Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée

3 - Le contrôleur paresseux

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Le contrôleur paresseux

 

Chaque année, je passe quelques mois à Berkeley, où je me livre à

l'un de mes grands plaisirs : une marche quotidienne d'à peu près six

kilomètres sur un sentier au milieu des collines avec une vue

magnifique sur la baie de San Francisco. Il est rare que je perde la

notion du temps, ce qui m'a permis d'en apprendre beaucoup sur la

notion d'effort. J'ai trouvé une vitesse de croisière, d'environ

onze minutes pour un kilomètre. J'effectue certes un effort physique

et je brûle davantage de calories à ce rythme qu'en étant assis dans

une chaise longue, mais je ne ressens aucune contrainte, ne suis

tiraillé par aucun conflit et n'ai pas besoin de me forcer à aller plus

vite. Je suis également capable de penser et de travailler tout en

marchant à cette vitesse. En fait, je soupçonne même la légère

excitation physique de ma promenade de me procurer une plus

grande vivacité intellectuelle.

Le Système 2 a lui aussi sa vitesse naturelle. Vous consacrez une

certaine quantité d'énergie mentale à des réflexions aléatoires et à

surveiller ce qui se passe autour de vous même quand votre esprit ne

fait rien de particulier, et la contrainte est limitée. À moins de vous

trouver dans une situation qui induit en vous un état inhabituel de

veille ou de conscience de soi, surveiller ce qui se passe dans votre

environnement ou dans votre tête exige peu d'efforts. Vous prenez

beaucoup de petites décisions en conduisant votre voiture, absorbez quelques informations en lisant le journal, procédez à des échanges

d'amabilités banals avec votre conjoint ou un collègue, le tout sans

effort ni stress. Exactement comme une promenade.

Il est d'ordinaire facile, et très plaisant, en fait, de marcher et de

penser en même temps, mais poussées à l'extrême, ces activités

semblent entrer en compétition pour user des ressources limitées du

Système 2. Vous pouvez le vérifier grâce à une expérience très

simple. Tout en marchant paisiblement avec un ami, demandez-lui

de calculer 23 x 78 dans sa tête, sur-le-champ. Il est presque sûr qu'il

s'arrêtera net. En ce qui me concerne, je peux penser en me

promenant, mais je ne peux pas m'engager dans un travail mental

qui imposerait une lourde charge à ma mémoire à court terme. Si je

dois élaborer un argument complexe en un temps limité, je préfère

ne pas bouger, et je préfère d'ailleurs être assis plutôt que debout.

Bien sûr, toutes les activités de pensée lente ne nécessitent pas cette

forme de concentration intense et de calculs difficiles – c'est lors

d'agréables promenades avec Amos que j'ai eu les meilleures idées

de ma vie.

Il suffit que j'accélère mon rythme de marche pour bouleverser

complètement cette expérience, car le passage à un pas plus rapide

entraîne une détérioration brutale de ma capacité à penser de façon

cohérente. Quand j'accélère, mon attention est de plus en plus attirée

par l'expérience de la marche et le maintien délibéré d'un rythme

plus soutenu. À la vitesse maximale que je peux atteindre dans les

collines, environ un kilomètre en sept minutes, je ne cherche même

plus à penser à autre chose. Outre l'effort physique que nécessite le

déplacement rapide de mon corps sur le sentier, un effort mental de

contrôle de soi est nécessaire pour résister à l'envie de ralentir. Or

apparemment, le contrôle de soi et la réflexion délibérée puisent

dans le même capital d'effort limité.

Pour la plupart d'entre nous, la majeure partie du temps, le

maintien d'un train de pensée cohérent et le besoin occasionnel de

s'engager dans une pensée contraignante passent également par le

contrôle de soi. Bien que n'ayant pas étudié la question de façon

systématique, je soupçonne que le fréquent passage d'une tâche à

une autre et le travail mental accéléré ne sont pas intrinsèquement sources de plaisir, et que les gens les évitent quand cela est possible.

C'est en cela que la loi du moindre effort devient effectivement une

loi. Même quand il n'y a pas urgence, le maintien d'un train de

pensée cohérent requiert de la discipline. Un observateur, me voyant

souvent consulter mes courriels ou aller fouiller dans le réfrigérateur

au cours d'une heure d'écriture, pourrait raisonnablement en déduire

que j'éprouve l'envie de m'évader et en conclure que le maintien de

cette activité nécessite davantage de contrôle de soi que ce que je

suis à même de fournir.

Heureusement, le travail cognitif ne suscite pas toujours

l'aversion, et les gens entreprennent parfois des efforts considérables

pendant de longues périodes sans avoir à faire preuve d'une volonté

héroïque. Le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi a mieux que

personne étudié cette question de la concentration sans effort, et le

nom qu'il a proposé pour la définir, le flow, ou flux, fait aujourd'hui

partie du langage courant. Les gens qui connaissent le flux le

décrivent comme « un état de concentration sans effort, si profond

qu'ils perdent la notion du temps, d'eux-mêmes, de leurs

problèmes », et la description qu'ils font de la joie que procure cet

état est si séduisante que Csikszentmihalyi a parlé « d'expérience

optimale ». Beaucoup d'activités peuvent entraîner ce sentiment de

flux, de la peinture à la course de moto – et pour quelques heureux

auteurs de ma connaissance, même la rédaction d'un livre est une

expérience optimale. Le flux trace une ligne de séparation nette

entre les deux formes d'effort : la concentration sur une tâche et le

contrôle délibéré de l'attention. Piloter une moto à

240 kilomètres/heure et disputer une partie d'échecs nécessitent

évidemment beaucoup d'efforts. Mais dans un état de flux, le

maintien d'une attention soutenue sur ces activités absorbantes ne

requiert aucune application du contrôle de soi, ce qui libère des

ressources, que l'on peut alors appliquer à la tâche en cours.

 

L'épuisement du Système 2

 

Il est désormais communément admis que le contrôle de soi et

l'effort cognitif sont l'un et l'autre des formes de travail mental. Plusieurs études psychologiques ont montré que les gens qui sont

simultanément sollicités par une tâche cognitive difficile et par une

tentation ont plus de chances de céder à la tentation. Imaginez que

l'on vous demande de retenir une liste de sept chiffres pendant une

ou deux minutes. On vous dit que cela doit être votre priorité. Alors

que votre attention est concentrée sur les chiffres, on vous offre le

choix entre deux desserts : un diabolique gâteau au chocolat et une

vertueuse salade de fruits. L'expérience tend à prouver que vous

risquez fort de choisir le gâteau au chocolat quand vous avez l'esprit

encombré de chiffres. Le Système 1 a plus d'influence sur le

comportement quand le Système 2 est occupé, et il raffole des

friandises.

Les gens qui sont occupés sur le plan cognitif sont également plus

susceptibles de faire des choix égoïstes, d'utiliser un langage sexiste,

et de donner des avis superficiels. La mémorisation et la répétition

de chiffres relâchent l'emprise du Système 2 sur le comportement,

mais évidemment, la charge cognitive n'est pas la seule cause d'un

affaiblissement du contrôle de soi. Quelques verres ont le même

effet, tout comme une nuit sans sommeil. Le soir, le contrôle de soi

des gens matinaux est fragilisé ; la réciproque est vraie pour les

couche-tard. Une trop grande inquiétude quant à la qualité du travail

que l'on est en train de fournir peut parfois perturber la performance

en chargeant la mémoire à court terme d'angoisses inutiles. La

conclusion est simple : le contrôle de soi nécessite de l'attention et

des efforts. On peut également dire que le contrôle des pensées et

des comportements est une des tâches dont se charge le Système 2.

Une série d'expériences étonnantes menées par le psychologue

Roy Baumeister et ses collègues a montré de façon concluante que

toutes les facettes de l'effort volontaire – cognitif, émotionnel ou

physique – puisent au moins en partie dans un réservoir commun

d'énergie mentale. Leurs expériences s'appuient sur des tâches

successives plutôt que simultanées.

Le groupe de Baumeister a constaté à plusieurs reprises qu'un

effort de volonté ou de contrôle de soi était fatigant ; si vous devez

vous forcer à faire quelque chose, vous serez moins enclin, ou moins

à même d'exercer un contrôle sur vous quand surviendra le défi suivant. Ce phénomène a été baptisé l'épuisement de l'ego. Les

participants à qui l'on demande de maîtriser leur réaction

émotionnelle lors de la projection d'un film riche en émotions se

tireront ensuite moins bien d'un test de résistance physique – par

exemple serrer le poing le plus longtemps possible sur un

dynamomètre en dépit de l'inconfort progressif. L'effort émotionnel

de la première phase de l'expérience diminue la capacité à résister à

la douleur d'une contraction musculaire soutenue, et les gens

souffrant d'un épuisement de l'ego succombent plus rapidement à

l'envie d'abandonner. Dans une autre expérience, les gens sont

d'abord épuisés par une tâche qui consiste à consommer des

aliments vertueux comme des radis et du céleri tout en résistant à la

tentation de manger du chocolat et des gâteaux. Ensuite, ces mêmes

personnes abandonneront plus tôt que la normale quand elles seront

confrontées à une tâche cognitive difficile.

La liste des situations et des tâches dont on sait aujourd'hui

qu'elles épuisent le contrôle de soi est aussi longue que diverse.

Toutes impliquent un conflit et le besoin de réprimer une tendance

naturelle. Elles comprennent :

 

◆ le fait d'éviter de penser à des ours blancs ;

◆ l'inhibition de la réaction émotionnelle face à un film émouvant ;

◆ une série de choix impliquant des conflits ;

◆ le fait de chercher à impressionner les autres ;

◆ le fait de réagir gentiment au mauvais comportement de son partenaire ;

◆ l'interaction avec une personne de race différente (pour les gens animés de préjugés raciaux).

 

De même, la liste des symptômes de l'épuisement est très variée :

 

◆ écart par rapport à un régime ;

◆ surconsommation et achats compulsifs ;

◆ réaction agressive à une provocation ;

◆ moindre résistance dans une épreuve de force physique ;

◆ difficulté face à des tâches cognitives et à une prise de décision logique.

 

Les preuves sont convaincantes : des activités qui exigent

beaucoup du Système 2 requièrent le contrôle de soi, et la mise en

œuvre de ce dernier est épuisante et déplaisante. Contrairement à la charge cognitive, l'épuisement de l'ego est au moins en partie une

perte de motivation. Après avoir exercé votre contrôle de soi dans

une tâche donnée, vous n'avez plus envie de faire un effort pour une

autre, alors qu'en réalité, vous en seriez capable si cela était

nécessaire. Lors de plusieurs expériences, les gens parvenaient à

résister aux effets de l'épuisement de l'ego quand on leur donnait une

bonne raison de le faire. En revanche, il est hors de question

d'augmenter vos efforts quand on vous demande en même temps de

conserver six chiffres dans votre mémoire à court terme tout en

accomplissant une autre tâche. L'épuisement de l'ego n'est pas le

même état mental que l'occupation cognitive.

La découverte la plus surprenante réalisée par l'équipe de

Baumeister montre, selon ses propres termes, que l'idée d'énergie

mentale est plus qu'une simple métaphore. Le système nerveux

consomme plus de glucose que les autres organes du corps humain,

et apparemment, une activité mentale difficile coûte très cher en

glucose. Quand vous êtes activement impliqué dans un

raisonnement cognitif complexe ou engagé dans une tâche qui

nécessite le contrôle de soi, votre niveau de glucose dans le sang

chute. C'est un effet comparable à celui d'un coureur qui puise dans

le glucose stocké dans ses muscles pendant un sprint. Cette idée

laisse entendre, ce qui peut paraître audacieux, que les effets de

l'épuisement de l'ego pourraient être contrés par une ingestion de

glucose, ce que Baumeister et ses collègues ont confirmé lors de

plusieurs expériences.

Dans l'une de leurs études, des volontaires ont regardé un court-

métrage muet où une femme était interviewée, et il leur a été

demandé d'interpréter son langage corporel. Alors qu'ils

accomplissaient cette tâche, une série de mots défilait lentement sur

l'écran. Il avait été spécifiquement recommandé aux participants

d'ignorer ces mots, et s'ils s'apercevaient que leur attention avait été

détournée, ils devaient de nouveau se concentrer sur le

comportement de la femme. Cet acte de contrôle de soi était connu

pour causer un épuisement de l'ego. Puis, avant de participer à une

deuxième tâche, tous les sujets ont bu de la limonade. La limonade

avait été sucrée au glucose pour la moitié d'entre eux, et avec un édulcorant pour l'autre moitié. Tous se sont ensuite vu attribuer une

tâche au cours de laquelle ils devaient surmonter leur réaction

intuitive pour obtenir la bonne réponse. Les erreurs intuitives sont

normalement beaucoup plus fréquentes chez les gens souffrant d'un

épuisement de l'ego, effet qui a été constaté chez ceux qui avaient bu

de l'édulcorant. Les buveurs de glucose, eux, n'ont affiché aucun

épuisement. En rétablissant le niveau de sucre disponible dans le

cerveau, on avait évité une détérioration de la performance. Il faudra

du temps, et beaucoup plus de recherches, pour établir si les tâches

qui provoquent la baisse de glucose sont également à l'origine de

l'excitation momentanée qui se reflète dans la dilatation de la pupille

et l'augmentation du rythme cardiaque.

Les Proceedings of the National Academy of Sciences ont

rapporté un exemple inquiétant de l'effet de l'épuisement de l'ego sur

le jugement. Les participants involontaires à cette étude étaient huit

juges des détentions et de la liberté en Israël. Ils passent des

journées entières à éplucher des demandes de liberté conditionnelle.

Les dossiers sont présentés dans le désordre, et les juges consacrent

peu de temps à chaque affaire, six minutes en moyenne. (La décision

par défaut est le refus ; 35 % seulement des demandes sont

approuvées. La durée exacte de chaque décision est enregistrée,

ainsi que la durée des trois pauses de la journée – la pause matinale,

le déjeuner, et la pause de l'après-midi.) Les auteurs de l'étude ont

comparé la proportion de demandes acceptées avec le temps écoulé

depuis la plus récente pause. Cette proportion augmente après

chaque pause, où 65 % des demandes sont acceptées. Pendant les

quelque deux heures qui séparent les juges de leur prochaine pause,

le pourcentage d'acceptation baisse systématiquement, pour être

proche du zéro juste avant la pause. Comme vous vous en doutez,

c'est un résultat embarrassant, et les auteurs ont analysé de

nombreuses explications possibles. Mais même présentées sous leur

meilleur jour, ces données brossent un tableau désolant : quand ils

sont fatigués et qu'ils ont faim, les juges ont tendance à prendre la

décision par défaut, plus facile, et à rejeter les demandes.

La paresse du Système 2

 

Une des principales fonctions du Système 2 est de surveiller et de

contrôler les pensées et les actes « suggérés » par le Système 1, en

laissant certains s'exprimer directement dans le comportement et en

en supprimant ou en modifiant d'autres.

Par exemple, voici une énigme simple. N'essayez pas de la

résoudre, écoutez plutôt votre intuition :

 

Une batte et une balle coûtent 1,10 dollar.

La batte coûte 1 dollar de plus que la balle.

Combien coûte la balle ?

 

Un chiffre vous est venu à l'esprit. Ce chiffre est, bien sûr, 10 : 10

cents. La caractéristique de cette énigme sans difficulté est qu'elle

suscite une réponse intuitive, séduisante, et fausse. Faites le calcul,

et vous verrez. Si la balle coûte 10 cents, alors le coût total sera 1,20

dollar (10 cents pour la balle et 1,10 pour la batte), et non 1,10. La

bonne réponse est 5 cents. On peut raisonnablement estimer que la

réponse intuitive est également venue à l'esprit de ceux qui ont

trouvé le bon chiffre – mais ils ont réussi à résister à leur intuition.

Shane Frederick et moi avons travaillé ensemble sur une théorie

du jugement fondée sur deux systèmes, et mon collègue s'est servi

de l'énigme de la batte et de la balle pour étudier une question

essentielle : dans quelle mesure le Système 2 surveille-t-il

étroitement les suggestions du Système 1 ? Pour lui, nous

connaissons un fait significatif sur quiconque dit que la balle coûte

10 cents : cette personne n'a pas vérifié activement si la réponse était

correcte, et son Système 2 a approuvé une réponse intuitive qu'il

aurait pu rejeter avec un minimum d'effort. De plus, nous savons

aussi que les gens qui donnent la réponse intuitive sont passés à côté

d'un indice social évident ; ils auraient dû se demander pourquoi

quelqu'un irait inclure dans un questionnaire une énigme dont la

réponse était si évidente. L'incapacité à vérifier est remarquable parce que le coût de la vérification est très faible : quelques

secondes de travail mental (le problème est d'une difficulté

modérée), avec un peu de tension musculaire et de dilatation des

pupilles, auraient suffi à éviter une erreur gênante. Les gens qui

répondent 10 cents semblent être d'ardents partisans de la loi du

moindre effort. Ceux qui évitent cette réponse ont apparemment des

cerveaux plus actifs.

Des milliers d'étudiants ont répondu à l'énigme de la batte et de la

balle, et les résultats sont époustouflants. Plus de 50 % des étudiants

de Harvard, du MIT et de Princeton ont donné la – mauvaise –

réponse intuitive. Dans des universités moins sélectives, le taux

d'incapacité à vérifier dépassait les 80 %. Avec le problème de la

batte et de la balle, nous effleurons pour la première fois ce qui va

être un thème récurrent de ce livre : beaucoup de gens sont trop sûrs

d'eux, prompts à avoir une trop grande foi dans leurs intuitions.

Manifestement, ils considèrent l'effort cognitif comme étant au

mieux légèrement désagréable et l'évitent autant que possible.

Je vais maintenant vous proposer un argument logique – deux

affirmations et une conclusion. Essayez de déterminer, aussi vite que

vous le pouvez, si cet argument est valide sur le plan logique. La

conclusion découle-t-elle des affirmations ?

 

Toutes les roses sont des fleurs.

Certaines fleurs fanent vite.

Donc, certaines roses fanent vite.

 

Une grande majorité des étudiants en université estiment que ce

syllogisme est valide. En fait, cet argument est biaisé, parce qu'il est

possible qu'il n'y ait aucune rose parmi les fleurs qui fanent vite.

Comme avec le problème de la batte et de la balle, une réponse

plausible vient immédiatement à l'esprit. Il faut travailler dur pour

l'écarter – l'idée insistante que « c'est vrai, c'est vrai ! » rend difficile

la vérification logique, et la plupart des gens ne se donnent pas la

peine de réfléchir au problème.

Cette expérience a des implications décourageantes quant à notre

façon de raisonner dans la vie de tous les jours. Elle laisse entendre

que quand les gens pensent qu'une conclusion est vraie, ils sont

aussi tout à fait enclins à croire des arguments qui semblent l'étayer,

même quand ces arguments sont erronés. Si le Système 1 est

impliqué, la conclusion vient d'abord, et les arguments ensuite.

Maintenant, considérez la question suivante et répondez-y

rapidement avant de poursuivre votre lecture :

 

Combien de meurtres sont-ils commis dans le Michigan

chaque année ?

 

La question, également conçue par Shane Frederick, est une fois

encore un défi pour le Système 2. Le « truc » réside dans le fait de

savoir si la personne interrogée va se souvenir que Detroit, une ville

où la criminalité est très forte, se trouve dans le Michigan. Les

étudiants américains le savent, tout comme ils savent que Detroit est

la plus grande ville du Michigan. Mais la connaissance d'un fait n'est

pas monolithique. Ce que nous savons ne nous vient pas toujours à

l'esprit quand nous en avons besoin. Les gens qui se souviennent

que Detroit se trouve dans le Michigan fournissent de plus hautes

estimations du taux de criminalité dans l'État que les autres, mais

une majorité des personnes interrogées par Frederick n'ont pas pensé

à la ville quand ils ont répondu à la question. En effet, les chiffres

moyens donnés par les gens pour le Michigan sont inférieurs à ceux

d'un groupe de même type interrogé sur la criminalité à Detroit.

L'incapacité à se souvenir de Detroit incombe autant au

Système 1 qu'au Système 2. Le fait que la ville vienne à l'esprit

quand on évoque l'État dépend en partie de la fonction automatique

de la mémoire. Dans ce domaine, les gens diffèrent. La

représentation de l'État du Michigan est très détaillée dans l'esprit de

certains : ceux qui y habitent sont plus susceptibles de se remémorer

davantage d'informations que ceux qui vivent ailleurs ; de même que

les passionnés de géographie, par rapport à, par exemple, des spécialistes de basket-ball. Des individus plus intelligents sont plus

susceptibles que d'autres de se représenter plus en détail la plupart

des choses. L'intelligence n'est pas que la capacité à raisonner ; c'est

également la capacité à trouver des informations adéquates dans la

mémoire et à utiliser son attention quand cela est nécessaire. La

fonction de la mémoire est un attribut du Système 1. Toutefois, tout

le monde a la possibilité de ralentir pour procéder à une recherche

active dans sa mémoire en quête de tous les éléments

éventuellement appropriés – tout comme les gens peuvent ralentir

pour vérifier la réponse intuitive au problème de la batte et de la

balle. L'étendue de la vérification délibérée et de la recherche est

une caractéristique du Système 2, laquelle varie d'un individu à

l'autre.

Le problème de la batte et de la balle, le syllogisme sur les fleurs

et le problème de Detroit et du Michigan ont une chose en commun.

Il semble que l'on y échoue, du moins en partie, par manque de

motivation, parce que l'on n'a pas fait assez d'efforts. N'importe qui

étant capable d'entrer dans une bonne université est tout à fait à

même de répondre aux deux premières questions en raisonnant, et

de réfléchir assez longtemps sur le Michigan pour se souvenir que la

plus grande ville de l'État a un problème de criminalité. Ces

étudiants savent résoudre des problèmes nettement plus complexes

quand ils ne sont pas tentés d'accepter une réponse superficiellement

plausible qui vient aisément à l'esprit. La facilité avec laquelle ils se

contentent de cesser de penser est plutôt troublante. Il peut paraître

sévère de les traiter de « paresseux », leur Système 2 et eux, mais ce

n'est pas vraiment injuste. On pourrait dire de ceux qui ne

commettent pas le péché de paresse intellectuelle qu'ils sont

« engagés ». Ils sont plus vigilants, plus actifs sur le plan

intellectuel, moins enclins à se satisfaire de réponses à première vue

séduisantes, plus sceptiques face à leurs intuitions. Pour le

psychologue Keith Stanovich, ils sont plus rationnels.

 

Intelligence, contrôle de soi, rationalité

Les chercheurs ont appliqué des méthodes diverses pour analyser

le lien entre la pensée et le contrôle de soi. Certains se sont attaqués

au problème en s'intéressant à la corrélation suivante : si l'on classait

les gens en fonction de leur contrôle de soi et de leur aptitude

cognitive, occuperaient-ils la même place dans les deux

classements ?

Dans une des expériences les plus célèbres de l'histoire de la

psychologie, Walter Mischel et ses étudiants ont exposé des enfants

de quatre ans à un dilemme cruel. Ils devaient choisir entre une

petite récompense (un biscuit), qu'ils pouvaient obtenir n'importe

quand, et une récompense plus importante (deux cookies), qu'ils

devaient attendre dans des conditions difficiles. Ils devaient rester

un quart d'heure dans une pièce, face à un bureau où se trouvaient

deux objets : un unique cookie et une cloche, que l'enfant pouvait

utiliser pour appeler le responsable de l'expérience afin d'obtenir le

cookie. D'après la description de l'expérience : « Il n'y avait pas de

jouets, de livres, d'images ou d'autres objets potentiellement

distrayants dans la pièce. L'expérimentateur quittait la pièce et ne

revenait qu'un quart d'heure plus tard, à moins que l'enfant utilise la

cloche, mange la récompense, se lève ou donne des signes de

trouble. »

Les enfants étaient observés à travers un miroir sans tain, et le

film qui témoigne de leur comportement pendant l'attente ne

manque jamais de faire hurler de rire les spectateurs. Près de la

moitié des enfants ont réussi l'exploit de patienter pendant un quart

d'heure, essentiellement en détournant leur attention de la

récompense alléchante. Dix ou quinze ans plus tard, un véritable

gouffre séparait ceux qui avaient résisté à la tentation et ceux qui ne

l'avaient pas pu. Les plus résistants disposaient d'un meilleur

contrôle exécutif dans les tâches cognitives, en particulier de la

capacité à refocaliser efficacement leur concentration. Une fois

devenus de jeunes adultes, ils étaient moins susceptibles de

consommer des stupéfiants. Une nette différence s'est fait jour

également dans l'aptitude intellectuelle : les enfants qui avaient

manifesté davantage de contrôle de soi à quatre ans réussissaient

clairement mieux lors de tests d'intelligence.

Une équipe de chercheurs de l'université de l'Oregon a exploré de

plusieurs façons le lien entre le contrôle cognitif et l'intelligence, y

compris en tentant d'accroître l'intelligence via l'amélioration du

contrôle de l'attention. Lors de cinq séances de quarante minutes, ils

ont exposé des enfants âgés de quatre à six ans à divers jeux sur

ordinateurs spécialement conçus pour exiger de l'attention et du

contrôle. Dans l'un de ces exercices, les enfants se servaient d'une

manette pour suivre un chat de dessin animé et lui faire atteindre une

zone herbeuse en évitant une mare de boue. Peu à peu, la taille des

zones herbeuses diminuait tandis que celle des mares de boue

augmentait. Les chercheurs se sont aperçus que ces exercices

d'attention ne faisaient pas qu'améliorer le contrôle exécutif ; les

résultats lors de tests d'intelligence non verbaux étaient également

supérieurs, et cette amélioration durait plusieurs mois. D'autres

recherches réalisées par la même équipe ont permis d'identifier des

gènes spécifiques impliqués dans le contrôle de l'attention, ont

montré que les techniques éducatives affectaient également cette

capacité et prouvé l'existence d'un lien étroit entre l'aptitude des

enfants à contrôler leur attention et leur faculté à maîtriser leurs

émotions.

Shane Frederick a développé un Test de réflexion cognitive, qui

comprend le problème de la batte et de la balle et deux autres

questions, choisies parce qu'elles aussi suscitent une réponse

intuitive à la fois irrésistible et fausse (vous trouverez ces questions

dans le chapitre V). Puis il s'est intéressé aux caractéristiques des

étudiants qui obtenaient de très mauvais résultats à ce test – chez qui

la fonction de supervision du Système 2 est faible – et a découvert

qu'ils sont enclins à répondre aux questions par la première idée qui

leur vient à l'esprit, et qu'ils répugnent à accomplir l'effort nécessaire

pour vérifier leurs intuitions. Les individus qui suivent leurs

intuitions sans esprit critique pour résoudre des énigmes ont

également tendance à accepter d'autres suggestions du Système 1.

Par exemple, 63 % de ces intuitifs disent qu'ils préféreraient recevoir

3 400 euros ce mois-ci plutôt que 3 800 euros le mois prochain.

37 % seulement de ceux qui ont résolu correctement les trois

énigmes affichent la même préférence à courte vue pour un paiement immédiat. Quand on leur demande combien ils sont prêts à

verser pour qu'un livre qu'ils ont commandé leur soit livré du jour au

lendemain, ceux qui ont obtenu de mauvais résultats au Test de

réflexion cognitive se disent disposés à payer deux fois plus que

ceux qui ont obtenu d'excellents résultats. Les découvertes de

Frederick suggèrent que les personnages de notre psychodrame ont

des « personnalités » différentes. Le Système 1 est impulsif et

intuitif ; le Système 2 est capable de raisonner, il est prudent, mais

chez certains, il est également paresseux. On constate des

différences qui y sont liées chez les individus : certains sont plus

comme leur Système 2 ; d'autres sont plus proches de leur

Système 1. Ce test simple est devenu l'un des meilleurs moyens de

détecter un esprit paresseux.

Ce sont Keith Stanovich et Richard West, son collaborateur de

longue date, qui, les premiers, ont utilisé les notions de Système 1 et

Système 2 (aujourd'hui, ils préfèrent parler de processus de Type 1

et de Type 2). Stanovich et ses collègues ont passé des décennies à

étudier les différences entre les gens sur le genre de problèmes qui

nous intéressent dans ce livre. La question qu'ils ont posée, de

diverses façons, est fondamentale : qu'est-ce qui fait que certaines

personnes sont plus susceptibles que d'autres de commettre des

erreurs de jugement ? Stanovich a publié ses conclusions dans un

ouvrage intitulé Rationality and the Reflective Mind (La Rationalité

et l'esprit réflexif), qui propose une approche remarquablement

audacieuse. Il établit une distinction marquante entre deux parties du

Système 2 – en fait, c'est une distinction si tranchée qu'il parle

« d'esprits » séparés. Un de ces esprits (l'esprit algorithmique, selon

lui) gère la pensée lente et les calculs difficiles. Certaines personnes

sont plus douées que d'autres pour ces tâches de gymnastique

cérébrale – ce sont ces individus qui excellent lors des tests

d'intelligence et sont capables de passer rapidement et efficacement

d'une tâche à l'autre. Stanovich affirme cependant qu'une grande

intelligence n'immunise pas les gens contre les biais. C'est une autre

capacité qui entre alors en jeu, qu'il définit comme la rationalité.

Une personne rationnelle vue par Stanovich ressemble à ce que j'ai

décrit plus tôt en utilisant le terme « engagé ». Au cœur de sa théorie se trouve l'idée qu'il faut distinguer la rationalité de l'intelligence. À

ses yeux, la pensée superficielle ou « paresseuse » est un défaut de

l'esprit réflexif, une faille de la rationalité. C'est une idée séduisante,

qui interpelle. Pour l'étayer, Stanovich et ses collègues se sont

aperçus que la question sur la batte et la balle et d'autres énigmes du

même genre étaient de meilleurs indicateurs de notre susceptibilité

aux erreurs cognitives que d'autres moyens conventionnels de

mesurer l'intelligence, comme les tests de QI. La distinction entre

l'intelligence et la rationalité peut-elle ouvrir la voie à de nouvelles

découvertes ? Le temps nous le dira…

 

*

 

Le contrôle en bref

 

« Elle n'a pas eu de mal à se concentrer pendant des heures sur sa

tâche. Elle était dans un état de flux. »

« Au bout d'une longue journée de réunions, son ego était épuisé.

Il a donc opté pour des procédures standard au lieu de réfléchir au

problème. »

« Il ne s'est pas donné la peine de vérifier si ce qu'il disait tenait

debout. Son Système 2 est-il toujours paresseux ou était-il plus

fatigué que d'habitude ? »

« Malheureusement, elle a tendance à dire la première chose qui

lui vient à l'esprit. Elle a probablement du mal à attendre la

gratification. Son Système 2 est faible. »

 

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