Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
Conclusion
J'ai commencé ce livre en présentant deux personnages fictifs, j'ai
poursuivi en décrivant deux espèces, et j'ai terminé avec deux
facettes du moi. Les deux personnages étaient le Système 1 intuitif,
qui se charge de la pensée rapide, et le Système 2, plus lent et
laborieux, qui gère la pensée lente, surveille le Système 1 et
s'efforce autant que possible de garder le contrôle en fonction de ses
ressources limitées. Les deux espèces étaient les Econs fictifs, qui
vivent dans le monde de la théorie, et les Humains, qui agissent dans
le monde réel. Les deux moi sont le moi expérimentant, qui s'occupe
de vivre, et le moi mémoriel, qui tient les comptes et fait les choix.
Dans ce dernier chapitre, j'évoque en guise de conclusion quelques
applications de ces trois distinctions, prises dans l'ordre inverse.
Moi expérimentant et moi mémoriel
La possibilité de conflits entre le moi mémoriel et les intérêts du
moi expérimentant s'est révélée un problème plus ardu que je ne
l'avais pensé au départ. Dans une première expérience, l'étude de la
main froide, la combinaison de la négligence de la durée et de la
règle du pic-fin avaient entraîné des choix qui, manifestement,
étaient absurdes. Pourquoi les gens s'exposeraient-ils délibérément à
une souffrance inutile ? Nos sujets laissaient le choix à leur moi
mémoriel, préférant répéter le test qui laissait un meilleur souvenir,
même s'il impliquait davantage de douleur. Il peut être justifié, dans des cas extrêmes, de choisir en fonction de la qualité du souvenir,
par exemple face à une possibilité de stress post-traumatique, mais
l'expérience de la main froide n'était pas traumatique. Un
observateur objectif effectuant ce choix pour un tiers opterait sans
aucun doute pour le temps d'exposition le plus court, favorisant ainsi
le moi expérimentant du sujet. Dans ce genre de cas, il est assez
juste de décrire les choix faits par les gens pour eux-mêmes comme
des erreurs. La négligence de la durée et la règle du pic-fin dans
l'évaluation des histoires, que ce soit à l'opéra ou quand il s'agit de
juger l'histoire de Jen, sont tout aussi indéfendables. Il est absurde
d'évaluer toute une vie en fonction de ces derniers instants, ou de
n'accorder aucun poids à la durée quand on décide quelle vie est la
plus désirable.
Le moi mémoriel est une construction du Système 2. Cependant,
sa façon d'évaluer les épisodes et les vies relève de notre mémoire.
La négligence de la durée et la règle du pic-fin trouvent leur origine
dans le Système 1 et ne correspondent pas forcément aux valeurs du
Système 2. Nous pensons que la durée est importante, mais notre
mémoire nous dit le contraire. Les règles qui président à l'évaluation
du passé sont de piètres guides pour ce qui est de prendre des
décisions, parce que le temps a effectivement son importance. Au
centre de nos existences se trouve le fait que le temps est la
ressource finie par excellence, mais le moi mémoriel ignore cette
réalité. La négligence de la durée associée à la règle de pic-fin
provoque un biais qui favorise une courte période de joie intense au
détriment d'une longue période de bonheur modéré. L'image
inversée du même biais nous fait redouter une période courte d'une
douleur intense mais tolérable plus qu'une période beaucoup plus
longue de douleur modérée. À cause de la négligence de la durée,
nous sommes enclins à accepter une longue période de léger
inconfort parce que la fin sera meilleure, et nous sommes capables
de renoncer à la possibilité d'une longue phase de bonheur qui risque
cependant de mal se terminer. D'où l'avertissement, aussi courant
que déplaisant : « Ne fais pas ça, tu vas le regretter. » Cet avis nous
semble sage parce que le regret anticipé est le verdict du moi
mémoriel, et que nous avons tendance à accepter les jugements de ce genre comme étant définitifs et concluants. Or, nous ne devrions
pas oublier que le point de vue du moi mémoriel n'est pas toujours le
bon. Un observateur objectif du profil hédonimétrique, ayant à
l'esprit les intérêts du moi expérimentant, serait probablement d'un
autre avis. La négligence de la durée du moi mémoriel, l'accent
outrancier qu'il met sur les pics et les fins, et sa tendance à l'illusion
rétrospective se conjuguent pour donner des reflets déformés de
notre véritable expérience.
En revanche, la conception, pondérée par la durée, du bien-être,
traite d'une même façon tous les moments de la vie, mémorables ou
non. Certains se retrouvent plus valorisés que d'autres, soit parce
qu'ils sont mémorables, soit parce qu'ils sont importants. Le temps
que les gens passent à repenser à un moment mémorable devrait être
inclus dans sa durée, accroissant du même coup son poids. Un
moment peut aussi gagner en importance en modifiant l'expérience
des moments suivants. Par exemple, une heure passée à pratiquer le
violon peut accroître l'expérience de nombreuses heures passées des
années plus tard à jouer ou à écouter de la musique. Un événement
bref mais terrible qui cause un trouble de type stress post-
traumatique devrait être pondéré par la durée totale de malheurs à
long terme qu'il engendre. Dans la perspective pondérée par la
durée, nous ne pouvons déterminer qu'après les faits qu'un moment
est mémorable ou lourd de sens. Les déclarations comme « je m'en
souviendrai toujours … » ou « c'est un moment important »
devraient être considérées comme des promesses ou des prédictions,
qui peuvent être fausses – et le sont souvent –, même quand elles
sont prononcées avec une sincérité incontestable. On peut parier
sans grand risque que bien des choses que l'on promet de ne jamais
oublier ont disparu de notre mémoire dix ans plus tard.
La logique de la pondération de la durée est convaincante, mais
elle ne saurait être considérée comme une théorie complète du bien-
être parce que les individus s'identifient à leur moi mémoriel et
qu'ils s'intéressent à leur propre histoire. Une théorie du bien-être
qui ignore ce que veulent les gens est impossible à défendre. D'un
autre côté, une théorie qui ignore ce qui se passe vraiment dans la
vie des gens et se concentre exclusivement sur ce qu'ils pensent de leur vie est tout aussi indéfendable. Le moi mémoriel et le moi
expérimentant doivent être tous deux pris en compte, parce que leurs
intérêts ne coïncident pas toujours. Les philosophes pourraient
longtemps débattre de ces questions.
Mais la question de savoir lequel des deux moi importe le plus
n'est pas réservée aux philosophes. Elle a des implications politiques
dans bien des domaines, en particulier la médecine et la sécurité
sociale. Prenons les investissements nécessaires au traitement de
diverses pathologies, dont la cécité, la surdité ou les maladies
rénales. Les investissements devraient-ils être déterminés par le
nombre de gens qui craignent de souffrir de ces affections ? par la
véritable souffrance dont les patients font l'expérience ? Ou
devraient-ils se calquer sur l'intensité du désir des patients d'être
libérés de leur condition et les sacrifices qu'ils seraient prêts à faire
pour y parvenir ? Le classement de la cécité et de la surdité, ou de la
colostomie et de la dialyse, pourrait être différent selon la mesure de
la douleur que l'on utilise. Il n'y a pas de solution simple au
problème, mais cette question est trop importante pour que l'on
puisse l'ignorer.
La possibilité d'avoir recours à des mesures du bien-être comme
indicateurs pour guider les politiques gouvernementales suscite
depuis peu un grand intérêt, tant chez les universitaires qu'auprès de
plusieurs gouvernements européens. On peut désormais concevoir,
ce qui n'était pas le cas il y a seulement quelques années, qu'un
indice de la souffrance dans la société soit un jour inclus dans les
statistiques nationales, aux côtés de chiffres sur le chômage, le
handicap physique et les revenus. Ce projet a fait du chemin.
Econs et Humains
Dans le langage courant, une personne raisonnable est quelqu'un
avec qui il est possible de raisonner, du moment que ses convictions
sont dans l'ensemble en phase avec la réalité, et que ses préférences
correspondent à ses intérêts et ses valeurs. Le mot rationnel
transmet une image de plus grande réflexion, de plus grand calcul, et
de moins de chaleur, mais dans le langage commun, une personne rationnelle est assurément raisonnable. Pour les économistes et les
théoriciens de la décision, cet adjectif a un tout autre sens. Pour
tester la rationalité, il ne suffit pas de savoir si les convictions et les
préférences d'une personne sont raisonnables, mais si elles sont
cohérentes. Une personne rationnelle peut croire aux fantômes du
moment que toutes ses autres convictions sont en accord avec
l'existence des fantômes. Une personne rationnelle peut préférer
susciter la haine que l'amour, du moment que ses préférences sont
cohérentes. La rationalité est une cohérence logique – qu'elle soit
raisonnable ou non. Conformément à cette définition, les Econs sont
rationnels, mais tout tend à prouver que les Humains ne le sont pas.
Un Econ serait insensible à l'amorçage, à COVERA, au cadrage en
gros plan, à la vision interne, ou aux renversements de préférence,
ce que les Humains ne peuvent pas tout le temps éviter.
La définition de la rationalité en tant que cohérence est par trop
restrictive ; elle réclame que l'on adhère à des règles de logique
qu'un esprit fini n'est pas à même d'appliquer. Les gens raisonnables
ne peuvent pas être rationnels selon cette définition, mais ce n'est
pas une raison pour les considérer comme irrationnels. Irrationnel
est un mot fort, qui connote l'impulsivité, l'émotivité et la résistance
opiniâtre aux arguments raisonnables. Je suis souvent hérissé quand
j'entends que l'on nous crédite, Amos et moi, d'avoir démontré que
les choix humains sont irrationnels, alors qu'en fait, nos recherches
ont seulement montré que le modèle de l'agent rationnel est mal
adapté à l'homme.
Si l'homme n'est pas irrationnel, il a souvent besoin d'aide pour
rendre des jugements plus justes et prendre de meilleures décisions,
et dans certains cas, des politiques et des institutions peuvent
apporter cette aide. Cette thèse peut paraître inoffensive, mais en
fait, elle va très loin. Telle qu'elle est interprétée par l'importante
École d'économie de Chicago, la foi dans la rationalité humaine est
étroitement liée à une idéologie selon laquelle il est inutile, voire
immoral, de protéger les gens contre leurs choix. Des gens
rationnels devraient être libres, et responsables d'eux-mêmes. Milton
Friedman, le chef de file de cette école, a exprimé cette opinion dans
le titre de l'un de ses ouvrages populaires : 370 La Liberté du choix.
Le présupposé qui veut que les agents soient rationnels sert de
fondement intellectuel à l'approche libertarienne en matière de
politique publique : que nul gouvernement n'interfère avec le droit
d'un individu à choisir, à moins que ce choix constitue une menace
pour autrui. La politique libertarienne admire en outre l'efficacité
des marchés, qui attribuent les biens aux gens qui sont prêts à payer
le plus cher. Un exemple célèbre de l'approche de Chicago est un
article intitulé « A Theory of Rational Addiction » (Une théorie de
l'addiction rationnelle). Il explique comment un agent rationnel
ayant une préférence marquée pour la gratification intense et
immédiate peut tout à fait prendre la décision rationnelle d'accepter
en conséquence de cause une addiction future. Il m'est arrivé
d'entendre Gray Becker, un des auteurs de cet article, également prix
Nobel de l'école de Chicago, soutenir sur un ton léger, mais sans
plaisanter, que la prétendue épidémie d'obésité pourrait bien
s'expliquer par le fait que les gens croient en la découverte
imminente d'un remède contre le diabète. Il soulevait ainsi un point
important : quand nous voyons des gens agir de façon qui nous
semble curieuse, nous devrions, selon lui, d'abord examiner la
possibilité qu'ils aient une bonne raison de faire ce qu'ils font. Il ne
faudrait invoquer des interprétations psychologiques que quand les
raisons deviennent peu plausibles – ce qui, soit dit en passant, est
probablement le cas de l'explication que donne Becker de l'obésité.
Dans un monde d'Econs, les gouvernements seraient invités à ne
pas interférer, laissant les gens agir comme bon leur semble tant
qu'ils ne portent pas tort à autrui. Si un motard choisit de rouler sans
casque, un libertarien défendra son droit à le faire. Les citoyens
savent ce qu'ils font, même quand ils choisissent de ne pas mettre
d''argent de côté pour leurs vieux jours, ou quand ils s'exposent à des
substances addictives. C'est une position qui peut parfois se montrer
implacable : les personnes âgées qui n'ont pas assez économisé pour
leur retraite n'ont guère droit à plus de compassion que quelqu'un
qui se plaint de la note après avoir englouti un repas pantagruélique
dans un restaurant. Les enjeux du débat entre l'école de Chicago et
les économistes comportementaux sont donc énormes. Ces derniers,
quant à eux, rejettent la forme extrême du modèle de l'agent rationnel. La liberté n'est pas une valeur contestée ; tous les
participants au débat la soutiennent. Mais la vie est plus complexe
pour les économistes comportementaux que pour les partisans de la
rationalité humaine. Aucun économiste comportemental n'est
partisan d'un État qui contraindrait ses citoyens à suivre un régime
alimentaire équilibré et à ne regarder que des émissions de télévision
susceptibles de faire progresser l'esprit. Toutefois, selon eux, la
liberté a un prix, que paient les individus qui font de mauvais choix,
et la société qui se sent obligée de les aider. Pour les économistes
comportementaux, le dilemme est de savoir s'il faut ou non protéger
les gens de leurs erreurs. Les économistes de l'école de Chicago ne
sont pas confrontés à ce problème, car les agents rationnels ne
commettent pas d'erreur. Pour eux, la liberté est gratuite.
En 2008, l'économiste Richard Thaler et le juriste Cass Sunstein
se sont associés pour écrire un livre intitulé Nudge371 , vite devenu
un best-seller international et la bible de l'économie
comportementale. Leur livre a créé plusieurs néologismes, dont
celui de « Econs ». Il présente également une série de solutions au
dilemme de savoir comment aider les gens à prendre de bonnes
décisions sans empiéter sur leurs libertés. Thaler et Sunstein
préconisent une position de paternalisme libertarien, où l'État et
d'autres institutions sont autorisés à pousser les gens du coude (to
nudge) afin qu'ils prennent des décisions servant leurs intérêts à long
terme. Il est difficile de prétendre que cela compromet la liberté de
qui que ce soit. Comme on l'a vu plus tôt, le cadrage de la décision
de l'individu – ce que Thaler et Sunstein appellent l'architecture du
choix – a un effet considérable sur le résultat. Le coup de coude
repose sur une psychologie intelligente, que j'ai déjà décrite.
L'option par défaut est naturellement vue comme le choix normal.
Dévier du choix normal est un acte délibéré, qui nécessite davantage
de réflexion, de prise de responsabilité, et est plus susceptible
d'entraîner des regrets que le statu quo. Des forces puissantes
peuvent contribuer à guider la décision de quelqu'un qui, sinon, ne
saurait que faire.
Plus que les Econs, les Humains ont besoin d'être protégés
d'autres personnes qui exploitent délibérément leurs faiblesses – surtout les travers du Système 1 et la paresse du Système 2. Les
agents rationnels sont censés prendre des décisions importantes avec
soin, et se servir de toutes les informations qui leur sont transmises.
Un Econ lira et comprendra les petits caractères dans un contrat
avant de le signer, un Humain non. Une société sans scrupule qui
prépare des contrats que ses clients signent généralement sans les
lire dispose d'une marge de manœuvre juridique importante en
dissimulant des informations cruciales. Sous sa forme extrême, le
modèle de l'agent rationnel a une implication pernicieuse : les
clients sont supposés ne pas avoir besoin de protection autre que la
garantie que les informations nécessaires sont communiquées. La
taille de la police et la complexité du langage utilisé dans cette
communication ne sont pas considérées comme importantes – un
Econ sait comment faire face aux petits caractères quand il le faut.
En revanche, dans ses recommandations, Nudge suggère aux
entreprises de proposer des contrats assez simples pour être lus et
compris par des clients humains. Ces recommandations se sont
heurtées à une vigoureuse opposition de sociétés dont les profits
pourraient fléchir si leurs clients venaient à être mieux informés – ce
qui est un bon signe. Mieux vaut un monde où les entreprises se
concurrencent en proposant de meilleurs produits qu'un monde où le
gagnant est celui qui est le plus doué pour la dissimulation.
Un des éléments remarquables du paternalisme libertarien est
qu'il séduit des représentants de tout le spectre politique. Le plus bel
exemple de politique comportementale, l'initiative « Save More
Tomorrow » (Épargnez plus demain), a été défendu au Congrès
américain par une coalition sortant de l'ordinaire, rassemblant des
conservateurs extrémistes aussi bien que des gens de gauche. « Save
More Tomorrow » est un produit financier que les entreprises
peuvent offrir à leurs salariés. Ceux qui y souscrivent autorisent leur
employeur à augmenter leur contribution à leur plan d'épargne sur la
base d'un pourcentage fixe chaque fois qu'ils sont augmentés.
L'augmentation du taux d'épargne est activée automatiquement
jusqu'à ce que l'employé annonce qu'il souhaite récupérer son
épargne. Cette innovation géniale, proposée par Richard Thaler et
Shlomo Benartzi, a désormais amélioré le taux d'épargne et offert de meilleures perspectives à des millions de salariés. Elle repose
solidement sur les principes psychologiques que les lecteurs de ce
livre reconnaîtront. Elle contourne la résistance à une perte
immédiate en ne nécessitant pas de changement immédiat ; en
rattachant l'accroissement de l'épargne aux augmentations de
salaires, elle transforme des pertes en gains reportés, qui sont
beaucoup plus faciles à accepter. Et sa nature automatique aligne la
paresse du Système 2 sur les intérêts à long terme des salariés. Tout
cela, bien sûr, sans obliger qui que ce soit à faire quoi que ce soit
qu'il ne souhaiterait pas, et sans confusion ni artifice.
L'attrait du paternalisme libertarien a été reconnu dans de
nombreux pays, y compris au Royaume-Uni et en Corée du Sud, et
par des politiciens de toutes les tendances, qu'il s'agisse des
conservateurs britanniques ou du gouvernement démocrate du
président Obama. En fait, le gouvernement britannique a créé une
nouvelle petite unité chargée d'appliquer les principes de la science
comportementale afin de l'aider à mieux atteindre ses objectifs. Le
nom officiel de ce groupe est la Behavioural Insight Team (Équipe
de perspective comportementale), mais elle est connue, tant au sein
du gouvernement qu'à l'extérieur, sous le surnom de Nudge Unit
(Unité du coup de coude). Thaler en est le conseiller.
La rédaction de Nudge a eu des suites dignes d'un roman.
Sunstein a été invité par le président Obama à travailler comme
administrateur du bureau de l'Information et des Affaires de
réglementation, position qui lui donne toute latitude pour encourager
la mise en œuvre des leçons de psychologie et d'économie
comportementale dans les institutions gouvernementales. La mission
est décrite dans le Rapport 2010 du bureau de la Gestion et du
Budget. Les lecteurs de ce livre apprécieront la logique qui sous-
tend ses recommandations spécifiques, à commencer par celle de
procéder à des « présentations claires, simples, marquantes et
importantes ». Ils reconnaîtront également des déclarations de fonds
comme : « La formulation a une grande importance ; si, par
exemple, un résultat potentiel est présenté comme une perte, il aura
sans doute plus d'impact que s'il est présenté comme un gain. »
Nous avons déjà évoqué l'exemple du cadrage des déclarations à
propos de la consommation de carburant. Parmi les autres
applications mises en œuvre, citons l'inscription automatique à une
assurance santé, une nouvelle version des directives diététiques qui
remplace l'incompréhensible Pyramide alimentaire par l'image
convaincante d'une Assiette garnie d'un régime équilibré, et une
règle formulée par le département de l'Agriculture (USDA), qui
permet l'inclusion de messages comme « garanti à 90 % sans
matières grasses » sur les produits à base de viande, pourvu qu'une
étiquette mentionne également « 10 % de matières grasses » dans
« des caractères de la même couleur, de la même taille, du même
type et sur le même fond que l'étiquette indiquant l'absence de
matières grasses ».
Contrairement aux Econs, les Humains ont besoin d'aide pour
prendre les bonnes décisions, et il existe des moyens informés et non
intrusifs de leur apporter cette aide.
Deux systèmes
Ce livre a décrit le fonctionnement de l'esprit comme une
interaction difficile entre deux personnages fictifs : le Système 1
automatique et le Système 2 délibéré. Vous connaissez maintenant
bien la personnalités de ces deux systèmes, et vous êtes capable de
prédire comment ils pourraient réagir dans différentes situations. Et
bien sûr, vous n'avez pas oublié que les deux systèmes n'existent pas
vraiment, que ce soit dans le cerveau ou ailleurs. « Le Système 1 fait
X » est un raccourci pour « X se produit automatiquement ». Et « le
Système 2 est mobilisé pour faire Y » est un raccourci pour
« l'excitation augmente, les pupilles se dilatent, l'attention se
concentre, et l'activité Y est accomplie ». J'espère que vous trouvez
le langage des systèmes aussi utile que moi, et que vous avez acquis
un sens intuitif de leur fonctionnement sans vous être laissé
détourner par la question de leur existence supposée.
Le Système 2, attentif, est qui nous pensons être. Il articule les
jugements et fait des choix, mais il approuve ou rationalise souvent
les idées et les sentiments engendrés par le Système 1. Vous ne savez peut-être pas que vous êtes favorable à un projet parce que
quelque chose, chez la fille qui le dirige, vous rappelle votre sœur
que vous aimez tant, ou bien que vous détestez telle autre personne
parce qu'elle ressemble vaguement à votre dentiste. Cependant, si on
vous demande de vous expliquer, vous fouillerez dans votre
mémoire en quête de raisons présentables et en trouverez
certainement. De plus, vous croirez l'histoire que vous aurez
inventée. Mais le Système 2 n'est pas qu'un apologiste du Système 1.
Il évite aussi que bien des pensées idiotes et des impulsions
déplacées se concrétisent. L'investissement de l'attention améliore la
performance dans de nombreuses activités – pensez aux risques qu'il
y a à conduire sur une route étroite tandis que votre esprit
vagabonde – et il joue un rôle essentiel dans certaines tâches,
comme la comparaison, le choix, et le raisonnement ordonné.
Cependant, le Système 2 n'est pas un parangon de rationalité. Ses
capacités sont limitées, de même que les connaissances auxquelles il
a accès. Nous ne pensons pas toujours en ligne droite quand nous
raisonnons, et les erreurs ne sont pas toujours dues à des intuitions
intrusives et incorrectes. Souvent, nous commettons des erreurs
parce que nous (notre Système 2) ne savons pas quoi faire d'autre.
J'ai passé plus de temps à décrire le Système 1, et ai consacré de
nombreuses pages aux erreurs de jugement intuitif et de choix que je
lui attribue. Pourtant, le nombre relatif de pages est un mauvais
indicateur de l'équilibre entre les merveilles et les failles de la
pensée intuitive. Le Système 1 est certes à l'origine de beaucoup de
nos manquements, mais aussi de la plupart de ce que nous faisons
bien – autrement dit, l'essentiel de nos activités. Nos pensées et nos
actes sont couramment guidés par le Système 1 et, en général, ils
touchent juste. Une des merveilles en est le modèle riche et détaillé
de notre monde entretenu dans la mémoire associative : il fait la
distinction entre les événements normaux et les événements
surprenants en une fraction de seconde, engendre immédiatement
une idée de ce qui était attendu plutôt qu'une surprise, et recherche
automatiquement une interprétation causale des surprises et des
événements au fur et à mesure qu'ils se produisent.
La mémoire contient en outre le vaste répertoire de compétences
que nous avons acquises au fil d'une vie de pratique, qui produisent
automatiquement des solutions appropriées aux défis quand ils
surviennent, qu'il s'agisse de contourner un gros rocher à pied sur un
chemin ou d'éviter la colère d'un client. L'acquisition de
compétences nécessite un environnement régulier, la possibilité de
s'entraîner, et un retour sans équivoque sur l'adéquation des pensées
et des actions. Quand ces conditions sont remplies, la compétence
finit par se développer, et les jugements intuitifs et les choix qui
viennent rapidement à l'esprit seront pour la plupart adaptés. Tout
cela est l'œuvre du Système 1, et se produit donc automatiquement
et vite.
Quand on se heurte à un défi, une réaction compétente est
évoquée, si elle est disponible. Que se passe-t-il en l'absence de
compétences ? Parfois, comme dans le problème 17 x 24 = ?, qui
réclame une réponse spécifique, il est immédiatement évident qu'il
faut faire appel au Système 2. Mais il est rare que le Système 1 soit
pris au dépourvu. Il ne s'encombre pas des limites à ses capacités et
se montre prodigue dans ses calculs. Quand il est occupé à chercher
une réponse à une question, dans le même temps, il produit les
réponses à des questions qui sont liées, et peut substituer une
réponse qui vient plus facilement à l'esprit à celle qui était requise.
Dans cette conception de l'heuristique, la réponse heuristique n'est
pas forcément plus simple ou plus dépouillée que la question de
départ – elle est seulement plus accessible, calculée plus facilement
et plus rapidement. Les réponses heuristiques ne sont pas aléatoires,
et elles sont souvent approximativement correctes. Mais parfois,
elles tombent complètement à côté.
Le Système 1 enregistre l'aisance cognitive avec laquelle il traite
l'information, mais il n'émet pas de signal d'avertissement quand il
perd de sa fiabilité. Les réponses intuitives viennent rapidement à
l'esprit, avec assurance, qu'elles soient le fruit de compétences
réelles ou de l'heuristique. Il n'y a aucun moyen simple pour le
Système 2 de distinguer entre une réponse compétente et une
réponse heuristique. Il n'a d'autre recours que de ralentir et de tenter
de bâtir une réponse par lui-même, ce qu'il n'aime guère car il est paresseux. Il approuve ainsi avec désinvolture de nombreuses
suggestions du Système 1, en les vérifiant au mieux
superficiellement, comme dans le problème de la batte et de la balle.
C'est ainsi que le Système 1 acquiert sa mauvaise réputation en tant
que source d'erreurs et de biais. Ses caractéristiques fonctionnelles,
dont COVERA, l'équivalence d'intensité, et la cohérence
associative, entre autres, débouchent sur des biais prévisibles et des
illusions cognitives comme l'ancrage, les prédictions non
régressives, l'excès de confiance, et bien d'autres.
Que peut-on faire pour éviter les biais ? Comment améliorer les
jugements et les décisions, tant les nôtres que ceux des institutions
que nous servons et qui nous servent ? Pour faire court, disons que
l'on ne peut espérer faire grand-chose sans y consacrer de
formidables efforts. D'expérience, je sais que le Système 1 n'est pas
facile à éduquer. À l'exception de quelques effets que j'attribue
principalement à l'âge, ma pensée intuitive est toujours aussi
prompte à l'excès de confiance, aux prédictions extrêmes et à l'erreur
de prévision qu'avant que je ne m'intéresse à ces questions. Je n'ai
progressé que dans ma capacité à reconnaître des situations où les
erreurs sont probables : « ce chiffre va devenir une ancre… », « la
décision pourrait changer si le problème était recadré… ». Et j'ai fait
bien plus de progrès pour reconnaître les erreurs des autres que les
miennes.
En principe, il existe un moyen simple de bloquer les erreurs qui
proviennent du Système 1 : identifiez les signes prouvant que vous
vous trouvez dans un champ de mines cognitif, ralentissez, et
appelez le Système 2 en renfort. Voilà comment vous procéderez la
prochaine fois que vous rencontrerez l'illusion de Müller-Lyer.
Quand vous verrez des lignes dotées d'appendices pointant dans des
directions différentes, vous saurez que vous êtes dans une situation
où vous ne pouvez pas avoir confiance en votre impression de la
longueur des lignes. Malheureusement, il est souvent peu probable
que cette procédure raisonnable soit appliquée quand il le faudrait le
plus. Nous aimerions tous être équipés d'une sonnette d'alarme qui
tinterait furieusement chaque fois que nous sommes sur le point de
commettre une grave erreur, mais cela n'existe pas, et les illusions cognitives sont dans l'ensemble plus difficiles à reconnaître que les
illusions perceptives. La voix de la raison est beaucoup plus discrète
que celle, claire et tonitruante, de l'intuition erronée. Or, quand vous
êtes confronté au stress d'une décision importante, il est déplaisant
de remettre en doute vos intuitions. Quand vous avez un problème,
s'il y a bien une chose que vous ne voulez pas, c'est voir vos doutes
s'accroître. Le résultat en est qu'il est beaucoup plus facile de repérer
un champ de mines quand vous voyez les autres s'y égarer que
quand c'est vous-mêmes qui êtes sur le point d'y mettre les pieds.
Les observateurs sont moins occupés sur le plan cognitif, et plus
ouverts aux informations que les acteurs. C'est pour cela que j'ai
écrit un livre adressé aux critiques et aux bavards plutôt qu'aux
décideurs.
Les organisations, institutions et entreprises sont mieux armées
que les individus quand il s'agit d'éviter les erreurs, parce qu'elles
pensent naturellement moins vite et ont le pouvoir d'imposer des
procédures structurées. Elles peuvent instituer et faire appliquer des
listes de contrôle utiles, ainsi que des exercices plus complexes,
comme la prévision par catégorie de référence et le pre-mortem.
Elles peuvent aussi encourager une culture où les gens veillent les
uns sur les autres à l'approche des champs de mines, du moins en
partie, à l'aide d'un lexique précis. Quelle que soit son activité par
ailleurs, une organisation est une usine à produire des jugements et
des décisions. Toutes les usines ont besoin de moyens de garantir la
qualité de leurs produits au stade de la conception, à celui de la
fabrication et lors des inspections finales. Les étapes
correspondantes, dans la production de décisions, sont le cadrage du
problème à résoudre, la collecte des informations appropriées qui
doivent aboutir à la décision, enfin la réflexion et l'analyse. Une
organisation qui espère améliorer sa production de décisions devrait
systématiquement s'efforcer de s'améliorer à chacune de ces étapes.
Rien là que de très classique. Le contrôle constant de la qualité est
une alternative à l'analyse globale des procès, que les organisations
ont coutume d'entreprendre au lendemain de catastrophes. Il y a
beaucoup à faire pour améliorer la prise de décision. L'absence
remarquable de formation systématique à cette compétence essentielle qui consiste à savoir gérer des réunions efficaces en est
un exemple parmi tant d'autres.
Au bout du compte, un langage plus riche est crucial au
développement de la critique constructive. Tout à fait comme en
médecine, l'identification des erreurs de jugement est une tâche
diagnostique, qui nécessite un vocabulaire précis. Le nom d'une
maladie est un crochet auquel on suspend tout ce que l'on sait sur la
maladie en question, y compris les facteurs environnementaux, les
symptômes, le diagnostic et les soins. De même, des noms comme
« effets d'ancrage », « cadrage en gros plan » ou « cohérence
excessive » évoquent dans la mémoire tout ce que l'on sait d'un
biais, ses causes, ses effets, et ce que l'on peut faire pour le résoudre.
Il y a un lien direct entre les ragots éclairés à la machine à café et
des décisions plus efficaces. Les décideurs sont parfois mieux à
même d'imaginer les commérages du moment et les critiques à venir
que d'entendre la voix hésitante de leurs propres doutes. Ils feront de
meilleurs choix quand ils seront sûrs que leurs critiques sont
informées et justes, et quand ils s'attendront à ce que leurs décisions
soient jugées en fonction de la façon dont elles ont été prises, non en
fonction de leurs conséquences.
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Vous avez terminé Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
Daniel Kahneman
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