Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée

7 - La machine à tirer des conclusions hâtives

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La machine à tirer des conclusions hâtives

 

Depuis l'adolescence, j'ai en tête une réplique du grand comédien

Danny Kaye. Parlant d'une femme qu'il n'aime pas, il déclare : « Sa

position préférée, c'est hors d'elle, et son sport favori, c'est tirer des

conclusions hâtives. » Cette réplique m'était revenue, je m'en

souviens, lors de ma première conversation avec Amos Tversky sur

la rationalité des intuitions statistiques, et j'estime aujourd'hui qu'elle

décrit idéalement le fonctionnement du Système 1. Des conclusions

hâtives peuvent être efficaces si elles sont correctes et que le coût

d'une erreur occasionnelle n'est pas prohibitif, et si elles permettent

d'économiser du temps et des efforts. Il peut en revanche s'avérer

risqué de tirer des conclusions hâtives dans une situation qui n'est

pas familière, dont les enjeux sont élevés, et où on ne dispose pas

d'assez de temps pour rassembler davantage d'informations. C'est

dans ces circonstances que les erreurs intuitives sont probables, ce

qui peut être évité par une intervention délibérée du Système 2.

 

Négliger l'ambiguïté et supprimer le doute

 

Figure 6

Qu'ont en commun les trois éléments de la figure 6 ? Ils sont tous

ambigus. Vous avez sûrement lu l'élément de gauche comme A B C

et celui de droite comme 12 13 14. Mais en fait, les caractères

centraux de ces éléments sont identiques. Vous auriez aussi bien pu

lire A 13 C ou 12 B 14, mais vous ne l'avez pas fait. Pourquoi ? La

même forme peut être lue comme une lettre dans un contexte de

lettres et comme un chiffre quand elle est encadrée de chiffres. C'est

l'ensemble du contexte qui permet de déterminer l'interprétation de

chaque élément. La forme elle-même est ambiguë, mais vous tirez

une conclusion hâtive quant à son identité et vous ne vous apercevez

pas que l'ambiguïté a été résolue.

Quant à Anne, vous avez sans doute visualisé une femme

préoccupée, et changeant les vitesses dans sa voiture, dans une rue

encombrée. Mais cette interprétation, si elle est plausible, n'est pas

la seule. Car la phrase est ambiguë. Si la phrase qui la précédait

était : « Le syndicat a appelé à la grève », vous auriez pu imaginer

une scène très différente. Quand vous venez tout juste de penser à

une action syndicale, le verbe « a débrayé » n'est plus associé à la

conduite d'un véhicule. En l'absence d'un contexte explicite, le

Système 1 a créé de lui-même un contexte vraisemblable. Nous

savons que c'est le Système 1, parce que vous n'étiez pas conscient

du choix ou de la possibilité d'une autre interprétation. À moins que

vous n'ayez été récemment pris dans une grève, vous passez sans

doute plus de temps à débrayer en conduisant qu'en cessant

volontairement vos activités professionnelles, et vous avez donc

résolu l'ambiguïté en ce sens. Dans le doute, le Système 1 parie sur

une réponse, et ces paris sont guidés par l'expérience. Ils suivent des

règles intelligentes : les événements récents et le contexte du

moment ont un poids prépondérant quand il s'agit de déterminer une

interprétation. Quand aucun événement récent ne vient à l'esprit, ce

sont les souvenirs plus lointains qui prennent le relais. Parmi vos

souvenirs les plus anciens et les plus sûrs se trouve votre

apprentissage de l'alphabet. Lequel commençait par ABC, pas par

A13C.

L'aspect le plus important de ces deux exemples, c'est qu'un choix

précis a été effectué sans que vous le sachiez. Une seule interprétation vous est venue à l'esprit et vous n'avez jamais eu

conscience de l'ambiguïté. Le Système 1 ne garde pas trace des

possibilités qu'il rejette, ni même du fait qu'il y a eu d'autres

possibilités. Le doute conscient ne fait pas partie de son répertoire ;

cela requiert de garder en même temps à l'esprit des interprétations

incompatibles, ce qui nécessite un effort mental. L'incertitude et le

doute sont du ressort du Système 2.

 

Une tendance à croire et à confirmer

 

Le psychologue Daniel Gilbert, célèbre auteur de Et si le bonheur

vous tombait dessus 86 , a également écrit un essai intitulé How

Mental Systems Believe (« Comment croient les systèmes

mentaux »), où il développe une théorie sur la croyance et

l'incroyance qu'il fait remonter à Spinoza. Gilbert avance qu'avant

de comprendre une déclaration, il faut commencer par la croire :

vous devez d'abord savoir ce que l'idée signifierait si elle était vraie.

C'est seulement alors que vous pouvez décider ou non de ne pas la

croire. Cette tentative première de croire est une opération

automatique du Système 1, qui implique l'élaboration de la

meilleure interprétation possible de la situation. Même une

déclaration absurde, soutient Gilbert, suscitera au départ une

certaine conviction. Prenez l'exemple suivant : « hareng mange

sucrerie ». Vous avez probablement été conscient de vagues

impressions de poissons et de sucreries tandis qu'un processus

automatique de mémoire associative recherchait des liens entre les

deux idées afin de donner du sens à ce non-sens.

Pour Gilbert, le fait de ne pas croire est une opération du

Système 2, comme l'a montré cette expérience élégante 87 : on a

soumis aux participants des affirmations absurdes, comme « un

dinca est une flamme », suivies quelques secondes plus tard d'un

seul mot, « vrai » ou « faux ». Puis on leur a demandé de se souvenir

des phrases qui ont été suivies de « vrai ». Une des conditions de

l'expérience obligeait les sujets à garder des chiffres en mémoire

pendant qu'ils accomplissaient cette tâche. La perturbation du

Système 2 a eu un effet sélectif : les gens ont eu plus de difficultés à « ne pas croire » les phrases fausses. Plus tard, lors d'un autre test

mémoriel, les participants, épuisés, ont fini par croire que beaucoup

de ces phrases fausses étaient vraies. On en retire une morale

édifiante : quand le Système 2 est occupé ailleurs, nous sommes

prêts à croire presque n'importe quoi. Le Système 1 est crédule, et a

tendance à croire, c'est le Système 2 qui se charge de douter et de ne

pas croire, mais il lui arrive parfois d'être indisponible, et de plus, il

a souvent la flemme. Il semblerait effectivement que les gens soient

plus susceptibles d'être influencés par des messages persuasifs mais

vides, comme les publicités, quand ils sont épuisés.

Les opérations de la mémoire associative contribuent à un biais

de confirmation général. Quand on pose la question « Sam est-il

aimable ? », on évoque des idées sur le comportement de Sam qui ne

sont pas les mêmes que celles qu'éveillerait la question « Sam est-il

désagréable ? » C'est en s'efforçant délibérément de confirmer une

assertion que le Système 2 teste une hypothèse, ce que l'on appelle

la stratégie de test positif. Contrairement aux règles édictées par les

philosophes des sciences, qui recommandent de vérifier les

hypothèses en tentant de les réfuter, les gens (et les scientifiques

aussi, bien souvent) recherchent des informations susceptibles d'être

compatibles avec les convictions qui sont alors les leurs. Le biais

confirmatoire du Système 1 favorise l'approbation inconditionnelle

de suggestions et l'exagération de la vraisemblance d'événements

extrêmes et improbables. Si on vous interroge sur la probabilité

qu'un tsunami frappe la Californie dans les trente prochaines années,

les images qui vous viendront à l'esprit seront sans doute celles de

tsunamis, comme l'a expliqué Gilbert dans le cas de phrases

absurdes comme « hareng mange sucrerie ». Vous aurez tendance à

surestimer la probabilité d'un désastre.

 

L'effet de halo

 

Si vous appréciez la politique du président, il y a des chances que

vous aimiez aussi sa voix et son apparence. La tendance à aimer (ou

à détester) tout en bloc chez une personne – y compris des choses

que vous n'avez pas observées – est connue sous le nom d'effet de halo. Il y a un siècle que la psychologie utilise ce terme, mais il n'est

pas passé dans le langage courant. C'est regrettable, parce que c'est

un nom qui convient tout à fait à un biais commun qui joue un grand

rôle dans notre vision des gens et des situations. C'est entre autres ce

qui fait que la représentation du monde développée par le Système 1

est plus simple et plus cohérente que la réalité.

Lors d'une fête, vous rencontrez une femme, Joan, et vous la

trouvez séduisante et d'un contact agréable. Plus tard, son nom est

évoqué par des gens qui discutent de contributeurs possibles à une

œuvre caritative. Que savez-vous de la générosité de Joan ? La

bonne réponse, c'est qu'en fait, vous ne savez littéralement rien,

parce qu'il n'y a pas de raison de croire que les gens agréables dans

des soirées sont aussi de généreux contributeurs aux œuvres de

charité. Mais Joan vous a plu, et vous renouez avec cette sensation

quand vous pensez à elle. Vous aimez aussi la générosité et les gens

généreux. Par association, vous êtes désormais prédisposé à croire

que Joan est généreuse. Et maintenant que vous pensez qu'elle est

généreuse, vous l'aimez probablement encore plus qu'avant, parce

que vous ajoutez la générosité à ses séduisantes qualités.

L'histoire de Joan ne comporte aucune preuve réelle de sa

générosité, et cette faille est comblée par une intuition qui

correspond à la réaction émotionnelle qu'elle a suscitée. Dans

d'autres situations, les preuves s'accumulent progressivement et

l'interprétation est façonnée par l'émotion liée à la première

impression. Dans ce qui est devenu un classique de la psychologie,

Solomon Asch a présenté la description de deux personnes à des

sujets et leur a demandé de se livrer à des commentaires sur leurs

personnalités 88 . Que pensez-vous d'Alan et Ben ?

 

ALAN : intelligent – travailleur – impulsif – critique –

 opiniâtre – jaloux

BEN : jaloux – opiniâtre – critique – impulsif – travailleur –

 intelligent

Si vous êtes comme la plupart d'entre nous, vous avez eu une

opinion beaucoup plus favorable d'Alan que de Ben. Les premiers

traits de caractère de la liste changent le sens même de ceux qui les

suivent. L'opiniâtreté d'une personne intelligente sera sans doute

justifiée, et peut même susciter le respect, mais l'intelligence chez

une personne jalouse et opiniâtre la rend plus dangereuse. L'effet de

halo est également un exemple de suppression de l'ambiguïté :

comme le verbe « débrayer », l'adjectif « opiniâtre » est ambigu

mais sera interprété d'une façon qui le rend cohérent dans le

contexte.

Ce thème de recherche a donné lieu à de nombreuses variations.

Les participants à une expérience ont d'abord considéré les trois

premiers adjectifs qui décrivent Alan ; puis les trois derniers, qui se

rapportaient, leur a-t-on dit, à une autre personne. Une fois qu'ils ont

eu imaginé les deux individus, on leur a demandé s'il était plausible

que l'ensemble des six adjectifs puisse s'appliquer à une même

personne, et tous ou presque ont répondu que c'était impossible 89 !

L'ordre dans lequel nous observons les caractéristiques d'une

personne est souvent dû au hasard. Or il est important, car l'effet de

halo accroît le poids des premières impressions, parfois à un point

tel que les informations suivantes sont pour l'essentiel perdues. Au

début de ma carrière d'enseignant, je notais les devoirs de mes

étudiants de façon conventionnelle. Je lisais toutes les réponses d'un

étudiant donné à la suite en les notant au fur et à mesure, puis je

calculais le total et passais à l'étudiant suivant. J'ai fini par

m'apercevoir que mes évaluations de leurs réponses étaient d'une

homogénéité frappante. J'ai commencé à me demander si ma façon

de noter ne trahissait pas un effet de halo, et si la note que

j'attribuais à leur première réponse n'avait pas un impact

disproportionné sur leur note globale. Le mécanisme était simple : si

j'avais attribué une bonne note à la première réponse, j'accordais à

l'étudiant le bénéfice du doute chaque fois que je tombais ensuite sur

une notion vague ou ambiguë. Cela paraissait raisonnable. Il était

évident qu'un étudiant qui s'était si bien tiré de la première question

ne pouvait pas donner une réponse idiote à la deuxième ! Or, cette

façon de faire comportait un défaut majeur. Si un étudiant répondait bien à la première question, mais plus faiblement à la suivante, ma

note finale dépendait de l'ordre dans lequel je lisais les réponses.

J'avais dit à mes étudiants que toutes les questions avaient la même

valeur, mais c'était faux : la première avait une influence beaucoup

plus marquée sur la note que la deuxième. C'était inacceptable.

J'ai adopté une nouvelle procédure. Au lieu de lire les réponses

les unes à la suite des autres, j'ai d'abord noté toutes les réponses des

étudiants à la première question, avant de passer à la suivante. J'ai

veillé à inscrire toutes les notes à la première question en dernière

page afin de ne pas être influencé (même inconsciemment) quand

j'aborderais la deuxième. Peu après avoir adopté ma nouvelle

méthode, j'en suis arrivé à une conclusion déconcertante : j'avais

désormais nettement moins confiance dans ma façon de noter.

Quand j'étais déçu par la réponse d'un étudiant à la deuxième

question, puis que je passais à la dernière page pour y inscrire ma

note, je découvrais parfois que j'avais accordé une note excellente à

sa réponse à la première question. Je me suis également aperçu que

j'étais tenté d'effacer cette contradiction en modifiant la note que je

n'avais pas encore inscrite, et j'ai eu du mal à suivre la règle,

pourtant simple, de ne jamais céder à ladite tentation. Les notes que

j'attribuais aux réponses d'un même étudiant accusaient souvent des

variations considérables. Ce manque de cohérence me plongea dans

l'incertitude, tout en me laissant un sentiment de frustration.

J'étais maintenant moins satisfait et moins sûr de mes notes

qu'auparavant, mais je savais que c'était bon signe, la preuve que la

nouvelle procédure était supérieure. La cohérence que j'avais connue

jusqu'alors était fallacieuse ; elle avait engendré un sentiment

d'aisance cognitive, et mon Système 2 était ravi de se contenter sans

effort de la note finale. En m'autorisant à être fortement influencé

par la première question pour évaluer les suivantes, je m'étais

épargné la dissonance que j'aurais éprouvée en constatant qu'un

même étudiant pouvait se tirer remarquablement de certaines

questions, mais pas d'autres. L'incohérence inconfortable que je

ressentais depuis que j'étais passé à la nouvelle procédure était bien

réelle : elle reflétait à la fois l'inadéquation d'une question prise individuellement pour mesurer ce que savait un étudiant, et le

manque de fiabilité de mon système de notation.

La procédure que j'ai adoptée pour maîtriser l'effet de halo est

conforme à un principe général : il faut décorréler l'erreur ! Pour

comprendre comment ce principe fonctionne, imaginez que l'on

montre à une foule d'observateurs des bocaux de verre contenant de

petites pièces, et qu'on leur demande d'estimer combien de pièces

contient chaque bocal. Comme l'a expliqué James Surowiecki dans

son best-seller La Sagesse des foules90 , c'est le genre de tâche dont

on s'acquitte généralement fort mal individuellement, mais dont on

se tire remarquablement bien en foule. Certains individus

surestiment considérablement le bon chiffre, d'autres le sous-

estiment, mais quand on fait la moyenne d'un grand nombre de

jugements, cette dernière a tendance à être assez précise. Le

mécanisme est simple : tous les individus regardent le même bocal,

et tous leurs jugements ont une base commune. Par ailleurs, les

erreurs que commettent certains sont indépendantes de celles des

autres, et (en l'absence d'un biais systématique) elles ont tendance à

être annulées par la moyenne. Toutefois, cette magie de la réduction

des erreurs ne fonctionne bien que quand les observations sont

indépendantes et leurs erreurs séparées. Si les observateurs partagent

un même biais, l'accumulation de leurs jugements ne le réduira pas.

Si on laisse les observateurs s'influencer les uns les autres, cela

revient en fait à réduire la taille de l'échantillon, et partant, la

précision de son estimation.

Pour tirer l'information la plus utile possible de sources

d'information multiples, il faudrait toujours veiller à ce que ces

sources soient indépendantes les unes des autres. Une règle de base

dans les enquêtes de police. Quand on dispose de plusieurs témoins

pour un événement, ils ne sont pas autorisés à en discuter avant de

témoigner. Le but n'est pas seulement d'empêcher la collusion de

témoins malveillants, mais aussi d'éviter que des témoins qui ne sont

pas biaisés s'influencent les uns les autres. Les témoins qui

échangent leurs expériences auront tendance à commettre les mêmes

erreurs dans leurs témoignages, réduisant du même coup la valeur des informations qu'ils fournissent. Il est toujours utile d'éliminer la

redondance dans vos sources d'information.

Ce principe – l'indépendance des jugements et la décorrélation

des erreurs – a des applications immédiates dans le domaine de la

conduite de réunions, une activité à laquelle les responsables

d'entreprises et d'organisations consacrent une grande partie de leurs

jours ouvrés. Une règle simple peut s'avérer utile : avant qu'un sujet

soit abordé, il faudrait demander à tous les membres de l'assistance

de rédiger un bref résumé de leur avis sur le sujet. Cette procédure

permet d'utiliser à bon escient la diversité des connaissances et des

opinions du groupe. La pratique courante de la discussion ouverte

donne trop de poids à ceux qui parlent parmi les premiers avec une

grande assurance, obligeant les autres à s'aligner sur eux.

 

Ce qu'on voit et rien d'autre (covera)

 

Un des meilleurs souvenirs que j'ai gardés de mes premières

années de travail avec Amos est un gag. Il adorait imiter un de ses

anciens professeurs de philosophie ; il baragouinait en hébreu, avec

un fort accent allemand : « Il ne faut jamais oublier le primat de

l'Est. » Je n'ai jamais vraiment compris ce que son professeur avait

voulu dire par cette phrase (Amos non plus, d'ailleurs), mais les

blagues d'Amos n'étaient jamais dues au hasard. Cette vieille

citation lui revenait (comme à moi) chaque fois que nous croisions

le déséquilibre remarquable entre la façon qu'a notre esprit de traiter

l'information disponible et l'information dont nous ne disposons pas.

Une des caractéristiques naturelles de la machine associative est

qu'elle ne représente que les idées activées. Les informations qui

n'ont pas été récupérées (même inconsciemment) dans la mémoire

pourraient aussi bien ne pas exister. Si le Système 1 est

particulièrement doué pour tisser la meilleure histoire possible

intégrant les idées en cours d'activation, il n'a pas de place (ne peut

pas en avoir) pour les informations qu'il n'a pas.

La cohérence de l'histoire que le Système 1 parvient à créer est la

preuve de son succès. La quantité et la qualité des données sur

lesquelles repose l'histoire sont pour l'essentiel sans importance. Quand les informations sont rares, ce qui est plus fréquent, le

Système 1 fonctionne comme une machine à tirer des conclusions

hâtives. Considérez ce qui suit : « Mindik sera-t-elle un bon chef ?

Elle est intelligente et forte… » Une réponse vous est rapidement

venue à l'esprit, et c'était oui. Vous avez choisi la meilleure réponse

apparente en vous fondant sur le peu d'informations dont vous

disposiez. Qu'en aurait-il été si les deux adjectifs suivants avaient

été « corrompue » et « cruelle » ?

Observons ce que vous n'avez pas fait tandis que vous pensiez un

court instant à Mindik comme à une personne de responsabilité.

Vous n'avez pas commencé par vous demander : « Qu'ai-je besoin de

savoir avant de me faire un avis sur les qualités de chef de

quelqu'un ? » Dès le premier adjectif, le Système 1 s'est mis en route

tout seul : intelligent, c'est bien ; intelligent et fort, c'est très bien.

C'est la meilleure histoire que l'on peut raconter à partir de deux

adjectifs, et le Système 1 vous l'a racontée avec une grande aisance

cognitive. Si de nouvelles informations surviennent, l'histoire sera

modifiée (si l'on apprend par exemple que Mindik est corrompue),

mais il n'y a en attendant ni suspens, ni inconfort subjectif. Et il

restera toujours un biais en faveur de la première impression.

La combinaison d'un Système 1 en quête de cohérence et d'un

Système 2 paresseux implique que le Système 2 approuvera

beaucoup de convictions intuitives qui reflètent étroitement les

impressions engendrées par le Système 1. Bien sûr, le Système 2 est

également capable d'adopter une approche plus systématique et

prudente, et de vérifier une liste d'informations essentielles avant de

prendre une décision – pensez à l'achat d'une maison, par exemple :

vous vous enquerrez délibérément d'informations dont vous ne

disposez pas. Toutefois, le Système 1 est susceptible d'influencer

même les décisions les plus réfléchies. Il ne se désactive jamais.

Le fait de tirer des conclusions hâtives sur la base d'informations

limitées est si important pour comprendre la pensée intuitive, et

revient si souvent dans ce livre, que je vais le nommer par une

abréviation maladroite : COVERA, ou « ce qu'on voit et rien

d'autre ». Le Système 1 est totalement insensible tant à la qualité qu'à la quantité des informations qui donnent naissance aux

impressions et aux intuitions.

Amos et deux de ses étudiants de Stanford ont réalisé une étude

en rapport direct avec COVERA, en observant la réaction de gens à

qui l'on donne des indices partiaux et qui le savent91 . On soumettait

aux participants des scénarios tirés de procédures légales, comme

dans l'exemple suivant :

 

Le 3 septembre, le plaignant, David Thornton, représentant

syndical de quarante-trois ans, se trouvait dans l'enceinte de la

pharmacie Thrifty n° 168 où il effectuait une visite de routine.

Dix minutes après son arrivée, un responsable lui a barré le

passage et lui a déclaré qu'il lui était interdit de s'entretenir avec

les salariés syndiqués dans l'enceinte de la pharmacie. Au lieu

de cela, il lui faudrait les rencontrer dans une arrière-salle

pendant leur pause. Une requête de cet ordre est prévue par les

accords syndicaux avec la chaîne Thrifty Drug, mais n'avait

jamais été appliquée. Quand M. Thornton s'y est opposé, il lui a

été dit qu'il avait le choix entre se conformer à ces exigences,

quitter la boutique ou être interpellé. À ce stade, M. Thornton a

indiqué au gérant qu'il avait toujours été autorisé à s'entretenir

avec les salariés dans l'enceinte de la pharmacie pendant au

moins dix minutes, tant que cela ne perturbait pas le

fonctionnement de la boutique, et qu'il préférait être arrêté

plutôt que de modifier la procédure de sa visite de routine. Le

gérant a alors appelé la police et a fait menotter M. Thornton

pour violation de propriété. Suite à une détention préventive

pour une courte période, tous les chefs d'inculpation ont été

levés. M. Thornton poursuit Thrifty Drug pour arrestation

arbitraire.

 

Outre ce texte, que tous les participants ont lu, différents groupes

ont assisté à une présentation par les avocats des deux parties.

L'avocat du syndicaliste a évidemment décrit l'arrestation comme une tentative d'intimidation, tandis que celui de la pharmacie

affirmait que la discussion dans l'enceinte de la boutique en

perturbait le fonctionnement et que le gérant avait agi comme il

convenait. Certains participants, comme un jury, ont eu droit aux

deux versions. Les avocats n'ajoutèrent aucune information à celles

qui étaient contenues dans le texte de présentation.

Les participants étaient parfaitement conscients de la mise en

scène de l'ensemble de l'expérience, et ceux qui n'ont entendu qu'une

version auraient facilement pu comprendre quels étaient les

arguments de l'autre partie. Quoi qu'il en soit, la présentation des

versions partiales eut un effet très net sur leur jugement. De plus, les

participants qui avaient eu droit à une seule version se sont montrés

plus sûrs de leur jugement que ceux qui avaient écouté les deux

versions. Ce qui est parfaitement normal si l'on considère que la

confiance est déterminée par la cohérence de l'histoire que les gens

parviennent à bâtir à partir des informations dont ils disposent. Pour

qu'une histoire paraisse solide, ce qui importe, c'est la cohérence de

l'information, non son exhaustivité. À vrai dire, on s'aperçoit

souvent que moins on en sait, plus il est facile d'agencer le tout en

un ensemble cohérent.

Avec COVERA, il est plus facile de parvenir à la cohérence et à

l'aisance cognitive qui nous amènent à considérer une déclaration

comme vraie et à l'accepter. Cela explique pourquoi nous pouvons

penser rapidement et comment nous sommes capables de donner du

sens à des informations partielles dans un monde complexe. Le plus

souvent, l'histoire cohérente que nous concoctons est suffisamment

proche de la réalité pour soutenir une action raisonnable. Cependant,

COVERA explique aussi selon moi une longue liste de biais de

jugements et de choix, dont les suivants, parmi tant d'autres :

 

◆ La suffisance : comme l'implique la règle de COVERA, ni la quantité ni la qualité de l'information ne jouent un

grand rôle dans la confiance subjective. La confiance qu'ont les individus dans leurs convictions dépend essentiellement de la qualité de l'histoire qu'ils peuvent raconter sur ce qu'ils voient, même s'ils ne voient pas grand-chose. Souvent, nous ne prenons pas en compte le fait que des informations qui devraient peser d'un poids crucial sur notre jugement nous font défaut – on tient compte de ce qu'on voit et rien d'autre. Par ailleurs, notre système associatif a tendance à se fixer sur un schéma cohérent d'activation et à neutraliser le doute et l'ambiguïté.

◆ Les effets de cadrage : des façons différentes de présenter la même information suscitent souvent des émotions

différentes. Il est plus rassurant de dire que « les chances de survie un mois après l'intervention chirurgicale sont de 90 % » que la phrase, pourtant équivalente, « la mortalité est de 10 % dans le mois qui suit l'intervention chirurgicale ». De même, de la charcuterie décrite comme « dégraissée à 90 % » est plus attirante qu'accompagnée de la mention « 10 % de matières grasses ». L'équivalence entre ces différentes formulations est évidente, mais une personne n'en voit généralement qu'une, et seul compte ce qu'on voit et rien d'autre.

◆ La négligence du taux de base : souvenez-vous de Steve, ce personnage falot et ordonné que l'on prend souvent

pour un bibliothécaire. La description de sa personnalité est marquante, frappante, et même si vous savez sans doute qu'il y a plus d'agriculteurs que d'hommes bibliothécaires, cette réalité statistique ne vous est presque à coup sûr pas venue à l'esprit quand vous vous êtes posé la question la première fois. Vous n'avez songé qu'à ce que vous avez vu, et à rien d'autre.

 

*

 

Les conclusions hâtives en bref

 

« Elle ne sait rien des compétences de cette personne en matière

de gestion. Elle s'appuie seulement sur l'effet de halo d'une bonne

présentation. »

« Décorrélons les erreurs en obtenant des jugements distincts sur

la question avant d'en discuter. Des évaluations indépendantes nous

fourniront davantage d'informations. »

« Ils ont pris cette décision importante en se fondant sur un

rapport positif d'un consultant. COVERA – ce qu'on voit et rien

d'autre. Apparemment, ils n'ont pas compris qu'ils disposaient de

très peu d'informations. »

« Ils ne tenaient pas à avoir d'autres informations susceptibles de

gâcher leur histoire. COVERA. »

 

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