le réalisez dans votre

esprit. Un événement rare sera surestimé s'il attire particulièrement

l'attention. Pour garantir une attention séparée du décideur, il suffit

de décrire la perspective de manière explicite (« 99 % de chances de

gagner 1 000 euros et 1 % de chances de ne rien gagner du tout »). Les craintes obsessionnelles (le bus à Jérusalem), les images nettes

(un bouquet de roses), les représentations concrètes (1 sur 1 000) et

les rappels explicites (comme dans le choix par description) sont

autant de facteurs contribuant à la surévaluation. Lorsqu'il n'y a pas

de surévaluation, on observe une négligence. Notre esprit ne se prête

pas à l'estimation objective d'événements rares. Pour les habitants

d'une planète susceptible de connaître des événements auxquels

personne n'a jamais été confronté, ce n'est pas une bonne nouvelle.

 

*

 

Les événements rares en bref

 

« Les tsunamis sont très rares au Japon, mais ils suscitent des

images tellement frappantes que les touristes sont obligés de

surestimer leur probabilité. »

« C'est un cercle vicieux bien connu. Il commence par

l'exagération puis la surévaluation avant de céder la place à la

négligence. »

« Nous ne devrions pas nous focaliser sur un seul scénario car

nous risquons d'en surestimer la probabilité. Imaginons les autres

solutions possibles de manière à parvenir à un total de probabilités

de 100 %. »

« Ils veulent que les gens aient peur du risque. C'est pour ça qu'ils

parlent d'un mort pour 1 000. Ils jouent sur la négligence du

dénominateur. »

 

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