Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
5 - L'aisance cognitive
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L'aisance cognitive
Quand vous êtes conscient, et peut-être même quand vous ne
l'êtes pas, votre cerveau est le théâtre de multiples calculs, qui
entretiennent et mettent à jour les réponses constantes à plusieurs
questions cruciales : est-il en train de se passer quelque chose de
nouveau ? Y a-t-il une menace ? Les choses vont-elles bien ?
Devrais-je réorienter mon attention ? Faut-il que je consacre
davantage d'effort à cette tâche ? Imaginez un poste de pilotage,
avec une série de cadrans indiquant les valeurs momentanées de ces
variables essentielles. Les évaluations sont effectuées
automatiquement par le Système 1, et une de leurs fonctions est de
déterminer s'il est nécessaire que le Système 2 entreprenne des
efforts supplémentaires.
Un des cadrans mesure l'aisance cognitive, sur une échelle allant
de « Facile » à « Tendu » 54 . Facile est le signe que tout va bien –
pas de menace, pas d'information importante, il n'est donc pas
nécessaire de réorienter l'attention ni de mobiliser un effort. Tendu
est la preuve qu'il y a un problème, lequel va requérir une
mobilisation croissante du Système 2. La tension cognitive est
affectée à la fois par le niveau d'effort en cours et par l'existence de
sollicitations encore sans réponse. L'étonnant, c'est que le cadran
unique de l'aisance cognitive est rattaché à un vaste réseau de
diverses entrées et sorties, comme vous l'explique la figure 5 55 .
Celle-ci suggère qu'une phrase imprimée dans une police claire,
qui a été répétée ou amorcée, sera généralement traitée avec aisance
cognitive. Écouter un intervenant alors que vous êtes de bonne
humeur, ou tenir un crayon entre vos dents en mimant un « sourire »
entraîne une aisance cognitive. Inversement, vous connaissez une
tension cognitive quand vous lisez des instructions rédigées en
caractères peu lisibles, d'une couleur pâle ou dans un langage
complexe, ou encore quand vous êtes de mauvaise humeur, et même
quand vous froncez les sourcils.
Figure 5. Causes et conséquences de l'aisance cognitive
Les diverses causes de l'aisance ou de la tension ont des effets
interchangeables. Quand vous vous trouvez dans un état d'aisance
cognitive, vous êtes probablement de bonne humeur, vous aimez ce
que vous voyez, vous croyez ce que vous entendez, vous faites
confiance à vos intuitions, et avez le sentiment que la situation que
vous vivez est d'une confortable familiarité. Vous aurez aussi
vraisemblablement tendance à être décontracté et superficiel dans
votre façon de penser. Quand vous vous sentez tendu, vous aurez
davantage tendance à vous montrer vigilant et méfiant, investirez
davantage d'effort dans ce que vous faites, vous sentirez moins à
l'aise et commettrez moins d'erreurs, mais vous serez également
moins intuitif et moins créatif que d'habitude.
Les illusions du souvenir
Le mot illusion évoque l'idée d'illusion d'optique, parce que nous
connaissons tous ces images trompeuses. Mais les illusions ne sont pas cantonnées au domaine de la vision ; la mémoire aussi y est
sujette, tout comme la pensée, de manière plus générale.
David Stenbill, Monica Bigoutski, Shana Tirana. Des noms que je
viens d'inventer à l'instant. Si vous les croisez dans les prochaines
minutes, vous saurez sans doute où vous les avez vus. Vous savez, et
saurez pendant un certain temps, qu'il ne s'agit pas des noms de
vagues célébrités. Mais supposons que, d'ici quelques jours, on vous
montre une longue liste de noms, parmi lesquels ceux de célébrités
de second rang et ceux de personnes dont vous n'avez jamais
entendu parler ; vous aurez pour mission de vérifier les noms des
célébrités présentes sur la liste. Il est fort probable que vous
considériez alors David Stenbill comme quelqu'un de connu, bien
que vous ne soyez (évidemment) pas en mesure de dire si vous avez
croisé son nom en rapport avec le cinéma, le sport ou la politique.
Larry Jacoby, le psychologue qui a démontré pour la première fois
l'existence de cette illusion mémorielle en laboratoire, avait intitulé
son article « Célèbre du jour au lendemain 56 ». Quel en est le
mécanisme ? Commencez par vous demander comment vous savez
que quelqu'un est ou non célèbre. Dans le cas de personnes
effectivement célèbres (ou de célébrités dans un domaine qui vous
intéresse), vous disposez d'un fichier mental contenant une
profusion d'informations sur une personne – comme Albert Einstein,
Bono, Hillary Clinton. Mais si, dans quelques jours, vous tombez
sur le nom de David Stenbill, vous n'aurez aucun fichier sur lui. Tout
ce que vous aurez, c'est une impression de familiarité – vous avez vu
son nom quelque part.
Jacoby a formulé le problème avec élégance 57 : « L'expérience de
la familiarité a un côté “passé” simple mais convaincant qui semble
indiquer qu'il s'agit du reflet direct d'une expérience antérieure. » Ce
côté passé est une illusion. En réalité, comme Jacoby et beaucoup de
ses adeptes l'ont montré, le nom de David Stenbill vous paraîtra
familier quand vous le verrez parce que vous le verrez plus
clairement. Des mots que vous avez déjà vus sont plus faciles à
revoir – vous les identifiez mieux que d'autres mots quand on vous
les montre brièvement ou qu'on les masque par des bruits, et vous
les lirez plus vite (à quelques centièmes de seconde près) que d'autres. En bref, vous faites l'expérience d'une plus grande aisance
cognitive en percevant un mot que vous avez déjà vu auparavant, et
c'est cette sensation de facilité qui vous donne l'impression de
familiarité.
La figure 5 propose un bon moyen de tester ce phénomène.
Choisissez un mot complètement nouveau, rendez-le plus lisible que
d'autres sur une liste, et il sera plus susceptible de prendre cette
couleur « passée ». En effet, un mot nouveau sera plus à même
d'être reconnu comme familier si on l'amorce inconsciemment en le
montrant pendant quelques millisecondes avant le test, ou s'il est
indiqué de façon plus contrastée que d'autres mots de la liste. Ce lien
fonctionne également dans l'autre sens. Certains mots sont
extrêmement flous, d'autres moins, et votre tâche est d'identifier
ceux qui apparaissent plus clairement. Un mot que vous avez croisé
récemment vous semblera plus net que des mots dont vous n'êtes pas
familier. Comme le montre la figure 5, les diverses façons de
susciter l'aisance ou la tension cognitive sont interchangeables, vous
ne savez peut-être pas avec précision ce qui fait que certaines choses
sont aisées ou difficiles sur le plan cognitif. C'est ce qui engendre
l'illusion de la familiarité.
Les illusions de vérité
« New York est une grande ville des États-Unis. » « La Lune
tourne autour de la Terre. » « Une poule a quatre pattes. » Dans
chacun de ces cas, vous avez rapidement récupéré une grande
quantité d'informations. Dès que vous les avez lues, vous avez su
que les deux premières affirmations étaient vraies, et la troisième
fausse. Remarquez cependant que la phrase « Une poule a trois
pattes » est plus ostensiblement erronée que « Une poule a quatre
pattes ». Vos mécanismes associatifs ralentissent le jugement que
vous portez sur la dernière phrase, en vous rappelant que beaucoup
d'animaux ont effectivement quatre pattes, et peut-être aussi que les
supermarchés vendent des pattes de poulet en paquets de quatre. Le
Système 2 est intervenu pour trier ces informations, et peut-être s'est-il demandé si la proposition sur New York n'était pas trop
facile, ou s'il ne fallait pas vérifier le sens du verbe « tourner ».
Souvenez-vous du temps où vous passiez le code. Est-il vrai qu'il
faut un permis spécial pour conduire un véhicule de plus de trois
tonnes ? Peut-être l'avez-vous appris avec beaucoup de sérieux, au
point que vous avez encore en tête la page contenant la réponse,
ainsi que la logique qui la sous-tendait. Ce n'était pas mon cas, en
tout cas, quand j'ai dû passer le code à mon installation dans un
nouvel État. J'avais tendance à lire le manuel d'une traite, puis à
croiser les doigts. Conduisant depuis longtemps déjà, je connaissais
forcément un certain nombre de réponses. Mais parfois, aucune
réponse ne me venait naturellement, puisque je ne disposais alors
que de mon aisance cognitive. Si la réponse me paraissait familière,
je partais du principe que ce devait être la bonne. Quand elle me
semblait nouvelle (ou beaucoup trop tirée par les cheveux), je la
rejetais. L'impression de familiarité est produite par le Système 1, et
le Système 2 s'appuie sur cette impression pour rendre un jugement,
bon ou mauvais 58 .
La figure 5 nous enseigne que des illusions prévisibles
surviennent inévitablement si l'on prend une décision en se fondant
sur une impression liée à l'aisance ou à la tension cognitive. Par
ailleurs, tout ce qui peut faciliter le fonctionnement sans heurt de la
mécanique associative compromettra le jugement. La répétition
fréquente est un moyen fiable d'amener les gens à accepter des
mensonges, car il n'est pas facile de distinguer la familiarité de la
vérité. Les institutions autoritaires et les spécialistes du marketing
l'ont toujours su. Mais ce sont les psychologues qui ont découvert
qu'il n'est pas nécessaire de répéter une déclaration dans son
intégralité pour qu'elle semble vraie. Les gens systématiquement
exposés à l'expression « la température du corps d'un poulet » sont
plus susceptibles de considérer comme juste la déclaration selon
laquelle « la température du corps d'un poulet est de 144 degrés »
(ou n'importe quel autre chiffre arbitraire) 59 . La familiarité d'une
partie de la déclaration suffit à conférer une impression de
familiarité, et par conséquent de véracité, à l'ensemble de la
proposition. Si vous ne vous souvenez pas de la source d'une déclaration, et n'avez aucun moyen de la relier à d'autres choses que
vous savez, vous n'avez d'autre choix que de laisser agir votre
aisance cognitive.
Comment écrire un message persuasif
Imaginez que vous deviez rédiger un message dont la teneur doit
être crue par les destinataires. Évidemment, votre message sera vrai,
mais cela ne suffit pas toujours à convaincre les gens. Il est
parfaitement légitime que vous vous efforciez de jouer sur l'aisance
cognitive. L'analyse des illusions de vérité peut vous suggérer des
solutions pour y parvenir.
Sachant que tout ce que vous pourrez faire pour réduire la tension
cognitive vous aidera, il faut avant tout mettre l'accent sur la
lisibilité. Comparez ces deux affirmations :
Adolf Hitler est né en 1892.
Adolf Hitler est né en 1887.
Les deux sont fausses (Hitler est né en 1889), mais les
expériences ont montré que la première était plus susceptible d'être
crue. Un autre conseil : si votre message est destiné à être imprimé,
utilisez du papier de grande qualité pour optimiser le contraste entre
les caractères et le fond. Si vous utilisez de la couleur, on vous
croira plus sûrement si votre texte est imprimé en bleu ou en rouge
vif qu'en teintes plus neutres comme le vert, le jaune ou le bleu pâle.
Si vous tenez à être considéré comme crédible et intelligent,
n'usez pas d'un langage compliqué là où des mots simples feront
l'affaire. Danny Oppenheimer, mon collègue de Princeton, a ainsi
réfuté un mythe courant chez les étudiants au sujet du vocabulaire
qui impressionnait le plus les professeurs. Dans un article intitulé
« Conséquences de la langue érudite utilisée sans nécessité : les
mots longs employés à tort et leurs problèmes », il a prouvé que le
fait de coucher par écrit des idées familières dans une langue prétentieuse était vu comme le signe d'un manque d'intelligence et
de crédibilité 60 .
Recherchez la simplicité, mais veillez aussi à rendre votre
message mémorable. Si possible, mettez vos idées en vers ; elles
auront plus de chances d'être acceptées comme des vérités. Dans une
expérience souvent citée, il a été demandé aux participants de lire
des aphorismes peu courants comme :
Les ennemis de mes amis sont mes ennemis.
Petit à petit, l'oiseau fait son nid.
Faute avouée est à moitié pardonnée.
D'autres étudiants devaient lire les mêmes proverbes, privés de
leurs rimes :
Les adversaires de mes proches sont mes ennemis.
Peu à peu, l'oiseau fait son nid.
Faute admise est à moitié pardonnée.
Les aphorismes étaient jugés plus justes quand ils rimaient que
quand ils ne rimaient pas61 .
Enfin, si vous citez une source, arrangez-vous pour que son nom
soit facile à prononcer. Dans une expérience, on a demandé aux
cobayes d'évaluer les perspectives de sociétés turques fictives en
s'appuyant sur les rapports de deux cabinets de courtiers 62 . L'un des
deux avait un nom facile à prononcer (par exemple Artan) et l'autre
un nom moins heureux (comme Taahhut). Parfois, leurs rapports
étaient contradictoires. Les participants auraient dû soigneusement
étudier le contenu des rapports, mais ce n'est pas ce qu'ils ont fait. Ils
ont accordé beaucoup plus de crédit au rapport d'Artan qu'à celui de
Taahhut. N'oubliez pas que le Système 2 est fainéant et que l'effort
mental est rébarbatif. Les destinataires de votre message s'efforceront, dans la mesure du possible, d'éviter tout ce qui peut
leur suggérer un effort, y compris une source au nom compliqué.
Ce sont là de bons conseils, mais ne nous emportons pas. Le
papier de grande qualité, les couleurs vives, les rimes ou la
simplicité langagière ne vous serviront pas à grand-chose si votre
message est manifestement absurde, ou s'il contredit des faits que
vos destinataires savent être vrais. Les psychologues qui se livrent à
ces expériences ne pensent pas que les gens sont idiots ou d'une
crédulité sans borne. Ce qu'ils pensent, en revanche, c'est que nous
vivons tous une grande partie de nos vies guidés par les impressions
du Système 1 – et que, bien souvent, nous ne connaissons pas la
source de ces impressions. Comment savoir si une déclaration est
vraie ? Si elle est solidement rattachée, par la logique ou par
l'association, à d'autres croyances ou préférences que vous partagez,
ou si elle vient d'une source que vous aimez et en laquelle vous avez
confiance, vous éprouverez un sentiment d'aisance cognitive.
L'ennui, c'est que ce sentiment d'aisance peut avoir d'autres causes –
y compris la qualité de la police choisie ou le rythme séduisant de la
prose – or vous ne disposez d'aucun moyen simple de remonter à la
source de ce sentiment. C'est le message de la figure 5 : la sensation
d'aisance ou de tension a des origines multiples, et il est difficile de
parvenir à les distinguer. Difficile, mais pas impossible. Les gens
peuvent surmonter certains des facteurs superficiels qui produisent
les illusions de vérité quand ils sont fortement motivés en ce sens.
Mais la plupart du temps, le Système 2, paresseux, se contentera
d'accepter les suggestions du Système 1 et lui emboîtera le pas.
Tension et effort
La symétrie de nombreuses connexions associatives est un thème
dominant du débat sur la cohérence associative. Comme nous
l'avons vu plus haut, les gens que l'on fait « sourire » en leur
demandant de serrer un crayon entre les dents, ou que l'on fait
« bouder » en leur demandant de maintenir une bille entre leurs
sourcils froncés auront tendance à éprouver les émotions
normalement associées à la moue et au sourire. On retrouve cet autorenforcement réciproque dans les études sur l'aisance cognitive.
D'un côté, on fait l'expérience de la tension cognitive quand le
Système 2 s'engage dans un fonctionnement délibéré. De l'autre,
l'expérience de la tension cognitive, quelle qu'en soit la source, a
tendance à mobiliser le Système 2, modifiant l'approche des gens
vis-à-vis des problèmes en les faisant passer d'un mode intuitif
décontracté à un mode analytique plus délibéré 63 .
Nous avons évoqué plus haut le problème de la batte et de la balle
comme un moyen de tester la tendance des gens à répondre aux
questions par la première idée qui leur vient à l'esprit, sans la
vérifier. Le Test de réflexion cognitive (TRC) de Shane Frederick se
compose de ce problème accompagné de deux autres, tous trois
sélectionnés parce qu'ils suscitent une réponse intuitive immédiate
mais incorrecte. Les deux autres éléments du TRC sont les suivants :
S'il faut à 5 machines 5 minutes pour fabriquer 5 gadgets,
combien de temps faudra-t-il à 100 machines pour fabriquer
100 gadgets ?
100 minutes ou 5 minutes ?
Dans un lac se trouve un banc de nénuphars. Chaque jour, le
banc double en superficie. S'il lui faut 48 jours pour couvrir
toute la surface du lac, combien lui en faudra-t-il pour en
recouvrir la moitié ?
24 jours ou 47 jours ?
Les bonnes réponses se trouvent en note de bas de page 2 . Les
expérimentateurs ont soumis quarante étudiants de Princeton au
TRC. La moitié d'entre eux ont lu ces énigmes rédigées en petits
caractères gris pâle. Les énigmes étaient lisibles, mais les caractères
provoquaient une tension cognitive. Le résultat est sans détour :
90 % de ceux qui ont lu le TRC en caractères normaux ont commis
au moins une erreur durant le test, mais ce chiffre n'est plus que de
35 % avec la police à peine lisible. Oui, vous avez bien lu, les
résultats étaient meilleurs avec les caractères de mauvaise qualité. La tension cognitive, quelle qu'en soit la source, mobilise le
Système 2, qui est plus susceptible de rejeter la réponse intuitive
suggérée par le Système 1.
Le plaisir de l'aisance cognitive
Un article intitulé « Mind at Ease Puts a Smile on the Face » (À
esprit heureux visage souriant), décrit l'expérience suivante : on
montre des images d'objets à des sujets pendant un court laps de
temps64 . Certaines de ces images sont rendues plus facilement
identifiables par la présentation de la silhouette de l'objet juste avant
que son image complète ne soit montrée, mais si brièvement que les
silhouettes ne sont jamais remarquées. Les réactions émotionnelles
sont mesurées par l'enregistrement des impulsions électriques des
muscles faciaux, des changements d'expression trop infimes et trop
rapides pour être détectés à l'œil nu. Comme l'on pouvait s'y
attendre, les gens ébauchaient un sourire et arboraient des
expressions plus détendues quand les images étaient plus faciles à
voir. L'aisance cognitive est associée à des sensations plaisantes, ce
qui est apparemment une caractéristique du Système 1.
De même, les mots faciles à prononcer induisent une attitude
favorable. Les sociétés dont le nom est simple affichent de
meilleures performances que d'autres lors de la première semaine de
leur entrée en Bourse, bien que cet effet s'atténue avec le temps. Les
actions KAR ou LUNMOO par exemple écrasent celles affublées
d'appellations improbables comme PXG ou RDO – et il semble 65 qu'elles conservent durablement un léger avantage . Mêmes
résultats pour une étude menée en Suisse : d'après les investisseurs,
les actions avec des noms fluides comme Emmi, Swissfirst et Comet
afficheront des résultats supérieurs à ceux de marques aux noms
maladroits comme Geberit et Ypsomed 66 .
Comme nous l'avons vu dans la figure 5, la répétition provoque
l'aisance cognitive et une sensation réconfortante de familiarité. Le
célèbre psychologue Robert Zajonc a consacré une grande partie de
sa carrière à étudier le lien entre la répétition d'un stimulus arbitraire
et l'affection superficielle qu'elle finit par entraîner chez les gens.
Zajonc l'a baptisé l'effet de simple exposition67. Une démonstration,
effectuée à l'aide des journaux estudiantins de l'université du
Michigan et de l'université d'État du Michigan, est une de mes
expériences favorites68 . Pendant quelques semaines, un encadré de
type publicitaire a été publié en première page de ces journaux. Il
contenait l'un ou l'autre des mots suivants, turcs ou sonnant comme
du turc : kadirga, saricik, biwonjni, nansoma et iktitaf. La fréquence
de répétition de ces mots variait : un des mots ne fut publié qu'une
fois, les autres paraissant à deux, cinq, dix, ou vingt-cinq reprises.
(Ceux qui apparaissaient le plus souvent dans un des journaux
étaient les moins fréquents dans l'autre publication.) Aucune
explication n'était fournie, et quand les lecteurs s'en enquéraient, il
leur était répondu que « l'acheteur de cet espace tient à rester
anonyme ».
Quand la mystérieuse série de publicités prit fin, les
expérimentateurs diffusèrent des questionnaires sur les campus afin
de savoir si, aux yeux des lecteurs, chacun de ces mots
correspondait à « quelque chose de “bon” ou de “mauvais” ». Les
résultats furent spectaculaires : les mots qui avaient été publiés le
plus souvent étaient jugés beaucoup plus favorablement que ceux
qui n'avaient été montrés qu'une ou deux fois. Cette découverte a été
confirmée par de multiples expériences, que ce soit avec des
idéogrammes chinois, des visages ou des polygones choisis au
hasard.
L'effet de simple exposition ne dépend pas de l'expérience
consciente de la familiarité. En fait, il n'a absolument rien à voir
avec la conscience : il se produit même si les mots ou les images
répétés sont montrés si rapidement que les observateurs ne savent
jamais qu'ils les ont vus. Ils n'en finissent pas moins par aimer les
mots ou les images qu'on leur aura montrés le plus souvent. Il
devient donc évident que le Système 1 peut réagir à des impressions
d'événements dont le Système 2 est inconscient. À vrai dire, l'effet
de simple exposition est plus fort pour les stimuli que l'individu ne
voit jamais consciemment 69 .
Zajong affirmait que l'effet de répétition sur l'affection était un
fait biologique essentiel, et qu'il concernait tous les animaux. Pour survivre dans un monde souvent dangereux, un organisme devrait
réagir prudemment à un stimulus inédit, par le repli et la peur. Les
perspectives de survie d'un animal qui ne se méfie pas de la
nouveauté semblent compromises. Toutefois, si le stimulus est
effectivement sans danger, il est dans la logique de l'adaptation que
la prudence d'origine se dissipe. L'effet de simple exposition se
produit, soutenait Zajonc, parce que l'exposition répétée d'un
stimulus ne débouche sur rien de néfaste. Un tel stimulus finira par
devenir un signe de sécurité, or la sécurité est une bonne chose. Il
est clair que cet argument ne se cantonne pas au genre humain. Pour
le prouver, un des collègues de Zajonc exposa deux séries d'œufs de
poule à des sons différents. Une fois éclos, les poussins émettaient
systématiquement moins d'appels de détresse quand ils
reconnaissaient le son qu'ils avaient entendu dans leur coquille 70 .
Zajonc résuma son programme de recherche en des termes
éloquents :
L'exposition répétée à un stimulus est profitable à l'organisme dans ses relations avec son environnement
animé et inanimé immédiat. Elle permet à l'organisme de distinguer les objets et les habitats qui sont sûrs de ceux
qui ne le sont pas, et elle constitue la base la plus primitive des liens sociaux. Par conséquent, elle est à la base de
l'organisation et de la cohésion sociale 71 – elle est la source fondamentale de la stabilité psychologique et sociale .
Le lien entre l'émotion positive et l'aisance cognitive dans le
Système 1 remonte à fort loin en termes d'évolution.
Aisance, humeur et intuition
Au début des années 1960, un jeune psychologue du nom de
Sarnoff Mednick crut avoir identifié l'essence de la créativité. Son
idée était aussi simple que séduisante : la créativité est une mémoire
associative qui fonctionne exceptionnellement bien. Il inventa un
test, dit Test d'association à distance (TAD), encore fréquemment
utilisé dans les études sur la créativité.
Prenons un exemple facile, avec les trois mots suivants :
ferme Suisse gâteau
Quel mot est associé à ces trois substantifs à la fois ? Vous avez
probablement trouvé la réponse : fromage. Maintenant, intéressons-
nous à ce qui suit :
parachute lumière fusée
Ce problème-là est beaucoup plus difficile, et il n'y a qu'une seule
réponse correcte, que moins de 20 % des sujets ont trouvée en
quinze secondes. C'est ciel. Bien sûr, il n'y a pas nécessairement
d'association commune à tous les groupes de trois mots. Par
exemple, les mots rêve, balle, livre ne sont liés par aucune
association que l'on pourra considérer comme valable.
Plusieurs équipes de psychologues allemands qui se sont penchés
sur le TAD ces dernières années ont effectué des découvertes dignes
d'intérêt sur l'aisance cognitive. L'une d'entre elles a soulevé deux
questions : les gens peuvent-ils percevoir qu'un groupe de trois mots
est lié par une association avant même de connaître la solution 72 ?
En quoi l'humeur exerce-t-elle une influence sur cette tâche ? Pour
le savoir, ils ont d'abord rendu certains de leurs sujets heureux, et
d'autres tristes, en leur demandant de penser pendant plusieurs
minutes à des épisodes heureux ou malheureux de leur vie. Puis ils
leur ont soumis des séries de trois mots, la moitié étant reliés
(comme parachute, lumière, fusée), et l'autre moitié ne l'étant pas
(comme rêve, balle, livre). Ils leur ont ensuite demandé d'appuyer
très vite sur un bouton ou un autre pour indiquer s'ils estimaient que
les mots étaient reliés entre eux. Le délai dont ils disposaient pour
répondre, deux secondes, était beaucoup trop court pour que la
bonne solution ait le temps de venir à l'esprit de qui que ce soit.
La première surprise, c'est que les réponses sont bien trop justes
pour être seulement dues au hasard. Ce qui me paraît étonnant.
Apparemment, une sensation d'aisance cognitive est engendrée par
un signal très diffus émis par la machine associative, laquelle
« sait » que les trois mots sont cohérents (sont liés par une
association) longtemps avant d'avoir identifié l'association en
question 73 . Le rôle de l'aisance cognitive dans le jugement a été
confirmé par une autre équipe allemande dans le cadre d'une
expérience : les manipulations qui augmentent l'aisance cognitive
(l'amorçage, une police claire, la pré-exposition des mots)
accroissent toutes la tendance à percevoir que les mots sont liés74 .
Autre découverte remarquable : le formidable impact de l'humeur
sur cette performance intuitive. Les expérimentateurs ont développé
un « indice d'intuition » pour mesurer l'exactitude des réponses. Ils
se sont aperçus qu'en mettant les participants de bonne humeur
avant le test en les faisant penser à des sujets plaisants, ils
doublaient la justesse de leurs estimations75 . Autre résultat, encore
plus frappant : les participants malheureux étaient totalement
incapables d'accomplir cette tâche intuitive avec précision ; leurs
estimations étaient au mieux aléatoires. L'humeur a clairement un
effet sur le fonctionnement du Système 1 : quand nous sommes mal
à l'aise et malheureux, nous perdons le contact avec notre intuition.
Ces découvertes viennent s'ajouter au faisceau de preuves,
toujours plus important, qui démontrent que la bonne humeur,
l'intuition, la créativité, la crédulité et le recours croissant au
Système 1 forment un ensemble 76 . À l'autre extrémité du spectre, la
tristesse, la vigilance, la méfiance, l'approche analytique et l'effort
accru sont également regroupés. Une humeur joyeuse relâche le
contrôle du Système 2 sur la performance : quand ils sont de bonne
humeur, les gens deviennent plus intuitifs et plus créatifs, mais aussi
moins vigilants et plus prompts à commettre des erreurs logiques.
Là encore, comme dans le cas de l'effet de simple exposition, ce lien
a un sens sur le plan biologique. La bonne humeur est le signe que
les choses se passent bien dans l'ensemble, que l'environnement est
sûr, et qu'il est donc normal de baisser sa garde. La mauvaise
humeur montre que les choses ne vont pas bien, qu'il y a peut-être
une menace, et qu'il faut donc être vigilant. L'aisance cognitive est à
la fois la cause et la conséquence d'une sensation agréable.
Le Test d'association à distance nous en dit plus que le lien entre
l'aisance cognitive et l'affect positif. Considérez rapidement ces
deux groupes de trois mots :
sommeil courrier interrupteur
sel profond écume
Vous ne vous en doutez pas, mais si l'on avait mesuré l'activité
électrique des muscles de votre visage quand vous avez lu le second
groupe, elle aurait indiqué l'apparition d'un léger sourire, ce qui est
cohérent (la réponse étant mer). Cette réaction souriante à la
cohérence se produit chez des sujets qui ne savent pas qu'ils sont
testés sur les associations d'idées77 ; on leur montre simplement un
groupe de trois mots en colonne, et on leur demande d'appuyer sur la
barre espace quand ils les ont lus. L'impression d'aisance cognitive
liée à l'affichage d'un groupe cohérent est apparemment en elle-
même une source de plaisir minime.
Les indices dont nous disposons sur les sensations agréables,
l'aisance cognitive et l'intuition de la cohérence sont, comme le
disent les scientifiques, corelationnels, mais pas forcément causaux.
L'aisance cognitive va de pair avec le sourire, mais est-ce la bonne
humeur qui entraîne des intuitions de cohérence ? Oui. La preuve en
a été donnée par une approche expérimentale aussi habile que
populaire. On a fourni à certains participants une interprétation toute
faite de leurs bonnes sensations : la musique qu'ils entendaient dans
un casque aurait été reconnue par les chercheurs comme
« influençant les réactions émotionnelles des individus 78 ». Cette
histoire occultait complètement le rôle de l'intuition de cohérence.
Les résultats de l'expérience montrent ainsi que la brève réaction
émotionnelle qui suit la présentation d'un groupe de trois mots
(réaction agréable si les trois mots sont cohérents, désagréable
sinon) est effectivement à la base des jugements de cohérence. En la
matière, le Système 1 peut tout faire. Or comme on s'attend
désormais à des changements émotionnels, qu'ils ne sont pas une
surprise, on sait qu'ils ne sont pas causés par les mots.
La recherche en psychologie est là au sommet de son art, à la fois
par cette combinaison de techniques expérimentales et par ses
résultats, qui sont aussi solides qu'extrêmement surprenants. Depuis quelques décennies, nous avons beaucoup progressé dans la
connaissance du fonctionnement automatique du Système 1. Parmi
ce que nous savons aujourd'hui, beaucoup de choses auraient été
considérées comme de la science-fiction il y a trente ou quarante
ans. À l'époque, on n'aurait pu imaginer qu'une mauvaise police
influençait l'appréciation de la véracité d'une proposition et
améliorait la performance cognitive, ou qu'une réaction
émotionnelle d'aisance cognitive face à un groupe de trois mots
transmettait une impression de cohérence. La psychologie a fait du
chemin.
*
L'aisance cognitive en bref
« Ne rejetons pas leur projet pour la simple raison que la police le
rend difficile à lire. »
« Nous avons tendance à y croire parce que cela a été dit et redit,
mais prenons malgré tout le temps d'y réfléchir. »
« Qui dit familiarité dit appréciation positive. Ce n'est qu'un effet
de simple exposition. »
« Je suis de très bonne humeur aujourd'hui, et mon Système 2 est
plus faible que d'habitude. Raison de plus pour redoubler de
prudence. »
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