Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
Troisième partie - L'excès de confiance en soi
Troisième partie
L'excès de confiance en soi
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19
L'illusion de compréhension
Le trader-philosophe-statisticien Nassim Taleb peut aussi être
considéré comme un psychologue. Dans Le Cygne noir, il invente la
notion d'erreur de narration pour décrire la façon dont des histoires
faussées du passé façonnent notre vision du monde et nos espoirs
quant à l'avenir 167 . Les erreurs de narration sont des conséquences
inévitables de notre effort constant pour donner un sens au monde
qui nous entoure. Les histoires explicatives qui séduisent les gens
sont simples, elles sont concrètes plutôt qu'abstraites, elles accordent
le beau rôle au talent, à la stupidité et aux intentions plutôt qu'à la
chance, et elles se concentrent sur quelques événements marquants
qui ont eu lieu plutôt que sur les innombrables événements qui ne se
sont pas produits. Tout événement saillant et récent est voué à
nourrir un récit causal. Taleb suggère que nous autres êtres humains
nous leurrons en permanence en bâtissant des histoires
inconsistantes sur notre passé et en les tenant pour vraies.
Les bonnes histoires donnent une version simple et cohérente des
actions et des intentions des gens. Vous êtes toujours prêt à
interpréter tel comportement comme la manifestation d'une
propension générale ou d'un trait de caractère – des causes
auxquelles attribuer facilement des effets. L'effet de halo que nous
avons évoqué contribue à la cohérence, parce qu'il nous pousse à
faire correspondre notre vision de toutes les qualités d'une personne au jugement que nous avons d'un attribut particulièrement
significatif 168 . Si nous pensons qu'un joueur de baseball est beau et
athlétique, par exemple, nous ne manquerons sans doute pas de
croire qu'il lance aussi bien la balle 169 . Les halos peuvent également
être négatifs : si nous trouvons qu'un joueur est laid, nous sous-
estimerons probablement ses capacités sportives. L'effet de halo
contribue à garantir la simplicité et la cohérence des récits
explicatifs en exagérant la logique des évaluations : les gens bien ne
font que des choses bien et les gens méchants sont intégralement
mauvais. La phrase « Hitler aimait les chiens et les enfants » est
choquante, et le demeure quel que soit le nombre de fois où vous
l'entendez, parce que toute trace de gentillesse chez quelqu'un
d'aussi mauvais viole les attentes mises en place par l'effet de halo.
Les incohérences empiètent sur l'aisance de nos pensées et la clarté
de nos sentiments.
Un récit convaincant engendre l'illusion qu'un phénomène est
inévitable. Considérez l'histoire de Google, sa transformation en
géant de la technologie. Deux étudiants créatifs du département
d'informatique de Stanford inventent un moyen formidable de
rechercher des informations sur Internet. Ils cherchent et obtiennent
un financement pour lancer une société et prennent une série de
bonnes décisions. En l'espace de quelques années, la société qu'ils
ont créée est une des mieux cotées en Bourse aux États-Unis, et les
deux anciens étudiants comptent parmi les personnes les plus riches
de la planète. À une occasion, mémorable, ils ont eu de la chance, ce
qui rend leur histoire encore plus attrayante : un an après avoir fondé
Google, ils étaient prêts à vendre leur société pour moins de un
million de dollars, mais l'acheteur a trouvé le prix trop élevé 170 . La
mention de cet unique coup de chance nous fait volontiers sous-
estimer les mille et une façons qu'a la chance d'affecter un résultat.
Une histoire détaillée donnerait plus de précisions sur les
décisions des fondateurs de Google, mais dans notre optique, il
suffit de dire que presque tous leurs choix ont abouti à un résultat
positif. Un récit plus complet décrirait les actions des sociétés que
Google a vaincues. Les malheureux concurrents donneraient l'impression d'avoir été aveugles, lents, et dans l'ensemble inaptes à
faire face à la menace qui a fini par les submerger.
Je vous ai volontairement raconté cette histoire sans fioritures,
mais vous voyez ce que je veux dire : c'est une très bonne histoire.
Enrichie de plus de détails, elle vous donnerait le sentiment de
comprendre ce qui fait que Google a réussi ; elle vous donnerait
aussi l'impression que vous avez appris une leçon plus générale et
utile sur la recette du succès de certaines entreprises.
Malheureusement, tout porte à croire que votre sentiment de
compréhension et d'apprentissage grâce à l'histoire de Google est
pour l'essentiel illusoire. Le test définitif, pour une explication, est
de savoir si elle aurait permis de prédire l'événement. Aucun récit de
l'invraisemblable succès de Google ne passera ce test, car aucun
récit ne peut inclure les myriades d'événements qui auraient pu
aboutir à un résultat différent. L'esprit humain ne sait que faire des
non-événements. Le fait que plusieurs événements importants aient
impliqué des choix vous pousse à surestimer encore davantage le
rôle du talent et à sous-estimer la part de la chance dans le résultat.
Comme toutes les décisions cruciales se sont bien terminées, on en
dégage une sensation de prescience presque parfaite, mais n'importe
laquelle de ces étapes réussies aurait pu être sabotée par la
malchance. L'effet de halo apporte la touche finale, conférant une
aura d'invincibilité aux héros de l'histoire.
Comme quand on regarde un kayakiste doué éviter danger sur
danger en descendant des rapides, le déroulement de l'histoire de
Google est palpitant à cause du risque constant de catastrophe. Il y a
cependant une différence instructive entre les deux cas. Le kayakiste
de génie a descendu des rapides des centaines de fois. Il a appris à
déchiffrer les eaux bouillonnantes et à anticiper les obstacles. Il a
appris à effectuer les minuscules ajustements de position qui lui
permettent de conserver son équilibre. Il est moins facile pour des
jeunes gens d'apprendre à créer une société géante ; ils ont moins de
chances d'éviter l'obstacle – par exemple une innovation brillante
lancée par une entreprise concurrente. Certes, l'histoire de Google ne
s'est pas faite sans une bonne dose de talent, mais la chance y a joué un rôle plus important que le récit a posteriori ne le laisse supposer.
Et plus la chance est intervenue, moins il y a de leçons à en tirer.
C'est cette puissante règle de COVERA qui est à l'œuvre ici. Vous
ne pouvez pas vous empêcher de traiter le peu d'informations dont
vous disposez comme s'il n'y en avait pas d'autre. Vous édifiez la
meilleure histoire possible à partir de ce que vous avez, et si c'est
une bonne histoire, vous la croyez. Paradoxalement, il est plus facile
de fabriquer une histoire quand on en sait peu, quand il y a moins
d'éléments à faire rentrer dans le puzzle. Notre conviction rassurante
que le monde a un sens repose sur une fondation solide : notre
capacité presque sans limites à ignorer notre ignorance.
J'ai trop souvent entendu parler des gens qui « savaient bien avant
qu'elle n'éclate que la crise financière de 2008 était inévitable ».
Cette phrase contient un mot tout à fait contestable, qui devrait être
éliminé de notre vocabulaire quand nous débattons d'événements
clés. Ce mot, bien sûr, c'est « savait ». Certaines personnes se sont
effectivement dit, longtemps avant, qu'une crise était possible, mais
elles ne le « savaient » pas. C'est là un usage erroné d'un concept
important. Dans le langage de tous les jours, nous appliquons le mot
« savoir » uniquement quand ce qui est su est vrai et qu'il est
possible de le montrer. Mais les gens qui pensaient qu'il pourrait y
avoir une crise (et ils sont moins nombreux que ceux qui se
souviennent aujourd'hui de l'avoir envisagé) ne pouvaient le
démontrer de façon concluante à l'époque. Beaucoup de gens
intelligents et bien informés se sont intéressés de près à l'avenir de
l'économie, et ils ne croyaient pas que l'on se trouvait à la veille
d'une catastrophe ; je déduis de ce fait qu'il était impossible de
savoir que la crise approchait. Ce qu'il y a de pervers, dans
l'utilisation du mot « savoir » dans ce contexte, ce n'est pas que
quelques individus se voient attribuer des louanges qu'ils ne méritent
pas quant à leur prétendue prescience. C'est que le langage implique
que le monde est plus connaissable qu'il ne l'est. Le langage
contribue à entretenir une illusion pernicieuse.
Au cœur de cette illusion se trouve le fait que nous croyons
comprendre le passé, ce qui laisse entendre que l'on peut également
connaître l'avenir, alors qu'en réalité, nous comprenons moins le passé que nous ne le pensons. « Savoir » n'est pas le seul mot à
entretenir cette illusion. Dans le langage courant, les mots
« intuition » et « prémonition » sont réservés à des pensées passées
qui se sont révélées justes. La phrase : « J'ai eu la prémonition que
leur mariage ne durerait pas, mais je me trompais » a l'air bizarre,
comme toute déclaration au sujet d'une intuition finalement fausse.
Si nous voulons penser clairement à l'avenir, nous devons aussi
veiller à utiliser un langage précis pour définir les convictions que
nous avons eues dans le passé.
« Je le savais bien » ou le biais rétrospectif
L'esprit qui élabore des récits sur le passé a pour fonction de
produire du sens. Quand un événement imprévu survient, nous
ajustons immédiatement notre vision du monde pour intégrer cette
surprise. Imaginez que vous regardiez un match de football entre
deux équipes qui ont à leur actif le même nombre de victoires et de
défaites. Puis le match prend fin, et l'une des deux équipes a écrasé
l'autre. Dans votre modèle du monde révisé, l'équipe gagnante est
beaucoup plus forte que la perdante, et votre vision du passé ainsi
que celle du futur a été modifiée par cette nouvelle perception. Il est
raisonnable de tirer les leçons des surprises, mais cela peut avoir des
conséquences dangereuses.
L'esprit humain a une limite globale qui est sa capacité imparfaite
à reconstruire des états de connaissance passés, ou des convictions
qui ont changé. Une fois que vous adoptez une nouvelle vision du
monde (ou l'un ou l'autre de ses éléments), vous perdez
immédiatement une grande partie de votre capacité à vous souvenir
de comment vous pensiez avant que vous ne changiez d'avis.
Nombreux sont les psychologues qui se sont penchés sur ce qui se
passe quand les gens changent d'avis. Choisissant un sujet sur lequel
les esprits ne sont pas totalement décidés – la peine de mort, par
exemple –, l'expérimentateur mesure méticuleusement les attitudes
des gens. Ensuite, les participants voient ou écoutent un message
persuasif pour ou contre. Puis l'expérimentateur mesure de nouveau
les attitudes des gens. En général, ils se sont rapprochés du message persuasif auquel ils ont été exposés. Enfin, les participants décrivent
quelle était leur opinion au départ. Cette tâche s'avère étonnamment
difficile. Quand on leur demande de reconstruire leurs anciennes
exemple de substitution –, et beaucoup ne parviennent pas à croire 171 qu'ils ont pensé différemment convictions, les gens vont plutôt chercher leur opinion actuelle – un
.
Votre incapacité à retrouver des convictions passées va
inévitablement vous pousser à sous-estimer à quel point vous avez
été surpris par des événements passés. Baruch Fischhoff a démontré
pour la première fois cet effet du « je le savais bien », ou biais
rétrospectif, quand il était étudiant à Jérusalem. Avec Ruth Beyth
(également une de nos élèves), il réalisa une enquête avant que le
président Nixon ne se rende en Chine et en Russie en 1972. Les
personnes interrogées devaient attribuer une probabilité à quinze
résultats possibles de l'initiative diplomatique de Nixon. Mao Tsé-
toung accepterait-il de le rencontrer ? Les États-Unis
reconnaîtraient-ils officiellement la Chine communiste ? Après des
décennies d'hostilité, les États-Unis et l'Union soviétique
parviendraient-ils à s'entendre sur une question importante 172 ?
Quand Nixon fut rentré de son périple, Fischhoff et Beyth
demandèrent aux mêmes personnes de se souvenir de la probabilité
qu'elles avaient attribuée à l'origine à chacun des quinze résultats
possibles. Les résultats étaient clairs : si un événement se produisait
effectivement, les gens exagéraient la probabilité qu'ils lui avaient
attribuée auparavant. Si l'événement possible ne s'était pas produit,
ils se souvenaient toujours de l'avoir considéré comme improbable.
D'autres expériences ont montré que les gens avaient tendance à
exagérer non seulement l'exactitude de leurs prévisions d'origine,
mais aussi de celles des autres. On est parvenu à des résultats
semblables pour d'autres événements qui ont captivé le public,
comme le procès pour meurtre d'O.J. Simpson ou la tentative de
destitution du président Bill Clinton. La tendance à réviser l'histoire
de ses convictions à la lueur de ce qui s'est vraiment passé engendre
une illusion cognitive robuste.
Le biais rétrospectif a des effets pernicieux sur l'évaluation des
décideurs. Il pousse les observateurs à estimer la qualité d'une décision non en fonction de la qualité du processus, mais en fonction
de ses conséquences, bonnes ou mauvaises173 . Prenons le cas d'une
intervention chirurgicale peu risquée au cours de laquelle un
incident imprévisible entraîne la mort du patient. Le jury sera enclin
à croire, après les faits, que l'opération était en fait risquée et que le
médecin qui l'a ordonnée aurait dû le savoir. Ce biais dû au résultat
rend presque impossible toute évaluation correcte d'une décision –
en se replaçant au moment où elle a été prise.
Le biais rétrospectif est particulièrement impitoyable avec les
professionnels susceptibles d'influencer les décisions des autres –
médecins, conseillers financiers, entraîneurs sportifs, PDG,
assistants sociaux, diplomates, politiques. Nous sommes prompts à
reprocher aux décideurs d'avoir pris de bonnes décisions qui ont eu
de mauvais résultats, et à ne leur accorder aucun crédit pour des
actions couronnées de succès mais qui ne paraissent évidentes
qu'après les faits. C'est un biais du résultat clair. Quand les résultats
sont négatifs, les clients accusent souvent leurs agents de n'avoir pas
su déchiffrer les signes avant-coureurs – oubliant que les signes en
question étaient écrits à l'encre sympathique et qu'ils ne sont
devenus lisibles qu'après. Des actions qui, a priori, pouvaient
paraître prudentes semblent parfois irréfléchies et irresponsables
après coup. En s'inspirant d'une affaire juridique existante, on a
demandé à des étudiants californiens si la ville de Duluth, dans le
Minnesota, aurait dû accepter de payer un surveillant de pont à plein
temps avant d'éviter que des débris ne se coincent sous le pont et ne
bloquent le cours d'eau. Un groupe n'a eu droit qu'aux informations
dont disposait la municipalité au moment de sa décision ; 24 %
d'entre eux ont estimé que Duluth devait accepter d'embaucher un
surveillant. Un deuxième groupe savait que des débris avaient
effectivement bloqué la rivière et qu'une inondation avait provoqué
de graves dégâts ; 56 % d'entre eux ont déclaré que la municipalité
devait engager le surveillant, alors qu'on leur avait dit de ne pas se
laisser influencer par le biais rétrospectif 174 .
Plus les conséquences sont désastreuses, plus le biais rétrospectif
est important. Dans le cas d'une catastrophe, comme le 11-
Septembre, nous sommes particulièrement disposés à croire que les responsables qui ne l'ont pas anticipée ont fait preuve de négligence
ou de cécité. Le 10 juillet 2001, la CIA a obtenu des informations
affirmant qu'Al-Qaïda préparait une opération ambitieuse contre les
États-Unis. George Tenet, directeur de la CIA, transmit l'information
non au président George W. Bush, mais à sa conseillère à la sécurité
nationale, Condoleezza Rice. Quand cela fut révélé par la suite, Ben
Bradlee, le légendaire directeur exécutif du Washington Post,
déclara : « Il me semble élémentaire d'aller voir directement le
président quand on a mis la main sur ce qui va faire l'histoire. »
Mais le 10 juillet, personne ne savait, ou n'aurait pu savoir, que cette
bribe d'information allait effectivement faire l'histoire175 .
Comme il est difficile de critiquer après coup des procédures
standards, les décideurs, qui s'attendent à ce que leurs gestes soient
passés au crible, ont tendance à opter pour des solutions
bureaucratiques et répugnent nettement à prendre des risques 176 .
Avec la multiplication des procès pour faute professionnelle, les
médecins ont modifié leurs procédures de multiples façons : ils
ordonnent davantage d'examens, confient plus de cas à des
spécialistes, appliquent des traitements conventionnels même quand
ils ne sont guère susceptibles d'aider. Ces actions protègent les
médecins plus qu'elles ne bénéficient aux patients, et deviennent une
source potentielle de conflits d'intérêt. La responsabilisation a ses
avantages et ses inconvénients.
Bien que le biais rétrospectif et le biais du résultat favorisent
généralement l'aversion pour le risque, ils valent aussi des louanges
imméritées à des preneurs de risques irresponsables, comme un
général ou un chef d'entreprise qui a fait un pari fou, et a gagné. Les
dirigeants qui ont eu de la chance ne sont jamais châtiés pour avoir
pris de trop grands risques. Au contraire, on estime qu'ils ont eu le
flair et la prescience d'anticiper le succès, et les gens raisonnables
qui ont douté d'eux sont vus avec le recul comme médiocres,
timorés et faibles. Quelques paris chanceux peuvent parer un
dirigeant irresponsable d'un halo de prescience et d'audace.
Des recettes pour le succès
La machine à produire du sens du Système 1 nous fait voir le
monde comme plus ordonné, simple, prévisible et cohérent qu'il ne
l'est en réalité. L'illusion que l'on a compris le passé alimente une
autre illusion, celle que l'on peut prédire et contrôler le futur. Ce
sont des illusions rassurantes. Elles réduisent l'anxiété que nous
connaîtrions si nous nous laissions aller à admettre pleinement les
incertitudes de l'existence. Nous avons tous besoin d'être rassurés
par le message que les actions ont des conséquences logiques et que
le succès vient récompenser la sagesse et le courage. Beaucoup de
livres destinés aux entrepreneurs sont faits sur mesure pour satisfaire
ce besoin.
Les dirigeants et les méthodes de management qu'ils appliquent
influencent-ils les performances des entreprises ? Bien sûr, cela a été
confirmé par des recherches systématiques : l'évaluation objective
des caractéristiques de certains PDG et de leurs décisions, ensuite
comparées aux résultats de leurs entreprises. Dans une étude, les
PDG étaient caractérisés par la stratégie des entreprises qu'ils
avaient dirigées avant d'occuper leur nouveau poste, ainsi que par
les règles et les procédures de management adoptées depuis leur
nomination 177 . Conclusion : les PDG ont bien une influence sur les
performances, mais ces effets sont nettement plus modestes qu'on ne
le croirait en lisant la presse spécialisée.
Les chercheurs mesurent la force des relations entre deux
phénomènes par un coefficient de corrélation, qui varie entre 0 et 1.
Nous avons déjà défini ce coefficient (en relation avec la régression
vers la moyenne) : il revient à établir jusqu'à quel point deux
mesures sont déterminées par des facteurs partagés. Une estimation
très généreuse de la corrélation entre la réussite d'une entreprise et la
qualité de son PDG pourrait atteindre 0,3 – soit une intersection de
30 % entre les deux mesures. Pour apprécier la signification de ce
chiffre, considérez la question suivante :
Supposez que vous étudiez des entreprises deux par deux.
Les deux sociétés de chaque paire sont généralement
semblables, mais le PDG de l'une est meilleur que l'autre.
Combien de chances avez-vous de constater que l'entreprise
ayant le meilleur PDG affiche aussi de meilleurs résultats que
l'autre 178 ?
Dans un monde bien ordonné et prévisible, la corrélation serait
parfaite, et le meilleur des deux PDG dirigerait effectivement la
meilleure des deux sociétés dans 100 % des paires. Si le succès
relatif d'entreprises semblables était déterminé entièrement par des
facteurs que le PDG ne contrôle pas (appelons-les la chance, si vous
voulez), vous vous apercevriez que dans 50 % des cas, la société la
plus forte serait dirigée par un PDG moins efficace. Avec une
corrélation de 0,3, vous croiserez le meilleur PDG aux commandes
de la meilleure entreprise dans 60 % des paires – une amélioration
de seulement 10 % par rapport à une estimation au jugé, pas
vraiment de quoi alimenter le culte héroïque dont les PDG font si
souvent l'objet.
Si vous vous attendiez à ce que ce chiffre soit plus important – ce
qui est le cas de la plupart d'entre nous –, alors vous devriez
considérer cela comme l'indication que vous avez tendance à
surestimer le caractère prévisible du monde dans lequel vous vivez.
Ne vous y trompez pas : améliorer les chances de succès en les
faisant passer de 1 pour 1 à 3 contre 2 est un avantage incontestable,
tant sur le champ de course que dans les affaires. Mais du point de
vue de la plupart des auteurs spécialisés dans le monde de
l'entreprise, un PDG qui a si peu de contrôle sur les résultats n'aurait
rien de très impressionnant même si son entreprise se portait bien. Il
est difficile d'imaginer les gens faire la queue dans les kiosques pour
acheter un livre qui décrirait avec enthousiasme les pratiques de
dirigeants qui, en moyenne, font à peine mieux que la chance seule.
Les consommateurs ont envie de messages clairs sur ce qui
détermine la réussite ou l'échec dans les affaires, ils ont besoin
d'histoires qui leur donnent l'impression de comprendre, aussi
illusoire soient-elles.
Dans son livre éclairant The Halo Effect (L'effet de halo)179 , Phil
Rosenzweig, qui enseigne dans une école de commerce suisse,
montre comment cette demande en certitudes illusoires est satisfaite
par deux genres populaires de la littérature consacrée au monde des
affaires : les histoires traitant de l'ascension (en général) et de la
chute (particulière) d'individus et d'entreprises, et les analyses des
différences entre les sociétés qui réussissent et les autres. Il conclut
que les histoires de réussite et d'échec exagèrent systématiquement
l'impact du style de direction et des pratiques de management sur les
résultats des entreprises, et que leur message est par conséquent
rarement utile.
Pour apprécier ce qui se passe, imaginez que des experts du
secteur, par exemple d'autres PDG, se voient demander de
commenter la réputation du président-directeur d'une entreprise. Ils
connaissent parfaitement les performances de la société concernée,
savent si elle est prospère ou plutôt en difficulté. Comme on l'a vu
dans le cas de Google, cette connaissance engendre un halo. Le
PDG d'une entreprise qui marche bien sera sans doute considéré
comme flexible, méthodique et volontaire. Imaginez qu'un an plus
tard, la situation se soit détériorée. Le même responsable sera dès
lors décrit comme dépassé, rigide et autoritaire. Sur le moment, les
deux descriptions semblent justes : il paraît en effet absurde de dire
d'un dirigeant à succès qu'il est rigide, dépassé et autoritaire, ou d'un
PDG en difficulté qu'il est flexible et méthodique.
En fait, l'effet de halo est si puissant que vous acceptez
difficilement l'idée qu'une même personne et les mêmes
comportements passent pour méthodiques quand tout va bien et pour
rigides quand tout va mal. À cause de l'effet de halo, nous
comprenons à l'envers la relation causale : nous sommes enclins à
croire que la société fléchit parce que son PDG est rigide, alors
qu'en réalité, il donne l'impression d'être rigide parce que sa société
va mal. Voilà comment naissent les illusions de compréhension.
L'effet de halo et le biais du résultat s'associent pour expliquer
l'incroyable attrait des livres qui tentent de tirer des conseils
pratiques de l'examen systématique des entreprises à succès. Un des
exemples les plus connus du genre est Built to Last (Bâti pour durer), de Jim Collins et Jerry L. Porras. Le livre propose une
analyse exhaustive de dix-huit paires de sociétés concurrentes, l'une
étant chaque fois plus efficace que l'autre. Ces comparaisons
s'appuient sur divers aspects de la culture des entreprises, de leur
stratégie et de leurs pratiques managériales. « Nous pensons que
tous les PDG, tous les gestionnaires et les entrepreneurs du monde
devraient lire ce livre, proclament les auteurs. Vous pouvez bâtir une
société visionnaire 180 . »
Le message de base de Built to Last et d'autres ouvrages du même
type est qu'il est possible d'identifier les bonnes pratiques
managériales et qu'elles sont récompensées par de bons résultats. Ce
sont là deux exagérations. La comparaison d'entreprises qui ont eu
plus ou moins de succès est, dans une mesure non négligeable, une
comparaison entre des entreprises qui ont eu plus ou moins de
chance. Un conseil : méfiez-vous de l'apparente logique du
raisonnement fondé sur ces comparaisons, car quand le hasard entre
en jeu, les logiques régulières ne peuvent être que des mirages.
Du moment que la chance joue un grand rôle, le succès d'une
entreprise ne permet pas de conclure à la qualité de sa direction et
des pratiques de management. Et même si vous saviez parfaitement
à l'avance qu'un PDG a des idées géniales et des compétences hors
du commun, vous n'en seriez pas moins incapable de prédire
comment sa société va se comporter, la précision de vos prévisions
revenant en gros à jouer à pile ou face 181 . En moyenne, la
différence, en termes de profitabilité et de rendement boursier, entre
les deux groupes de sociétés (celles à succès et les autres) passées en
revue par Built to Last s'est presque annulée dans la période qui a
suivi la publication de l'étude. La profitabilité moyenne des sociétés
identifiées dans le célèbre In Search of Excellence (En quête de
l'excellence) de Thomas Peters et Robert Waterman a elle aussi
chuté nettement peu de temps plus tard. Une étude des « Sociétés les
plus admirées » réalisée par le magazine Fortune montre que sur
une période de vingt ans, les sociétés les plus mal classées ont
ensuite atteint des rendements boursiers supérieurs à ceux des
sociétés les plus admirées 182 .
Peut-être êtes-vous tenté de trouver des explications causales à
ces observations : peut-être les entreprises à succès ont-elles fait
preuve de complaisance, peut-être celles qui marchaient moins bien
ont-elles redoublé d'efforts. Mais ce n'est pas sous cet angle qu'il
faut aborder ce qui s'est passé. La différence moyenne ne peut que
se réduire, parce que la différence de départ était due en grande
partie à la chance, qui a contribué tant au succès des unes qu'aux
mauvaises performances des autres. Nous avons déjà rencontré cette
réalité statistique : la régression vers la moyenne183 .
Si les récits sur l'ascension et la chute des entreprises trouvent un
tel écho auprès des lecteurs, c'est qu'ils leur offrent ce dont a besoin
l'esprit humain : un message simple, mettant en scène le triomphe et
l'échec, identifiant des causes claires et taisant le pouvoir
déterminant de la chance et l'inévitabilité de la régression. Ces
histoires suscitent et entretiennent une illusion de compréhension, et
administrent des leçons qui n'ont à terme que peu de valeur à des
lecteurs qui ne demandent qu'à les croire.
*
Le biais rétrospectif en bref
« Cette erreur a l'air évidente, mais ce n'est qu'un biais
rétrospectif. Vous ne pouviez pas le savoir à l'avance. »
« Il se réfère trop à cette histoire de réussite, trop parfaite. Il est
sous le coup d'une erreur de narration. »
« Rien ne lui permet de dire que la société est mal gérée. Tout ce
qu'elle sait, c'est que son action a plongé. C'est un biais du résultat,
en partie un effet de biais rétrospectif, en partie un effet de halo. »
« Ne cédons pas au biais du résultat. C'était une décision stupide,
même si elle a bien marché. »
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