Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
33 - Les renversements de préférence
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Les renversements de préférence
Vous êtes chargé de déterminer l'indemnisation de victimes de
crimes violents. On vous soumet le cas d'un homme qui a perdu
l'usage de son bras droit à la suite d'une blessure par balle. On lui a
tiré dessus dans une épicerie de son quartier où il a été témoin d'un
vol à main armée.
Deux épiceries se trouvaient à proximité du domicile de la
victime, et elle faisait ses achats plus souvent à l'une qu'à l'autre.
Envisagez maintenant les deux scénarios suivants :
Le vol à main armée a eu lieu dans sa boutique habituelle.
Sa boutique habituelle était fermée en raison d'un
d'enterrement, la victime a donc fait ses achats à l'autre épicerie,
où on lui a tiré dessus.
La boutique où on lui a tiré dessus doit-elle avoir une
influence sur le montant de son indemnisation333 ?
Vous vous êtes fait un avis par le biais d'une évaluation conjointe :
en envisageant deux scénarios en même temps puis en les
comparant. Vous pouvez appliquer une règle. Si vous pensez que le
second scénario mérite une indemnisation plus élevée, vous devriez
normalement lui assigner un montant plus élevé.
La réponse sera à peu près unanime : l'indemnisation devrait être
la même dans les deux cas. On indemnise une blessure
handicapante, alors pourquoi le lieu où elle a été infligée devrait-il
faire une différence ? L'évaluation conjointe des deux scénarios
vous a donné l'occasion d'examiner vos principes moraux pour ce
qui est des facteurs à prendre en compte pour l'indemnisation des
victimes. Pour la plupart des gens, le lieu du sinistre n'est pas un
facteur à prendre en compte. Comme pour d'autres situations qui
demandent une comparaison explicite, on se trouve dans un
processus de pensée lente et c'est le Système 2 qui est impliqué.
Les psychologues Dale Miller et Cathy McFarland, qui ont
imaginé ces deux scénarios, les ont soumis à plusieurs personnes
dans le cadre d'une évaluation simple. Dans leur expérience intra-
sujets, chaque participant n'a vu qu'un scénario et lui a assigné une
valeur monétaire. Le résultat, comme vous l'avez certainement
deviné, est que la victime se voyait attribuer une somme nettement
plus élevée si elle se faisait tirer dessus dans une épicerie où elle se
rendait rarement que si elle se faisait tirer dessus dans son épicerie
habituelle. Le sentiment d'injustice (proche parent du regret) est un
sentiment contrefactuel, que l'on éprouve parce que la pensée « si
seulement cette personne avait fait ses achats dans son épicerie
habituelle… » vient naturellement à l'esprit. Les mécanismes
familiers de substitution et d'équivalence d'intensité du Système 1
projettent l'intensité de la réaction émotionnelle à cette histoire sur
une échelle monétaire, avec à la clé une différence importante dans
les sommes attribuées.
La comparaison de ces deux expériences révèle un contraste
marqué. Presque toutes les personnes qui voient les deux scénarios
en même temps (inter-sujet) admettent en principe que le sentiment
d'injustice n'est pas une considération légitime. Malheureusement,
ce principe n'intervient que lorsque les deux scénarios sont vus
ensemble, ce qui n'est en général pas le cas dans la vie de tous les
jours. Nous appréhendons normalement la vie sur le mode inter-
sujets, mode dans lequel les alternatives contrastées qui pourraient
nous faire changer d'avis font défaut, et bien sûr, sur le mode
COVERA. En conséquence, les convictions auxquelles on prend le temps de réfléchir ne gouvernent pas nécessairement nos réactions
émotionnelles, et les intuitions morales qui nous viennent à l'esprit
dans différentes situations ne sont pas cohérentes d'une situation à
l'autre.
L'écart entre une évaluation simple et une évaluation conjointe du
scénario de vol à main armée appartient à une grande famille de
renversements de jugement et de choix 334 . Les premiers
renversements de préférence ont été découverts au début des
années 1970, et de nombreux renversements d'autres types ont été
signalés au fil des années.
La science économique en question
Les renversements de préférence occupent une place importante
dans l'histoire du dialogue entre psychologues et économistes 335 .
Les renversements qui ont attiré l'attention de ces derniers ont été
décrits par Sarah Lichtenstein et Paul Slovic, deux psychologues qui
ont fait leurs études supérieures à l'université du Michigan à la
même époque qu'Amos. Ils ont mené une expérience sur la
préférence entre des paris, que je présente ici dans une version
légèrement simplifiée.
On vous demande de choisir entre deux paris, qui seront
joués sur une roulette comportant 36 cases.
Pari A : 11/36 de gagner 160 euros, 25/36 de perdre 15 euros
Pari B : 35/36 de gagner 40 euros, 1/36 de perdre 10 euros
On vous demande de choisir entre un pari sûr et un pari plus
risqué : entre le gain quasiment assuré d'une somme modeste, ou
une petite chance de gagner un montant nettement plus élevé mais
avec une forte probabilité de perdre. La sécurité l'emporte, et B est
sans conteste le choix le plus populaire.
Maintenant, considérez chaque pari séparément : Si vous déteniez
ce pari, quel est le prix le plus bas auquel vous le vendriez ? Gardez à l'esprit qu'il n'y a pas de négociation avec un tiers – votre tâche est
de déterminer le prix le plus bas auquel vous seriez effectivement
prêt à vous séparer du pari. Faites l'expérience. Vous verrez sans
doute que le gain potentiel est un facteur non négligeable, et que
votre évaluation de la valeur du pari se fonde sur cette valeur. Les
résultats confirment cette conjecture, et le prix de vente est plus
élevé pour le pari A que pour le pari B. Il s'agit là d'un renversement
de préférence : les gens choisissent B plutôt que A, mais s'ils
imaginent n'en posséder qu'un, ils assignent une valeur plus élevée à
A qu'à B. Comme dans le scénario du vol à main armée, le
renversement de préférence intervient parce que l'évaluation
conjointe concentre l'attention sur un aspect de la situation – le fait
que le pari A est bien moins sûr que le pari B – qui était moins
important lors de l'évaluation simple. Les éléments qui ont entraîné
les différences de jugement sur les options dans le cadre d'une
évaluation simple – le sentiment d'injustice vis-à-vis de la victime se
trouvant dans la mauvaise épicerie et l'importance accordée au gain
potentiel – sont supprimés ou sans pertinence lorsque les options
sont évaluées de manière conjointe. Les réactions émotionnelles du
Système 1 sont nettement plus susceptibles de déterminer le résultat
d'une évaluation simple ; la comparaison qui intervient lors d'une
évaluation conjointe entraîne toujours une évaluation plus prudente
et demandant plus d'effort, qui fait intervenir le Système 2. Le
renversement de préférence peut être confirmé dans une expérience
intra-sujet, dans laquelle des sujets donnent un prix aux deux
ensembles qui sont présentés au sein d'une longue liste, et doivent
également choisir l'un plutôt que l'autre. Les participants n'ont pas
conscience de l'incohérence de leurs décisions, et leurs réactions
lorsqu'on les confronte à cette incohérence peuvent être amusantes.
L'entretien avec un participant à cette expérience, mené par Sarah
Lichtenstein en 1968, demeure un classique du genre.
L'intervieweur s'entretient longuement avec un participant
complètement désorienté, qui choisit un pari plutôt qu'un autre mais
est ensuite prêt à débourser de l'argent pour échanger celui qu'il
vient de choisir contre celui qu'il vient de rejeter, et répète le cycle à
plusieurs reprises 336 .
Il est inconcevable qu'homo economicus soit sujet à des
renversements de préférence, et ce phénomène a donc remis en
question le modèle de l'agent rationnel ainsi que la théorie
économique élaborée à partir de ce modèle. Cette remise en question
aurait pu être ignorée, mais ne le fut pas. Quelques années après la
mise en évidence des renversements de préférence, deux
économistes respectés, David Grether et Charles Plott, ont publié un
article dans la prestigieuse American Economic Review, dans lequel
ils présentaient leurs propres réflexions sur le phénomène décrit par
Lichtenstein et Slovic 337 . C'était probablement la première fois
qu'une découverte faite par des psychologues expérimentaux attirait
l'attention d'économistes. Dans leur paragraphe d'introduction, ils
adoptaient un ton solennel inhabituel pour un article scientifique, et
exprimaient clairement leur but : « Les économistes devraient
s'intéresser à un corpus de données et une théorie qui nous viennent
de la psychologie. Si on les prend pour argent comptant, ces données
sont tout simplement incompatibles avec la théorie de la préférence
et pourraient avoir de larges répercussions sur les priorités en
matière de recherche en économie… Cet article présente les
résultats d'une série d'expériences menées dans le but de discréditer
les travaux des psychologues appliqués à l'économie. »
Grether et Plott ont dressé une liste de treize théories pouvant
expliquer les résultats initiaux avant de décrire des expériences
élaborées avec soin pour tester ces théories. Une de leurs
hypothèses, que les psychologues ont – cela va sans dire – trouvée
condescendante, postulait que les résultats s'expliquaient par le fait
que l'expérience avait été menée par des psychologues ! Au bout du
compte, une seule hypothèse restait envisageable : les psychologues
avaient raison. Grether et Plott reconnaissaient que cette hypothèse
est la moins satisfaisante du point de vue de la théorie de la
préférence « standard », parce qu'elle « tolère qu'un choix individuel
dépende du contexte dans lequel les choix sont faits » – ce qui 338 constitue une violation flagrante de la doctrine de la cohérence .
On aurait pu s'attendre à ce que ce résultat surprenant suscite bien
des remises en cause chez les économistes, dans la mesure où
l'hypothèse de base de leur théorie avait été contredite. Mais les choses ne fonctionnent pas de cette manière dans les sciences
sociales, qu'il s'agisse de la psychologie ou de l'économie. Les
certitudes théoriques sont solides, et il faut bien plus qu'une
découverte gênante pour qu'une théorie établie soit sérieusement
ébranlée 339 . Dans la pratique, le rapport remarquablement franc de
Grether et Plott n'a eu qu'un effet limité sur les convictions des
économistes, y compris les auteurs selon toute vraisemblance. Il a en
revanche conduit la communauté des économistes à être plus
disposée à prendre au sérieux la recherche en psychologie et a de ce
fait grandement contribué à promouvoir le dialogue entre les deux
disciplines.
Importance des catégories
« John est-il grand ? » Si John mesure 1,50 m, votre réponse
dépendra de son âge : il est très grand s'il n'a que 6 ans, très petit s'il
en a 16. Votre Système 1 récupère automatiquement la norme
appropriée, et l'interprétation de l'échelle de grandeur est ajustée
automatiquement. Vous êtes également capable d'associer l'intensité
d'une catégorie à une autre et de répondre à la question suivante :
« Combien coûte un repas au restaurant qui correspond à la taille de
John ? » La réponse dépendra de l'âge de John : le repas sera bien
moins cher s'il a 16 ans que s'il en a 6.
Considérez maintenant ce qui suit :
John a 6 ans. Il mesure 1,50 m.
Jim a 16 ans. Il mesure 1,52 m.
Dans le cas d'une évaluation simple, tout le monde sera d'accord
pour dire que John est très grand et que Jim ne l'est pas, car ils sont
comparés à des normes différentes. Si la question est formulée de
manière directement comparative, « John est-il aussi grand que
Jim ? », vous répondrez que non. Il n'y a ici aucune surprise et peu
d'ambiguïté. Dans d'autres situations en revanche, le processus par lequel des objets et des événements appellent leur propre contexte
de comparaison peut conduire à des choix incohérents sur des sujets
sérieux.
Il ne faut pas conclure de tout cela que les évaluations simples et
conjointes ne sont jamais cohérentes entre elles, ou que nos
jugements sont complètement chaotiques. Le monde dans lequel
nous vivons est divisé en catégories pour lesquelles nous avons des
normes, par exemple les garçons de six ans ou les tableaux. Les
jugements et les préférences sont cohérents au sein d'une même
catégorie mais potentiellement incohérents lorsque les objets
évalués appartiennent à des catégories différentes. Prenons à titre
d'exemple les trois questions suivantes :
Que préférez-vous, les pommes ou les pêches ?
Que préférez-vous, le steak ou le ragoût ?
Que préférez-vous, les pommes ou le steak ?
La première et la deuxième question font référence à des éléments
qui appartiennent à la même catégorie, et l'on sait immédiatement
quel élément on préfère. De plus, on aurait obtenu le même
classement par une évaluation simple (« À quel point aimez-vous les
pommes ? » et « À quel point aimez-vous les pêches ? ») car la
pomme et la pêche évoquent toutes deux la catégorie de fruits. Il n'y
aura pas de renversement de préférence parce que des fruits
différents sont comparés à la même norme et sont implicitement
comparés les uns aux autres lors d'une évaluation simple comme
lors d'une évaluation conjointe. En revanche, contrairement aux
questions qui ne font intervenir qu'une catégorie, il n'existe pas de
réponse stable pour la comparaison entre les pommes et le steak.
Contrairement aux pommes et aux pêches, les pommes et le steak ne
peuvent pas être naturellement substitués l'un à l'autre et ils ne
remplissent pas le même besoin. On a parfois envie d'un steak,
parfois d'une pomme, mais on peut rarement affirmer que l'un
comme l'autre feraient l'affaire.
Imaginez que vous receviez un courriel d'une organisation à
laquelle vous faites habituellement confiance, demandant une
contribution à une cause :
Les dauphins sont menacés par la pollution dans de
nombreux sites de reproduction, ce qui devrait entraîner une
baisse de leur population. Un fonds spécial alimenté par des
contributions privées a été créé pour préserver des sites de
reproduction non pollués.
Quelles sont les associations d'idées évoquées par cette question ?
Que vous en ayez pleinement conscience ou non, des idées et des
souvenirs concernant des causes similaires vous viennent à l'esprit.
Les projets destinés à préserver des espèces menacées sont
particulièrement susceptibles d'être remémorés. L'évaluation sur un
axe bon/mauvais est une opération automatique du Système 1, et
vous procédez à un premier classement du dauphin parmi les autres
espèces qui vous viennent à l'esprit. Le dauphin est un animal bien
plus gracieux que, par exemple, le furet, l'escargot ou la carpe – il a
un classement très favorable dans la série d'espèces auxquelles il est
spontanément comparé.
Mais on ne vous demande pas si vous préférez les dauphins aux
carpes ; on vous demande de déterminer une valeur monétaire.
Certaines personnes vont bien sûr savoir par expérience qu'elles ne
répondent jamais à des sollicitations de ce type, mais imaginez
pendant quelques minutes que vous soyez le genre de personne à
répondre favorablement à une telle demande.
Comme de nombreuses autres questions difficiles, la
détermination d'une valeur monétaire peut se faire par substitution et
équivalence d'intensité. La question de la valeur monétaire est
compliquée, mais une question plus simple se présente
immédiatement. Parce que vous aimez les dauphins, vous vous direz
que les sauver est une cause juste. L'étape suivante, qui est
également automatique, génère un chiffre en convertissant l'intensité de l'affection que vous portez aux dauphins sur une échelle de
contributions340 . Vous avez une idée du montant relatif de vos
précédentes contributions à des associations de défense de
l'environnement, qui n'est pas nécessairement le même que pour vos
contributions à des organisations politiques ou à l'équipe de football
de votre ancienne université. Vous savez quel montant
correspondrait à une contribution « très importante » pour vous et
quels montants seraient respectivement « important », « modeste »
et « faible ». Vous disposez également d'échelles pour votre attitude
vis-à-vis de différentes espèces animales (de « aime beaucoup » à
« pas du tout »). Vous êtes donc en mesure de convertir votre
attitude sur une échelle monétaire, en passant automatiquement de
« aime beaucoup » à « contribution relativement importante » et de
là à un montant réel.
Imaginez maintenant qu'on vous contacte pour une nouvelle
cause :
Les agriculteurs, qui sont exposés au soleil plusieurs heures
par jour, ont un taux de cancer de la peau plus élevé que la
population prise dans son ensemble. Des bilans médicaux
fréquents permettent de réduire ce risque. Un fonds sera créé
pour couvrir une partie des coûts de ces bilans médicaux pour
les groupes à risque.
S'agit-il d'un problème urgent ? Quelle catégorie normative vous
est venue à l'esprit lorsque vous en avez évalué l'urgence ? Si vous
l'avez automatiquement rangé dans la catégorie des problèmes de
santé publique, vous vous apercevrez probablement que vous ne
l'avez pas classé parmi les plus importants – par ordre de priorité, il
arrive presque certainement après le rang que vous avez attribué aux
dauphins parmi les espèces menacées. Lorsque vous avez converti
l'idée que vous vous faites de l'importance du problème de cancer de
la peau en une valeur monétaire, il est tout à fait possible que vous
soyez arrivé à une contribution inférieure à celle que vous étiez prêt à faire pour protéger un animal attachant. Lors d'expériences menées
sur ce sujet, les dauphins ont suscité des contributions sensiblement
plus importantes que les agriculteurs.
Considérez maintenant ces deux causes dans le cadre d'une
évaluation conjointe. Laquelle des deux, les dauphins ou les
agriculteurs, mérite la contribution financière la plus élevée ?
L'évaluation conjointe met l'accent sur un point qui n'était pas
discernable lors de l'évaluation simple mais qui est considéré
comme un facteur décisif lorsqu'il est détecté : les agriculteurs sont
des êtres humains, les dauphins non. Vous le saviez, évidemment,
mais cela était sans impact sur le jugement effectué lors de
l'évaluation simple. Le fait que les dauphins ne soient pas des êtres
humains n'est pas entré en ligne de compte car les autres causes que
votre mémoire vous a suggérées ne concernaient pas non plus des
êtres humains. De la même manière, vous avez fait abstraction du
fait que les agriculteurs sont des êtres humains car les problèmes de
santé publique concernent toujours des êtres humains. Le cadrage
étroit de l'évaluation simple permet aux dauphins d'obtenir un
meilleur score sur une échelle d'intensité, ce qui a conduit à des
contributions élevées par équivalence d'intensité. L'évaluation
conjointe modifie la manière dont on se représente les problèmes : le
facteur « être humain par opposition à animal » devient important
uniquement lorsque les deux sont envisagés ensemble. Lors d'une
évaluation conjointe, la préférence va nettement aux agriculteurs :
les gens sont prêts à contribuer nettement plus à leur bien-être qu'à
la protection d'une espèce attachante mais non humaine. Ici encore,
comme c'était déjà le cas pour les paris et le vol à main armée, les
jugements auxquels on arrive lors d'une évaluation simple et lors
d'une évaluation conjointe ne sont pas cohérents.
Christopher Hsee, de l'université de Chicago, donne l'exemple
suivant de renversement de préférence, parmi de nombreux autres
du même type. Les objets évalués sont des dictionnaires de la
musique d'occasion.
Lorsque les dictionnaires sont présentés dans le cadre d'une
évaluation simple, le dictionnaire A se voit attribuer une valeur plus
élevée, mais l'ordre de préférence change évidemment lors d'une
évaluation conjointe. Ce résultat illustre l'hypothèse d'évaluabilité
de Hsee : aucun poids n'est attribué au nombre d'entrées lors d'une
évaluation simple, parce que ce nombre n'est pas évaluable lorsqu'il
est pris isolément. Lors d'une évaluation conjointe, au contraire, il
est immédiatement évident que le dictionnaire B est supérieur sur ce
point, et il est tout aussi évident que le nombre d'entrées est bien
plus important que l'état de la couverture 341 .
Renversements injustes
Il y a de bonnes raisons de croire que la manière dont la justice est
rendue est contaminée par des incohérences prévisibles dans
plusieurs domaines. Les preuves de ce fait viennent en partie
d'expériences, notamment l'étude de faux jurys, et en partie de
l'analyse de modèles récurrents dans les lois, les réglementations et
la jurisprudence.
Pour une expérience, on a demandé à de faux jurés sélectionnés à
partir de listes de jurés au Texas d'évaluer le montant des dommages
et intérêts dans plusieurs affaires civiles. Les affaires venaient par
deux, avec dans chaque cas une demande d'indemnisation pour
préjudice corporel et une demande d'indemnisation pour perte
financière. Dans un premier temps, les faux jurés procédaient à
l'évaluation de l'un des scénarios, après quoi on leur montrait la
seconde affaire et on leur demandait de comparer les deux. Voici les
résumés correspondant à l'une de ces paires d'affaires :
Affaire n°1 : Un enfant a subi des brûlures moyennement
graves lorsque son pyjama a pris feu alors qu'il jouait avec des
allumettes. La société qui a produit le pyjama n'a pas assuré une
résistance au feu suffisante.
Affaire n°2 : Les agissements malhonnêtes d'une banque ont
causé une perte de 10 millions d'euros à une autre banque.
La moitié des participants ont jugé l'affaire n° 1 en premier (lors
d'une évaluation simple) avant de comparer les deux affaires lors
d'une évaluation conjointe. Cette séquence a été inversée pour les
autres participants. Lors de l'évaluation simple, les jurés ont accordé
des dommages et intérêts plus élevés à la banque victime d'une
escroquerie qu'à l'enfant victime de brûlures, vraisemblablement
parce que le montant de la perte financière fournit un point
d'ancrage élevé.
En revanche, lorsque les deux affaires ont été traitées ensemble, la
commisération éprouvée pour la victime l'a emporté sur l'effet
d'ancrage et les jurés ont augmenté le montant accordé à l'enfant
jusqu'à dépasser le montant accordé à la banque. En faisant la
moyenne sur plusieurs couples d'affaires de ce type, on constate que
les sommes accordées aux victimes de dommages corporels étaient
plus de deux fois plus importantes lors d'une évaluation conjointe
que lors d'une évaluation simple. Les jurés qui ont examiné l'affaire
de l'enfant victime de brûlures prise isolément ont fait une offre qui
correspondait à l'intensité de leurs sentiments. Ils ne pouvaient pas
prévoir que le montant accordé à l'enfant paraîtrait insuffisant en
comparaison d'une somme importante attribuée à une institution
financière. Lors de l'évaluation conjointe, les dommages et intérêts
accordés à la banque sont restés ancrés sur la perte qu'elle avait
subie, mais le montant accordé à l'enfant victime de brûlures a
augmenté, reflétant ainsi l'indignation suscitée par une négligence
ayant entraîné des blessures sur un enfant.
Comme nous l'avons vu, plus le cadre est large et inclusif, plus il
est facile d'être rationnel, et l'évaluation conjointe offre à l'évidence
un cadre plus large que l'évaluation simple. Bien entendu, il faut se
méfier de l'évaluation conjointe lorsqu'une personne qui contrôle ce que l'on voit a un intérêt dans ce que l'on choisit. Les vendeurs
apprennent rapidement qu'en manipulant le contexte dans lequel un
client voit un produit, ils peuvent profondément influencer ses
préférences. Cela dit, à l'exception de tels cas de manipulation
délibérée, on suppose que le jugement comparatif, qui implique
nécessairement le Système 2, a plus de chances d'être stable que des
évaluations simples, qui reflètent souvent l'intensité des réponses
émotionnelles du Système 1. On s'attendrait donc à ce qu'une
institution souhaitant susciter des jugements réfléchis fasse en sorte
de fournir aux juges un contexte étendu afin d'évaluer chaque
affaire. J'ai été surpris quand Cass Sunstein m'a appris qu'on
interdisait explicitement aux jurés auxquels on a demandé d'évaluer
des dommages et intérêts de s'intéresser à d'autres affaires. Le
système juridique, contrairement au bon sens psychologique,
favorise l'évaluation simple.
Dans une autre étude consacrée à l'incohérence au sein du
système légal, Sunstein a comparé les sanctions administratives
pouvant être imposées par différentes agences du gouvernement
américain, notamment l'Occupational Safety and Health
Administration (administration américaine de la sécurité et de la
santé au travail) et l'Environmental Protection Agency (agence
américaine de protection de l'environnement). Il en a conclu qu'« au
sein d'une même catégorie, les sanctions paraissent parfaitement
rationnelles, au moins en cela que les préjudices les plus graves sont
punis avec le plus de sévérité. Pour ce qui est des manquements à la
sécurité et la santé au travail, les sanctions les plus lourdes sont
réservées aux violations répétées, avec ensuite des sanctions moins
lourdes pour des violations qui sont à la fois délibérées et graves, et
enfin les sanctions les plus légères pour le non-respect des exigences
en matière de tenue de registres 342 ». On apprendra cependant sans
surprise que le montant des sanctions varie considérablement d'une
agence à l'autre, d'une manière qui a plus à voir avec la politique et
l'histoire qu'avec un souci global d'équité. L'amende correspondant à
une « violation grave » de la réglementation concernant la sécurité
au travail est plafonnée à 7 000 dollars, tandis que l'amende
maximale encourue pour une violation du Wild Bird Conservation Act (loi sur la protection des oiseaux sauvages) est de 25 000
dollars. Les amendes paraissent raisonnables par rapport aux autres
amendes fixées par une même agence, mais paraissent bizarres si on
les compare d'une agence à l'autre. Comme pour les autres exemples
donnés dans ce chapitre, l'absurdité n'est manifeste que lorsque les
deux cas sont envisagés ensemble dans un cadre étendu.
*
Le renversement de préférence en bref
« Les BTU (British Thermal Unit) ne m'évoquaient rien jusqu'à ce
que je me rende compte à quel point les caractéristiques d'un
climatiseur peuvent varier d'un modèle à l'autre. L'évaluation
conjointe était essentielle. »
« Vous dites que c'était un discours exceptionnel parce que vous
le comparez à ses autres discours. Mais comparée aux autres
intervenants, elle restait à un niveau inférieur. »
« Souvent, lorsque l'on élargit le cadre, on prend des décisions
plus raisonnables. »
« Lorsque vous considérez des cas isolés, il y a des chances que
vous soyez guidé par une réaction émotionnelle du Système 1. »
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