Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
28 - Événements négatifs
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Événements négatifs
Le concept de l'aversion à la perte est sans doute la contribution la
plus significative de la psychologie à l'économie comportementale.
C'est curieux, car l'idée que les gens évaluent de nombreux résultats
en termes de gains et de pertes, et que les pertes aient plus
d'importance que les gains, ne surprend personne. Amos et moi
avons souvent plaisanté sur le fait que nous étions engagés dans
l'étude d'un sujet sur lequel nos grands-mères savaient bien des
choses. En réalité, nous en savons plus que nos grands-mères, et
nous sommes aujourd'hui en mesure d'intégrer l'aversion à la perte
au modèle plus général des deux systèmes, plus précisément dans un
contexte biologique et psychologique où la négativité et la fuite
dominent la positivité et l'approche. Nous pouvons aussi retrouver
les conséquences de l'aversion à la perte dans un nombre étonnant
d'observations : seules les marchandises perdues pendant le
transport donnent lieu à compensation, et non le manque à gagner à
la vente qu'elles représentent ; les tentatives de réformes à grande
échelle échouent très souvent ; et les golfeurs professionnels puttent
plus précisément pour un par que pour un birdie. Aussi futée qu'elle
fût, ma grand-mère aurait été surprise par les prédictions spécifiques
liées à une idée générale qui lui semblait évidente.
La prédominance de la négativité
Figure 12
Votre rythme cardiaque a accéléré quand vous avez regardé
l'image de gauche 274 . Il a accéléré avant même que vous puissiez
déterminer ce que cette illustration a de si inquiétant. Au bout d'un
moment, vous avez peut-être reconnu les yeux d'une personne
effrayée. Les yeux de droite, plissés par des joues qui sourient,
expriment le bonheur – et ils ne suscitent pas la même excitation.
Ces deux images ont été montrées à des gens couchés dans un
scanner. Chacune leur a été présentée pendant moins de deux
centièmes de seconde, puis a été immédiatement masquée par du
« bruit visuel », un affichage aléatoire de carrés sombres et clairs.
Aucun des observateurs n'a jamais su consciemment qu'il avait vu
des images d'yeux, mais une partie de leur cerveau le savait
manifestement. Les images du cerveau ont en effet indiqué une
réaction intense de l'amygdale (qui joue un rôle central dans le
« centre de la menace » du cerveau) à une image menaçante que
l'observateur ne reconnaissait pas. L'information sur la menace est
probablement passée par un canal neural hyper-rapide directement
raccordé à une partie du cerveau qui traite les émotions, contournant
le cortex visuel qui alimente l'expérience consciente de la « vue » 275
. Le même circuit fait que des visages en colère schématiques (une
menace potentielle) sont traités plus rapidement et plus efficacement
que des visages heureux schématiques276 . Certains expérimentateurs
ont signalé qu'un visage en colère « se détache » dans une foule de
visages heureux, mais qu'un seul visage heureux ne se détache pas
dans une foule en colère277 . Le cerveau de l'homme et d'autres
animaux comporte un mécanisme conçu pour accorder la priorité
aux mauvaises nouvelles. En gagnant quelques centièmes de
seconde sur le temps nécessaire pour détecter un prédateur, ce
circuit améliore les chances de survie d'un animal, assez longtemps pour qu'il se reproduise. Les opérations automatiques du Système 1
reflètent cette histoire évolutionniste. Aucun mécanisme d'une
rapidité comparable n'a été détecté qui soit capable de reconnaître
les bonnes nouvelles. Bien sûr, nos cousins animaux et nous
sommes très vite alertés par des signes indiquant une possibilité de
se reproduire ou de se nourrir, et les publicitaires conçoivent leurs
affiches en conséquence. Quoi qu'il en soit, les menaces sont
prioritaires par rapport aux opportunités, comme il se doit.
Le cerveau réagit rapidement même à des menaces purement
symboliques. Des mots chargés émotionnellement attirent très vite
l'attention, et des mots négatifs (guerre, crime) attirent l'attention
plus vite que des mots heureux (paix, amour). Il n'y a pas de menace
réelle, mais le simple rappel d'un événement négatif est traité dans le
Système 1 comme une menace. Comme nous l'avons vu plus tôt
avec le mot vomi, la représentation symbolique évoque de façon
associative, sous une forme atténuée, plusieurs des réactions à la
chose elle-même, y compris la manifestation physiologique d'une
émotion, la tendance à la fuite ou à l'approche, à reculer ou à
s'avancer. La sensibilité à la menace s'étend aux déclarations
d'opinions avec lesquelles nous sommes fortement en désaccord. Par
exemple, selon ce que vous pensez de l'euthanasie, il faudra à votre
cerveau moins d'un quart de seconde pour enregistrer la « menace »
dans une phrase qui commence par : « Je pense que l'euthanasie est
acceptable/inacceptable… 278 »
Le psychologue Paul Rozin, spécialiste du dégoût, a observé
qu'un seul cafard pouvait suffire à rendre tout un bol de cerises
écœurant, mais qu'une cerise ne pourra rien faire pour rendre
attractif un bol de cafards. Comme il le souligne, le négatif
supplante le positif de bien des façons, et l'aversion à la perte n'est
que l'une des nombreuses manifestations d'une vaste domination de
la négativité 279 . D'autres auteurs, dans un article intitulé « Bad Is
Stronger Than Good » (« Le mal est plus fort que le bien »), ont
résumé leurs résultats comme suit : « De mauvaises émotions, de
mauvais parents, et une mauvaise critique ont plus d'impact que
leurs équivalents positifs ; une mauvaise information est analysée
plus exhaustivement qu'une bonne. Le moi est davantage motivé pour éviter les mauvaises définitions de soi que pour rechercher les
bonnes. Les mauvaises impressions et les stéréotypes négatifs se
forment plus rapidement et sont plus résistants à la contradiction que
leurs équivalents positifs280 . » Ils citent John Gottman, célèbre
expert en relations conjugales, qui faisait remarquer que la réussite à
long terme d'une relation dépendait beaucoup plus de la capacité à
éviter le négatif que de la recherche du positif. D'après Gottman,
pour qu'une relation soit stable, il faut que les bonnes interactions
dominent les mauvaises à au moins 5 contre 1. D'autres asymétries
dans le domaine social sont encore plus frappantes. Nous savons
tous qu'un seul geste suffit à détruire une amitié qui a mis des
années à se construire.
Certaines distinctions entre le bien et le mal sont ancrées dans
notre biologie. Les bébés viennent au monde prêts à réagir à la
douleur comme à quelque chose de négatif et à la douceur comme à
quelque chose de positif (jusqu'à un certain point). Cependant, dans
de nombreuses situations, la frontière entre bon et mauvais est un
point de référence qui change avec le temps et dépend des
circonstances immédiates. Imaginez que vous soyez seul à la
campagne par une nuit froide, mal habillé pour faire face à la pluie
torrentielle, et que vous soyez trempé. Vos malheurs sont encore
aggravés par une bise glaciale. Au cours de votre errance, vous
trouvez un grand rocher qui vous offre un abri relatif contre la colère
des éléments. Pour le biologiste Michel Cabanac, l'expérience de ce
moment est intensément agréable parce qu'elle fonctionne, comme
le fait normalement le plaisir, comme le signal d'une amélioration
des conditions significative sur le plan biologique 281 . Le
soulagement sera bien sûr de courte durée, et bientôt, vous
recommencerez à frissonner sous votre rocher, poussé par le regain
d'inconfort à trouver un meilleur abri.
Les objectifs comme points de référence
L'aversion à la perte est liée à deux idées fortes : 1/ nous sommes
plus fortement incités à éviter les pertes qu'à obtenir des gains ; 2/ le
point de référence est parfois représenté par le statu quo, mais il peut aussi s'agir d'un objectif futur : ne pas atteindre un objectif est une
perte, le dépasser est un gain. Comme l'on pourrait s'y attendre avec
la prédominance de la négativité, les deux motifs ne sont pas de
puissance égale282 . L'aversion à l'échec est beaucoup plus forte que
le désir de dépasser l'objectif.
Les gens adoptent souvent des objectifs à court terme qu'ils
s'efforcent d'atteindre, mais pas forcément de dépasser. Ils sont
susceptibles de réduire leurs efforts quand ils ont atteint un objectif
immédiat, avec des résultats qui contreviennent parfois à la logique
économique. Les chauffeurs de taxis new-yorkais, par exemple, ont
peut-être un revenu prévisionnel pour le mois ou l'année, mais
l'objectif auquel ils consacrent leurs efforts est généralement celui
de leurs revenus quotidiens. Bien sûr, l'objectif quotidien est
beaucoup plus facile à atteindre (et à dépasser) certains jours que
d'autres. Les jours de pluie, un taxi de New York ne reste jamais
libre bien longtemps, et le chauffeur atteint donc rapidement son
objectif ; ce n'est pas le cas quand le temps est agréable, jours où les
taxis perdent souvent du temps à rôder dans les rues en quête de
clients. La logique économique implique que les chauffeurs
travaillent beaucoup plus les jours de pluie, et qu'ils s'offrent un peu
de détente quand il fait beau et qu'ils peuvent « s'acheter » du temps
libre à un prix moins onéreux. La logique de l'aversion à la perte
suggère le contraire : les chauffeurs qui se fixent un objectif
quotidien travaillent beaucoup plus quand les courses sont rares et
rentreront plus tôt alors que des clients trempés jusqu'aux os les
supplient de les prendre 283 .
Les économistes Devin Pope et Maurice Schweitzer, de
l'université de Pennsylvanie, ont estimé que le golf offrait un
exemple parfait de point de référence : le par. Chaque trou sur le
parcours est associé à un nombre de coups : le par, qui est la base
d'une bonne performance – pas d'une performance exceptionnelle.
Pour un golfeur professionnel, un birdie (un coup en dessous du par)
est un gain, un bogey (un coup au-dessus du par) est une perte. Les
économistes ont comparé deux situations auxquelles peut être
confronté un joueur près du trou :
◆ putter pour éviter un bogey
◆ putter pour réaliser un birdie
Au golf, chaque coup compte, et dans le golf professionnel,
chaque coup coûte cher. Selon la théorie des perspectives,
cependant, certains coups comptent plus que d'autres. Ne pas
atteindre le par est une perte, mais rater un birdie est un gain gâché
par une perte. Pope et Schweitzer ont déduit de l'aversion à la perte
que les joueurs se donneraient plus de mal quand ils puttent pour le
par (pour éviter un bogey) que quand ils puttent pour un birdie. Ils
ont analysé plus de 2,5 millions de putts avec un luxe de détails
incroyable pour vérifier cette prédiction.
Ils avaient raison. Que le putt soit facile ou non, à toutes les
distances du trou, les joueurs avaient plus de succès quand ils
puttaient pour le par plutôt que pour un birdie. La différence dans
leur taux de succès quand ils tentaient le par (pour éviter un bogey)
ou un birdie était de 3,6 %. Ce n'est pas rien. Tiger Woods a fait
partie des « cobayes » de cette étude. Si, dans ses meilleures années,
il avait été capable de putter aussi bien pour un birdie que pour le
par, son résultat moyen en tournoi se serait amélioré d'un coup ainsi
que ses gains, de près de un million de dollars par saison. De
redoutables compétiteurs dans son genre ne prennent évidemment
pas la décision consciente de se relâcher sur les putts pour un birdie,
mais leur intense aversion pour le bogey contribue apparemment à
ce qu'ils se concentrent davantage pour le par.
L'étude des putts illustre la force des concepts théoriques et leur
intérêt pour stimuler la réflexion. Qui aurait cru utile de passer des
mois à analyser des putts pour les pars et les birdies ? L'idée de
l'aversion à la perte, qui ne surprend personne à part, peut-être,
certains économistes, est à l'origine d'une hypothèse précise et non
intuitive, et a amené les chercheurs à faire une découverte qui a
étonné tout le monde, y compris les golfeurs professionnels.
La défense du statu quo
Si vous commencez à y prêter attention, vous vous apercevrez
que la motivation inégale pour éviter les pertes et pour obtenir des
gains se retrouve presque partout. C'est une caractéristique
omniprésente dans les négociations, surtout la renégociation de
contrats existants, situation typique des conventions salariales, ou
encore dans les pourparlers internationaux sur le commerce ou le
contrôle de l'armement. Les termes existants définissent les points
de référence, et tout changement envisagé sur tel ou tel aspect de la
situation est immanquablement perçu comme une concession faite
par un camp à l'autre. L'aversion à la perte crée une asymétrie qui
rend difficile la conclusion d'un accord. Vos concessions sont un
gain pour moi et une perte pour vous ; elles vous font autant de mal
qu'elles me donnent du plaisir. Inévitablement, vous leur accorderez
une plus grande valeur que je ne le fais. Il en va évidemment de
même des concessions particulièrement pénibles que vous exigez de
moi, dont vous ne semblez pas être pleinement conscients ! Les
négociations pour répartir un gâteau qui se réduit sont
particulièrement difficiles, parce qu'elles nécessitent une attribution
des pertes. Les gens ont tendance à être beaucoup plus souples
quand ils négocient à propos d'un gâteau en expansion.
Quand des négociateurs discutent, une bonne part des pourparlers
vise à déterminer un point de référence et fournir un ancrage à
l'autre partie 284 . Le message n'est pas toujours sincère. Les
négociateurs prétendent souvent être intensément attachés à un
élément (par exemple, des missiles d'un type particulier dans des
négociations sur une réduction des armements), alors qu'en réalité,
cet élément n'est qu'un leurre destiné à être cédé dans un échange.
Les négociateurs étant influencés par une logique de réciprocité, une
concession présentée comme douloureuse implique une concession
tout aussi pénible (et peut-être tout aussi fausse) de l'autre camp.
Les animaux, dont nous sommes, se battent plus pour éviter les
pertes que pour obtenir des gains. Dès qu'il s'agit de délimiter des
territoires, ce principe explique la primauté de la défense sur
l'attaque. Un biologiste a noté que « quand celui qui tient un
territoire est défié par un adversaire, c'est presque toujours lui qui
l'emporte – 285 d'ordinaire en quelques secondes ». Dans les affaires humaines, cette simple règle explique en grande partie ce qui se
passe quand des institutions tentent de se réformer, mais aussi lors
des « réorganisations » et des « restructurations » des sociétés, dans
les efforts visant à rationaliser une bureaucratie, à simplifier le code
fiscal ou à réduire les frais médicaux. Tels qu'ils sont conçus au
départ, les plans de réforme envisagent toujours plusieurs gagnants
et un petit nombre de perdants, prix à payer pour une amélioration
d'ensemble. Si les parties affectées ont une quelconque influence
politique, cependant, les perdants potentiels seront plus actifs et
déterminés que les gagnants potentiels ; le résultat sera biaisé en leur
faveur, et inévitablement plus coûteux et moins efficace
qu'initialement prévu. Les réformes prévoient régulièrement des
clauses d'antériorité qui protègent les intérêts de ceux qui sont en
place – par exemple, quand la masse salariale est réduite par
l'érosion plutôt que par des licenciements, ou quand des réductions
dans les salaires et les avantages ne s'appliquent qu'aux futurs
embauchés. L'aversion à la perte est une puissante force
conservatrice qui favorise des changements limités à partir du statu
quo dans la vie tant des institutions que des individus. C'est ce
conservatisme qui nous aide à rester stable dans notre quartier, notre
couple, notre emploi. Il est la force gravitationnelle qui garantit la
cohésion de notre existence près du point de référence.
L'aversion à la perte dans la loi
Durant l'année que j'ai passée à travailler avec Richard Thaler et
Jack Knetsch à Vancouver, nous nous sommes retrouvés embarqués
dans une étude sur la justice dans les transactions économiques, en
partie parce que le sujet nous intéressait, mais aussi parce que nous
avons eu l'occasion ainsi que l'obligation d'inventer un nouveau
questionnaire chaque semaine. Le ministère canadien de la Pêche et
des Océans disposait à Toronto d'un programme pour les spécialistes
au chômage, payés pour réaliser des enquêtes téléphoniques. Cette
gigantesque équipe d'intervieweurs travaillait toutes les nuits et il
fallait constamment lui fournir de nouvelles questions pour que
l'opération se poursuive. Par l'entremise de Jack Knetsch, nous avons accepté de produire un questionnaire chaque semaine, en
quatre versions de couleur différente. Nous pouvions poser des
questions sur ce que nous voulions ; la seule contrainte était que le
questionnaire devait comporter au moins une référence au poisson,
pour qu'il ait un rapport avec la mission du ministère. L'affaire dura
des mois, et nous nous régalâmes d'une orgie d'informations.
Nous avons étudié la perception qu'a le public de ce qui constitue
un comportement inique de la part des commerçants, des
employeurs et des propriétaires 286 . La question majeure était de
savoir si l'opprobre attaché à l'iniquité pouvait freiner la recherche
du profit. Ce qui est le cas. Nous avons également découvert que les
règles morales grâce auxquelles le public évalue ce que peuvent ou
non faire les entreprises établissent une distinction cruciale entre les
pertes et les gains. Le principe fondamental est que le salaire, prix
ou loyer existant constitue un point de référence, considéré comme
un droit sur lequel il ne faut pas empiéter. Il est considéré comme
injuste de la part d'une entreprise de rejeter ses pertes sur ses clients
ou ses salariés par rapport à la transaction de référence, à moins d'y
être obligée pour défendre ses propres droits. Considérez cet
exemple :
Une quincaillerie vend des pelles à neige pour 15 euros. Le
lendemain d'une tempête de neige, elle augmente le prix à
20 euros.
Attribuez une valeur à cette action :
Tout à fait juste
Acceptable
Injuste
Tout à fait injuste
La quincaillerie se comporte de façon appropriée selon le modèle
économique classique : elle réagit à un accroissement de la demande
en augmentant son prix. Les personnes que nous avons interrogées
n'étaient pas de cet avis : 82 % ont estimé que cette décision était injuste ou tout à fait injuste. Ils ont clairement pris le prix avant la
tempête comme un point de référence et l'augmentation comme une
perte que la boutique impose à ses clients, non parce qu'elle le doit,
mais simplement parce qu'elle le peut. Nous nous sommes aperçus
que, d'après une règle de base de la justice, l'exploitation du pouvoir
du marché pour imposer des pertes à autrui est inacceptable.
L'exemple suivant illustre cette règle dans un autre contexte (les
valeurs en dollars devraient être ajustées pour tenir compte d'une
inflation de 100 % depuis que ces données ont été collectées en
1984) :
Une petite boutique de photocopies compte un employé qui y
travaille depuis six mois et gagne 9 dollars de l'heure. Les
affaires restent satisfaisantes, mais une usine de la région vient
de fermer et le chômage a augmenté. D'autres petites boutiques
viennent d'engager des employés efficaces à 7 dollars de l'heure
pour des emplois comparables à celui de l'employé de la
boutique de photocopies. Le propriétaire de cette dernière réduit
donc le salaire de son employé de 2 dollars.
Les participants n'ont pas approuvé : 83 % d'entre eux ont estimé
que ce comportement était injuste ou tout à fait injuste. Toutefois,
une infime variation dans la question clarifie la nature de
l'obligation de l'employeur. Le scénario est le même, mais
maintenant :
L'employé s'en va, et le propriétaire décide de payer son
remplaçant 7 dollars de l'heure.
Une grande majorité (73 %) considère cette décision comme
acceptable. Il semble que l'employeur n'ait pas l'obligation morale
de payer 9 dollars de l'heure. Le droit est donc personnel : l'employé actuel a le droit de conserver son salaire même si les conditions du
marché autorisent l'employeur à imposer une réduction des salaires.
Le remplaçant n'a aucun droit sur le salaire de référence de son
prédécesseur, et l'employeur est donc autorisé à réduire le salaire
sans risquer d'être considéré comme inique.
La société a ses propres droits, dont celui de maintenir son niveau
de profit. Confrontée à la menace d'une perte, il lui est permis de
transférer cette perte sur d'autres. Une majorité substantielle de
participants pense qu'il n'est pas injuste qu'une entreprise baisse le
salaire de ses employés quand sa profitabilité décline. Nous avons
déterminé que ces règles définissaient deux types de droits, ceux de
la société, et ceux des individus avec qui elle entre en interaction.
Menacée, la société a le droit de se montrer égoïste. On n'attend
même pas d'elle qu'elle assume une partie des pertes, elle peut les
transférer.
Ce ne sont pas les mêmes règles qui président à ce que l'entreprise
peut faire pour améliorer ses profits et pour limiter ses pertes. Quand
une société est confrontée à des coûts de production moins élevés,
les règles de la justice ne l'obligent pas à partager le bonus soit avec
ses clients, soit avec ses employés. Bien sûr, nos participants ont
préféré les entreprises qui se montraient généreuses quand leurs
bénéfices augmentaient, et les jugeaient justes. Mais ils n'ont pas
estimé qu'une société qui ne partageait pas était injuste. Ils n'ont
manifesté leur indignation que quand une société tirait parti de son
pouvoir pour rompre des contrats informels avec ses salariés ou ses
clients, et pour imposer une perte à autrui afin d'accroître ses profits.
Les spécialistes de la justice économique ont une mission
importante. Il ne s'agit pas pour eux d'identifier le comportement
idéal, mais de trouver ce qui sépare une conduite acceptable d'un
comportement suscitant l'opprobre et le châtiment.
Nous n'étions pas très optimistes quand nous avons soumis
l'article tiré de ces recherches à l'American Economic Review. Il
remettait en question ce qui avait alors valeur de loi chez beaucoup
d'économistes, à savoir que le comportement économique était
gouverné par l'égoïsme et que les questions de justice n'avaient en
général aucune importance. Nous nous appuyions de plus sur les résultats de sondages, pour lesquels les économistes n'ont d'ordinaire
que peu de respect. Toutefois, le rédacteur en chef de la revue a
soumis notre article à deux économistes qui ne se sentaient pas liés
par ces conventions (nous avons appris leur identité par la suite ;
c'étaient les deux plus bienveillants que le rédacteur aurait pu
trouver). Le rédacteur en chef avait fait le bon choix. Cet article est
souvent cité, et ses conclusions ont résisté à l'épreuve du temps. Des
recherches plus récentes soutiennent les observations sur une justice
dépendant d'un point de référence, et montrent en outre que les
questions de justice sont significatives sur le plan économique, un
fait dont nous nous doutions mais que nous n'avions pas pu
prouver 287 . Les employeurs qui violent les règles de la justice sont
punis par une baisse de la productivité, et les commerçants qui
appliquent une politique des prix inique peuvent s'attendre à voir
leurs ventes chuter. Des gens qui avaient découvert, à la lecture d'un
nouveau catalogue, qu'un commerçant avait réduit le prix d'un
produit qu'ils venaient d'acheter plus cher ont diminué de 15 % leurs
futurs achats dans cette boutique, soit une perte moyenne de
90 dollars par client. Pour eux, le prix moins élevé était évidemment
le point de référence, et ils estimaient avoir subi une perte en payant
plus qu'il ne convenait. De plus, les clients qui ont réagi le plus
vivement étaient ceux qui avaient acheté plus d'articles et à des prix
plus élevés. Les pertes ont largement dépassé les gains réalisés grâce
à l'augmentation des ventes liées à la baisse des prix dans le
nouveau catalogue.
Le fait d'imposer injustement des pertes aux gens peut s'avérer
risqué si les victimes sont en position de riposter. De plus, des
expériences ont montré que des inconnus qui sont témoin d'un
comportement inique se joignent souvent aux représailles. Les
neuro-économistes (des scientifiques qui associent l'économie à la
recherche sur le cerveau) se sont servis de scanners pour examiner le
cerveau de gens occupés à châtier un inconnu qui a eu un
comportement injuste envers un autre inconnu. On remarque que
cette punition altruiste s'accompagne d'un accroissement de l'activité
dans les « centres du plaisir » du cerveau. Apparemment, le
maintien de l'ordre social et la défense des règles de la justice sont en eux-mêmes des récompenses. La punition altruiste pourrait bien
être le ciment de la cohésion sociale288 . Cependant, nos cerveaux ne
sont pas conçus pour récompenser la générosité de façon aussi sûre
qu'ils châtient la méchanceté. Là encore, nous nous heurtons à une
nette asymétrie entre les pertes et les gains.
L'influence de l'aversion à la perte et du sentiment de droit va
bien au-delà du domaine des transactions financières. Les juristes
ont rapidement compris leur impact sur la loi et l'application de la
justice. Dans une étude, David Cohen et Jack Knetsch ont trouvé de
nombreux exemples d'une nette distinction entre les pertes actuelles
et les gains sacrifiés dans les décisions de justice 289 . Par exemple,
un commerçant dont les produits ont été perdus pendant le transport
pourra être indemnisé pour les pertes qu'il a effectivement subies,
mais il est peu probable qu'il soit indemnisé pour les profits perdus.
La règle bien connue qui veut que la possession vaille titre confirme
le statut moral du point de référence. Dans une discussion récente,
Eyal Zamir avance l'idée révolutionnaire que la distinction établie
dans la loi entre le fait de compenser les pertes et de compenser un
des gains prévus serait justifiée par leurs effets asymétriques sur le
bien-être individuel 290 . Si les gens qui subissent une perte souffrent
plus que ceux qui ne parviennent simplement pas à enregistrer des
gains, peut-être méritent-ils d'être davantage protégés par la loi.
*
L'aversion à la perte en bref
« Cette réforme ne passera pas. Ceux qui risquent d'y perdre se
battront avec plus d'acharnement que ceux qui pourraient en tirer
parti. »
« Chacun d'entre eux pense que les concessions de l'autre sont
moins douloureuses. Ils ont tort tous les deux, bien sûr. C'est juste
l'asymétrie des pertes. »
« Ils auraient moins de mal à renégocier l'accord s'ils
comprenaient que le gâteau à partager est en réalité en expansion. Il ne s'agit pas de répartir les pertes, mais les gains. »
« Le prix des loyers a récemment augmenté dans le quartier, mais
nos locataires trouvent qu'il serait injuste que nous augmentions leur
loyer. Ils estiment avoir droit aux termes de leur contrat actuel. »
« Mes clients ne désapprouvent pas la hausse des prix parce qu'ils
savent que les coûts aussi ont augmenté. Ils acceptent mon droit à
garantir mon profit. »
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